ACTE PREMIER
Le théâtre représente une vieille galerie du château de Coradin. On voit dans le fond une route qui mène au pont -le vis, et fermée par une barrière.
Maître ALIBOUR, EUPHROSINE, LÉONORE, LOUISE.
EUPHROSINE
Quoi ! c'est-là le séjour que monsieur nous destine?
ALIBOUR
Dites donc monseigneur, et souvenez-vous bien , Que sans le monseignem, ici l'on n'obtient rien. Louise , Léonore , et vous, belle Euphrosine, Sachez que Coradin règne à présent sur vous ; Sachez que pour lui plaire il vous faut fder doux.
LÉONORE
On dit que son humeur
ALIBOUR
N'est point du tout badine.
Entouré de flatteurs , il n'a pas un ami , Et depuis qu'il respire , il n'a pas encor ri.
6o EUPHROSINE ,
LOUISE
Il est donc bien méchant?
ALIBOUR
Non, mais c'est l'orgueil même; Il croit de l'univers porter le diadème ; Il faut à chaque mot le monseigneuriser.
EUPHROSINE
Je vois que c'est un ours qu'il faut apprivoiser : Je m'en charge.
Paix donc.
EUPHROSINE
Eh ! pourquoi ce silence ; De pai'ler , Goradin a-t-il fait la défense ? " En effet, son château me semble un vrai désert.
ALIBOUR
-^ A la joie, aux plaisirs, il n'est jamais ouvert; Du matin jusqu'au soir on n'y trouve personne,
LOUISE
Le maître ainsi le veut?
ALIBOUR
Dites mieux, il l'ordonne.
LÉONORE
Mais où sont donc les gens qui doivent nous servir? ALIBOUR.
Des femmes : c'est pour vous qu'on en fera venir , Car aucunes encor n'ont passé les barrières.
COMÉDIE. 6l
EUPHROSINE
Point de femmes ici !
ALIBOUR
Vous êtes les première*.
LÉONORE
Que fait donc Coradin?
ALIBOUR
Il chasse , il mange , il dort.
Et caresse souvent son vaste coffre-fort.
LOUISE
C'est là tout son plaisir ?
Il n'en eut jamais d'autre.
De l'amoureux servage il ignore les lois ; Il hait tout notre sexe, et n'aime pas le vôtre.
LÉONORE
Il vous aime pourtant, et l'on m'a dit, je crois, Que sur son amitié vous seul avez des droits.
ALIBOUR
Je suis son médecin , c'est assez vous en dire : Quand il se porte bien , j'ai sur lui peu d'empire; Mais s'il perd l'appétit, ou s'il digère mal, Je sins son cher docteur, et presque son égal.
33 Quand le comte se met à table, 3î De monseigneur j'observe l'appétit, ■n Et selon qu'il est faible, ou qu'il est indomptable, » J« vois hausser ou baisser mou crtnlit.
62 EUPHROSINE
33 Si Coradin fait bonne contenance,
r> S'il nie regarde fièrement,
33 S'il mange, s'il boit largement,
33 S'il dévore avec assurance,
33 Je me retire prudemment :
33 En pareil cas , mon art est inutile. ■>3 Mais quand un accident vient échauffer sa bile, 33 Si l'appétit se perd, s'il fait grâce à son vin, 33 Si le frisson fiévreux se glisse dans son sein,
33 Vite on cliercUe le médecin.
33 J'arrive, je vois son altesse 33 Jeter sur le docteur un regard plein d'amour, 33 Me dire quatre mots d'un ton plein de tendresse : » Bonjour, mon cher docteur; mon cher docteur, bonjour»
33 Alors ma fierté se redresse, 33 Je reprends mon empire, et j'ordonne à mon tour.
EUPHROSINE
Maître , vous agissez en courtisan habile !
ALIBOUR
Si c'est une finesse, au moins elle est utile. Je ne suis point fripon; et quoique médecin , Aucun mortel encor n'a péri de ma main. Aujourd hui j entreprends une superbe cure; Je veux dans Coradin réformer la nature; Le croirlez-vous? je veux même le rendre bon.
EUPHROSINE
Je pourrai vous servir.
ALIBOUR
Oui , vous avez raison ; Je compte bien sur vous : il faut, dans cette affaire, Vous prêter toutes trois au bien que je veux faire.
EUPHROSINE
Si nous faisions fléchir cet inflexible cœur !
LÉONORE
Mais qui pourrait l'aimer avec pareille humeur? EUPHROSINE.
Son humeur changera; car je prétends qu'il m'aime.
Et qu'il m'épouse.
LOUISE
Vous ?
EUPHROSINE
Eh! sans doute , moi-même.
Nous n'avons plus de père, et nous sommes sans bien; Coradin nous protège , et nous offre un soutien , Il faut tirer parti du sort qui se présente.
ALIBOUR
Vous parlez comme un ange, et votre humeur m'enchante.
Votre père en partant me dit : cher Alibour,
%Te quitte ces climats, peut-être sans retour;
Rien ne peut modérer le beau feu qui m'anime ,
Je vais chercher la mort ou délivrer Solime.
Tels furent ses adieux, et nous savons, hélas!
Que ce brave guerrier a subi le trépas.
Je n'ai rien épargné ipour percer ce mystère ;
Partout je m'informai de ce malheureux père ,
Mais j'appris que la mort venait de l'enlever;
Enfin dans un couvent je vous fis élever;
Et d'un père pour vous conservant la tendresse ,
Je sommai Coradin de tenir sa promesse.
Il la tient, et lui-même ordonne qu'en ce jour.
Je vous offre, en son nom, un asile en sa cour.
64 EUPHROSrNE ,
Ces murs seront pour vous un temple tutélaire. . Ah ! si l'une de vous parvenait à lui plaire ! Ah ! si l'une de vous éveillait dans son cœur Le premier sentiment d'une amoureuse ardeur! Chacune de vous trois en serait plus heureuse.
LÉONORE
Mais il faut l'avouer, l'entreprise est douteuse.
ALIBOUR
Pour toute autre, il est vrai; mais, par votre moyen. J'ai l'espoii' consolant de la conduire à bien.
(lUATU OR.
ce Toutes trois vous êtes jeunettes , j> Et , sans mentir, de bien gantes fillettes 5 n Le cœur de Coradin fût-il fait de cailloux, T> Il faut qu'il s'attendrisse et soupire pour vous.
EUPHROSINE
y» Vous avez votre caractère, yy Moi j'ai le mien , et j'ose m'en flatter; » Que chacune de nous agisse à sa manière, 33 Et nous verrons qui saura l'emporter.
ALIBOUR et EUPHROSINE.
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fi Et nous verrons qui saura* l'emporter.
ALIBOUR
3j Souvenez-vous qu'il a l'humeur sévère , 33 El qu'il n'aime point la gaieté.
33 Si monseigneur a l'humeur fière, 33 Je Jiatterai sa vanité.
Louist;.
i-> Pour réformer son caractère, » J'eniploiraî douceur et bonté.
EUPHROSINE
33 Si monseigneur a "humeur fière, 33 Je rabaisserai sa fierté.
LÉONORE
33 Mais concertons bien cette affaire.
LOUISE
33 Je suis très-neuve en ce mystère, 33 Et je pourrais bien tout gâter.
ALIBOUR
33 Que l'une n'aille pas gâter
33 Tout ce que l'autre aurait pu faii'e.
EUPHROSINE
*» Que cliacune de nous agisse à sa manière,
33 Et nous verrons qui saura l'emporter. ( Tous les quatre ensemble. ) 33 Ebbien donc, que cliacune agisse à sa manière,
33 Et nous verrons qui saura l'emporter.
LÉONORE
33 Moi , ie saurai flatter son fougueux caractère.
LOUISE
3i Moi, je veux le toucher à force de douceur.
EUPHROSINE
33 Et moi je veux porter le trouble dans son cœur. ( Tous quatre ensenihle. ) 33 Amour, daigne sourire 33 Au doux espoir que je conçoi j
66 EUPHROSTNE ,
» Un seul mortel méconnaît ton empire, 33 !Ne permets pas qu'il échappe à ta loi} 73 Si tu le veux , il faudra qu'il soupire : y> Fais ce prodige, il est digne de toi. ( J/on entend dans le fond le galoubet, et l'on voit à travers les barrières le peuple qui se presse enfouie.)
LÉONORE
Ah ! mes sœurs, quelle foule au château vient se rendre ! J'entends le galoubet.
ALIBOLR.
Ce sont des paysans Qui viennent vous offrir quelques petits présens : Ces bonnes gens voudraient vous voir et vous entendre .
LOUISE
Pourquoi n'entrent-ils pas?
ALIBOUR
Monseigneiu: le défend, Et le premier qui l'ose est puni sur-le-champ.
Monseigneur le défend ! Je lève la défense.
ALIBOLR.
En ce cas je m'enfnis, car si le comte entrait , Quoique son cher docteur, c'est moi qu'il punirait.
(// sort.)
EUPHROSINE, ans paysans.
Entrez , mes bons amis, {Us hésitent) entrez sans défiance.