‹ Œuvres de F.-B. HoffmanChapitre 195 sur 263 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

TOUS

O toi, dont la main bienfaisante Nous rend plus heureux chaque jour, De notre âme reconnaissante Daigne agréer l'hommage et le timide amour.

ADAM

Des dons que la nature étale

Tu nous laisses jouir en paix;

Que jamais ta main libérale Ne tarisse pour news la somce des bienfaits. ABEL.

Grand Dieu ! si ma voix t'importune ,

Tu le sais, ce n'est pas pour moi;

D'un frère adoucis l'infoiitune ; C'est le plus grand des biens qu Abel attend de toi.

ADAM embrasse Abel , Caïa le voit.

Que je reconnais bien ton cœur sensible et tendre!

EVE, de même.

Caïn, sans s'émouvoir, aurait- il pu t'entendre? Que n'est-il dans ces lieux?

MÉALA.

Ma mère , le voici.

Ciel! des mêmes chagrins son front semble obscurci.

3oa ABEL ,

SCÈ^E IV.

Les Précédées, GAIN.

ABEL

Il revoient près de novis.GrandDieu! je vous rends grâce.

TIRSA , retenant Abel.

Ses yeux me font frémir.

ABEL

Il faut que je l'embrasse.

( Ca'ùi le repousse et recule. )

ADAiNI , à CaÏD.

Mon fils, voilà ton frère.

CAÏN

Oui , c'est lui que je voi :

Les caresses pour lui , les reproches pour moi.

EVE

De quoi vous plaignez-vous?

CAÏN

De toute la nature , Du Dieu qui m'a créé les tourmens que j'endure...

ADAM

Des toiurmens! quels sont-ils?

EVE

Qui peut les causer?

CAÏN

Vous.

EVE

Moi!

TRAGÉDIE. 3o3

CAÏN

Vous dont la tendresse , inégale entre nous , Réserve pour moi seul les peines les plus rudes, Tandis qu'Abel, objet de vos sollicitudes, Sans cesse est caressé dans vos bras attendris. Je ne suis que Caïn , Abel est votre fils.

EVE

Vous êtes mes enfans. Par mes mains, la nature Vous paya de mes soins une égale mesure; Mais Abel les reçoit d'un cœur reconnaissant, Quand vous les rejetez d'un regard menaçant. Pour vous , comme pour lui , j'ai l'amour d'une mère; Mais d'Abel dans Caïn je ne vois point le frère.

CAÏN

Toujours Abel! toujoiu-s ce nom m'est répété! Et vous aimez vos fils avec égalité , Lorsque j'entends toujours cet arrêt détestable ! Abel seul est mon fils, Abel seul est aimable,

ADAM

Ah! n'accusez que vous des maux que vous souffrez : Accusez votre envie et vos sens égarés.

CAÏN

Oui, vous avez raison; je m'égare, mon père; Et c'est avec vos yeux que je dois voir mon frère. Sans me plaindre, je dois dévorer mes douleurs. Un monstre, dèslong-temns, m'a prédit mes malheurs. Un fantôme , un démon échappé des abîmes Où Dieu l'avait plongé pour expier ses crimes, M'obsède, m'environne à toute heure, en tous lieux;

3o4 ABEL ,

Il me parle; j'entends cet arrêt odieux;

11 me dit , comme vous : Caïn est misérable ,

Abel seul est mon fils , Abel seul est aimable.

ABEL

Mon frère...

CAÏN

Laisse-moi.

ABEL

Ne me repoussez pas; C'est Abel qui vous aime et qui vous tend les bras.

CAÏN

AIR

Quoi! toujours ton image Est offerte à mes yeux!

Ta présence m^' outrage , Ton nom m'est odieux.

Errant et solitaire , J'irai dans les forêts

Y cacher ma misère ,

Y vi\T:e loin d'un frère , D'un frère que je hais.

IjC phis affreux asile

Y sera doux poiu' moi; J'y serai plus tranquille , S'il est plus loin de toi.

Grand Dieu , dont la puissance M'a donné l'existence ,

Quel funeste présent!

Dans l'horreur qui m'oppresse ,

Porterai-je sans cesse

TRAGÉDIE. 3o5

Un fardeau si pesant?

Dès le matin , l'aurore Me voit baigné de pleurs; Le soleil, que j'abhorre, Eclaire mes malheurs, Et la nuit vient encore , Du mal qui me dévore.

Redoubler les fureurs.

A peine je sommeille, Ce fantôme qui veille Vient effrayer mes yeux; Il m'agite , il me presse , Il répète sans cesse Cet arrêt odieux :

Caïn est misérable , Abel seul est aimable , Abel seul est heureux.

ADAM

O mon fds , ce démon qui trouble votre vie , Ce serpent qui vous parle est celui de l'envie; Notre amour pour Abel, dont vous êtes jaloux, Cet amour qu'il mérite est un crime pour vous. Chaque vertu d'un frère ajoute à votre peine.

ABEL

Mon père , n'allez pas justifier sa haine.

De son reproche , hélas! je sens la vérité,

Et vous voyez Abel avec trop de bonté.

Ma mère , joignez-vous à ma voix snippliante ,

Et posez sm" son cœur votre main caressante.

Mes sœurs , volez à lui. Non , il ne peut haïr :

Le trouble qu'il ressent commence à le trahir,

3o6 ABEL,

O mon fils ! nous t'aimons.

CAlNj pleurant.

Laissez-moi.

EVE

Douces larmes.

Coulez sur une mère , apaisez ses alarmes.

MÉALA.

Cher époux , de toi seul dépend notre bonheur.

TIRSA.

Et l'épouse d'Abel est aussi votre sœur.

CAÏN

Que faire?

ADAM

N'écoutez que la seule nature ; Sa voix est consolante , elle est sensible et pure.

ABEL

Elle vous dit d'aimer celui qui vous chérit.

EVE

Ton cœur n'est point cruel, fais ce qu'il te prescri!

ABEL

Abel, trop faible encor, dans le printemps de l'âge . N'a pu de tes travaux supporter le partage ; INIais dès ce jour il veut accompagner tes pas, Son amour va prêter des forces à son bras. Pour soulager un frère, est-il rien de pénible? A la chaleur, au froid, aux douleurs insensible ,

TRAGÉDIE. 3o7

Et fier de partager tes plaisirs et tes maux , Je dirai : Mon travail ajoute à son repos.

CÂÏN.

Je n'y puis résister, la nature est plus forte.

ADAM ET EVE

Mon fils!

CAÏN

Soyez contens; c'est Abel qui l'emporte,

ABEL

Mon frère?

ADAM

Mes enfans?

Eve les embrasse.

Ah ! venez sur mon cœur.

ADAM , à genoux.

Grand Dieu ! protège un fils qui nous rend le bonheiu-.

FINAL

TOUS

O moment plein de charmes!

Bonheur si long-temps attendu! Aimable ivresse ! douces larmes !

Un frère à son frère est rendu,

ADA M

Pour rassurer notre tendresse , Pour couronner notre allégresse , Mes fils, jurez-vous en ce jour Une éternelle paix; jurez-la sans retour.

3o8 ABEL ,

ABEL ET GAIN

Dieu puissant , suprême sagesse , Devant toi nous jurons la paix.

ADAM

La paix durable.

ABEL ET GAIN

La paix diu:able.

ADAM

Inaltérable.

ABEL ET GAIN

Inaltérable ; Et nous la jiurons pour jamais.

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