ROMAN D*UNE HEURE
monde; je sais comme un autre en prendre les manières; mais en suivant les règles ordinaires , j'aurais été réduit à vous rendre votre livre , à vous saluer avec retenue, et à m'éloigner tristement 5ans avoir Fespérànce de vous revoir jamais. Entre deux maux, il a fallu choisir, et j'ai mieux aimé risquer de vous déplaire, que de perdre la seule occasion qui put
m'âpprocher de vous.
LUCILE
De sorte que je dois vous remercier ?
VALCOUR
Vous devez me pardonner, madame ; et si dans 1) suite je mè sers encore des mêmes moyens , c'est que j'aime mieux vous piquer que de vous être indifférent.
LUCILE
n faut avouer que le hasard qui a fait tomber mon livre, me procure une aventure* bien agréable!
VALCOUR
Si c'est un hasard, madame, je dois m'^stimer heureux.
LUCILE
Mais enfin ^ qu'espéres-vous de tout ceci? Quels
sont vos projets?
VALCOUR
De vous voir le plus long-temps possible.
LUCILE
Décidément?
VALCOUR
Décidément.
LUCILK
Eh bien , monsieur, as$eyon&-nonl.
VALCOUR
J'allais vous en prier.
LUCILE
Je VOUS ai dit que votre démarche me paraissait inutile; maintenant je commence à la croire dangereuse.
VALCOUR
Pour qui, madame?
* LUCÏLE.
Oh! pour vous.
VALCOUR
Veuillez m' expliquer cela.
LUGIL£ , riant.
Avec un coeur capable de s'enflammer à la première vue , vous courez de très-grands risques.
VALCOUR
Lesquels , madame ?
LUCILE
De devenir amoureux.
VALCOUR
 cet égard, madame, je ne risque plus rien.
LUCILE
Cela est déjà fait ?^
VALCOUR
Absolument.
LUCILE
n me prend envie de vous croire , pour m'amuser davantage.
VALCOUR
Amusez-vous en toute sûreté. '
LUCILE
Et d'après vos principes sur Pinflammation des cœurs , vous croyez sans doute que la sympathie agit déjà sur moi?
446 UE ROMAN d'une HEURE,
YALCOCR
Je D^ose répondre; ma franchise a para vous déplaire.
^ LUCILE
Oh! ne vous gênez pas; je commence à m'y habituer.
VALCOUB. •
C'est bon signe.
Luciu:«
Vous espérez donc ?
VALCOUB.
Sans cela , seraîs-je ici ?
LUQLE. ^
Monsieur , permettez-moi de rire.
YALœUR.
D'autant plus volontiers, que le rire vous sied à merveille.
LUCILE
Mais quel est le motif de votre confiance ?
VALCOUR
C'est qu'un homme e^t toujours sûr de Se faire aimer quand il a véritablement le désir dé plaire.
LUCILE
Vous êtes sûr de cela?
VALCOUR
Cela ne manque que par maladresse.
Si votre recette n'est pas la meilleure , elle est au moins liai plus originale.
VALCOUR
C'est pour cela que j'espère , madame.
l-UCILE.
Un homme est donc sûr de se faire corner quand il le veut; et vous, monsieur, qui réunissez plusieurs avantages , vous avez sûrement plus de confiance qu'un autre?
VA.LCOUR.
C'est une probabilité de plus. -
LUCÎLE.
Et quand commencerai-je à ressentir ces effets inévitables?
VALCOUR
Dès à présent , madame.
LUCILE, riant.
Ah ! )ç vous mae déjà? •
VALCOUR
Je ne dis point cela, mais mon sort est déjà décidé ; et si dans la suite vous deve^ m' aimer ou me haïr, ce sera toujours une conséquence nécessaire de cette première entrevue.
lÙ^le.
Mais vous êtes bien sûr que je me déciderai plutôt à vous aimer?
VALCOUR
Pas absolument sûr ; mais je le parierais.
LUCILE
Vous parieriez que je vous aimerai?
VAIXOUR.
Oui, madame.
LUGILE.
Et dans combien de temps, s'il vous plate?
VALCC^R.
Vous seriez étonnée , si je vous disais combien il en faut peu.
448 LE ROMAN d'une HEURE,
LUCILE
Oh ! dites tout; vous avez carte blanche.
VALœUR.
Eh bien , madame , je demanderai.... vingt-quatre .heures.
I^UCILE.
Tout ce temps-là , monsieur !
VALCOUR
Si je gagne plutôt , ce sera tant mieuxi
Mais comment saurez-vous si vous avez gagné ?
VALCOUR
A l'expiration du terme-, vt)us déclarerez vos sentimens , et je m'en rapporterai k votre bonne foi.
LUCILE
Cette confiance est bien flatteuse !
VALCOUR
C'est un calcul, madan^.
LUCILE
Un calcul?
VALCOUR
S^s doute. Dans toute autre circonstance , qpiand vous m'aimeriez , les préjugés et la décence vous imposeraient la loi de me le cacher ; mais quand vous aurez parié, la probité vous forcera à me faire un aveu commandé par votre délicatesse.
LUCILE, ironiquemenL
Le calcul même m'est trop favorable pour que je puisse m'en offenser. Mais pàririez-vous cher?
VALCOUR
Tout ce qu'on voudra.
LUCILE
En vérité , je suis fâchée que nous nom connaissions si peu , car j'aurais grande envie de tenir la ga^ genre , ne fût-ce que pour vous punir de votre présomption.
VALœUR.
Je me nommé Valcour, madame. Mes parens se
son; distingués dans la carière des armes; moi-même
)'ai un régiment.
LUGILE.
Je m'en suis doutée.^ Moi, monsieur, je ihe liomme Lucile d'Ercourt, veuve de M. de Terni; je suis ici pour un procès , et je m'y ennuie beaucoup.
VALCOUR
Je m'en stds douté, madame. Eh bien! nous nous connaissons ; voulez-vous parier?
LUCILE
J'en suis tentée. Mais un scrujAile me retient; j'ai trop beau jeu, et je n'aime pas à jouer à coup sûr.
VALCOUR
. J'ai les mêmes scrupules , madame ; ainsi nous pouvons les faire taire mutuellement. Pariez-vous?
LUCILE, piquëe.
Oui, monsieur, je parie.
VALCOURk
Sérieusement ?
LUCIL&
Oh! très-sérieusement. Quelle est la somme?
VALCOUR
Je puis, dàùs ce moment, disposer de cinq cents louis.