‹ Œuvres de F.-B. Hoffmann (volume 2)Chapitre 192 sur 269 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

USETTE, CRISPIN.

CRISPIN,hauL

Ma chère Lisette , réjouis-toi.

LISETTE

Qu'est-il arrivé?

CRISPIN

Notre fortune est faite.

LISETTE

Comment?

CRISPIN

Notre fortune, te dis-je: de l'or, des bijoux, un carrosse; tu seras une grande dame, et moi, je serai un honnête homme.

LISETTE

Est-il possible ?

CRISPIN

Ecoute; mais dis-moi : le vieux grippon n'est-il pas caché quelque part?

LISETTE

Il est sorti) il ne peut venir par cette porte sans que

nous l'entendions.

C'est bien. J'ai reçu pour mon maître une lettre

du papa.

LISETTE

De celui qui est aux Indes?

GRISPIN.

Oui. Comme depuis long-tempê mon maître ne me paie pas mes gages , je me suis douté que la lettre contenait quelque billet au porteur, e1(.j'ai rompu le cachet.

LISETTE

Ah! coquin.

CRISPIN

' Tu as tort, Lisette. On me doit , et on ne me paie pas; j'ai droit à une saisie. Qu'est-ce qu'on me doit? c'est de l'argent. Qu'est-ce qu'un billet au porteur? c'est de l'argent. L'argent est donc mon bien; et l'on prend son bien où on le trouve.

LISETTE

Ah ! tu as raison : voilà ce que c'est que de savoir expliquer la justice ! Et tu as trouvé dès billets?

CRISPIN

Cent fois mieux que cela. Ecoute donc , ma chère, la lecture de cette lettre charmante.

LISEITE,

Oh! comme elle est jaune !

C'est qu'elle vient de loin. Ecoute : c'est le papa qui écrit. {Il lit) « Mon cher fils, j'allais repasser en » Europe avec le bien que j'ai amassé dans ce pays, » lorsque j'ai été attaqué par une maladie cruelle , à » laquelle je vais succomber. »

LISETTE

Le cher homme !

CRISPIN

« Quand je me séparai de vous pour venir au se- » cours d'un établissement qui exigeait ma présence , »> je vous ai défendu de vendre la maison que j'habi- » tais, et je vous donnais pour raison de cette défense,. » l'attachement que j'avais pour le toît qUi avait çou- » vert mes aïeux; mais j'avais un motif plus puissant » de vous en interdire la vente. »

LISETTE

Lis donc plus vite.

CRISPIN

» Apprenez , mon très-cher fils, que pendant vingt » ans que j'ai fait un commerce lucratif, j'ai amassé " une fortune considérable. Je l'ai toute convertie en » diamans et autres pierres précieuses... *>

LISETTE

Oh! mon Dieu! des diamans!

CRISPIN

« Et autres pierres précieuses , comme étant des » objets plus portatifs , et plus faciles à soustraire, en « cas d'accident. Craignant votre jeunesse et votre >» penchant à la dépense , j'ai mis ces richesses dans »un coffi'e de fer, et je l'ai enterré dans la cave » qui est sous le salon d'été. Descendez-y donc , mon » très-cher fils. »

LISigTTE,

O le cher homme!

CRISPIN

« Mon très-cher fils ; et fouillez à six pieds de la > porte , à main droite , auprès du upir. Ce trésor » peut être évalué à plus de cinq cent mille francs. »

LISETTE

Cinq cent mille francs ! O le cher homme !

CRISPIN

« Faites-en donc un bon usage, et je prie Dieu qu'il » vous accorde , avec cette fortune , santé , contente- » ment d'esprit.... etc. etc. » Comme le reste contient les adieux clu mourant, et que nous n'avons pas envie de nous attendrir, je t'en épargne la lecture.

LISETTE

o Crispin , quelle fortune !

CRISPIN

Fortune pour nous, Lisette.

LISETTE

Comment, tu am'ais le cœur de prendre ce trésor?

CRISPIN

Oh ! j'ai un grand cœur, je t'en réponds.

LISETTE

Mais c'est voler.

Oui, si c'était une misère; mais quand on prend cinq cent mille francs, cela ne s'appeDe plus voler.

LISETTE

C'est toujours une coquinerie.

CRISPIN

Ecoute , Lisette : si tu trouvais un bijou qui ne iut réclamé par personne, tu le garderais , n'est-ce pa^

LISETTE

Sans doute , il serait à moi.

CRISPIN

Eh bien! ce trésor, nous le trouvons; et comme . mon maître ne le réclamera pas , puisqu'il l'ignore , il sera donc à nous légitimement?

LISETTE

Cest singulier ! j'aurais cru que c'était mal faire.

CRISPIN

Oui , les bonnes gens raisonnent ainsi; mais nous autres , nous n'avons plus de préjugés.

LISETTE

Allons! puisque ce n'est pas mal faire, faisons

fortune.

CRISPIN

Lisette , ce soir quand ton vieux bourru sera couché, quand Lucile dormira, tu sortiras doucement de cette maison. Tu viendras me trouver; mon maître doit passer la nuit à un bal , nous serons seuls ; nous exhumerons les cinq cent mille francs, des chevaux nous attendront, et fouette cocher, jusqu'à ce que nous soyons hors de toute atteinte.

LISETTE

Ah ! Crispin ! comme nous allons nous aimer.

CRISPIN

Tant que cela durera, ma chère.

LISETTE

Et ton maître que va-t-il devenir?

CRISPIN

Eh bien! quand il sera tout-à-fait ruiné, je le ferai mon intendant.

348 LE TRFSO& SVP¥Os£j

LISETTIL

C'est bien , Crispin ; to as bon cœar.

CRISPIS.

Comme on peut venir ici, je te quitte, et je t'attends après minuit.

LISETTE

Je n'y manquerai pas, je te jure.

CRISPIN

Du secret!

LISETTE

Va! ne crains rien: avec cinq cent mille francs,

on fait taire....

Adieu , charmante fille.

LISETTE

Adieu , honnête garçon. (Crùpin sort.)

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