‹ Œuvres de F.-B. Hoffmann (volume 2)Chapitre 243 sur 269 · SCÈNE XL · texte numérisé non relu

SCÈNE XL

VALCOUR, LUCILE, plus parée.

LUCILE

Vous vailà, monsieur! pardonnez -moi; mais je n'espérais plus vous revoir.

VALCOUR

Vous pensez mieux de moi, madame. Vous étiez bien sûre que je n'y manquerais pas.

LUCILE

Cette folie est si étonnahte, que je ne' puis concevoir comment je m'y suis prêtée.

VALCOtJR.

La suite vous étonnera bien davantage.

LUCILE

Faut-il encore plaisanter?

VALCOUR

Je le voudrais de tout mon cœur, mais malheureusement , cela n'est plus possible.

LUCILE

Comment ! vous êtes devenu triste?

VALCOUR

n y a de bonnes raisons pour cela^ madame»

LUCILE

Je vous vois venir. Vous avez essayé de la gaieté , vous voulez maintenant m'attaquer par le sentiment.

VALCOUR

Non , madame; je suis sérieux sans y tâcher.

LUCILE

Mauvais moyen, monsieur; mauvais moyen. La

462 LE ROMAN B'uNE HEUBE ,

mélancolie ne me touche pas; elle me donne des vapeurs , et m^ennuîe a la mort. Vous voyez qoe je sais généreuse; je n^ veux pas qoe vous employiez des

armes inutiles.

VALCOUR

n ne m'est plus permis ni possible de prendre le même ton. Ma tristesse ne vous paraîtra pas une ruse , quand vous saurez qu'en sortant de chez vous , j'ai appris une nouvelle qui me force à partir très-incessamment.

LUCILE

J'en suis fâchée, monsieur; qui quitte la partie, la perd.

VALCOUB.

Vous allez trop vite , madame ; je ne pars pas avant les vingt-quatre heures , et la partie sera gagnée.

LUCILE

Gagnée?

VALCOtJR*

C'est ce qui m'a£Bige. Jugez de ma douleur, quand il faudra me séparer de vous, an moment où vous me ferez l'aveu de mon bonheur.

LtJCILB.

Pour ne pas vous donner ces regrets, je romps la gageure , et je vous laisserai partir dans le doute des sentimens que j'ai pour vous.

VALCOUR

Qui quitte la partie , la perd , madame. Et je vois avec chagrin que vous paierez les frais de mon voyage.

LUCILE

Ce qui me rassure , c'est que votre tristesse ne vous 6te pas la présence d'esprit.

COM£DÏ£. 4^^

VALCOUR

Non , madame. Il m'en reste même assez pour vous faire on reproche.

LUCILE

Un reproche, monsieur?

VALCOCJB.

En acceptant la gageure , vous ne m'avez pas dit que votre cœur était prévenu, et qu'il ne vous était plus possible d'en disposer en ma faveur.

LUCILE

Qui vous a dit cela?

VALCOUR

le le sais trop pour mon malheur.

Autre ruse! vous êtes jaloux, monsieur? Ce n'est pas le moyen de me plaire : mon mari l'était.

VALCOUR

Ce n'est point jalousie , madame. Mais si vous aimiez déjà , vous sentez quel désavantage j'aurais dans le pari. J'ai pu espérer toucher un cœur libre ; mais je n'ai jamais eu l'injurieux espoir de vous rendre

infidèle. *

LUCILE

Que ce soit un détour, ou simple curiosité de votre part, je veux bien vous donner entière satisfaction sur cet article. Je vous jure que je ne suis nullement engagée , que mon cœur est absolument libre ; excusez-moi, si j'ajoute qu'il est libre même auprès de

vous.

VALCOUR

Eh bien, madame, pourquoi dissimuler? C'est trop prolonger une plaisanterie qui vous fatigue. Connais <

464 Ii£ ROMAN D*UNE HEUÈË ^

sez donc celui que vous accusez de légèreté , de présomption et d'impertinence; ce n'est point d'aujourd'hui que j'ai le bonheur de vous voir; Ma maison est vis-à-vis de la vôtre. Depuis un mois j'épie le moment où je vous verrai paraître à cette ifenétré , et depuis un mois je bénis le désœuvrement qui vous force à vous y mettre pour vous distraire. Caché derrière une jalousie , je vous contemple sans être vu. Quand vous chantez , tous vos accent pénètrent dans ihôn cœur; je me suis informé de tout ce qui vous concerne, je connais la cause de vos inquiétudes, et croyez que je m'y suis lavement intéressé. Aujourd'hui seulement, le plus heureux hasard m'a fourni le prétexte d'enlrer chez vous. La manière étrange dont je m'y suis conduit était commandée par la crainte de ne plus trouver l'occasion d'y revenir. Eh! que m'importe la gageure? Je n'y puis perdre , puisqu'elle m'a procure l'inestimable plaisir de mieux vous connaître ; je n'j puis perdre , si vous avez la bonté de permettre qne cette entrevue ne soit pas la dernière. J'ajouterai enfin, au risque de ne point obtenir votre confiance, j'ajouterai que mon père veut me forcer à me marier, qu'il m'ordonne de partir pour épouser une femme qui n'a pas vos attraits, et qui n'aura pas mon amour, puisque vous seule vous régnez sur mon âme. Je sens la défiance que je dois vous inspirer^ d'après la manière dont je me suis annoncé chez vous; mais je mettrai tous mes soins à effacer cette impression défavorable; et vous saurez bientôt que si je ne mérite pas votre amour, j'ai le droit d'être votre ami.

{Il sort.)

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