‹ Œuvres de F.-B. HoffmanChapitre 250 sur 263 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

DAMIS, LINVAL.

DAMIS

Puisque nous sommes seuls, nous pouvons sans nous nuire Sur nos projets d'amour tour à tour nous instruire. Célimène est encor dans les bras du sommeil; En nous occupant d'elle, attendons son réveil.

LINVAL.

Mais quel mystère?

DAMIS

En vain vous cachez votre flâme ; Un tendre sentiment s'est glissé dans votre âme.

LINVAL.

Vous pourriez en douter.

DAMIS

Le doute est éclairci ; Vous aimez Célimène, et moi je l'aime aussi,

LINVAL.

Vous êtes pénétrant.

DAMIS

Ah! de cette science Vous n'avez pas, Linval, la longue expérience.

426 l'original ,

Sur tout autre que vous j'aurais pu m'abuser; Mais le sentimental ne peut se déguiser.

LINYAL.

Je vois bien que Damis connaît ma maladie.

DAMIS

Si c'en est une , hélas! je crains pour votre vie: Vous êtes au plus mal; mais je puis vous guérir, Et c'est votre rival qui prétend vous servir.

LINVAL.

Rival trop généreux !

DAMIS

Quand j'étais à votre âge, Je voulais, comme vous, un amour sans partage. J'étais tendre, fidèle, exigeant et jaloux, Un peu gauche , timide ; enfin tout comme vous. Chez moi les soupirs seuls, interprêtes de l'âme , Laissaient, au bout d'un siècle, apercevoir ma flâme. Du plus profond respect j'avais le préjugé; Les femmes, dieu merci, m'en ont bien corrigé. J'appris à deviner, en changeant de système , Ce que signifiaient ces trois mots: je vous aime. Des femmes, sur ce point, j'arrachai le secret; Et l'amour, en un mot, m'a paru tel qu'il est; Un commerce d intrigue , une aimable folie , Un jeu d'enfant , qui fait le charme de la vie : C'est un fardeau bien lourd s'il devient sentiment, Mais il est fort joli comme un amusement. Voilà tout mon système : il deviendra le vôtre; Vous pouvez être heureux et dupe comme un autre ; Je vois que vous avez ce qu'il faut pour cela , Et je vous ouvrirai cette carrière-là.

LIN Y AL

Damis, j'admire en vous cette étude profonde, Cet art que vous nommez connaissance du monde; Mais à vos argumens mon cœur n'a pas cédé : Vous voulez me convaincre , on m'a persuadé, •fe n'attaquerai point votre saine logique

Par les raisonnemens de la métaphysique

DAMIS

Ah! grâce!... mon esprit ne croit que ce qu'il voit, Et j'aime un argument qu'on touche au bout du doigt ; Mais laissons la logique et suivons notre affaire. Nous aimons tous les deux de diverse manière; La forme n'y fait rien, nous voulons être heureux, Voilà l'unique point où s'accordent nos vœux. Célimène attachée à la vieille méthode.

En amour seulement n'a pas suivi la mode ; Elle aime les soupirs, elle croit aux sermens, Elle adore surtout les héros de romans, eS-

Respect , constance , ardeur , suljlime verbiage , Bref, vous lui convenez on ne peut davantage. INIais malgré tout cela, si je ne l'aide un peu. Je vous verrai bientôt sécher à petit feu , Vous aimer tout un mois sans oser vous le dire , Et prolonger encore un antique martyre : C'est ce qu'il ne faut point. Je ne souffrirai pas Qu'on reste , moi présent , dans ce sot embarras. Depuis assez long-temps la vanité des femmes Se fait un jeu malin de tourmenter nos âmes, Ne leur accordons pas ces petits passe-tems , Qui nous feraient passer pom* de trop bonnes gens : Il faut que de nous deux , on prenne l'un ou l'autre, Mon amour est connu, l'on devine le vôtre,

4^8 l'original,

Nous devons dans ce jour la contraindre à choisir, Et savoir qui des deux doit rester ou partir.

LINVAL.

jMais si j'ai bien jugé, l'épreuve est inutile,

Et le choix entre nous me semble très-facile.

Vous connaissez si bien le jeu des passions,

La cause et les effets de nos sensations ,

Qu'en vous, avec respect, je reconnais mon maître :

C'est vous qu'on choisira.

DAMIS

Cela pourrait bien être.

Cependant il me reste un certain embarras : On me parle beaucoup, on ne vous parle pas. On m'écrit une page , on vous écrit deux lignes. On me cherche, on vous fuit, ce sont de très-bons signes, Et j'en déciderais que je dois vous céder, Si de rien sur la femme on pouvait décider.

LINVAL.

Bonne conclusion.

DAMIS

Célimène s'avance , Je m'en vais l'attaquer.

LINVAL.

Comment! en ma présence?

DAMIS

Sans doute ; restez donc , cela sera plaisant.

LINVAL.

Non , le trio pour moi n'aurait rien d'amusant.

(Il sort)

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