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la nature , comme une inondation , une éruption volcanique ou un tp^nblement de terre. Cette bienteiUance immodérée est sans doute une erreur y mais c'est de k Wenveillance ; et nous pouvons assurer que si M. Garât nous laisse une histoire de son temps , elle ne ressemblera pas à celle de Gui^ diardin.
Ce n'est pas que M. Garât ne conçoive une juste horreur pour les maximes perverses et les crimes cwlieux qui ont un peu obscurci Tëciat de ce beau siècle , mais il semble que ces maximes n'appartiennent à personne, et que ks crimes se soient commis tout seuls sans qu'on les ait médi- U's. Cette aversion et le mémtgenicnt se concilient très-bien dans la phrase suivante : « Une maxime atroce a été prononcée ou supposée : il n'y a que ks morts qtd nie reçiennenk pas ; si on fait attention aux choses plutôt qu'aux mots , cette maTdme €St aussi fausse qu'elle est atroce. Ils reviennent ; les morts sont les revenans les plus terribles : ils reviennent couverts de leur sang et demandent le satig de ceux qui ont versé le leur. » Voilà le courroux de l'honnête homme , voilà aussi sa bienveillance : la «masime atroce est peut-être supposée*
Un passage très-curieux est celui où l'auteur iH)u$ laontre tous les philosoplies et tous les hommes de lettres se coalisant pour Helwtius , et '''ïintant son livre de V^Esprit comiûe un titre de gloire pour la France littéraire , tant que ce livre ^courut la censure du gouvernement ^ puis at-
taquant ce même Kvre , et le déchirant pièce à pièce , dès que Fauteur ne fut plus inquiété. Ici , comme partout ailleurs, M. Garât ménage tout le monde, et cet aimable Helvétius, auteur du livre, et Suard^ intime ami d'Helvétius, et les {^losophes généreux qui se déclarèrent pour Tauteur opprimé , et ces mêmes philosophes qui , par justice , condamnèrent le livre , et le gouvernement lui-même qui ne feignit de sévir contre 1 auteur que pour le dérober aux fureurs des fanatiques. Qui pourrait se plaindre d'un pareil jugeinent? k justice peut-être. Mais la justice vaut-elle la bienveillance ?
Ce sentiment, auquel M. Garât cède avec tant de complaisance dans les discussions politiques et. philosophiques , lui parait «ne vertu nécessaire au bonheur dans la vie privée; et, en cela , il a complètement raison. Malgré sa crainte habituelle de rien dire de désagréable , il ose s'élever contre ces hommes qui, maussades dans leur intérieur, s^ parent de tous les agrémens dès qu'ils sont er société. Ce paragraphe , écrit avec justesse et précision, est un des meilleurs de l'ouvrage pour les idées et pour le style : « Il n'est qu^ trop ordinaire dit -il, que les hommes aimables dans le grancr monde , ne le soient que là , ou le soient infini ment moins dans la vie domestique ; il leur fai»im théâtre , et non pas un ménage ; ils vivent pou i les succès , non pour le bonheur : dès qu'ils il ^ peuvent pas être applaudis , ils ne font rien pou-^
être aimés ; ils ont même à se reposer plus d'une fois de plus d'un effort qu'ils ont fait pour plaire , de plus d'une contrainte qu'ils ont imposée à leurs défauts ; ils respirent chez eux en mettant leurs défauts à l'aise : quand ils n'ont que de l'humeur, ils font grâce à leurs femmes ; ils n'imaginent pas qu'on puisse leur en demander davantage. » Un moraliste chagrin , un écrivain moins philantrope aurait saisi cette occasion pour peindre ces hommes si doux et si aimahks qui n'ont pas été révoltés des excès révolutionnaires ; qui , pleins d'humanité et de hienveillance , auraient sacrifié des millions d'hommes à un principe ; qui , affables et polis dan^ la société , devenaient des tigres à la trilmne ; qui , incapables de proférer une parole offensante dans la conversation , faisaient dans leurs écrits l'apologie des meurtres et des ma&* sacre»; qui, ne s' écartant jamais des règles de la politesse, dictaient des arrêts de mort en termes de très-bon» goût, et proscrivaient leurs amis en phrases de très-boa ton. Ce tableau, tracé par l'auteur de ces Mémoires, aurai^ aussi quelque mérite ; mais M. Garât répondis qu'il n'a pas 'Connu de pareils hommes , et qu'il a vu la fin du dix-huitième siècle comme nous voyons les décorations au théâtre par le côté enluminé. Oh! certes, si Tacite avait écrit comme M. Garât , il n* aurait pas tant déplu à Buonaparte.
Par quelle fatalité les mânes de ce pauvre La H^rpe j qui a fait une si belle fin , sont-ils les seuls
qui aient le droit de murmurer contre Fauteur de ces Mëmmres? Pourquoi M. Garât nous révèlet-il, ou nous rappelle-t-il un fait que nous igno rions ou que nous vouBons oublier? Quoi»! La Harpe , enchante du discours prononcé par Robespierre , après la découverte que ce patriote fit* de TEtre-Supréme, lui a écrit une lettre éloquente^ dans laquelle les éloges sont plus prodigués qu 'ils ne le furent jamais à V auteur des Eloges du Dauphin et de Marc-Aurèle? Est-ce aussi un éloge que M. Garât a cru faire éh rapportant cette anecdote? Est-ce pour sa conversion, ou malgré sa conversion , que La Harpe obtient ou subit cette mention honorable? Mais pourquoi s'en plainr drait-il? Le discours qu'il a loué était magnifique , pathétique^ religieux, et consacré i^au Hieu que la nature révèle , et non les hommgs. » Pourquoi rougirait-on de louer Robespierre, « dont les mœurs n'étaient pas seulement décentes^ san^ aucune affectation, sans aucune surveiUance l^pocrite sur lui-même, ornais aussi séi^ère que la morale du Dieu nourri chez un charpentier de la Judée? » Ce bon M. de Robespierre est donc im saint et un paartyr? et T ombre de La Harpe ne doit pas rougir d'en avoir fait l'éloge , comme j'ai eu la simplicité de le croire.
Une justice que je m'empresse de rendre à M. Garât , c'est qu'il expose avec une égale franchise les raisons qui combattent ses opinions «politiques et celles qui les favorisent Je lui ai re|»roché
MÉMOIRES SXTR SUARD. 89
cette volonté générale qui ccmduit à la souveraiiaeté du peuple, et dont il fait la bai^e de toutes ks lois ; mais, au lieu de perdre mon temps à disputer contre lui , j' aurais dû citer les paragraphes suivans qui réduisent la volonté générale à zéro, c'est-à-dire à sa valeur : « Les philosophes du dixhuitième siècle ont fait de cette déférence à Topi* nion publique , la barrière du pouvoir, dans un temps où il n'y en avait pas d'autres. Mais où les élus du peuple et ses législateurs trom^eront-^ils açec clarté et cwec certitude cette opirdon pubUque dont vous voulez quih ne soient que les orgcmes? Chaque homme, pour peu qu'il y ait intérêt^ fNnétead que son opni<m est l'opinion de tous les iKHnmes. » L'opinion publique est nécessairement conforme à la volonté générale, car il n'y a pas de peuple assez fou pour vouloir ce qu'il désap-»prouve. Comment donc M. Gairat veut-il que la loi soit l'expression de la volonté générale , quand il avoue que les élus du peuple et les législateurs ne peuvent pas contiaftre cette volonté? Dans un autre passage où il parle de la consfûration de pldâîeurs membre^ du conseil des Ci«q- Cents pour rétablir le trône des Bourbons , il dit : « Tous les royalistes , sans exception , aimaient moins encore que M. Suard , qui ne les aimmt pas du tout , ces maximes si générales sur la volonté
et sur LA LIBERTÉ Mais leur joie fut grande de
voir combien il e^ au moins diâkile que la volonté des honiiDes ^\ des nations soit fixée , saisie.
90 POLITIQITE ET HISTOIRE.
exercée fidèlement loin de ses sources , et combien il doit être facile de la changer, soit pour Taltérer, soit pour Tëpurer, avant que des commettans, chargés de la r^résenter, paraissent T avoir trahie. Des élections de tout un peuple , sous l'influence d'un parti , suffisent pour métamorphoser une monarchie en république , une république en monarchie. »
Ëh quoi ! cette volonté générale est si difficile à fixer et à saisir, il est si facile de la changer et de Faltérer, les élections faites en son nom peuvent bouleverser TËtat , et vous voulez en faire la base de toute législation! Soyez donc d'accord avec vous-même , et ne demandez pas dans une page : ce que vous reconnaissez impossible dans une= autre. Quand cessera-t-on de leurrer le peuple par les grands mots qu'il ne peut comprendre , e* que ne comprennent pas ceux même qui s'en servent? La volonté générale ne représente que Is force : la volonté particulière d'hommes éclairés et en petit nombre, représente l'ordre; là première rend les hommes à la nature brute , la se conde leur donne un gouvem.ement ; la première change une nation en peuple , en peuplades et e* hordes ; la seconde change un peuple en nation et assure sa prospérité. Cependant remercioi»- M. Garât qui, avec tant de bonne foi , fournit dei armes pour le combattre.
Son impartialité n'éclate pas moins dans ls phrase suivante : « La nouvelle ftup de Bdt^l^
c*cst-à-dire la nouvelle civilisation, quon veut élever jusqu'aux eieux, n a pas porté très -haut encore ses assises ; et déjà la Confqsion des langues disperse au loin beaucoup d'ouvriers. » Elle les dispersera tous , parce que tous les ouvriers ont voulu ^tre architectes , parce qu'on a voulu élever la ^Qur avec la volonté générale , parce que les philosophes, habitués à travailler sur des abstractions, ont maladroitement appliqué leurs rêveries aux sciences positives. Ce qui m* étonne, c'est qu'après -une réflexion si juste , M. Garât ne perde pas encore l'espoir de voir cette tour s'élever malgré la confusion des langues et la dispersion des ouvriers. C'est à la France et à l'Angleterre qu'il confié la construction de ce bel édifice, et c'est à l'Indoustan qu'il accorde l'honneur de posséder cet admirable monument. L'Indoustan plaît beaucoup à M. Garât ; et il le connaît bien , car il assure que les maîtres et les esckwes y vivent comme des amis et des frères ; que les bramines y sont autant de Fénelons , et leurs compagnes autant de saintes Thérèses : c'est dans ce nouvel Éden qu'il veut voir construire un Paris à cent tieues de Calcutta , qui est un Londres ; c'est sur cette terre promise qu'il veut placer les flambeaux et les lustres pour éclairer le genre humain. Il ajoute que cet Indoustan , si peuplé par lui - même , est environné de très -près d'Empires dont les capitales ont despo^ pulations de dix millions drames. Rien ne coûte ^ un philosophe qui veut établir un système ; il
donne dix nnlHofis d'âmes aux deux captales de la Chine , et il les voit très^près de l'Inde , quoiqu'elles en soient pins éloignées que Saint-Pétersbourg et Moskou n€ le sont de«Pari$. La politique de M. Garât ressemblerait-elle à sa géographie ? •
Je lui sais gré de m'avoir appris que le célèbre Alfieri avait complètement abjuré les principes révohitionnaîlres qu'il avait d'abord adoptés avec tant d'extravagance ; on est toujours fâché de voir l'esprit sans raison et le talent sans dignité. Un
membre de l'Assemblée constituante demandait
à cet auteur tragique pourquoi il avait change d'opinion : « ^h/ répondît le poète ^ je connaisT sais les grands ^je ne connaissais pas les petits. » M. Garât, qui rapporte ce mot, a connu ks grands el les petits, et j'ai assez bonne opiniooi de lui pour croire que son choix n'est pas douteux. Il n'y a, que sa vcionté générale qui m'inquiète , car les petits y ont une grande part.
Je te'rminerai par une citation qui étonnera beaucoup de personnes, quoique le passage ne m'ait point étonné. Louis XV a été' fort maltraité dans dés écrits dont les auteurs auraient dû au moins lui tenir compte de son indulgence. Louis XV est l'un des tyrans sous le despotisme duquel toute liberté, toute licence m^mc était permise ; tout ce que l'on a dit , chanté ou imprimé sous son règne, prouve cjue ce monarque si absolu était un homlne de fort bonne humeur. Puisqu'il ti'a opposé aucun obstacle à la rwobtiion des.
MEMOIttES SUR SUAllDi 9S
idées% oa ne peut pas du moins lui- reprocher le vice de rintolérance. C'est ea cela que sa mémoire peut étjre justement blâmée, mais ce n'est pas par ceux qui Vcmt fait avec le plus d'amertume. Ce prince a été puni par où. il a péché , et puni par ceux qui lui devaient les succès de leur philosophie audacieuse. Son indulgence a été payée par la calomnie , et un règne de cinquante-neuf ans a été jugé , par les dernières années , comme nous jugeons au théâtre une pièce par son dénouement. On a été jusqu'à nous montrer comme dépourvu d'intelligence, ce prince dont l'esprit très-fin et très-juste aurait eu beaucoup d'éclat dans un simple particulier. M. Garât ne partage pœnt l'injustice des écrivains du dix-huitième siècle , et le paragraphe suivant est une nouvelle preuye , nonseulement de sa bienveillance , mais de son impartialité. Après avoir parlé de la disgrâce de M. de Choiscul , il ajoute : « Le ministère vaqua long- * temps ; et Louis XV, qui fut tout ce temps son '* seul ministre des affaires étrangères , dont les ^ dépêches écrites par lui-même et par lui seul , *^ étaient jugées par le grand Frédéric de Prusse les ** mieux pensées et les mieux écrites que }c cabinet ** de Berlin eût reçues de la Fraiice; Louis XV, ** dont ht modestie était portée jusqu'à la défiance ** continuelle de 4ui-même , répondait aux applau- *• dîssemens de son conseil : >^o//à comme vous ** ^es; toujows contens des noiweauxministres; » Loms XV aurait été aussi , sans doute , pour
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» M. Suard et pour l'abbë Arnaud, un ministre » dont ils auraient toujours été contens. » Qu ii me soit permis d'ajouter . Et un ministre souâ lequel la révolution ne se serait pas faite.