‹ Œuvres de F.-B. HoffmanChapitre 82 sur 263 · CORADIN, EUPHROSINE · texte numérisé non relu

CORADIN, EUPHROSINE

EUPHROSINE

Monseigneur, permettez

CORADIN

Ciel ! voilà mon fantôme !

Oui, je le reconnais.

EUPHROSINE, à pan.

Il me semble interdit.

CORADIN, à part. •

Eh! voilà donc l'objet qui trouble mon esprit? Une femme.... Une femme ! — Elle en serait capable !

EUPHROSINE, à pan.

Attaquons; le moment me paraît favorable.

CORADIN

De quel droit osez-vous pénétrer en ces lieux ^

EUPHROSINE, avec une douleur simulée.

Monseigneur, j'y venais vous faire mes adieux : Si je vous offensai , daignez me faire grâce.

go El PHROSINE ,

CORADIN

Vous partez ?

EU PHROSINE

Mais, c'est vous qui voulez qu'on nous chasse.

CORADIN, duiemcnt.

C'est vrai , je ne veux plus de femmes dans ma cour r Retournez au couvent.

EUPHROSINE

C'est lui triste séjour.

Vous nous aviez promis

CORADIN

Je tiendrai ma promesse :

A votre sort toujours ma bonté s'intéresse : Je vous ferai jouir du destin le plus doux; Partout où vous serez, je veillerai sur vous. Allez

EUPHROSINE , feignant de pleurer.

Adieu, seigneur.

CORADIN

Vous répandez des larmes?

EUPHROSINE

Je l'avouerai, ces lieux avaient pour moi des charmes ! De rester près de vous, j'avais formé le vœu : Je ne m'attendais pas que ce fût pour si peu. Je disais : Monseigneur nous tiendra lieu de père , Nous aurons pour appui sa bonté tutélaire. Heureuses pai' ses dons, nous l'aimerons toujours. Et nous prierons le ciel de veiller sur ses jours. Ainsi je me livrais à la douce espérance,

Et des biens à venir je jouissais d'avance.

Il y faut renoncer; il faut quitter ces lieux.

N'y pensons plus , seigneur , recevez mes adieux.

CORADIN , à part.

Quels accens inconnus ! quel charme inconcevable !

EU PH ROSINE, à part.

Je te forcerai bien à me trouver aimable.

CORADIN , à pari.

Quel trouble ! Hâtons-nous de la faire partir;

Cai' je sens que ses pleurs sauraient trop m'attendrir.

(Haut.) {à part.)

Euphrosine, il est temps. Je n'ose le lui dire.... {Haut.) ( à pari) ,

Euphrosine , ma voix sur mes lèvres expire.

( haut, durement. ) Quelle honte , grand Dieu ! Euphrosine , il est temps.

EUPHROSINE

N'achevez pas, seigneur, hélas! je vous entends. Vivez heureux , et que la gloire Vous comble de prospérités :

Euphrosine , de vos bontés Ne perdra jamais la mémoire.

CORADIN, à part.

A l'éloigner de moi je ne puis consentir. Euphrosine ?

EUPHROSINE

Seigneur...

CORADIN

Vous allez donc partir?

92 EUPHKOSINE ,

EUPHROSINE

C'est vous qui le voulez.

CORADIN

Restez , je vous pardonne.

EUPHROSINE

Je ne partirai point?

CORADIN

Restez, je vous l'ordonne.

EUPHROSINE

Et dans quels lieux, seigneur, fixez-vous mon séjour? Sera-ce près de vous?

CORADIN

Demeurez dans ma cour.

Vos prières, vos pleurs ont calmé ma colère; Et je ne songe plus qvi'à vous servir de père : Annoncez à vos sœurs m^a résolution.

EUPHROSINE

Je resterai, seigneur, mais sous condition.

Sous des conditions? Eh! quel est ce langage? Je ne m attendais pas à ce nouvel outrage.

EUPHROSINE

Eh ! quoi? vous me chassiez , quand je voulais rester , Et quand je veux partir, vous voulez m'arrêter?

CORADIN

Vous arrêter! c'est vous qui, les yeux pleins de larmes, Pour rester dans ma cour employez tous vos charmes.

COMEDI£. 93

EUPHROSINE

Vous VOUS trompez , seigneur, je venais dans ces lieux Pour vous demander grâce et faire mes adieux. Quand on fait ses adieux, c'est pour partir, je pense?

CORADIN, avec ironie.

Et quelles sont ces lois que madame dispense?

EUPHROSINE

Ce ne sont point des lois , mais des conditions , Que Ton nomme autrement capitulations :

j D'abord , que vous soyez plus humain, plus traitaljle, ; Et que vous travaillez à devenir aimable. Ensuite vos sujets approcheront de vous. Et vous leur montrerez un air affable et doux. De plus, vous détruirez cette prison obscure Qui fait horreur à l'homme et honte à la nature ; Enfin vous me rendrez ces pauvres paysans Qui venaient pour me voii et m'offrir leurs présens,

CORADIN

Je ne sais où j'en suis ! ma surprise est extrême !

Ecoutez, Coradin, voulez-vous qu'on vous aime?

CORADIN Mais...

EUPHROSINE

Oui, vous le voulez, tout le monde le veut Le cœur cherche l'amour, est aimé qui le peut : Malgré tous vos défauts, vous pouvez l'être encore; Avant qu'il soit un an , je veux qu'on vous adore. Allons, promettez-moi que vous m' obéirez.

g4 EUPHROSINE,

CORADl>», souriant.

Pour prix de tant d'efforts, c'est vous qui m'aimerez ?

EUPHROSINE

Ah ! vous allez trop loin : commencez par me plaire, Puis nous verrons après ce que nous pomrons faire. De plus, faites sortir ce jeune chevalier Qui languit en prison depuis un mois entier.

( La comicsse paraît dans le fond et les écoute. )

CORADIN

Comment le savez- vous?

EUPHROSINE

INIais je le sais, n'importe.

CORADIN

Il est mon prisonnier.

EUPHROSINE

Oui; mais je veux qu'il sorte. Quel est son rang? son nom?

CORADIN

Je ne le connais pas.

L'insolent refusait de me céder le pas. J'ai bien su l'en punir.

EUPHROSINE

Et c'est poiu- ce grand crime, Que de vos cruautés il devâent la victime? Accordez-moi sa grâce , et faites-le sortir.

CORADIN

A Cet article-là je ne puis consentir.

Comédie. gS

EUPHROSINE

Eh ! qiioi? ne suis-je pas votre chère Euphrosine? Vous m'ahnez , je le vois, du moins je le devine : Ne me refusez pas cette marque d'amour; Je vous prie aujourd'hui, vous me prierez un jour. Ah ! je sens qu'à mes vœux votre cœur va se rendre : Je vais trouver mes sœurs et je vais leur apprendre ^Que monseigneur, content de mes soumissions, A bien voulu souscrire à mes conditions.

[Euphrosine sori, et la comtesse se cache pour la laisser passer. )

Page 1