CRATÈS, AGÉNOR, BION
BION
Mes apiis, à l'instant je reçois la nouvelle
Qu'il me faut pour deux jours m' éloigner de ces lieux.
Dans la ville voisine une affaire m'appelle;
Je partirai ce soir.
CRATÈS
Ah ! tout est pour le mieux , Car nous allions aussi vous faire nos adieux.
BION
Vous me quittez ?
CKATÈS.
Il faut finir notre voyage.
Si nous consultions nos plaisirs, Nous resterions chez vous dix ans et davantage; Mais remplir ses devoirs et vaincre ses désirs,
Est la maxime d'un vrai sage.
BION
Quoi ! vous voulez partir tous deux?
AGÉNOR
Je n'ai rien dit.
BION
Ah ! vous me rassurez , et ce mot me suffit.
CRATÈS
Mais non , il veut partir.
BION , à Agénor.
Mon ami , qui vous presse ?
AGÉNOR
Rien du tout.
BION
Quand on fait le voyage de Grèce , Quelques jours ne font rien.
AGÉNOR
Je le disais aussi,
BION
Et puis d'ailleurs , Nysa resterait seule ici ; La solitude et le silence , Attristent 1 âge des amours;
Accordez-lui donc quelques joius Pour Tempêcher, au moins, de sentir raon absence.
AGÉNOR
Nous le devons, en conscience.
CRATÈS
Vous êtes trop aimable, et votre attention Va trop loin de moitié.
BION
C'est pure affection.
Vous êtes mes amis, que j'estime, que j'aime, Amis dont je suis sur autant que de moi-même. Qu'on est toujours charmé de retenir chez soi : Je ferais tout pour vous, vous feriez tout pour moi. Hélas ! de vrais amis la nature est avare , Le titre est si commun , et la chose si rare , Que d'en rencontrer un , Ton doit se croire heureux; Jugez de mon bonheur, d'en avoir trouvé deux.
AGENOR, avec embarras.
C'est vrai, vous jouissez d'un bonheur que j'envie , Et vous devez passer joyeusement la vie.
BION
Oui, tout me réussit au gré de mes souhaits.
J'ai su, la chose est peu commune, Unir la poésie aux dons de la fortune; Et je vis entouré des heureux que je fais.
AGÉNOR
Et parmi ces heureux , une nymphe charmante.
BION
Vous parlez de Nysa? vraiment elle m'enchante,
Et pour ne vous rien déguiser , Dans trois jours, au plus tard, je m'en vais l'épouser,
CRATÈS
Ah ! tant mieux,
BION
C'est le but de mon petit voyage.
CRATÈS
J'en suis enchanté.
AGÉNOR , à part.
Moi, j'enrage.
BIOÎs.
Par mon ordre déjà, pour cet heureux moment,
Tout se dispose , tout s'apprête.
Ainsi, je vous retiens : vous serez de la fête.
CRATÈS
Avouez, Agénor, que ce sera charmant.
AGENOR.
Mais nous devons partir.
CRATÈS
Non , je reste à présent.
AGÉNOR , à RioD.
Vous êtes amoureux de Nysa?
BION
Si je l'aime !
A votre avis, mon cher, peut-on faire autrement?
Oh! non; mais vous croyez en être aimé de même.
3 9^ BION
BION
Pourquoi pas, s'il vcus plaît?
AGÉNûR.
Sans doute votre esprit, Vos talens, vos vertus la charment; mais votre âge....
BION
J'ai cinquante ans et davantage, INIais vous n'en sauriez rien si je ne l'avais dit; Voyez, cinquante hivers n'ont point blanchi ma tête. Poète , laboureur, et berger tour à tour, Je travaille, je chante en cet heureux séjour,
Et tous mes jours sont joiurs de fête.
CRATÈS, riant.
Ecoutez, Agénor.
AGÉNOR
C'est bon, j'entends fort bien.
Mais je craindrais à votre place
BION
Pourquoi donc?
AGÉNOR
Un enfant.... votre âge.... ce lieu.,..
BION
C'est cela qui vous embarrasse? C'est trop de prévoyance, ami, ne craignez rien.
AGÉNOR
Mais, Nysa
BION
Qui pourrait tenter de la séduire !
Ah! pour me rassurer, son amour doit suffire.
CUMÉDIE. 397
AGÉNOR
C'est un peu d'amour-propre.
BION
Eh bien ! quand j'en aurais?
CRATÈS
Ah ! Je vous le pardonnerais.
J'en ai vu si souvent que rien ne justifie! Il choque dans les sots , mais il sied au génie.
BION
Oui , je serai l'époux de cet aimable enfant.
NYSâ , derrière la scène.
Bion!
BION
Elle m'appelle; attendez un instant.
Il faut bien obéir à nymphe si jolie.