‹ Œuvres de F.-B. HoffmannChapitre 3 sur 44 · DE HENRI-LE-GRAND · texte numérisé non relu

DE HENRI-LE-GRAND

Par M"<^«. la romtes$e DE Genlis.

J'ai à parler d'un prince dont la gloire ne dépend plus ni des caprices de la fortune , ni des vicis^tudes des révolutions : on peut le présenter avec assurance et aux amis et aux ennemis, expression que j'emprunte à lui-même. Le guerrier respecte et admire sa constance inébranlable qui ne se démentit point dans les situations les plus désespérées , et cette bravoure chevaleresque , déplacée peut-être datis un monarque , et même dans un général , mais que les Français ne pourront ja-> mais se résoudre à blâmer , parce qu'ils admirent ce qui est éclatant avant de songer à ce qui est utile : l'honnête homme voit en lui son plus par^ (ait modèle ; le phi^sophe , en lisant sa vie , s*é-* tonne d'avoir à louer la tolérance d'un prince dans un siècle de fanatisme et de superstition : rhonuiae ^nsible et vertueux chérit cette clémence infatigable que n'ont pu vaincre ni la haine furieuse ni la noire ingratitude ; il est enfin

Le seul ivi dont le pauvre ait gardé la mémoire;

38 PQUTiQUB Kf nsfonuE.

et quand je n'aurais pas écrit son nom en tète dç cet article , tout le inonde V««nÂt deiriné.

Mais comlnen n'en a-t-on pas ^usë dansées derniers temps ? Dans queUes jnsiDJdfisbrochures^ dans quels vers barbares n'a-t-on pk prostitué cette belle rtaommée ! Combien de poètes merce-. naires et de prosateurs de circonstance n'ont- iU pas profané ce nom chéri en le répétant jusqu'à satiété ; adulateurs maladroits qui , remontant ^ deux^ siècles pour y chercher un objet digne d'éloges , humiliaient ceux ttiémes qu'ils s'efforçaient de flatter! ils ont tant fait qu'aujourd'hui poutlouer cet excellent ]mnce , il siifiira de dire : toutes les sottises , soit en tcfs , soit en prose, auxquelles, le nom de Henri IV a servi de passeport , n'ont pu le rendre fastidieux , ni en diminuer l'éclat

On se trompe cependant si l'on pense que la vie d'un si bon prince soit facile a écrire , et si Foi^ suppose que le grand intérêt attaché au personnage doit nécessairement rejaillir sur le biographe ou SUT l'historieti. Vie peignez pas le soleil , disait un peintre ; ne faites pas chanter Apollon , disait un musicien : Tobjet que Ton a présenté sans cesse à notre admiration, que notre imagination $'est plue à embellir encore, ofire une tâche bien difficile à l'artiste qui veut le peindre ; et la ressemblance fût-elle parfaite , nous trouvons toujours la copie inférieure au modèle , parce qu'elle ne nous pré-^ pente que la vérité dépouillée du prçstige que potre enthousiasme y ajoute,

HKNRI IV. 3^

^enri IV d'ailleurs est encore trop présent à notre mémoire ; il est encore trop vivant, si j'ose le dire ; sa figure s'offre à nos yeux comme celle d'un an^i que pou» voyons tous les jours ; et s'il revenait eji ce monde , il ne pourrait plus s'y déguiser comme il faisait autrefois , car il n'y a pas un vill^e , un misérable hameau où il ne fût reeonnu. Ce qui augmente la difficulté dç k louer avec la dignité convenable , c'est qu'en lui l'homme est eucore plus r^comi^^^ndable que le monarque ; nous l'aimops pour des qualités , et même pour des défauts plus [propres à faire naître l'intérêt qu'à exciter l'^dniiratioQ , et la tradition lui est encore plus favorable que l'histoire.

Madame de Genlis , en entreprenant d'écrire , non la vie » mais l'histoire de Henri-le-Grand , a sana doute prévu tous les obstacles qu'elle devait rencontrer dans cette nouvelle canrière ; mais elle ^ pu croire sans présoinption que son talent les h» fierait surmonter avec le même succès qui a çQuronué la plupart de ses ouvrages. I^e public a m la fnêvfi^ confiance ^ et loin de trouver la tâche trop difficile pour l'auteur de tant d'écrits estî- DA^blea^f pn a pensé que madame de Genlis n'au* î9^ que des fleurs à cueillir dans la route sédui-* S9pte où elle s'était engagée. Nous aurons aumoins, disait-on , une histoire purement et agréablement écrite ; et si elle se rapproche un peu du roman historique , on n'aura pas le courage d'en faire un reproche à l'auteur : ce ton n'en conviendra que

4o POLITIQTTE ET HISIOIRK.

mieux au sujet. Dans la vie de ce prince la vérité prend en effet une couleur romanesque : sa mère qui accouche de lui en chantant une chanson béarnaise Y réducation toute populaire de ce royal enfant , les événemens extraordinaires qui Fappellent au trône de France ^ tous les dangers qu'il court presque dès son berceau, ses exploits qui ressemblent aux prouesses des anciens paladins , sa vie errante, ses travaux, ses amours, ses malheurs, ses victoires, sa mort tragique, tout cela ofTre un mélange si intéressant et si heureusement varié , qu il semble être un produit de l'art ; et dans le héros de tant d'aventures, le lecteurcroit reconnaître un compagnon d'armes des Renaud , des Roland , et des preux les plus célèbres de la cour de Charlemagne.

Par quelle fatalité tout cet agréable prestige s'estil évanoui souS une ptume aussi exercée et aussi élégante que celle de madame de Genlis ? Pourquoi un héros aussi aimable n'inspire-t-il dans là nouvelle histoire qu'un respect glacial et une triste admiration P Henri IV, .^modelé par madame de Génlis, a, je l'avoue, plus de dignité, un air plus royal , plus religieux , plus catholique ; elle lui a donné de grandes vertus toutes sècbes qui n' ont rien de profane : il est, sil'on veut, leGfandisson des rois; mais elle lui a enlevé cette aménité, ce charme, cette grâce qui le distinguent des autres grands hommes, et cette simplicité , cette bonhomie , ces aimables faiblesses qui nous font dire après deux siècles :

Vive Henri Quatre l vive ce roi vaillant !

> HENEI IV. 4l

J'ai d'abord attribué a la prëcîpitatîon dans le travail leis défauts graves qui me choquaient dans cette histoire : je pensais que Fauteur s' étant hâté de saisir une circonstance , n'avait pu donner à son ouvrage toute la perfection que Ton attendait dNin talent aussi distingué. Quelques phrases embarrassées, des tournures vicieuses, 'de fréquentes répétitions de mots d*un effet désagréable , m*avaient confirmé dans cette opinion que je fus ce*pendant forcé d'abandonner ; car madaïnedé Genlis déclare formelletuent qu'elle n'a pas attendu la circonstance pour s'occuper de Henri IV ; mais il fallait , dit-elle , que la liberté de la presse fût rétablie pour oser imprimer une pareille histoire. Ce n'est donc pftis dans la négligence , mais peut-être dans le trop de soin et dans les efforts de l'auteur, qu'il faut chercher la cause de la langueur que Ton éprouve en lisant ce beau panégyrique. Ah ! si madame de Gènlis , en suivant son inclination naturelle , n'avait voulu écrire qu'un roman historique , elle nous aurait donné réellement l'histoire du bon Henri:

Le lecteur ne doit pas s'attendre à touver quelque <:hose de nouveau dans la vie d'un prinee aussi connu , et il serait injuste de l'exiger. Le travail de madame de Getilis, quant aux faits historiques , s'est donc borné à réunir tout ce qui se trouve dans les chroniques , les mémoires- et les histoires Ai temps. A cçt égard, sa tâche a été parfaitement remplie , et elle était assez pénible. Elle'

4a POLITIQUE, ET HISTOIRE.

^ mis à contribution et Brantôme, etLe^in, et de Thou , et Pasquier , et Mathieu , et d' Aubigné., et de Seire», (et Méaeyay, ci Përéfixe, et même ce bon pierre de TÉtailç qui aimait tant Henri IV, et qui n' aimait pa$ Sully ; mais les Mémoires de ce grand ministre sont lawurce où Fauteur a puisé le plus largement , isatis s'inquiéter saçts doute de T opinion de Voltaire qui pe croyait pas ce^ Méil^oires authentiques.

Jusqu'ici il semblerait que madame de Genlis n'ait £aiit que redire en meilleur langage ce qui avait été publié par une foule d'écrivains ; mais elle a su donner à son ouvrage une couleur tout-à-fait nouvelle , en y exposant des opinions religieuses et politiques dont on doit être fort étfenné dans le dix-neuvième siècle ; et , pour les mettre en crédit, il faudrait que la fortune ramenât encore une de ces circonstances où , comme par un mouvement de balancier, elle se plaît à élever ou abaisser tourà-tour la philosophie ou la superstition.

Madame de Genlis ne veut point voir de fanatisme dans la fin du seizième siècle, ni dans la ligue, pi même dans le massacre de la saint Barthéleini. Elle s'efforce de disculper tous lés moitiés, tous les prêtres de ce temps. Jacques Clément lui-même n'était point un fanatique, mais seulement un libertin qui fut poussé au crime par les caresses de madame de Montpensier : Henri IV était un bon catholique ; son abjuration a été sincèrf , sa çon^ viction parfaite , et il détestait l'hérésie dans laquelle

Il avsdt yécu )i^qu à Ymnée 1 598 ; mai» en lui en- }evaat laphilosophie dont bieiJi des gens le croyaient entaché » madame de Genlis . Iç déclare le plu$ grand homme de guerre de son siècle , litre qu'elle lui accorde en rabaissant ion lîval Alexandre Farpèse , qfii cependant était encore meilleur catholique que Henri , car il a voulu mourir et être entetré dans le froc de saint François , circonstance que madame de Genlis a sans doute ignorée , car elle Vaurait vraisemblablement ménagé davantage. Madame dç Genlis se montre partout Tapôtre de Tintolérance religieuse ; elle blâme Tédit de Nantes (t approuve sa révocation, en soutenant que cet 9K:te de Louis XJY n'a fait aucun tort à la France. Elle va plus loin : son histoire remontant aux der-* mères années de François P% elle a occasion de parler du colloque de Poissy qui , comme toutes les controverses , fit plus de mal que de bien. Les calvinistes demandèreDtt que les évéques n'assistassent point aux conférences comme juges ; 1^ reine Catherine se eontenta de répondre que le roi présiderait, ce qui laissait aux calvinistes l'espérance de l'égalité , sans anéantir la supériorité des évéques. Cette réponse équivoque excite la sainte indignation de madame de Genlis , qui s'écrie : « Ce^ » mén^gémens n'étaient que des condescendance^ » funestea , qui affaiblissaient , aux yeux des héré-: » tiques , la majesté de la religion et la force de > l'autorité royale. On ne compose point avec desi 9 erreurs pernideuses; on ne doit permettre de

» les exposer qu'eji annonçant le dessein formel et » la persua^on intime de les confondre , et avec » le droit de les juger, soutenu du pouvoir de les » proscrire. »

Dieu nous préserve des circonstances où de pa* reilles maûmes seraient celles du gouvernement.

On ne demande plus guère aujourd'hui û Henri lY a été bon catholique , et si sa conversion a été sincère ; Thistoire rapporte son abjuration , les chroniques donnent les détails de cette solennité , les Mémoires du temps exposent les motifs de cet acte plus politique que religieux : le lecteur doit être satisfait Rappeler la discussion sur ce point, c'est foire naître le doute. Pourquoi donc madame de Genlis met-elle tant d'importance à fournir des preuves qu'on ne lui demande point \ et à détruire des objections que' personne ne lui fait ? II ne s'agit point d'assigner à Henri une place parmi les saints , mais de fi:|:er son rang parmi les rbîs , et l'abjuration de ce prince n'était pas même nécessaire pour qu'il obtînt l'estime et l'admiration de madame de Genlis, puisqu'elle accorde les plus grafids éloges à Sully qui n'a point abjuré. Cessons donc de rechercher si cette conversion a été sin* cère ; contentons-nous de savoir qu'elle a été fort utile, et que la grâce est venue fort à propos. Qu'arrive-t-il quand on a l'indiscrétion d'agiter, d^ns une histoire , l'tme de ces questions obscm"es et délicates qui risquent d'être dangereuses quand elles ne sont pas inutiles? On force le lecteur à

flENRI IV. 45

raisonner; et il conclut souvent d'une manière tout opposée aux intentions de l'auteur.

Je n'aurais jamais songe à parler de roirthodoxie de Henri IV, mais madame de Genlis veut qu'on s'en occupe , et je lui obéis. Eiçaminons donc les preuves qu'elle s'obstine à nous fournir : i® c< he zèle de Henri pour la corwersian de Sidly et du prince de Corulé. » Ne puis -je pas répondre que ce zèle , très-infructueux , était cependant très-naturel ? Il est bon , disait Henri IV, que le souverain professe la religion du plus grand nombre ; il devait donc désirer que son ami et son parent eussent la même religion, que lui ; il devait craindre d'ailleurs que Ton ne soupçonnât sa sincérité tant qu'il placerait sa confiance dans un ministre calviniste. i"" « Le mariage de sa sœur ax>ec le duc\ de Bar. » Ce mariage n'a pas empêché que la princesse n% mourût dans l'impénitence , et madame de Genlis sait très-bien que les mariages entre souverains n'influent' pas sur leurs^ opinions reli^euses, et ne prouvent pas même leur bonne intelligence* 3® (c Les bâtimens de V Hôpital de la Santé et d^aiitres édites pieucv efu^UJit éleçer. w Ne semble- 141 pas, d'après cette prétendue preuve, que les calvinistes laissent périr leurs pauvres malades ^ qu'ils n'élèvent ni hospices , ni édifices pieux ? Ne sait-on pas ,, au contraire , que leur charité , leur bienfaisance actiy^ , leur piété simple et modeste ont fait plus d'une fois rougir lefi catholiques? 4* « iSa déflation partiadière pour le sépulcre de

46 POLltlQUit fet HISTOIRE;

Notre^Seigneur^t pour les Saiîvls-Lieiujo. >> Je ti^âl garde de contester cette grande dévotîpn dé Henri IV; mais elle prouvé seulement qu'il ëtait dirétieH , et la religion éi?angélique n'exclut certainement pas le tespect pour les Saints -Lieux. 5** Ën£n , et voici la preuve la plus extraordinaire : « La joie qu'il témoigna de la vïctùire rempoHéé par repique d'Eçreuûo sur les càMnistes. » Quoi! le bon Henri s'est réjoui de la défaite dé ces c^Wrhistes qui lui ont toujours été fidèles , qui ne l'ont point abandonne dans le malheur , qui oht wrsë leur sang pour lui , et l'ont replacé sur le trône 1 et au lieu de les plaindre » comiue l'Evatigîle même le lui ordonnait , il s'est réjoui dé leui* défaite , dé leur mort! Ah! madame de Genlîs n'est pas heu-reuse daiis ses panégyriques; cai*^ pour canoniser «on héros, elle est obligée de le feire cruel et ingrat. '

En vérité , c'était bien la peiné de s'engager dânS une pareille discuission pour apporter de paréilleé preuves! Je Conçois combien il eût été doux pouï^ une femme aussi pieuse que madame de Génlis de pouvoir ajouter le mérite d'une dévotion ferVeiite à toutes les belles qualités de Hènri-le-46rand : Tih-î tention est très-louàblé , j'en conviens ; je croîs surtout qu'elle est sincère , et je iie chercherai pâfi à le prouver, parce que je né Veux pas qu'on en doute ; mais sonlèle l'a empêchée de s*àpèrcevôiif qu'elle tombgiit dans une étrange contradiction; Elle veut disculper tous les prêtres ou moines de

RBNKi IV. 4?

Ce temps du reproche de fanatisme , et cette 'apolo-^ gie du clergé détruit tous les raisoouemens qu elle lait en faveur de Henri IV. Comment , en effet , conciliera-t-(Mi la haine furieuse de tant de prélats^ de tant de docteurs de Sorbonne , de tant de pré* \ires et de tant de moines , avec le pur catholicisme de Henri , et la sincérité évidente de sa convermon? Ou ils étaient de grands scélérats ceux qui provoquaient à Tassas^nat d*un si bon catholique , ou ce nouveau catholique n'était donc pas sincère. On sortira difficilement de ce dilemme ; et si Ton mé répond que la sincérité du roi n'était pas connue des prêtres , je demanderai comment madame dé Genlis voit clairement après deux siècles ce que n'ont pas vu tant d'hommes éclairés et contempo* îains.

Madame de Genlis a trop de pénétrattion pour ne-pas avoir pressenti T objection que je viens de lui fedre» Pour l'éluder ^ elle glisse légèrement sur* les torts du cleigé envers le roi, et elle ne cite que le P. Gvdgnard , dont la condamnation a réelle-^ ment été trop sévère » si elle n'a pas été injuste. Mais elle ne d£t pas un mot du jésuite Yarades, ni de Christophe Aubri , curé de Saint- André-des-* Arcs, ni du vicaire de la même paroisse, ni de la possédée Marthe JBrossier^ qui joua un si beau Paie dans la farce religieuse qui fut représentée à Sainte-Geneviève , ni de l'arrêt du parlexiaent qui défaad aux capucins de prêcher , parce qu'ils excitaient k peuple au régicide , ni de tous les prédi-^

48 J^oLrriQiTE et histoire.

cateurs qui , long-temps après Vabjuration du roî, cherchaient à souffler le feu de la re'voîte , et sanc-* tifiaient l'assassinat. Elle sait tout cela aussi bien que moi , et cependant elle n'en parle point ; estce oubli ? est-ce re'ticence ? J^ Tignore ; mais je lui conseille de ne pas écrire exclusivement pour ceux qui n'ont rien lu. En disculpant tous ces prêtres du reproche de fanatisme , elle leur enlève la seule excuse que l'on puisse alléguer en leur faveur; cai* ceux qui ont poursuivi un si bon prince avec une rage. aussi opiniâtre, étaient nécessairement des monstres 9 s'ils n'étaient pas d'aveugles fanatiques. Puisque les moines ont figuré d'une manière si énergique dans la déplorable histoire de la ligue , il faut bien se résoudre à parler de Jacques Clément qui , selon madame de Genlis , ne fut point un fanatique , mais seulement un libertin. Elle paraît convaincue et elle voudrait nous persuader que « l'implacable duchesse de Montpensier vit « plusieurs fois en particulier Jacques Clément , et » que , pour achever de le décider à commettre ce » parricide , elle mit en usage tous les moyens » qu* une femme belle encore et sans aucun prùi- » cipe^peut employer auprès d'un jeune homme » corrompu et Iwré à la débauche. » Ainsi, dans l'incertitude où nous jette la diversité des opî&ions sur les causes de ce crimie , nous devons croire avec madame de Genlis, qu'une aussi grande infamie dans une femme du premier rang , est plus vraisemblable que le fanatisiûe dans un moine du

seizième siècle! Je sais que madame de Genlis a renoncé au titre de femme, et qu'elle s* est fait homme de lettres ; mais cela même lui faisait un devoir de ménager un peu son ci-devant sexe , et lui défendait, ce me semble , d'exprimer une opinion aussi injurieuse aux dames de qualité. A toutes les autorités qu elle allègue ^ et dont elle ne cite pas une seule , je n'opposerai qu'un raisonnement bien simple , et je dirai : De deux choses l'une : ou l'implacable duchesse s'est contentée de promettre ses faveurs pour prix du crime, ou elle a payé d'avance. Dans le premier cas, Jacques Clément était donc un homme stupide , yn véritable fou ; car il savait bien qu'en attaquant un roi dans son palais , dans sa chambre , au milieu de ses courtisans , de ses gardes , de son armée , la mort était l'inévitable salaire d'un pareil attentat, et alors les promesses de la duchesse étaient aussi dérisoires < qu'elles étaient odieuses. Si , au contraire , la duchesse s'est livrée d'avance à l'assassin , comme les faveurs d'une si grande dame sont toujours de grandes faveurs, est-il supposable que l'homme (jui en a été comblé , conserve toute l'énergie qu'exige un forfait dont la mort doit être la suite infaillible ? Je croyais que madame de Genlis connaissait mieux le cœur humain ; je ne lui pardonne point de m' avoir engagé dans cette discussion fort peu digne de la majesté de l'histoire , et de ne pas avouer franchement que le fanatisme , et l'espoir d'une récompense étemelle , peuvent seuls faire

CRITIQUE. T. ly. 4

courir un homme à une mort ceitaiiie. Je conclus donc que si Jacques Clément avait été une partie de la journée enfermé avec madame de Montpen> sier, comme le dit madame de Genfis, et de la manière dont elle le dit, très-^rertainement il n'aurait pas assasÂné Henri III , <:ar un libertin aime beaucoup à vivre et ne va pas se faire tuer pour les beaux yeux d'une duchesse qui a tout donné. Qu'on me permette de faire ici une observation d'un autre genre. Madame de Genlis ne laisse pas échapper une occasion d'attaquer Voltaire , et de lui faire des reproches amers , non-seulement sur des inexactitudes historiques , mais même sur des intentions peu honorables. Depuis long-temps il est de mode de salir la mémoire de Voltaire , et, dans un temps de révolution , l'art de flatter et de mordre selon les circonstances est si commun et si 'facile, qu'il aurait dû être dédaigné par un talent aussi distingué que celui de madame de Genlis: Les fautes, les erreurs, les torts de Voltaire sont connus depuis long-temps ; on ne se lasse pas plus de les lui reprocher qu'oii ne se lasse de lire ses ouvrages. Mais que peut-on nous apprendre à cet égard ? Si les Desfontaines , les Sàbathier, les Fiéron , les Nonotte , les Larcher, les deux Clément , les Geoffroy, ne nous ont pas dégoûtés de la lecturedes Œuvres de Voltaîre , madame de Genlis cspère-t-elle diminuer notre admiration pour un écrivain à qui la postérité ne reprochera peut-être un jour d'autre tort que celui de s'être occupé de

ttENRI IV, 5ï

ses ennemis? Ce qu'il y a de plus choquant dans cette dernière critique, c'est que madame de Genli^ intente ' un procès aux mânes de Voltaire , sur l'ouvrage précisément où cet homme illustre n'a rien à se reprocher relativement à la religion , à la morale et à l'histoire. Sous le rapport littéraire , la Henriade est loin d'êti'e un ouvrage parfait; mais 50US toute autre considératiôja , ce poëme et les notes qui l'accompagnent , n'ont jamais été blâmés par les ennemis de Voltaire , ni même par l'esprit de parti. Si madame de Genlis chérit et respecte réellement la mémoire de Henri IV, elle doit savoir gré à Voltaire d'avoir inspiré pour son héros un enthousiasme qu'on n'avait pas avant l'apparition de la Henriade. Jamais sous le règne de Louis XIV, Henri IV ne fut connu , chéri , adoré et divinisé , en quelque sorte , comme il l'a été dans le dixhuitième siècle. Si ce bon roi vivait encore , il dirait , comme Catherine II , wx)n bon protecteur f^oUaire m 'a fait une grande réputation.

Je ne croyais pas que l'on pût nous apprendre quelque chose de nouveau sur la Henriade ; il y a peu de poèmes qui aient été plus critiqués et mieux jugés. Il est même assez remarquable que les admirateurs et les ennemis de Voltaire soient d'accord sur le mérite et les défauts de cet ouvrage ; on dispute encore quelquefois sur la Jérusalem délivrée, sur le, Roland furieux et même sur l'Iliade, mais depuis long-temps la Henriade n'est plus le sujet d'une discussion littéraire.

Si POLITIQUE ET HISTUIAE.

Il était réser\'ë à madame de Genlis d'émettre une opinion tout-à-fait nouvelle sur cette production que tout le monde croyait connaître. Devinerait-on pourquoi ce poëme paraît froid, et tant soit peu ennuyeux, malgré les beautés dont il fourmille ? Madame de Genlis va nous l'apprendre : c'est parce que Fauteur a fait de Henri IV un philosophe du dix-huitième siècle. Oh! certes, la piété excessive fait voir d'étranges choses! Les [^losophes font tant de peur à madame de Genlis , elle les hait si cordialement, son esprit en est tellement obsédé , qu'elle les retrouve jusque dans la Henriade. Voyons si le raisonnement pourra la guérir de cette terreur qui doit influer sur son talent , et va nous faire perdre quelque bon roman historique.

Le héros de la Henriade est calviniste dans tout le cours du poëme , et sa conversion n'a lieu qu'à la fin du dernier chant. Voltaire avait donc le droit de présenter Henri IV comme ennemi du catholir cisme et du pape , et , comme la poésie exige des couleurs fortes , ne vit que de passions et se plaitv dans les excès , le poète n'eût pas été blâmable de donner à son héros la chaleur, la véhémence , et même la fureur d'un chef de secte ; et cependant, au lieu de tout cela, il montre un honnête homme qui cherche la vérité et qui se contente de dire ;

Je ne décide point entre Genève et Rome. Il n'exprime donc ici que du doute, tandis qu'il

lui était permis de faire e'clater de la haine. C'est donc plutôt dans cette modération et dans cette sagesse qu'il faut chercher la cause de la langueur que Ton éprouve en lisant la Henriade ; Vhomrae qui dit je ne décide points n'est certainement pas un philosophe du dix-huitième siècle ; car ceux-ci décidaient très-hardiment , et ils décideraient encore aujourd'hui que madame de Genlis , ayant trop d'esprit pour s'être trompée sur ce point, a été sciemment et pieusement injuste.

Il y a cependant, je l'avoue, un passage de la Henriade qui semble justifier l'accusation de madame de Genlis , et l'impartialité me fait un devoir de le citer en entier. Henri dit à la reine Elisabeth :

. . . Périsse à jamais Taffreuse politique

Qui prétend sur les cœurs un pouvoir despotique ,

Qui veut , le fer en main , convertir les mortels ,

Qui du sang hérétique arrose les autels,

Et prenant un faux zèle ou Fintérét pour guides ,

Ne sert un dieu de paix que par des homicides !

Voilà des vers philosophiques, je s,uis forcé d'en convenir ; mais madame de Genlis n'en a pas moins tort, puisque les sentimens qu'ils expriment n'appartiennent pas spécialement aux philosophe^ du dix-huitième siècle : ils sont ceux des philosophes de tous les temps et de toutes les nations.

Au reste , si le propre des philosophes est de décider d'une manière tranchante, madame de Genlis pourrait bien elle-même être soupçonnée

54 POLmQVE ET HISTOIRE.

d'un secret penchant à la philosophie: car aucun auteur ne prend un ton plus déciâf sur les personnes et sur les choses. Voyez , par ex^nple, comment elle trace le portrait de l'amiral Coligni, Tune des fius illustres victimes du massacre dans lequel madame de Genlis ne vent point voir de &natisme : à Ten cr<Hrc , ce chef des huguenots ne montra de talent que contre son Dieu, son roi et son pays; Uprit les armes contre son souverain;

il appela le^ étrangers en France // ravagea

sans pitié nos promtces, où les eœcès les plus barbares Jurent commis sous ses yeux et par ses ordres. Il fiât apostat. audacieuœ , sujet rebelle et ' citoyen dénaturé; UJut d'ailleurs universellement accusé du meurtre de Claude de Guise.

Ici le zèle de madame de Genlîs a été si fervent qu'elle ne s'est pas donné le temps et la peine d'apprendre l'histoire qu'elle écrivait. Elle voit partout Claude de Guise où il faudrait voir François. Selon elle , c'est Claude de Guise qui a défendu Metz, qui a été assassiné par Poltrot, et qui est le frère du cardinal de Lorraine. Il n'y a cependant guère d'écoliers qui ne sachent que le grand Guise se nommait François de Lorraine , qu'il était fils de Claude , que Claude était le père et non pas le frère du cardinal de Lorraine , et que le Guise , assassiné à Blois , était fils de François , petit-fils de Claude , neveu du cardinal de Lorraine, et frère du cardinal de Guîse. De pareilles fautes , répétées dix fois dans les sommaires

et dans le texte, prouvent que T auteur a été plus pressé de décider sur les faits que de les vérifier.

Mais voici une erreur plus grave» Madame de Genlis, qui traite si peu chrétiennement Tamiral Coligni , ne s'aperçoit pas qu'elle fait dans le portrait une cruelle satire contre Sully et même contre Henri IV. Il n'y a en effet aucun de ces traits qui ne soit commun aux trois pei'sonnages. Henri , Coligni et Sully combattaient contre la même religion, contre le même roi. contre le même peuple; ils ont donc tous trois déployé leurs talens contre leur Dieu 9 leur roi^ leur pays. Pourquoi donc le seul Coligni est-il l'objet de la haine de madame de Genlis? Le prince de Navarre et Sully n'ontils pas été ennemis de Charles IX, ennemis de Henri III » ennemis des catholiques et du pape ? Coligni est mort dans l'impétinence ; mais Sully fut aussi un fort bon huguenot jusqu'à la mort iaclusivement. Henri s'est converti ; mais qui peut assurer que l'amiral ne se serait pas converti de même ? Pourquoi les dévots l'ont-ils assassiné ?

Quant au reproche que lui fait madame de Geniïs d'avoir été l'instigateur et le complice de Poltrot ^ je renverrai le lecteur à l'excellente Histoire de France pendant les guerres de religion , ouvrage très-moderne où ce point est discuté avec la clarté, l'impartialité et le talent dont l'auteur a donné tant de preuves dans son Histoire de France pendant le dioO'huitième siècle; on y trouvera d'ailleurs les portr^ts de tous les personnages qui se

sont fait un nom à cette déplorable époque , tels que François de Guise , le cardinal de Lorraine ,

le connétable de Montmorency, Coligni , etc

et l'on verra tout ce que madame de Genlis a du colorer, dissimuler, renforcer ou affaiblir pour platcer systématiquement tous les crimes d*un côté et toutes les vertus de Vautre. Je suis persuadé néanmoins que si Voltaire avait noirci la mémoire de Coligni , madame de Genlis aurait assez de justice pour faire F apologie de T amiral , et assez de clémence pour lui pardonner des torts que partageaient Sully et Henri IV.

Je sais que Von n'a pas une grande confiance en Voltaire relativement à Vhistoire ; ses innombrables détracteurs, après Tavoir inutilement poursuivi dans toutes les carrières qu'il parcourait avec gloire , ont enfin réussi à persuader au vulgaire des lecteurs que Voltaire ne doit pas être considéré comme historien ; et le monde est rempli d'ignorans qui croient avoir le droit de le mépriser sous ce rapport. Je ne citerai point ici l'auteur de V Histoire de France pendant le dioc-huitième siècle, qui venge Voltaire de cette injustice. Madame de Genlis récuserait un écrivain qui doit être philosophe puisqu'il s'indigne contre l'intolérance , et qui lui est odieux sans doute puisqu'il est philosophe ; mais j'invoquerai le témoignage d'un historien dont là réputation est faite depuis long-temps, et je transcrirai quelques lignes de Touvrage qui passe pour son chef-d'œuvre, Robertson, dans sa

belle introduction à l'histoire de Charles-Quint , (Ht, en parlant de Voltaire : « Je l'ai suivi comme » un guide dans mes recherches , et il m'a indi- » que, non-seulement les faits sur lesquels il était » important de s'arrêter, mais encore lesconsé- » quences qu'il fallait en tirer. S'il avait en même » temps cité les livres originaux, il m'aurait épar- » gné tine grande partie de mon travail ; et plu- » sieurs de ses lecteurs, qui ne le regardent que » comme un écrivain agréable et intéressant , ver- » raient encore en lui un historien stwant et » profond. » Maintenant c'est au lecteur à décider si l'opinion d'un homme tel que Robertson peut contre -balancer les petites notes de madame de Genlis.

Si madame de Genlis sait rendre odieux les personnages historiques qui lui déplaisent, elle sait en revanche embellir les personnes et les choses qu'elle veut présenter à notre admiration. C'est sans doute par une intention très-louable qu'elle accorde à Henri IV toutes les vertus et tous le3 talens ; le& Français surtout lui sauront gré de n'avoir rien refusé à un prince si justement chéri; mais si le roman s'accommode de ces réputations parfaites, l'inflexible histoire rejette tous ces portraits enluminés. Elle va rechercher un défaut au milieu de mille qualités brillantes, et une vertu dans une foule de vices ; elle se garde bien surtout d'accorder aux hommes célèbres un mérite qu'ils n'ont pas eu, quand cette concession est une in-

justice envers d* autres personnages; mais madame de Genlis aime et hait complètement Ce n'était pas assez pour elle que Henri lY fut le plus humain , le plus honnête y le plus hrave , le plus aimable des hommes et le meilleur des rois, c'était encore trop peu d'en faire un pius AEneas , et presque un dévot : elle veut aussi qu'il ait été le plus grand capitaine de son siècle y et elle ne pardonne pas aux Espagnols d'avoir donné ce titre au duc de Parme Alexandre Famèse.

Il faut ici i^établir des faits que madame de Genlis parait avoir ignorés , ou dont elle n'a pas voulu se souvenir. Farnèse était sujet du plus absolu, du plus défiant , du plus Ëirouche des despotes. Avec des forces insuffisantes pour réduire les insurgés des Pays-Bas , il fallait qu'il résistât à Maurice de Nassau , et qu'il prêtât des secours à la ligue. Sous un maître tel que Philippe II , les défaites et les victoires étaient également dangereuses ; car s'il craignait les succès des rebelles , il craignait encore plus la gloire d'un général qui pouvait se rendre indépendant. Famèse assiégeait Breda qui avait été surprise par les Hollandais; Maurice, pour fiûre diversion , attaqua Nimègue , ville plus importante que Breda ; Farnèse lève le siège de cette dernière ville pour secourir l'autre , lorsqu'il reçoit l'ordre formel de conduire lui-même une armée au secours de la ligue. Il fit ce qu'il put pour faire révoquer cet ordre impolitique : il représenta vainement que celte distraction des forces espagnoles assurerait

HENRI IV. Sg

le triomphe des rebelles. Il ne fut point écouté , et c'était être déjà coupable que d^avoir hësité sur un ordre de Philippe. Cependant il voulait encore différer son départ, lorsque Mendoce et le légat lui apprirent Vextre'mité où Paris était réduit par Tarmée de Henri IV. Ce n'est donc pas spontanément et librement qu'il se décide à conduire l'armée auxiliaire , comme le dit madame de Genlis. Airivé sur la Marne , il feint de présenter la bataille : il trompe le roi par une marche imprévue , il prend Lagny et Charenton , i l fait lever le blocus de Paris», il ravitaille cette capitale ; il assiège , malgré lui , et prend Corbeil pour céder aux vives instances des ligueurs, puis il ramène en Flandre son armée presque intacte , et paraît aux yeux de ses ennemis effrayés de sa célérité , de ses succès et des forces qu'il a su conserver. Dans sa seconde expédition, il fait pour Rouen ce qu'il a fait pour Paris dans la première ; il trompe encore Henri IV, et lui échappe au moment où le roi croyait être assuré de le faire prisonnier avec toute son armée.

Si la victoire consiste à faire ce qu'on s'est proposé , et à obtenir le plus grand avantage avec la moindre perte possible , certainement c'est Farnèse qui a été vainqueur. Mais madame de Genliis veut des batailles , elle compte pour rien les plus belles opérations et les succès les plus utiles si la bataille n'a pas eu lieu , et j'avoue avec elle que la bataille se présente de meilleure grâce dans un roman; elle doit se rappeler cependant que, dans

6o POLITIQUE ET HISTOIRE.

une situation semblable , Henri II ayant fait offrir la bataille à Qiarles- Quint, l'empereur lui répondit : ce Je Tai gagnée puisque je suis entré dans la ville que vous assiégiez. » Elle sait sans doute aussi que le duc d' Albe , pressé par les Espagnols de livrer bataille au prince d'Orange , leur répondit : (c Le roi mon maître ne m'a pas envoyé ici pour combattre , mais pour vïdncre. » Le duc de Parme ne pourrait-il pas faire les mêmes réponses à madame de Genlis?

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