THEATRE BES LATINS
entendu raconter la nouvelle qui va tout changer dans Taclion ; ^t si T auteur avait fait arriveç dans ce moment le maître de l'esclave, celui-ci aurait été obligé de répéter ce que le public savait déjà. Plante n'a eu garde de commettre cette faute, dans laquelle plusieurs auteurs tombent encore aujourd'hui, quoique l'art ne soit plus dans V enfance. L'auteùt latin se tire de c^ette difficulté par le moyen dont j'ai' g^rlé plus haut ; il fait dire à Milphion : « Je vais rentrer pour tout raconter à mon maître, car ce serait une faute cpx^ de lui dire et de répéter ce que ^ous venez d^ entendre (quaèque àudivistis modo).'» Milphion est seul en scène, aùdiçitisne peut donc s'adresser qu'aux spectateurs. L'esclave continue et dit : « Ce <sérait une preu\ e d'ignorance (inscitia). J'aime mieux entrer, et répéter cette nouvelle à mon maître , que de vous ennuyer en vous la redisant. ^> C( petit fragment de poétique dramatique paraitniil^fort ridicule sur notre théâtre, mais les Romains étaient habitués à ces digressions dans lesquelles le public était considéré comme présent à l'action du drame. Plante a senti qu'il y aurait de la maladresse à dire une chose deux fois« mais en. même temps qu'il était nécessaire de fixer sur ce point l'attention du spectateur, afin qu'on ne s*étonnât pas du dénoûment qui est une Suite naturelle de la nouvelle apprise à Milphion. C'est comme s'il avait dit : « Les règles de fart me défendent de répéter ce que vous avez déjà entendu , mais ne l'oublÎM pas. 3»
49^ LITTEB ATURE ANCIENNE.
Le résumé de toutes ces observations ^ dont je pourras multiplier les prc^uves, est que les comiques latins n*ont jamais pu avoir la prétention , ni même Tidée , de produire ce que nous nommons VUlusùm.; ils n*ont jamais voulu faire croire aux spectateurs qu'ils voyaient une ctciion réeUe, mais ils ne leur présentaient qu'uneyaô/e, une action fictive dans laquelle les acteurs ne paillaient ppint spontanément , inais récitaient des^ rôles àppiîs d'avance. Le public prenait la comédie pour ce qu'elle' est réellement , et ne voyait que des comédiens dans de prétendus personnages. ^ *
Notre méthode vaut bien mieux V va- t-on dire; j'y consens, et. la manière miae à part, Molière serait encore , je le crois , le grenier des comiques anciiens et modernes ; mais il ne fatut pas demander aux anciens ce qu'ils n'ont pas voulu et ce qu'ils n'ont pu faire. Ne sommes-nbus pas d'ailleurs un peu trop fiers de cette vraiseHiblance rigoureuse que nous croyons mettre dans nos dnàmes , et de cette illusion que nous croyons produire ? Ne nous faisons-nous pas illusion nous-mêmes sur les effets* de cette illusion toujours trop imparfaite P Quiconque a vu, deux fois la< comédie peut -il en être djup^ ^ Ces salons , ces chambres qui n'ont jamais que trois murailles , ces personnages qui se rangent constamment sur la ligne oii devrait être la quatrième, ces hommes, ces femmes qui se parlent en se regardant de côté , ces aparté par lesquels on se fait entendre de mille pQKssPonnes qui sont
TJeUÉATRïl DES LATINS^ 49^
loifl, quand e^ljc qui e^ toi^t près. doit faire la sourde, ces^chassis de toile peinte, ces arbres roides et immobiles pei;i4ant la teoi^pête , ces ciels de toile, ces montagne^ sur lesquelles un nain devient un géanjt» ce soleil enfin qui, est aux pieds des acteurs et projette les. ombres de bas en haut , c'^st avec tout cela que vous voulez faire illuision! Ce sont des conventions , me direz-vous , ce sont des concessions que le public faib à Fauteur , et sans lesquelles l'art dramatique ne pouri*ait exister. Ëh bien! les anciens avaient aussi leurs conventions, et Ije public faisait alors; les concession^ que ren^-;. daient nécessaires la vaste étendue des salles , le nombre immense des spectateurs , la difficulté de se faire entendre, etTobligation d'amuser un peuple soiw^rain et dJiBcilement amusable, On insiste encore, et Ton me dit que , malgré nos quinquets, nos arbres en, peinture ou nos chambres à trois murailles, nous savons produire Tillusibn puisque nous faisons rire et pleurer. Je réponds que même à la répétition d'une tragédie intéressante , si les. comédien^, disent bien leurs rôles , nous serons très-émus et nous verserons même des larmésti^^ quoique la princesse y soit en bonnet de nuit,, quoique le Brutus y porté un frac , ou F Agamennon une redingote. £h! qui. vous dit que Ton ne pleurait pas et qu'on ne riait pas aux théâtres des anciens ? Nous savons au contraire quels transports excitaient l^s chefe-d'œuvie du temps , et l'on voudra bien m'acicorder que les habitans de Home et
49^ xrrr£&ATUR£ ancienne.
* d'Athènes n'étaient pas tous des hommes stapkles. Si nos grands auteurs étaient nés dans le siècle de Plante ou de Térence , s'ils avaient été obligés de parler à tout un peuple , d*employer les échasses , le porte-voix et le récitatif accompagné de flûtes ; si Plante et Térence étaient nés parmi nous , les méùies hommes qui les méprisent vanteraient leur génie , et s'en feraient une autorité pour proclamer notre prééminence sur les anciens.
Quoique tous les auteurs dramatiques chez les Latins aient été obligés de se soumettre à une loi commune , celle qui leur imposait l'obligation d'amuser un peuple immaise et de consulter le goût de la multitude , plutôt que les rèiglesde l'art ; quoique les mœurs du t^nps ai^it forcé les auteurs à renfermer la cqmédie dans un cercle assez • étroit ', ^et à la revêtir de formes peu variées , on remarque cependant une grande différence, noBseulement entre les ouvrages de Térence et ceux de Plante , mais entré les différentes pièces de chacun de ces 4leux auteurs. Plaute surtout nous offre une telle disparate , qu'on serait tenté d'attÀbuer ses comédies à différens siècles , si le caractère de son style ne se faisait reconnaître par des qualités et des défauts qui lui sont proj»^. Lorsque Térence est né, Piaule h' avait que vingtcinq ans j et cependant ces deux écrivains paraissent avoir vécu,, dans des 'temps éloignés par un long intervalle. Lorsque^ le moins ancien de ces auteurs occupait le théâtre ^ Taristocratic romaine
tHÉÀTRE toES LATINS; 49?
â* était emparée de la puissance , la civilisation avait fait des progrès , et il a été permis à Tërence d'être plus poli, plus pur, plais raisonnable et plus froid que ses pre'décesseurs. Au temps de Plante, le peuple, avait plus de pouvoir, et il fallait flatter son goût et ses caprices sous peine d'être exclu du théâtre..C' est peut-être à cette influence du goût dominant que Ton doit les jugemens contradictoires portes sur les comëdîes de Plante par les meilleurs écrivains latins. Cicëron , tout républicain , admirait ce poète comique ; Horace, courtisan et commensal de Métène, trouvait Plante un peu grossien 11 n'est peut-être pas inutile de remarquer qu'il s'est écoulé à peu près le même temps entre la mort de Cîcéron et d'Horace, et entrç lanaissance dé Plante et de Térence ; ainsi une trentaine d'années ont sufii pour produire une aussi grande diflerence dans le langage delà comédie, et dans l'opinion de deux écrivains illustres sur la comédie ancienne.
On a tout dit sur Térence , sur l'urbanité , l'élégance , la pureté de son style , sur la profonde rai^ son de son dialogue , sur les excellentes tnaximeâ dont il fourmille ; la même unanimité d'opinion ne se fait pas remarquer à l'égard de Plante , et , ea effet , il n'y 'a point d'auteur plus inégal ; mais cette inégalité n'est pas celle du talent ,'ide la verve^ ou de l'inspiration , elle est méthodique et fondée sur un système. Dût cette idée paraître bizarre , elle me poursuit depuis long -temps, je la croi» juste , et je la consigne ici.
CBITiqui. T. lY. 3a
^g8 LITTSEATiniE AKCIEimiE.
Dans Terence , les esclaves et le parasite (personnage particulier aux Latins) , ne se distinguent pas à beaucoup près autant par leur dialogue des personnages plus relèves , que dans les comédies de Plante. Les esclaves j ont un meilleur ton , le parasite y est moins exagéré , et dit beaucoup moins de sottises ; il n'y a même que deux pièces, des ^x qui nous restent de Térence , qui offrent un paraâte. On voit par là qu*ail beau temps des Scipion , le gros rire n'était plus ce qui faisait réussir une comédie. La même révolution s'est faite chez nous : les soubrettes du Méch&ni et de la Métromame ne ressemblent plus aux servante! de Molière, elles ont bien plus d'esprit, et parlent quelquefois le français plus purement que leuri maîtres; et, sous prétexte d*épurer le langage de la scène , nous en sommes venus aux soubrettes de Marivaux : c'est tou)ours là que conduit la perfectibilité.
Plaute* au contraire, a deux styles qui paraissent être ceux de deux hommes vivant dans d'autres temps et sous l'empire d autres mœurs. Ses vieit^ lards , ^^ personnages de condition libre , parient avec une raison , une sagesse , souvent avec une élégance et une pureté qui ne difierent pas beau* coup du (Ualogue de Térence : on observe seule* ment dans Plante un plus grand désir de montrer de V esprit; mais ses esclaves, ses parasites, ^^ personnages ridicules , tds que le MUes gkmosus et d'autres, passent toutes les bornes de la vrai-
ÏREATRË i>KS IiAÏTiKà. ^99
isï&mklaiice , de la dëcence et m^xie celksdumau-^ vais goût permis au théâtre quand on y introduit des personnages grossiers^ Piaule a suivi, à la lettre, le précepte qui ordonne aux auteurs comiques de faire parlera chaque personnage sonlangage naturel: il a poussé l'imitation beaucoup trop loin ; décent , poli et délicat avec les gens du monde , il devient complètement valet avec les valets, bouffon gros^ sier avec les bouffons , et je dirais {presque goujat avec les goujats. Il nj a pas de gravelures, de mauvais rébus, d*' équivoques et de lazzi ridicules qu'il n'ait ramassés dans les rues de Rome poui* «n orner le dialogue de ses esclaves. On me dis-* pensera de citer tes obscénités , mais on sera sans doute curieux de connaître jnsqu'où a pu descendre xm écrivain plein d'esprit, dé verve, d'énergie et d'originalité , quand il a voulu désopiler la rate du peuple souverain.
Le moyen qu'il a le plus souvent employé pour exciter le rire bruyant a été de répéter fréquemment le même mot , de le présenter quelquefois en une même phrase dans toutes tes phases de la déclinaison , ou de lui Opposer le mot contraire. Cet artifice se repix)duît de mamère à fatiguer le lecteur. En voici quelques exemples enti'e mille que je pourrais citer i Indupiœ titœ , uxoris exthpiœ. — • f^ivis meis morigem nwnàus. "^Moc animo decet animatos esse amàtores. — Misère Tniser sum; Jiam miserorum miserremus.-^ Ludis me ludo. — Ante tenebrus persequor teneèrns. —
5oO UTTÉRATUBS ANCIElIKf.
In re adporsâ vorsari.'^Faieor deberigrates gra-tias, etc., ^c. Si je n offire pas ici la tradnctioii française , c'est que ces gentillesses sont intradmâbles à quelques exceptions près. Yoid un morceau plus long, du même genre, dont je vais transcrire une partie :
Bona in scenam affero :
Nom lona bonis fern rtor œquom nuaaane Ut mala malis ; tU, qui maU suni habeant mala. Qui boni, bona : boaos quod oderint mali Sunt mali; malos quod oderini bofd, bonos Elsse oportet , etc.......
U y a dix vers entiers sur les boni et les nuiU. Ces jeux de mots , je Tavoue , pourraient avoir leur côté plaisant dans certaines occasions , et â , selon l'expression de la Corinne grecque , Tauleur les semait a^ec la main, mais Plante renverse le sac, et cette profusion de quolibets plaisaitsansdoute beaucoup aux républicains de la grande ville, car elle e^t la même dans toutes les comédies de Plaute , ce que Fauteur aurait évite si le public avait sîfBé la première. Encore ce défaut est-il bien léger en coltiparaison d*un autre qui atteint le maximum du mauvais goÀt, qui se reproduit aussi souvent, et qui n'était pas moins agréable au peuple, puisqu'il se retrouve dans les vingt pièces qui nous restent de cet auteur. Je veux parler de ces mise'rables et pénibles équivoques , produites par Taccouplement forcé de deux mots qui ont une simple ressemblance littérale , mais n ont aucun rapport
THEATRE BES LATINS. Sot
pour ]e sens. Tantôt c est le mot adsum (me voilà) que Ton oppose à T adjectif assum qui signifie rétif et fournit le prétexte de répondre par eUocwn (bouilli); une autre fois, c'est Umem^ subjonctif du verbe Umare que Ton fait jouer avec /ettio, datif de Umus ; trop souvent enfin le lecteur est rebuté par ces plaisanteries de cabaret , que le délicat Ho^ race nommait Plautinos sales 9 et qui n'ont pas, même Thonneur de pouvoir être assimilées aux calembours. N'oublions pas cependant que ces^ traits , indignes de la comédie , ne se trouvent que dans les scènes d'esclaves ou de personnages mé^ prisables, et que ces défauts si choquans et si nom^ breux sont rachetés par le dialogue le plus vif, le plus gai , le plus naturel , par les expressions les plus énei^ques, et les tournures les plus origi-. nales. Que l'on place tant que Ton voudra Té* lence fort au ^ dessus de Plante , il est au moins, certain que ce dernier e^tplus amusant, soitmal^. gré ses défauts, soit à cause de ses défauts même.. A ne considérer ces comédies que sous le rapporf« du sujet et de la conduite , on trouve entre elles autant de différence qu'entre les deux styles employés par Plante pour distinguer les maîtres des valets. Plusieurs de ces pièces sont aussi régulières que les bonnes pièces modernes ; d'autres oflfrent un tel désordre , qu'elles paraissent ne nous être point parvenues dans leur pureté. Dans la plupart, le dénoûment est vicieux ; quelquefois même c'est im esclave qui vient dirç sta public comment Is^
Son LYni^krma ahcishks/
pièce se dénoue , dans la chambre voisine , et sans que les personnages se montrent. Cette maïuère de finir une comédie ne serait .pa$ supportée sur pos théàtfes; mais, comme je Tai déjà f^t observer^ les anciens n'avaient pas la préteation de produire rillusion dramatique; ils présentaient au peupk une comédie et des comédiens, et non pas une action et des personnages ; voilà pourquoi ils terminaient brusquement une pièce quand ils n a* vaient plus rien de saillant à dire aux spectateurs. Au reste, un bon dénoûment, mérite bien réel, mais que Ton exagère peut-*étre un peu, est une chose fort rare dans une bonne comédie , et quel* ques pièces médiocres en ont un excellent. Mon choix serait bientôt fait ; j'aime mieux un plaisir continu pendant deux heures , qu'une médiocre satisfaction suivie d'un moment de surprise et de contentement. Le plus parfait des auteurs comiques-n'est pas riche en bons dénoûmens; cela seul prouverait que cette partie de l'art nen est pa$ la plus importante et la plus indispensable.
Les deux académiciens qui ont concouru à cette édition , en joignant Texamen qu'ils ont fait des comédies latines à la traduction de M. Levée, ont donné une courte analyse de chaque pièce , et les ont très- bien appréciées sous le rapport de l'art dramatique. Sur une seule de ces comédies, je suis ou je crois être en contradiction avec eux ; je dis Je cjvis, parce qu'ils ne se sont pas complètement expliqués. Il s'agit 4ci des Mmechmes de Plaute,
rmBATKE DBS liATIKS. 5o3
qu'ils comparent aux Ménechmes de Regnard. La Harpe avait déjà fait ce parallèle , et il y avait traite Plaute avec un superbe dédain. Ce grand littérateur n*avait pas tenu compte à Fauteur latin des mœurs de son temps et de sarnation, et il jugeait une co-* médie républicaine d'après les idées du dix-huitième siècle. Une seule phrase de la pièce aurait suffi cependant pour lui faire voir que nos règles de morale et de bienséance ne sont point applicables aux anciens Romains. Dès la seconde scène, un mari sort de diez lui , et dit à sa femme : « Je vais passer la journée chez une maîtresse à qui j*ai donné un rendez -vous pour souper. » Sur nos théâtres , cette décjaration maritale exciterait une tempête à laquelle la pièce ne résisterait pas ; chez ces Romains, si vertueux, c'était une chose toute simple; et notez encore que le traducteur a été trèschaste en parlant d'une maîtresse , car le latin porte le mot scortian qui est mieux ou pire. Plaute a dû peindre les mœurs de son temps, et M. de La Harpe ne devait pas lui en faire un crime. Que dira-t-on de nous dans vingt siècles? C'est le temps qui s'est écoulé depuis Plaute jusqu'à nos jours , et cette considération ne doit pas échapper à la critique.
MM. Duval ont rendu plus de justice à Plaute ; mais sans se prononcer formellement , ils semblent placer les Ménechmes latins fort, au-dessus des Ménechmes de Regnard. ^Si telle est leur opinion , je ne la partage pas ; et pour me décider en iaveur
5o4 LITTÉRATURE ANCIENKE,
de Regnard , il ne m*a &llu faire qu- une seule oIn èei^ation qui a échappé à La Harpe et aux nonyeaux commentateurs ; la voici : dans la pièce française , Ménechme le campagnard croit très^ fermement que son frère est mort, et il a d'excelléns ^notifs pour lé croire , puisque ce frère n'a paa reparu depuis près de vingt ans.
La gaerre m^a défait d'un frère , heureusement^ Depuis près de vingt ans , à la fleur de son âge *, Il a dé Tautre monde entrepris le voyage*
Cette circonstance , habilement imagitiée par l'auteur français, donne de la vraisemblance à toutes les surprises du campagnard ; il peut , sans être un imbécile , s'étonner de l'accueil qu'il reçoit de gens qu'il ne connaît point ; il serait même ridicule de l'attribuer à sa ressemblance avec un frère mort depuis vingt ans. Plante n'a pas été aussi adroit; il a même commis une faute qui influe désagréablement sur toute sa comédie. Son Mé-^ nechme Sosiclès ne croit pas que son frère soit mort, puisqu'il voyage pour le chei-cher ; c'est dans l'espoir de le retrouver qu*il vient à Epidamne pour la première fois ;
Hodiè m Epidamnum venit eum serva suo^ Hune quseritatum gemmum germanum suum.
Ces deux vers sont d'une clarté parfaite. Comment donc ce Ménechme , lorsqu'il est interpellé par les passans , lot'squ'il est traité en ami par des incon*nus, et lorsqu'on l'appelle par son iiom ; comment,
, THEATRE DES I^ATINS. 5o5
dis^je, n'en conclut-il pas que son; frère est dans cette ville , et que tous ces incidens sont un effet de la ressemblance? Une femme va jusqu'à lui dire : « Je vous connais; vous êtes Ménedune? Jils de Moschus ; vous êtes ne à Syracuse où commandait Agathocle , maintenant c*est Hiéron qui est votre roi, » Et ce Ménechme, dont cependant Plante n a pas fait un homme stupide, ne soupçonne pas qu'on le prend pour son frère , lui qui vient chercher ^emi/M#m suum, et qui doit conséqnemment se douter de ce que peut produire la ressemblance? Je ne crains pas de l'assurer, toute chose ëgale d'ailleurs , cette seule faute de l'auteur latin , qui rend tout invraisemblable dans le cours de l'ouvrage , ce seul trait d'adresse qui rend tout naturel dans la pièce française , suffisent pour placer Fes Ménechmes de Regnard fort au-dessus. des Ménechmes de Plante.
M. Levée avait entrepris une tâche difficile , et il s'en est habilement acquitte. Plaute n'est pas facile à traduire ; son latin mêlé de grec , et plein de liarbarismes, met le lecteur à la torture. Je ne connais pas de plu^ grandybr^i^i/rde mots que le poète de Sarsines. Un grand nombre de termes qu'il emploie ne se trouvent dans aucun dictionnaire, et plusieurs de ceux qti'on y rencontre n*ont d'autre autorité que celle de Plaute même , et ne repa-^ raissent plus dans les auteurs qui l'ont suivi. Ses équivoques de mots, ses idiotismes, s^s fréquentes allusions à des usages domestiques et à des habi^
So6 LITTERATURE ANClEmE.
tudes qui ne nous sont pas bien connues , ses dictons populaires et ses empHints au vocabulaire de la* populace , arrêtent sans cesse le traducteur , et même quand il de\ine le sens, il lui est souvent impossible de l'exprimer en français. Ce n'est pa8 toujours le latiniste qui entend le mieux Plante. Dans une foule de passages , il a besoin de recourir à Tantiquaife ; et celui«*ci ne sait pas tout. Je laisse aux érudîts le soiti de rechercher si le nouveau traducteur a saisi toutes ces finesses que les savans seuls découvrent dans les auteurs anciens : je me borne à un petit nombre de fautes que j'ai cru re^ marquer, et que je relève meo pericuh.
Dans le Miles glariosus^ on commande à deux hommes de battre le fenfaron P^jgopolinicès ; on n* obéit pas au commandement, et celui qui a donné Tordre , s* écrie : Qidd cessatis? M. Levée traduit ; « Pourquoi cessez-vous ? Il y a iaute ; cessarê est ici pour merari^ puisqu'on n*a pas encore commencé à battre. Il fallait dire : Pourqui hësiteivous , pourquoi tardez-vous ?
Dans la Mosteliaria, un esclave querellant avec un cuisinier; l'appelle rddor e cuUnâ; M. Levée traduit ; f^apeur succulente ; mais il est évident que nidor est une injure , ce que les mots français sont loin d'expfîmer. Plante n'étant pas avare d'expressions basses, a voulu faire dire : Odeur de grcdlhn, d'éçier, ce qui serttt dégoûtant en français , mais il fallait chercher un équivalent moins ignoble.
THEATRE DES LATINS. Soy
BaiiS k Pseudolus^ après avoir jpiié sur les mots in mkôrsâ vorsari^ Plaute fait répondre : Turbo non œque ciius est; M. Levée a vu là ua tourinllon , tandis que la métaphore est prise d^un aabot , d'uœ toupie qne fait tourner un enfant.
Dans la même pièce , on* parle à un esclave d*un homme qui lui a rendu service, qui tibi sospUatis fvity et l'esclave répond : Mortuus est qui fuii. Selon M. Levée , il veut dire qu'il regarde comme mort celui qui lui a rendu service autrefois. C'est tout simplement un jeu de mots comme Plaute en fait si souvent : le prétérityi«ï s'employait proverbialement pour dire // nest plus; Troja fuit^ Troie n existe plus. L'esclave en disant mortuus est qui fuit , fait allusion à ce proverbe.
Dans le prologue du Pœnulus l'acteur présente un règlement de police théâtrale ; il y dit à l'homme qui marque les places :
N€U sesium ducat dum kisinoin scenà sieJ.
M. Levée traduit : Qu^il ne fasse asseoir personne pendant que Tacteur est en scène. Ce n'est point cela du tout ; il faut au contraire feire asseoir tout le monde quand l'acteur est en scène ; mais le latin dît : Neu sessum ducat, qu'il ne conduise personne à sa place, parce que, pour conduire, il faudrait passer devant les cuneos ^ les bancs , ce qui générait les spectateurs.
Le traducteur fait dire ailleurs à une courtisane: « J'en connais de bien fines , mais il n'en est pas une qui puisse me dégoter. » Ce mot n'est point
5o8 LirrÉRATlT&£ AKCIEKKE.
français , et quand il le serait , il ne conviendrait pas à la courtisane Philocomasis, qiii a de Tesprit, de la grâce , et ne parle pas le langage des valets.
M. Levée a quelquefois aussi imité Plaute , en se permettant des fautes contre la langue ; il écrit: « J'aiurais préféré labourer la terre que d'aimer de la sorte. » Ce que n'est pas légitime. Il se trompe aussi dans s^s notes sur le sésame , qu il confond avec le blé de Turquie, sur la sùlstitialis herba , qui est le sûphion des Grecs , le laserpitium des Latins, le condurdon de Pline, et non pas une herbe qui se fane promptement. Je n'ai plus qu'une chicane à lui faire : ce n'est point, comme il le pense, par rapport à la mer de Grèce que l'Adriatique se nommait mare superum, c'est par rappoii à la mer thyrrénienne , qui était le mare inferum des Romains.
J'arrive enfin aux tragédies de Sénèq[ue. La première question qui se présente et qui a été si souvent agitée, est celle-ci : les tragédies publiées sous le nom de Sénèque doivent-elles être attribuées au précepteur de Néron, ou à son père, ou à l'un de s^s frères , ou enfin à quelque auteur dont le nom ne nous est point parvenu? M. Duval a repris cette discussion , et je suis persupdé qu'il ne laissera aucun doute dans T esprit du lecteur; d'abord le philosophe précepteur de Néron a bien certaineinent écrit des tragédies, et surtout celle de Médée^ dont Quintilien cite un demi-vers, en la lui attribuant. En second Keu , les beautés et les défauts
THEATRE DES LATINS. 5q^
que l'on remarque dans £es tragédies, sont bien les beautés et les défauts qui font alternativement admirer et blâmer Sénèque le prosateur. Même énergie, même penchant à la déclamation et à Fcnflure , même laconisme dans chaque [^rase , prise isolément, ^éme profusion d'idées dans T ensemble du discours. La seule prétendue preuve sur laquelle se sont appuyés quelques érudits pour refuser les honneurs tragiques à Lucius Annaeus Seneca, est d*une faiblesse extrême : ils se fondent sur ce que les écrivains qui ont parlé de ces tragédies, ont simplement nommé Sénèque, sans ajouter le prénom de Lucius, et sans désigner Fauteur par sa qualité de philosophe. Cette observation pourrait tout au plus faire naître le doute, car^ dès qu'il est assuré que l'auteur de ces ouvrages est un Sénèque 9 il n'y a aucune raisoYi d'exclure le plus illustre des quatre Romains qui ont porté ce nom ; cela serait même absurde, puisque Lucius est bien reconnu pour avoir composé des poésies, et avoir fait la tragédie de Médée. Mais le doute ne peut plus subsister puisque , des quatre Sénèque, Lucius Ânnasus est le seul connu pour avoir réuni la qualité de poète à celle de philosophe. L'objection fondée sur l'omission du pré* npm de Lucius , ne mérite pas qu'on s'y arrête : chaque fois que nous écrivons le nom de Corneille sans y joindre le prénom de Pierre, il est bien évident que nous désignons l'auteur de Cinna et de Rodogime; mais nous ne parlons jamais de
5io LUrfimATURE ànciekke.
son frèns sans lui donner le prënom de Thoma& Ainsi, Tabsence du prénom prouve que ]'on veut designer le plus célèbre.
On a autant disputé sur le mérite de ces tragédies que sur le nom de leur auteur. L'opposition qui existe dans les diffié^ens jugemens portés sor ces ouvï^ges^ provient de ce qu'on a voulu décider par r affirmative ou la négative une question qui devait être distinguée. On pouvait concilier toutes les opinions par une seule phrase : il fallait dire aux uns : Vous admirez le poète , et vous aveU souvent raison ; il £sJlait dire aux autres : Vous blâmezrauteurtragique, et vous avez rarement tort. S nous lisons un de ces ouvrages dans rinfetitîon d'y trouver une tragédie , nous sommes d* abord re^ butés par ces énormes monologues, dont quel* ques-uns renferment ^squ*à cent vingt vers , et ne tiennent à l'action du drame que par un faible lien; quelquefois un seul monologue et un chœur composent un acte ^ pendant lequel l'action n'a pa5 fait utî pas ; souvent ^ dans ces tragédies , les scènes ne sont qu'une suite de discours^ et les înterlociîteurs y dialoguent comme des hommes qui savent ce qu'on va leur dire, et qui ont préparé une belle harangue pour y répondre. Quand l'action devient plus vive, il faut bien que le dialogue s'anime im peu, et que les répliques soient plus courtes; mart alors même chaque personnage ne fadt usage que de son esprit , son âme re^e impassible , et il ressemble à un philosophe qui , témoin d' une action
THBATEX: IKES IATIN& 5ll
à laquelle il prend une faàble part , raisonne avec beaucoup de sens et d*esprit sur les terribles effets des passions. La catastrophe la plus inattendue , le malheur le plus déplorable^ le crime le plu$ odieux ne font pas perdre aux personnages de Sënèque le désir de déclamer et de débiter des maximes. S41s veulent présenter une image, ils déroulent une description complète dans laquelle Fhyperbole joue un grand rôle^ et où la phis petite circonstance n est pas négligée. C'est bien dans ces tragédies que le poète se mtmtre toujours^ et ne laisse presque jamais paraître le personnage.
Voilà sans «loute des défauts bien choquans , et ils justifient le dégoût des hommes qui ti'ont pu reconnaître de véritables tragédies dans les dia-* logues déclamatoires de Sénèque. Mais séparez tous ces morceaux de la tragédie qu'ils font lan^ goir, et considérez-les wiiquement sous le rapport de la poésie, presque tous les défiiuts disparaissent, et une foule de beautés vous forcent à T admiration. Ce qui était enflure et déclamalknci dans un personnage tel que Thyeste , Hippoljfte , Pyrrhus ^ M:édée ou IHièdre, n est plus que de Ténergie ou de Félégance dans la bouche du poète : tant6t c'est une grande pensée renfermée dans un petit nombm de mots du plus heureux ehoix; tantôt c'est le ta-^ bkau le plus imposant revêtu des plus vives cou-* leurs \ ici le chœur se transforme en une ode pleinjo^ de M|^P^ ^ d^harmonie, telle que celle-ci :
Jion rara mkant sttkra prono
SlH UTTÉRATUBE ARCI£NM£«
Languida mundo : nox ^icta vagos Ornirahit ignés ; luce rataiA CogUnUiAanphosphoros A^mcn, etc.
OU cette autre plus belle encore :
Litgeaiœiher, magnusgue parens JEtheris alii, teUusqueferax^ Et vaga ponli mobtlis unda , etc.
Plus loin , dans une scène très-impar£sdte sous le rapport dramatique, on admire néanmoins une raî^ son profonde , de belles idées , de grandes images , un style tout à la fois abondant et concis , et le plusbeureus accord entre la pensée et rexpres^on. La réunion de tant de qualités si brillantesi et de tant de défauts inexcusables, nous fait comprendre pourqum des critiques ont fait grâce à Tanteur tragique en faveur du poète , et d^autres ont en" veloppé dans une réprobation commime et le poète et r auteur de tragédies.
Des concessions que je suis obligé de faire aux déprédateurs de Senèque , il ne faut pas conclure que je considère cet écriyain comme absolument nul sous le rapport dramatique. Ses tragédies offrent des situations , en petit nombre il est vrai , mais gmndes , imposantes , et surtout théâtrales* Après des scènes qui, comme je Tai dit, ne soat composées que de longs discours , on en trouve quelquefois où le dialogue , rapide et concis ^ procède par réparties vives et courtes , ét.porflHb la terreur dans Tâme du spectateur, si Fart et^^prit
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n'y étaient pas si souvent substitués à la passion. Au reste, F admiration que Sénèque inspirait au grand Corneille , et Thonneur que Racine a fait au poète latin en l'imitant dans la belle tragédie de Phèdre 9 doivent nous rendre fort circonspects dans nos jugemens. Cette réflexion me conduit naturellement à l'examen de quelques passages de YHippolyte : je choisis cette tragédie, parce qu'elle est celle dont le sujet est le plus connu des lecteui*s français , et la seule de Sénèque à laquelle Racine ait fait des emprunts considérables.
L'admirable scène de confidence entre Phèdre et Œnone est imitée de la seconde scène de la tragédie latine , autant que de VHippolyte d'Euripide. Mais combien l'auteur latin reste au-dessous de son imitateur! Avec quelle supériorité de goût, d'art et de talent , avec quelle délicatesse surtout Racine a su métamorphoser les phrases redondantes de Sénèque en vers pleins de sentiment, d'énergie et de naturel! Le poète français se garde bien de nous montrer Œnone instruite de la passion de Phèdre , et , en se créant une difficulté dont il triomphe , il fait sortir une foule de beautés de cet aveu qu'on arrache à la reine, et que Sénèque suppose avoir été fait depuis long-temps. La Phèdre française peut, sans impudeur, rappeler vaguement les malheurs d'Ariane et l'égarement de Pasiphaé : elle parle à une femme qui ne sait rien encore ; mais la Phèdre de Sénèque, parlant à la nourrice qui a reçu sa confidence , semble
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ne faire rénumération .des crimes de sa famille que pour y trouver une eiuruse àsa passion. Racine , avec son goût exquis , se contente de faire dire à Phèdre :
Dans quels égaremens Pamour jeta ma mère !
Mais Sénèque semble craindre qu'on né s'y méprenne ; il ne veut pas nous laisser ignorer quel était r amant de la femme de Minos , et il fait dire à sa Phèdre :
GeratrioD, tm me miseret : infanda malo Compta y pecons effeii sœ^um ducem Audax amasii. Toivus, impatiens jugi ,
Adulterille, duclor indomiii gregis
Sed amabat aliquid.
Le sed amabat aUquid^ dans la bouche de Phèdre, çt appliqué à un taureau, offre une idée si étrange, que j'aurais défié tout le talent de Racine de la faire passer en français. M. Levée paraît avoir été épouvanté de ces images , car sa traduction ne dit rien qui indique nécessairement le taureau, tandis que Sénèque , après avoir écrit ducem pecons^ se croit encore obligé d'ajouter dactor gregis ^ comme pour nous faire comprendre que cet amant avait des cornes.
La scène de la déclaration appartient entièrement à Sénèque : elle n'existe point dans Euripide; mais là , comme ailleurs , Racine a tellement corrigé et embelli son modèle , qu'il s'est élevé fort au-dessus du mérite de l'invention. Dans la tra-
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gédie française , la déclaration se termine par ces deux vers :
Et Phèdre au labyrinthe , avec vous descendue , Se serait avec vous retrouvée ou perdue ,
vers qui, empreints de la passion la plus vive, sont cependant encore assez équivoques pour qu'Hippolyte se repente de s'être écrié :
Dieu! qu^est-ce que j^entends? Madame, oubliez^ous Que Thésée est mon père et qu'il est votre époux?
car lorsque Phèdre lui répond :
Et sur quoi jugez-vous que fen perds la mémoire ?
il réplique :
Madame , pardonnez. JTavoue en rougissant Que l'accusais à tort un discours innocent.
Racine a senti combien il fallait de ménagemens et de délicatesse pour présenter une pareille scène ; et ce n'est qu après avoir épuisé toutes les précautions oratoires qu'il laisse sa Phèdre se livrer à toute la fougue de son amour.
Sénèque a commencé la même scène avec autant de talent : il a la gloire d'avoir fourni à Raciûe le texte de ces beaux vers :
Oui , prince , je languis , je brûle pour Thésée ; Je Taime , etc..
On croit les entendre, quand on lit dans la tragédie latine :
Hippolyte, sic est; Thesei vuUus amo Vlos pnores, quos tulil quomkan puer,
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Çàm prima puras barba signaret gênas y Monstrique cixcam Gnossii vicUt domum , Et longa cufvâJUa cQllegit via etc..
mais le goût , qui n'abandonne jamais Racine, n'accompagne pas Scnèque au-delà de cette tirade ; il la termine par celte déclaration si crue et si claire : Miserere amantisy et THippolytc latin qui ne laisse pas échapper une occasion de déclamer, s'écrie avec emphase :
Magne regnator Deum , Tarn lentus audis scélérat tam lentus vides l Ecquando sa»â fulmen emiUes manu, Si nunc serenum est
puis il veut que les astres reculent , puis il gronde une seconde fois Jupiter de ce qu'il ne brûle pas le monde entier pour expier le crime de Phèdre ; puis il demande à être brûlé tout seul ; il le mérite, il a plu à sa marâtre ; puis enfin , se tournant vers Phèdre , il lui adresse ce compliment :
• O scelere vincens omnefemineum genust O majus ausa maire monstriferâ malum , Génitrice pejor...., etc
Ce qu'il y a de plus inconcevable , c'est qu'après • avoir débité trente vers qui expriment tant d'horreur, il reste en scène , pour avoir le plaisir sans doute de déclamer de nouveau, et la misérable Phèdre , traitée comme la plus infâme des prostituées , à l'impudent courage de lui répondre :
Iterum, superbe, genubus adoolyor tuis.
» cruel , tu me vois encore rouler à tes pieds. *
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C'est alors que le déluge d'invectives recommence, et très- justement , je Tavoue :
Procul impudicas corpore à casto amoQe Tactus. Quid hoc est? Etiam in amplexus ruitt Stringatur ensis.
Ainsi , Tepée qui , dans la tragédie française , est arrachée à Hippolyte , est, dans le latin , tirée par Hippolyte même pour couper le cou à sa bellemère! Je n ai pas besoin de dire que Racine n'a pas imité des beautés de ce genre , et je me suis étendu sur cette scène pour désabuser les personnes qui regardent la déclaration de la Phèdre française comme une traduction fidèle de la scène latine.
Peu satisfait d'avoir grossièrement avîli sa Phèdre , Sénèque en fait ensuite le. monstre le phis abominable. Joignant au désir de l'inceste , l'hypocrisie, le parjure et la calomnie , elle se présente à Thésée ; elle ose dire :
Te, te, Creator cœîîtum, ies/em îïïicoqo, Et te coruscum lucis CBiffiefiœ jubar.
Elle montre l'épéc d'Hippolyte qu'elle accuse ; elle pousse l'impudence jusqu'à soutenir que l'inceste a été consommé , vîm corpus tulit. Sa nourrice , si elle eût été présente , lui aurait dit , sans doute : Madame, vous vous vantez. On a beaucoup exagéré le mérite des scènes dans lesquelles Sénèque presse le dialogue , et ne procède que par vers isolés , comme Corneille l'a fait depuis , et si heureusement. Oh ! sans doute ce style concis et rapide serait d'une grande beauté, si ces phrases
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courtes étaient toujours inspirées par la passion , mais de pareilles scènes n'en sont que plus froides quand chaque vers renferme une sentence, et quand Tun des personnages parait n'être là que pour donner les répliques , et fournir à l'autre l'occasion de briller. Croirait-on que dans la scène dont je viens de parler, celle où Phèdre accuse Hippolyte, cette femme, agitée par l'amour, le dépit , la vengeance et la terreur, ne répond aux interrogations de Thésée que par une suite de maximes ? En voici quelques-unes :
Si causa leit diciiur, fructus périt
Aurts pudica conjugis solas UnieU
AUum silere quod voles , primus siie
Mon volenti déesse mors nunqucun potesl*,»,^ Mors optima est perire lacrymandum suis.
On voit qu'ici le style haché ne réchauffe pas la scène. Le dénouement de la tragédie de ThyesU se fait aussi par un dialogue formé de vers ou d'hémistiches entrecoupés ; il y a moins de sentences que dans la scène que je viens de citer, mais Sénèque y cède encore à son malheureux penchant , et l'on est étonné d'entendre le père qui vient de dévorer les membres de son fils, dire froidement à son indigne frère :
Scelcre quis pensât scdus ?
ce qui signifie : parce que j'ai commis un crime , devais - tu me punir par un crime ? Et encore à cette traduction j'enlève à la phrase l'air senteur cieux qui la rend glaciale.
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