‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 10 sur 54 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La Fable et la Vérité.

La Vérité toule nue

Sortit un jour de son puits; Ses attraits par le temps étaient un peu détruits,

Jeunes et vieux fuyaient sa vue :

La pauvre Vérité restait là morfondue, Sans trouver un asile où pouvoir habiter.

A ses yeux vient se présenter

La Fable richement vêtue,

Portant plumes et diamants,

La plupart faux, mais très brillants.

Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle : Que faites-vous ici seule sur un chemin? La Vérité répond : Vous le voyez, je gèle :

Aux passants je demande en vain

De me donner une retraite, Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,

Vieille femme n'obtient plus rien.

Vous êtes pourtant ma cadette,

Dit la Fable, et, sans vanité,

Partout je suis fort bien reçue;

Mais aussi, dame Vérité,

Pourquoi vous montrer toute nue?

Cela n'est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous;

Qu'un même intérêt nous rassemble :

Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.

Chez le sage, à cause de vous,

Je ne serai point rebutée;

A cause de moi, chez les fous

Vous ne serez point maltraitée.

Servant par ce moyen chacun selon son goût, Grâce à votre raison et grâce à ma folie,

Vous verrez, ma sœur, que partout

\Tous nasserons de comoasnie.

Uu bœut', un baudet, uu cheval, So disputaient la jnésoaucî.

Le Bœuf, le Cheval et l'Ane.

Un bœuf, un baudet, un cheval,

Se disputaient la préséance.

Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense Valoir ceux que le rang, les talents, la naissance,

Élèvent au-dessus de nous?

Le bœuf, d'un ton modeste et doux,

Alléguait ses nombreux services,

Sa force, sa docilité ; Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;

Et l'âne son utilité.

Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres : En voici venir trois, exposons-leur nos titres. Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. Les trois hommes venus, notre bœuf est chargé D'être le rapporteur; il explique l'affaire,

Et demande le jugement ; Un des juges choisis, maquignon bas-normand,

Crie aussitôt : La chose est claire, Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère, Dit le second jugeur : c'était un gros meunier;

L'âne doit marcher le premier :

Tout autre avis serait d'une injustice extrême

Oh! que nenni, dit le troisième, Fermier de sa paroisse et riche laboureur;

Au bœuf appartient cet honneur.

Quoi! reprend le coursier, écumant de colère, Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? Eh mais, dit le Normand, par quoi donc, s'il vous plaît?

N'est-ce pas le code ordinaire?

Le Roi et les deux Bergers.

Certain monarque un jour déplorait sa misère,

El se lamentait d'être roi :

Quel pénible métier! disait-il : sur la terre Est-il un seul mortel contredit comme moi? Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre; Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse; Mon peuple est accablé de maux, Je suis consumé de tristesse :

Partout je cherche des avis, Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;

Plus j'en fais, moins je réussis.

Notre monarque alors aperçoit dans la plaine Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères.

Dispersés, bêlants, éperdus, Et des béliers sans force errant dans les bruyères. Leur conducteur Guillot allait, venait, courait : Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt, Tantôt à cet agneau qui demeure derrière, Puis à sa brebis la plus chère; Et tandis qu'il est d'un côté, Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vite Le berger court, l'agneau qu'il quitte Par une louve est emporté.

Guillot, tout haletant, s'arrête, S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir Et, de son poing frappant sa tête, Il demande au ciel de mourir.

Voila bien ma lidèle image!

S'écria le monarque; et les pauvres bergers, Comme nous autres rois, entourés de dangers,

N'ont pas un plus doux esclavage :

Ctda console un peu. Comme il disait ces mots, 11 découvre en un pré le plus beau des troupeaux, Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,

Tant leur riche toison les gène, Des béliers grands et fiers, tous en ordre paissants, Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,

El de qui la mamelle pleine Eail accourir de loin les agneaux bondissants.

Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,

Faisait des vers pour son Iris, Les chantait doucement aux échos attendris, Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. Le roi, tout étonné, disait : Ce beau troupeau Sera bientôt détruit; les loups ne craignent guère Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère; On les écarte mal avec un chalumeau.

Ah! comme je rirais!... Dans l'instant le loup passe,

Comme pour lui faire plaisir; Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,

Un chien s'élance et le terrasse.

Au bruit qu'ils font en combattant, Deux moutons, effrayés, s'écartent dans la plaine :

Un autre chien part, les ramène, Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant. Le berger voyait tout couché dessus l'herbette,

Et ne quittait pas sa musette.

Alors le roi, presque en courroux, Lui dit : Comment fais-tu? les bois sont pleins de loups, Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,

Et, sans en être moins tranquille, Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens! Sire, dit le berger, la chose est fort facile; Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

-/--ii^ «,'

Les deux Voyageurs.

Le compère Thomas et son ami Lubin Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.

Thomas trouve sur son chemin

Une bourse de louis pleine; IH'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,

Lui dit : Pour nous la bonne aubaine!

Non, répond Thomas froidement, Pour nous n'est pas bien dit, j^our moi c'est différent. Lubin ne souffle plus; niais, en quittant la plaine, Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.

Thomas, tremblant, et non sans cause, Dit : Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin, Nous n'est pas le vrai mot; mfis loi, c'est autre chose. Cela dit, il s'échappe à travers les taillis. Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;

Il tire la bourse et la donne.

Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne,

Dans le malheur n'a point d'amis.

Les Serins et le Chardonneret.

Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,

Parmi les œufs d'un serine

Glissé l'œuf d'un chardonneret.

La mère des serins, bien plus tendre que fine, Ne s'en aperçut point, et couva comme sien

Cet œuf qui dans peu vint à bien.

Le petit étranger, sorti de sa coquille, Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,

Par eux traité ni plus ni moins

Que s'il était de la famille.

Cou hé dans le duvet, il dort le long du jour A côté des serins dont il se croit le frère,

Reçoit la béquée à son tour, Et repose la nuit sous l'aile de la mère. Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,

D'un brillant plumage s'habille; Le chardonneret seul ne devient point jonquille, Et ne se croit pas moins des serins le plus beau.

Ses frères pensent tout de même :

Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime

Ressemblant à nous trait pour trait!

Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret Vient lui dire : 11 est temps enfin de vous connaître ; Ceux pour qui vous avez de si doux sentiments

Ne sont point du tout vos parents.

C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître. Vous ne fûtes jamais serin : regardez-vous, Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;

Mais je n'ai point une âme ingrate,

Et mon cœur toujours chérira

Ceux qui soignèrent mon enfance.

Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,

J'en suis fâché; mais leur cœur et le mien

Ont une grande ressemblance.

Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,

Leurs soins me prouvent le contraire :

Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.

Pour un oiseau reconnaissant

Un bienfaiteur est plus qu'un père.

A droite, a gauche, u va joiam Sa grili'e qu'il tient toute prête ;

Le Chat et le Miroir.

Philosophes hardis, qui passez voire vie A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,

Daignez écouter, je vous prie,

Ce trait du plus sage des chats.

Sur une table de toilette

Ce chat aperçut un miroir; Il y saute, regarde, et d'abord pense voir

Un de ses frères qui le guette.

Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. Surpris, il juge alors la glace transparente.

Et passe de l'autre côté, Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. Il réfléchit un peu : de peur que l'animal,

Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, Sur le haut du miroir il se met à cheval, Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte

Qu'il puisse partout le saisir.

Alors, croyant le bien tenir, Doucement vers la glace il incline la tête, Aperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,

A droite, à gauche, il va jetant

Sa griffe qu'il tient toute prête :

Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.

Alors, sans davantage attendre, Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre, 11 laisse le miroir et retourne aux souris. Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?

Une chose que notre esprit, Après un long travail, n'entend ni ne saisit,

Ne nous est jamais nécessaire.

La Carpe et les Carpillons.

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,

Suivez le fond de la rivière;

Craignez la ligne meurtrière, Ou l'épervier plus dangereux encor.

C'est ainsi que parlait une carpe de Seine A de jeunes poissons qui recouraient à peine. C'était au mois d'avril : les neiges, les glaçons, Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes Le fleuve, enflé par eux, s'élève à gros bouillons,

Et déborde dans les campagnes.

Ah! ah! criaient les carpillons,

Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?

Crains-tu pour nous les hameçons?

Nous voilà citoyens de la mer orageuse ; Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,

Les arbres sont cachés sous l'onde,

Nous sommes les maîtres du monde,

C'est le déluge universel.

Ne croyez pas cela, répond la vieille mère; Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant : Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. Bah! disent les poissons, tu répètes toujours

Mêmes discours.

Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.

Parlant ainsi, nos étourdis

Sortent tous du lit de la Seine, Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent, Et les carpillons demeurèrent;

Bientôt ils furent pris, Et frits.

Pourquoi quittaient-ils la rivière?

Pourquoi? je le sais trop, hélas!

C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,

C'est qu'on veut sortir de sa sphère, C'est que.... c'est que.... Je ne finirais pas.

Page 1