LA FRANCE TELLE QU'ELLE EST, ET NON LA FRANCE DE LADY MORGAN
Par "WlLUAM PLATFAm.
Si m. Playfaîr n'avait écrit ce gros livre que pour nous venger des insultes de lady Morgan , il se serait donné une peine, fort louable sans doute , mais fort inutile. Les piqûres d'une femme d'esprit , toute pleine de présomption et d'ignorance, ont fait sourire les Français, habitués à rire de choses bien plus sérieuses ; poli^ même enyer^ les insojens quand ils portent des jupons, ils ont vu dans madame Magillicuddy (i) une femme très -fâchée de vieillir, qui, repoussée du palais de TAmour, fait sa retraite dans celui de la Politique , et qui se passionne pour la révolution , parce qu'elle voudrait que toutes choses, y com-, pris ses charmes, fussent remises dans l'état où çlles étaient en i ygS. Les Français ne désespèrent donc point de la ci-devant miss Ovirenson ; ils lui
(i) L*an des noms sous lesquels lady Morgan fait des espiègleries dans le roman de Florence Macarty , d<mt je parlerai plus tard.
ont connu de Tesprit çt de )a grâce , et ils attendent que lepoque chagrine soit totalement passée ; alors la muse irlandaise reprendra sa harpe mélancolique, elle saura quHl faut Kre rhistoire avapt d'en parler, et observer les choses avant de les décrire ; rësignëe au repos , elle dAestera les révolutions , et deviendra , je le parie , une fort aimable vieille femme. Sir William Playfair s*est donc trop pressé de répondre à des méchancetés qui ne sont que des malices , et son ouvrage , estimable sous tant de rapports , gagnerait en mérite tout ce que Fauteur en retrancherait de relatif à lady Moiîgan^ J'attends une seconde édition où nous aurons du Playfair tout pur.
Le désir de réparer des torts l'a fait tomber dans quelques erreurs , fort peu importantes à ht vérité , mais assez remarquables pour prouver que le voyageur le plus impartial et le plus sensé est toujours porté à conclure du particulier au géné^ rai , ce qui est l'opposé de la bonne logique. Lady Morgan , qui ne cesse de vanter l'heureuse influence de la révolution sur le sol de la France , ne voit dans nos paysans que des Crésus , de gros joufflus bien réjouis , mangeant le beurre et le miel sur la terre promise. Sir William se moque avec raison de ces tableauic enliuniné» , mais il en oppose d'autres qui. ne sont pas plus exacts. Par quelle fascination de l'organe vbuel, ces paysans d rebondis aux yeux de l'Irlandaise , sont-ils si blêmes, si maigres, si exténués aux regards dfi
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r Anglais? Les deux observateurs ont cependant vu les mêmes visages. M. Playfaîr n'imagine pas qu'il y ait des hommes plus misérables qu*en France , si ce n'est peut-être en Irlande , et encore il n'en est pas sûr. Est-ce parce que lady Morgan n'a vu que des spectres ambulans dans sa patrie , qu'elle a été étonnée de la pléthore de nos paysans ? Paris même offre d'étranges visions à notre philosoj^e. Où sont donc ces décrotteurs portant un chapeau à gancesd^ argent ax>ec une cocarde d^un pied de hauteur! S' i[ existe un artiste de ce genre, je ne l'ai point encore rencontré. Nos garçons boulangers et nos cochers de fiacre ont surtout ému la sensibilité de l'honorable gentleman. « Ils font peiné à voir, dit sir ^William ; à leur air chétif et misérable , on dirait qu'ils sont épuisés de fatigue , et qu'ils sont mal nourris. » Qu'il se rassure : nos boulangers sont bien sots s'ils se laissent mourir de faim , et nos *cochers de fiacre nous prouvent trop souvent qu'ils ne sont pas à jeun. Mais laissons là les vétilles ; faisons nos adieux à lady Morgan , et occupons-nous sérieusement du Uvre de M. Playfair.
Si des Anglais ont cru donner une grande preuve de patriotisme en peignant la France comlme le pltis misérable pays habité par le peuple le plus vain- et le plus ridicule , sir AVilliam Playfair nous accorde au contraire tant d'avantages, tant de qualités et tant de vertus , que notre présomption même doit être an peu embarrassée de ses éloges..
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On voit qu*il n'a pas spéculé sur la crédulité de John Bull , et qu'il n'a pas voulu lui vendre des mensongeis toujours avidement reçus, pourvuqu'ils tombent sur des Français. Je ne transcrirai pas ce panégyrique de la France , car ce livre en est un ; mais j'inviterai nos dames à le lire ; elles verront que sir William a bien su les apprécier : son admiration pour elles égale leurs prétentions, et après avoir rendu un juste hommage à leur amabilité , à leur esprit , à leurs grâces , il ne craint pas d'ajouter que l'air d'aisance et de familiarité qu'elles apportent dans leur commerce avec les hommes, n'est pas un moindre garant de leur, vertu , que la réserve et la pruderie des dames anglaises. On ne doutera pas que cet observateur ne se soit dépouillé de tous les préjugés britanniques , en lisant ce qu'il dit de nos théâtres et des règWs que nous y observons. Ces règles sont à ses yeux une preuve de notre goût exquis; la tragédie seule lui a déplu par un certain air guindé peu capable d'émouvoir. N'est-ce pas à la déclamation que s'adresse ce rer proche ? J'en suis persuadé ; car si M. Playfair lisait avec attention les tragédies de nos grands maîtres, il reconnaîtrait qu'il n'j a rien de moins guindé , et que les idées , comme les expressions , y ont autant de naturel que de noblesse et d'élégance : « Paris, dit l'auteur, est une école générale : on y peut voir pour xien tout ce que cette ville offre de rare , de curieux et d'intéressant ; y étudier sans frais tous les arts et toutes les sciences. Quelle dif:;
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fërence à Londres où tout est mis à prix! » Cette libéralité n'^t pas la seule qu il tioùs accorde ; il ajoute qu'en Angleterre on fait la charité ûùtnme on/eite ie grain depani des potirceauœ ; ttiais qu'en ÏVance on ménage la seilisibilité , et tjti'oii n'offense point en obligeant; Bien des gens, dit-*- il encore» voyagent en I^rânce^ puis retournent chea eux sans avoir profité de leurj) observation^ ; ils y auraient gagné quelque chose s'ils avaient cherché à découvrir par la réflexion cônnàotent un peuple , si l^;er en apparence , a réussi à porter les beauxarts à un degré de perfection qui fait l'adukifation de toute l'Europe* 11b verraient qu'il ^'etk faut de beaucoup que les Français s'atUusent toujours et ne soient jamais sérieux^ mais qu'au contraire c'est à force d'industrie et d* adresse, c'est pài^ des efforts bien dirigé* qu'ils afrivetit à ce point de supéiiorité. Les Français » dit-il ailleurs , sont encore ce qu'ils ont teujfours été , braves , humains , hospitaliers, doués d'un excellent cœur î et ceux qui, comme lady Morgan , flattent la race actuelle aux dépens de celle qui l'a précédée , ne savent ni ce qu'était la France autrefois ^ ni te qu'elle est au^ jéuid'huià
' Mais je m'aperçois que je fi^e laisse aller aux ca-^ joleries de sir Williatti » comDie si j'en avais ma part. J'ai été séduit par la nouveaiilé; taiessieùï*s les Angkis ne m'avaient pas encore fait rougir par l'excès des complinnêns. Cherchons donc les paragraphes où la louange soit tempérée par quelque
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utile reproche , et où la critique même garantisse la sincérité des ëloges. L'ëtat de nos itianufactures ne paraît j^s à M. Playfaîr aussi florissant (Jue Thabîlétë des ÏVançais le ferait supposer ; il en accuse le faux système de notre gouvernement , les lois prohiMlivès , et surtout l'imperfection de nos machines iBt de nos outils. Il entre , à cet égard , dans des détails i^ue nous pouvons considérer comme des conseils excellehs et surtout fort désintéressés. Je ne puis le suivre dans cette discussion , mais je vais rapporter un fait dont la couséquetice est que aous sbiinmès plus empressés de vanter notre supériorité que soigtieux de l'établir. Ce n*est point Tabsencé dés machines qui nous empêche de rivaliser avet nos Voisins ; mais nous ne Voulons pas , ou nous ne savons pas les emj^loyer. Il en existe à Paris une collection admirable où le public est adiockis , et que lé moindre ouvrier peut examiner à loisir. Une surtout y existe depuis 1760; c'est im métier à tisser, dans lequel un mécanisme in-* ^nieux fait tourner la navette , sanis que Ton fasse usage diés pieds ni des mains. Les Français le possédaient depuis trente ans , sans s'en douter, lors- Ijpi'un Anglais (M. "Wilkînson) la découvrit dans notre Conservatoire y et la fit adopter dans lés manu&ctures at^glaisés*, où , par ses brillans succès , lèlle punit le peuple qui l'a négligée. N'est-ce pas là le sic vos fiàn vobis de Virgile , sans que nous ayons le droit de ttôus en plaindre?
Sous le rapport de la politique , le raisonneur
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anglais n'est pas notre admirateur, et ses prédictions ne sont pas consolantes. Nos finances lui paraissent un abîme qui se creuse de phis en plus, et finira par nous engloutir si nous n'y prenons garde ; il ose dire que le gouvernement représentatif n'est pas le plus économique ; et un autre Anglais avait dit avant lui que ce système est le plus commode pour exercer le pouvoir absolu. Quelle hérésie dans une bouche anglaise! M. Playfair va bien plus loin : la charte , la chsirte ellemême n'est pas respectée par ce fier Breton , qui pense sans doute que tout ce qui est fait par les hommes peut être soumis au jugement des hommes. Mais moi , qui ne suis pas sur les bords de la Tamise , je reçois la loi eX ne la discute point Je me bornerai donc à dire que l'un des tîtres par lesquels l'auteur annonce ses divers examens de notre charte, est ainsi conçu : <^ Difficulté et nécessité » de changer la Charte. » Ces mots suffiront pour piquer la curiosité du lecteur.
Quelque désir que j'aie de rendre politesse pour politesse à un Anglais si bienveillant envers la France , je ne puis lui pardonner une assertion déjà relevée par le traducteur, et où l'exagération est révoltante. Quoi ! un homme plein de sens et de raison , un ami de la France , un écrivain sage et modéré , vient nous dire avec un flegme capable de stupéfier ses lecteurs, que les trois quarts au moins des Français sont partisans de la révolution , ainsi que l'armée régulière et la grande jnasse dé
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kl garde nationale! Voilà de ces choses qu'il faut laisser dire à M. de Pradt ; il en a le privilège exclusif, et il l'exploite avec beaucoup d'industrie ; il trouvera fort étrange que M. Playfair vienne usurper, ses droits. Non , ici notre Anglais n'a pas usé de sa sagacité ordinaire, et il a trop ajouté foi à ces bruits qu'il répète avec trop de complaisance, comme quand il dit qu'on s'attend en France à un grand changement , qu'on en parle librement et en public , que les révolutionnaires sont encore plus nombreux qu'on ne le pense , et qu ils se lèveront tout-à-coup à une époque future et non éloignée.
En voilà plus qu'il n'en faut pour faire accorder à M. Playfair une patente de libéralisme ; mais le long paragraphe que je vais citer refroidira le zèle des réformateurs, et au lieu d'une couronne civique , sir William n'obtiendra qu'une inscription sur la liste des ultras. Je prie messieurs les libéraux de vouloir bien écouter tranquillement le discours qu'il leur adresse, au. nom du roi de France, et d'y répondre s'ils le peuvent. Supposons, dit M. Playfair, que Louis XVIII s'abaisse jusqu'à vouloir bien se défendre lui-même contre JS, C. (le nom est en toutes lettres dans l'ouvrage), et contre ces écrivains qui sont dans l'habitude continuelle d'attaquer son gouvernement , et qu'il leur parle en ces termes : «Je m'aperçois, Messiem's, qu'après avoir été assez lâches sous l'usurpateur pour garder le silence sur les affaires politiques , excepte
quand vous veniez à bout de forcer nature au point de flatter votre oppresseur, vous ayez aujourd'hui l'assurance et la hardiesse d'attaquer 4e gouvernement doux et constitutionnel sôus lequel vous vivez. Ce n'est pas que vous ayez plus de rabon pour le &îre , mais vous y trouvez moins de dan ger. Tel est toujours le calcul du lâche ; mais la lâcheté est ordinairement accompagnée de beaucoup de folie. Un peuple mutin et mécontent ne peut jamais être libre. S'il obtient la liberté , elle dégénère en liceûce ; et c'est ce qui arriva au commencement de la révolution. Pour qu'un peuple puisse conserver sa liberté , il faut qu'il pense avec modération, et qu'il agisse avec justice. Je ne prétends pas dire que mon gouvernement est parfait; s'il l'était, il ne serait pas humain, il serait divin , et tel qu'on n'en voit point sur la terre. Mais s'il s'y trouve de^ imperfections , quelles en sont les causes? J'ai trouvé quatre-vingt-six préfets» cinquante mille maires et juges de paix accoutumé à gouverner arbitrsdrement , tandis qu'ils étaient soumis à leur despote comme des esclaves. Pouvais-je changer tout-à-coup ces hommes en administrateurs sages et raisonnables ? Ce n'est qu'avec le temps que l'on peut faire de grands et d'utiles changemens: le génie du mal peut seul accomplir ses œuvres en un instant..;..
» Vos animosités , long-temps compiîmées par un maître sévère , cjnt éclaté dès le premier instant que vous vous êtes sentis libres Suis^je respon^
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ilàÀt 4es troubles fui onjt eu Heu à Lyoû ? Si cela est , \e dois mettre de coté toute idée de liberté , et
devenir despote Quand .et joù avet-vous appris
qu'il faille semer le mécotiteatement pour recueillir le bonheur?....
» Mes ititentiotis tout pures. Le bonheur dé ttioti peuple est nion but /et je travaille à Fassuren S'il est vrai quîe vous désiriez la prospérité de la France, aidez^moi de Vos ialens; mais si vous i^ ks employer qu*à semer le mécontentement et la défiance , je dois déployer mon aut<»îté pour lieu^ traKser vos efforts. »
On blâmera peut-être dans un étranger la liberté de faire jparler un souverain , et de se mettre en quelque sorte k sa place ; mais ai;icun roi , ce me setlible , ne peut désavouer un discours qui jparaitfait plus raisonnable encore si je n'avais été forcé d'en détruire l'ordoquance en l'abrégeant. Ceci {prouvent du moins que M. \Playfair n'écrit pas sous l'inspiration de ces messieia^s i et que s'il voit tant de révolutionnaires en France , c'est là itainte et non le désir qui en grossit le nombre à ses yeuîK.
'La politique -extérieui^e offre un vaste champ aux méditations de cet écrivain , et s'il n*a pas glande confiance dans l'e^Ufeellence de notre charte^ il en a moins encore dans'liiSamte-Alliânce , oik il voit tout autre chose qu'un gage de paix éternelle. Comme sir Robert AVilson, il s'effraie dte la puissance colossale de la Russie , mais ce n'est
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point pour Constantmople , ni pour les posses^ âons anglaises de Tlnde qu'il la redoute. Quelques lignes suffiront pour expliquer sa pensée : « La puissance de la Russie , dit-il , ne sera complète que quand elle possédera la Suède et la Norvège. La ISar^pège est la trompe du grand été-phant du Nord. » Si l'on réfléchit sur cette phrase, si Ton considère que la Russie , riche de tout ce qui sert à la marine , n'a cependant que des mers fermées , que la Norv?ège lui donnerait une mer libre , d'immenses et d'utiles forêts , des golfes nombreux et sûrs, et la proxinùlé de l'Angleterre ; À l'on observe ensuite que l'usage moderne d'indemniser les souverains en transmettant les sujets de l'un à l'autre , peut opérer cette révolution d'une manière, pacifique et régulière , on concevra que les craintes de M. Playfair ne sont point chimériques. M. Malte -Brun a parlé aussi, dans son Tableau de V Europe , de la nécesâté d'une forte barrière dans le Mord. J'indique enfin comme une lectuse instructive la discussion sur notre culture parcellaire, et l'extrême division des propriétés qui, selon M. Playfair, réaliseront en France le conte de r Homme aux quarante écus. Partout on trouvera des vues sages, de bons conseils et de bonnes intentions , mais trop de propension à craindre une nouvelle catastrophe.