‹ Œuvres de F.-B. HoffmanChapitre 236 sur 263 · AGÉNOR, CRATÈS · texte numérisé non relu

AGÉNOR, CRATÈS

AGENOR traverse le théâtre en courant.

Ciel ! elle est déjà loin.

CRATÈS

Eh bien ! oii courez-vous?

386 BioN ,

AGÉNOR

Je courais pour la voir,

CRÂTÈS.

Encor cette folie?

AGÉNOR

Mon cher Cratès, point de courroux, Mais Nysa fait bien tort à la philosophie.

CRATÈS

Ainsi vous persistez dans votre égarement! Disciple de Platon , vous voyagez en Grèce , Un ami vous reçoit, c'est un homme charmant.

Et votre premier mouvement

Est de séduire sa maîtresse.

C'est pour joindre l'exemple aux leçons de sagesse,

Que vous trompez indignement

L'ami dont la délicatesse N'a pu vous soupçonner d'agir si lâchement.

AGÉNOR

Je sais bien tout cela , mais je n'y puis rien faire: Est-ce ma faute, à moi, si je suis amoureux? J'étais tout comme vous raisonneur et sévère , J'avais l'esprit très-juste et le cœur généreux; J'arrive ici, je vois une simple bergère, Soudain je deviens fou, sensible et malheureux. Phèdre, Pasiphaë , Médée et les dieux même. Nous ont assez prouvé qu'on est fou quand on aime. Puis-je, faible mortel, résister au poison? Au lieu de la gronder , guérissez ma raison. Au Portique, autrefois, je prêchais la sagesse; Ici, près de Nysa, je parle de tendresse.

Chaque chose a son temps , et le divin Platon , Ce moraliste de la Grèce , Fit pour l'amour une chanson , Et fit des vers pour sa maîtresse.

CRATÈS

Et dit-il, dans ces vers, qu'on puisse innocemment D'un ami généreux trahir la confiance?

AGÉNOR

Je sais bien que Bion est un homme charmant; J'admire son esprit, son cœur, sa bienfaisance;

Je l'aime mais, hélas! dans mon aveuglement.

De n'être point ingrat je n'ai plus la puissance. Et je serais ami si je n'étais amant,

CRATÈS

Mais quel sera le but de votre emportement? Un amour sans espoir est un triste partage. AGÉNOR.

Oh! j'espère.

CRATÈS

Nysa vous permet?

AGÉNOR

Oui, vraiment.

Pourquoi voudriez-vous que cette aimable enfant Fût plus insensible qu'un sage ?

Eh bien ! c'est encor pis.

AGÉNOR

Oh! non pas, s'il vous plaît, Il vaut mieux réussir; et quand on a mal fait, Le succès au moins vous console.

388 BioN ,

CRATÈS

Certes , votre morale est d'une bonne école. Et sur quoi fondez-vous que vous êtes aimé?

AGÉNOR

D'abord parce que j'aime.

CRATÈS

Ah ! la preuve est complète.

AGÉNOR

Ce n'est pas tout : hier, par l'espoir animé, J'implorai des neuf sœurs l'influence secrète; Tout à coup je sentis mon esprit enflammé, Et soudain je devins poète.

CRATÈS

Vous avez fait des vers ?

AGÉNOR

Et le style en est bon.

Un amant bien épris n'invoque point Minerve :

Le sentiment tient lieu de verve , Et l'Amour fait des vers aussi bien qu'Apollon.

Ces vers sont pour Nysa?

AGÉNOR

Vous allez les entendre; Bion même, jamais, ne fit rien de plus tendre; Je vais les réciter.

CRATÈS

C'est encore un travers.

Pour tromper un poète , il va faire des vers !

AGENOR j récite les vers.

" Notre destin est écrit à Cythère ;

» Pour ses projets Amour sut nous former.

M Nysa , dit-il , vivra pour plaire ,

» Agénor vivra pour aimer.

» Décrets d'amour, quelle est votre puissance! » Depuis long-temps Nysa vous obéit; » Je sens aussi la divine influence :

» J'ai vu Nysa, mon destin s'accomplit. » Eh bien! qu'en dites-vous, moraliste inflexible?

CRATÈS

Que l'auteur de ces vers peut les trouver fort bons; Mais il faut qu'une femme ait' le cœur bien sensible , S'il peut se laisser prendre à de telles chansons. Par malheur je vous donne un conseil inutile.

AGÉNOR

Ami, vous êtes difficile.

CRATÈS

Eh bien ! ces vers charmans, Nysa les a reçus?

Ah! sur ce point mes vœux n'ont point été déçus :

Je l'abordai d'un air bien tendre;

Je tenais les vers dans ma main , Je les offre , Nysa refuse de les prendre; Je les jette à ses pieds , et je m'enfuis soudain. Mais bientôt je la vis les ramasser, les lire , Hésiter, se troubler, me regarder, sourire,

Et puis les cacher dans son sein.

Ce moment fut pour moi le plus beau de ma vie !

3 go BiON ,

CRATÈS

Vous ne roug^issez pas de votre perfidie?

AGÉNUR.

J en rougis quand j'y pense.

CRATÈS

Il faut quitter ces lieux ; Il faut me suivre , ou bien recevoir mes adieux.

AGÉNOR

Vos adieux ! c'est sans doute une plaisanterie.

DVO.

CRATÈS

Il faut partir.

AGÉNOR

II n'est plus temps^.

Fuyez ces lieux.

AGÉNOR

Ils sont cUarmans.

CRATÈS

Il faut partir . tout vous l'ordonne j L'honneur le veut, plus de retard.

AGÉNOR

Votre leçon serait fort bonne , Mais le conseil vient un peu tard.

CRATÈS

Frvez Nysa, c'est par l'absence Que votre cœur peut se guérir.

AGÉNOR

Vaut mieux souffrir en sa présence Que la quitter pour en mourir.

AGÉNOR

Impuissante pkilosopliie , Combien est faible ta raison !

Qui le prendrait, dans sa folie, Pour un disciple de Platon ?

Amour, Amour, charme ma vie, Je t'abandonne ma raison ; Mieux vaut un grain de la folie.

Que la sagesse de Platon.

Oui, si vous persistez dans un projet coupable, J'ai le moyen de vous punir.

AGÉNOR

Empêchez donc Nysa de me paraître aimable : Ce qui plaît, peut-on le haïr?

CRATÈS

Aux conseils d'un ami si vous êtes rebelle , A Bion aujourd'hui je vais tout découvrir.

AGÉNOR

Juste ciel! que dis-tu? quelle amitié cruelle ! Quoi! c'est en me tuant que tu veux me guérir?

{Reprise du Duo.) CRATÈS , haut.

Impuissante philosophie !

AGÉNOR

Amour, amour, charme ma Tie,

CRATÈS

Il faut partir.

Oy2 - BION,

AGÉNOR

Il n'est plus temps,

cratès.

Fuyez ces lieux.

Ils sont charmans.

CRATÈS

Il faut partir, tout vous l'ordonne; L'honneur le veut , plus de retard.

AGÉNOR

Votre leçon serait fort bonne , Mais le conseil vient un peu tard.

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