‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 11 sur 54 · TC^S · texte numérisé non relu

TC^S

FABLES DE FLORIAN i$

Le Calife.

Autrefois dans Bagdad le calife Almamon

Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,

Que ne le fut jamais celui de Salomon.

Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;

L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;

Dans les appartements embellis de sculpture,

Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis

Et les trésors du luxe, et ceux de la nature,

Les fleurs, les diamants, les parfums, la verdure,

Les myrtes odorants, les chefs-d'œuvre de l'art,

Et les fontaines jaillissantes,

Roulant leurs ondes bondissantes

A côté des lits de brocart.

Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, Une étroite chaumière, antique et délabrée, D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.

Là, content du petit produit D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,

Le bon vieillard, libre, oublié,

Coulait des jours doux et paisibles,

Point envieux, point envié.

J'ai déjà dit que sa retraite

Masquait le devant du palais.

Le visir veut d'abord, sans forme de procès,

Qu'on abatte la maisonnette; Mais le calife veut que d'abord on l'achète. Il fallut obéir : on va chez l'ouvrier. On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme;

Répond doucement le pauvre homme; Je n'ai besoin de rien avec mon atelier : Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire; C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,

Je prétends y mourir aussi.

Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,

\\ peut détruire ma chaumière :

Mais, s'il le fait, il me verra Venir, chaque malin, sur la dernière pierre

M'asseoir et pleurer ma misère;

PARLES DE FLOftIAS;

Je connais Almamon, son cœur en gémira. Cet insolent discours excita la colère Du visir, qui voulait punir ce téméraire, Et sur-le-champ raser sa chétiye maison.

Mais le calife lui dit : Non, J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;

Ma gloire tient à sa durée :

Je veux que nos neveux, en la considérant, Y trouvent de mon règne un monument auguste; En voyant le palais ils diront : 11 fut grand; En voyant la chaumière ils diront : Il fut juste.

La Mort.

La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,

Dans les enfers toute sa cour.

Elle voulait choisir un bon premier ministre Qui rendit ses états encor plus florissants.

Pour remplir cet emploi sinistre, Du fond du noir Tartare s'avancent à pas lents

La Fièvre, la Goutte et la Guerre.

C'étaient trois sujets excellens;

Tout l'enfer et toute la terre

Rendaient justice à leurs talents.

La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,

Nul n'osait lui rien disputer; Lorsque d'un médecin arriva la visite, Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.

La Mort même était en balance :

Mais les Vices étant venus, Dès ce moment la Mort n'hésita plus,

Elle choisit l'Intempérance.

16 FABLES DE FLOlUAN

Les deux Jardiniers.

Deux frères jardiniers avaient par héritage Un jardin dont chacun cultivait la moitié;

Liés d'une étroite amitié,

Ensemble ils faisaient leur ménage.

L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,

Se croyait un très grand docteur;

Et monsieur Jean passait sa vie A lire l'almanach, à regarder le temps,

Et la girouette et les vents.

Bientôt, donnant l'essor à son rare génie, 11 voulut découvrir comment d'un pois tout seul Des milliers de pois peuvent sortir si vite;

Pourquoi la graine du tilleul, Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite Que la fève qui meurt à deux pieds du terrain;

Enfin par quel secret mystère Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,

Sait se retourner dans son sein, Place en bas sa racine et pousse en baut sa tige.

Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige De ne point pénétrer ces importants secrets,

11 n'arrose point son marais;

Ses épinards et sa laitue Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue

Ses figuiers qu'il ne couvre pas.

Point de fruits au marché, point d'argent dans. la bourse; Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,

N'a que son frère pour ressource.

Celui-ci, dès le grand matin, Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, Bêchait, arrosait tout du pécher à l'oseille. Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. Aussi dans son terrain tout venait h merveille; Il avait des écus, des fruits et du plaisir.

Ce fut lui ipii nourrit son li ère ;

Et quand monsieur Jean, tout surpris.

S'en vint lui demander comment il savait faire : Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère :

Je travaille, et tu réfléchis:

Lequel rapporte davantage?

Tu te tourmentes, je jouis;

Qui de nous deux est le plus sage?

la? --^

« Je travaille, et tu réfléchis :

Lequel rapporte davantage? »

FAM.ES de fi.orian

Le Chien et le Chat.

Un chien, vendu par son maître,

Brisa sa chaîne, et revint

Au logis qui le vit naître.

Jugez de ce qu'il devint

Lorsque, pour prix de son zèle,

Il fut de cette maison

Reconduit par le bâton

Vers sa demeure nouvelle.

Un vieux chat, son compagnon,

Voyant sa surprise extrême,

En passant lui dit ce mot :

Tu croyais donc, pauvre sot,

Que c'est pour nous qu'on nous aimel

■JaHU-

« Tu croyais donc, pauvre sot,

Que c'est pour nous qu'on nous aime.

Le Vacher et le Garde-Chasse.

Colin gardait un jour les vaches de son père;

Colin n'avait pas de bergère, Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois : Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine, Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,

Et qui m'a mis tout hors d'haleine.

Il vient de passer par là-bas, Lui répondit Colin : mais si vous êtes las, Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,

Et j'irai faire votre chasse; Je réponds du chevreuil. — Ma foi, je le veux bien : Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,

Va le tuer. Colin s'apprête, S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,

Court avec lui vers la forêt.

Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête, Et voilà le chevreuil.... Colin, impatient,

Tire aussitôt, manque la bête,

Et blesse le pauvre Sultan.

A la suite du chien qui crie,

Colin revient à la prairie.

Il trouve le garde ronflant; De vaches, point; elles étaient volées.

Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, Parcourt en gémissant les monts et les vallées. Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,

Colin retourne chez son père,

Et lui conte en tremblant l'affaire.

Celui-ci, saisissant un bâton de cormier, Corrige son cher fils de ses folles idées,

Puis lui dit : Chacun son métier,

Les vaches seront bien gardées.

Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place, Et j'irai faire votre chasre. »

La Coquette et l'Abeille.

Ghloé, jeune, jolie, et surtout fort coquette,

Tous les matins, en se levant, Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;

Et là, souriant, minaudant, Elle disait à son cher confident Les peines, les plaisirs, les projets de son âme. Une abeille étourdie arrive en bourdonnant. Au secours! au secours! crie aussitôt la dame : Venez, Lise, Marton, accourez promptement. Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment

Aux lèvres de Chloé se pose.

Chloé s'évanouit, et Marton, en fureur,

Saisit l'abeille et se dispose A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur : La bouche de Chloé me semblait une rose : Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens : Faisons grâce, dit-elle, à son aveu sincère :

D'ailleurs sa piqûre est légère; Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens. Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!

« Faisons grâce, dit-elle, â son aveu sincère; D'ailleurs sa piqûre est légère. »

L'Éléphant blanc.

Dans certains pays de l'Asie

On révère les éléphants, Surtout les blancs.

Un palais est leur écurie,

On les sert dans des vases d'or :

Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,

Et les peuples se font la guerre

Pour s'enlever ce beau trésor.

Un de ces éléphants, grand penseur, bonne tête, Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs

Ce qui lui valait tant d'honneurs, Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête. Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;

L'on connaît votre dignité; Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie Les âmes des héros qu'a chéris la patrie

S'en vont habiter quelque temps

Dans les corps des éléphants blancs.

Nos talapoins l'on dit, ainsi la chose est sûre.

— Quoi! vous nous croyez des héros?

— Sans doute. — Et sans cela nous serions en repos, Jouissant dans les bois des biens de la nature? — - Oui! seigneur. — Mon ami, laisse-moi donc partir,

Car on t'a trompé, je t'assure;

Et, si tu veux y réfléchir,

Tu verras bientôt l'imposture :

Nous sommes fiers et caressants;

Modérés, quoique tout-puissants;

On ne nous voit point faire injure A plus faibles que nous; l'amour dans notre cœur

Reçoit des lois de la pudeur;

Malgré la faveur où nous sommes, Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus :

Quelles preuves faut-il de plus?

Comment nous croyez vous des hommes?

Éâ

Le Lierre et le Thym.

Que je te plains, petite plante !

Disait un jour le lierre au thym :

Toujours ramper, c'est ton destin ;

Ta tige chétive et tremblante Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air, Unie au chêne altier que chérit Jupiter,

S'élance avec lui dans la nue, Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue, Je ne puis sur ce poiut disputer avec toi :

Mais je me soutiens par moi-même; Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,

Tu ramperais plus bas que moi.

Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires, Qui nous parlez toujours de grec ou de latin

Dans vos discours préliminaires,

Retenez ce que dit le thym.

Le Chat et la Lunette.

Un chat sauvage et grand chasseur S'établit, pour faire bombance, Dans le parc d'un jeune seigneur Où lapins et perdrix étaient en abondance. Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour, A la course) à l'affist également habile, Poursuivait, attendait, immolait tour à tour

Et quadrupède et volatile.

Les gardes épiaient l'insolent braconnier : Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,

Le drôle trompait leur adresse.

Cependant il craignait d'être pris à la fin, Et se plaignait que la vieillesse Lui rendit l'œil moins sûr, moins fin.

Ce penser lui causait souvent de la tristesse; Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes

■> C'était une de ces lunettes Faites pour l'Opéra, que, par hasard, un soir, Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.

Le chat d'abord in considère, La touche de sa grille, et de l'extrémité

La fait à petits coups rouler sur le côté,

Court après, s'en saisit, l'agite, la remue;

Etonné que rien n'en sortit, Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit. Alors il aperçoit sous la verte coudrette Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. Ah! quel trésor 1 dit-il en serrant sa lunette, Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas. Mais il entend du bruit; il reprend sa machine, S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain

Le garde qui vers lui chemine.

Pressé par la peur, par la faim,

Il reste un moment incertain, Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde : Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde, Et le petit tout près lui fait voir le lapin. Croyant avoir le temps, il va manger la bête; Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,

Lui met deux balles dans la tête,

Et de sa peau fait un manchon.

Chacun de nous a sa lunette Qu'il retourne suivant l'objet :

On voit là-bas ce qui déplait, On voit ici ce qu'on souhaite.

Le jeune Homme et le Vieillard.

De grâce apprenez-moi comment l'on fait fortune, Demandait à son père un jeune ambitieux. Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux; C'est de se rendre utile à la cause commune, De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents, Au service de la patrie.

— Oh! trop pénible est cette vie;

Je veux des moyens moins brillants.

— Il en est de plus sûrs, l'intrigue... — Elle est trop vile. Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.

— Eh bien! sois un simple imbécile, J'en ai vu beaucoup réussir.

FABLES DE FLORIAN î§

La Taupe et les Lapins.

Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;

En convenir, c'est autre chose :

On aime mieux souffrir de véritables maux,

Que d'avouer qu'ils en sont cause.

Je me souviens à ce sujet

D'avoir été témoin d'un fait Fort étonnant et difficile à croire :

Mais je l'ai vu, voici l'histoire.

Près d'un bois, le soir, à l'écart,

Dans une superbe prairie, Des lapins s'amusaient sur l'herbette fleurie,

A jouer au colin-maillard.

Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. Rien n'est plus vrai pourtant : une feuille flexible Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,

Et puis sous le cou se nouait.

Un instant en faisait l'affaire.

Celui que ce ruban privait de la lumière Se plaçait au milieu; les autres, alentour,

Sautaient, dansaient, faisaient merveilles,

S'éloignaient, venaient tour à tour

Tirer sa queue ou ses oreilles.

Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte :

Mais la troupe échappe à la hâte, Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,

Il y sera jusqu'à demain.

Une taupe, assez étourdie,

Qui sous terre entendit ce bruit,

Sort aussitôt de son réduit,

Et se mêle dans la partie.

Vous jugez que, n'y voyant pas,

Elle fut prise au premier pas.

Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, Et la justice veut qu'à notre pauvre sœur

Nous fassions un peu de faveur;

Elle est sans yeux et sans défense, Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;

-.-rr-ïw-' - ^

Mettez-moi le bandeau. - Très volontiers, ma chère, Le voici : mais je crois qu'il n'est pas nécessaire

Que nous serrions le nœud bien fort.

— Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère, Serrez bien, car j'y vois.... Serrei, j'y vois encor. '

Le Rossignol et le Prince.

Un jeune prince, avec son gouverneur,

Se promenait dans un bocage,

Et s'ennuyait suivant l'usage;

C'est le profit de la grandeur.

Un rossignol chantait sous le feuillage : Le prince l'aperçoit, et le trouve charmant; Et, comme il était prince, il veut dans le moment

L'attraper et le mettre en cage.

Mais pour le prendre il fait du bruit, Et l'oiseau fuit.

Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,

Le plus aimable des oiseaux Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire, Tandis que mon palais est rempli de moineaux? C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire De ce qu'un jour vous devez éprouver :

Les sots savent tous se produire ; Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.

« J'ai des jambes et vous des yeux :

Mo!, je vais vous porter; vous vous serez mon guide... »

L'Aveugle et le Paralytique.

Aidons-nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus légère;

Le bien que l'on fait à son frère Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. Gonfucius l'a dit; suivons tous sa doctrine. Pour la persuader aux peuples de la Chine,

11 leur contait le trait suivant.

Dans une ville de l'Asie

Il existait deux malheureux, L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Us demandaient au ciel de terminer leur vie :

Mais leurs cris étaient superflus, Us ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.

L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,

Etait sans guide, sans soutien,

Sans avoir même un pauvre chien

Pour l'aimer et pour le conduire.

Un certain jour il arriva Qu ■: l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,

Près du malade se trouva; Il entendit ses cris, son âme en fut émue.

Il n'est tels que les malheureux

Pour se plaindre les uns les autres.

J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres : Unissons-les, mon frère, il seront moins affreux. Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,

Que je ne puis faire un seul pas ;

Vous-même vous n'y voyez pas :

A. quoi nous servirait d'unir notre misère? A quoi? répond l'aveugle, écoutez : à nous deux Mous possédons le bien à chacun nécessaire ;

J'ai des jambes, et vous des yeux :

Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide : Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ; Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

FLOHIAN. 3

L'Enfant et le Dattiei.

Non loin des rochers de l'Atlas, Au milieu des déserts où cent tribus errantes Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes, Un jour certain enfant précipitait ses pas. C'était le jeune fils de quelque musulmane,

Qui s'en allait en caravane.

Quand sa mère dormait, il courait le pays. Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine'

Notre enfant trouve une fontaine;

Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits. Oh! quel bonheur! dit-il: ces dattes, cette eau claire, M'appartiennent : sans moi, dans ce lieu solitaire,

Ces trésors cachés, inconnus,

Demeuraient à jamais perdus.

Je les ai découverts, ils sont ma récompense. Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance, Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.

L'entreprise était périlleuse; L'écorce tantôt nue, et tantôt raboteuse, Lui déchirait les mains, ou les taisait glisser. Deux fois il retomba; mais d'une ardeur nouvelle

Il recommence de plus belle,

Et parvient enfui, haletant,

A ces fruits qu'il désirait tant.

Il se jette alors sur les dattes, Se ienanl d'une main, de l'autre fourrageant, Et mangeant

San- choisir les plus délicates.

FABLES DE FLÔRÎÀN 3b

Tout à coup voilà notre enfant

Qui réfléchit et qui descend.

Il court chercher sa bonne mère,

Prend avec lui son jeune frère, Les conduit au datlier. Le cadet incliné,

S'appuyant au tronc qu'il embrasse,

Présente son dos à l'aîné;

L'autre y monte, et de cette place, Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger, Cueille et jette les fruits : la mère les ramasse, Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. La récolte achevée, et la nappe étant mise,

Les deux frères tranquillement, Souriant à leur mère au milieu d'eux assise, Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.

De la société ceci nous peint l'image :

Je ne connais de biens que ceux que l'on partage.

Cœurs dignes de sentir le prix de l'amitié,

Retenez cet ancien adage :

Le tout ne vaut pas la moitié.

fables de florian

Pandore.

Quand Pandore eut reçu la vie, Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.

Vénus, malgré sa jalousie, Détacha sa ceinture et vint la lui donner. Jupiter, admirant cette jeune merveille, Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille :

Elle blessera bien des cœurs ;

Mais j'ai caché dans ma ceinture

Les caprices pour affaiblir

Le mal que fera sa blessure,

Et les faveurs pour en guérir.

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