LIVRE III
Les Singes et le Léopard.
Des singes dans un bois jouaient à la main chaude;
Certaine guenon moricaude, Assise gravement, tenait sur ses genoux La tète de celui qui, courbant son échine,
Sur sa main recevait les coups.
On frappait fort, et puis devine!
Il ne devinait point; c'était alors des ris,
Des sauts, des gambades, des cris.
Attiré par le bruit du fond de sa tanière, Un jeune léopard, prince assez débonnaire, Se présente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux,
Leur dit le léopard, je n'en veux à personne :
Rassurez-vous, j'ai l'âme bonne; Et je viens même ici comme particulier,
A vos plaisirs m'associer.
Jouons, je suis de la partie.
Ah! monseigneur, quelle bonté!
Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité, Descendre jusqu'à nousl — Oui, c'est ma fantaisie. Mon altesse eut toujours de la philosophie,
Et sait que tous les animaux Sont égaux.
Le si ge cette fois, devina qui frappait; Mais il s'eu alla sans le Une.
Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. Les singes, enchantés, crurent à ce discours,
Comme l'on y croira toujours.
Toute la troupe joviale Se remet à jouer : l'un d'entre eux tend la main ;
Le léopard frappe et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappait;
Mais il s'en alla sans le dire.
Ses compagnons faisaient semblant de lire,
Et le léopard seul riait.
Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte,
En se disant entre les dents :
Ne jouons point avec les grands,
Le plus doux a toujours des griffos à la patte.
L'Inondation.
Des laboureurs vivaient paisibles et contenta
Dans un riche et nombreux village; Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs ;
Le soir, ils revenaient chantants
Au sein d'un tranquille ménage;
Et la nature, bonne et sage, Pour prix de leurs travaux leur donnait tous les ans
De beaux blés et de beaux enfants.
Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée.
Or, il arriva qu'une année,
Dans le mois où le blond Phébus S'en va faire visite au brûlant Sirius,
La terre, de sucs épuisée,
Ouvrant de toutes parts son sein,
Haletait sous un ciel d'airain.
Point de pluie et point de rosée.
Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain, Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées
Tombent sur leurs tiges séchées.
On trembla de mourir de faim.
La commune s'assemble. En hâte on délibère;
Et chacun, comme à l'ordinaire,
Parle beaucoup et rien ne dit.
Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit,
Proposèrent un parti sage :
Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir
Ce mont peu distant du village; Là se trouve un grand lac, immense réservoir Des souterraines eaux qui s'y font un passage. Allez saigner ce lac; mais sachez ménager
Un petit nombre de saignées, Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. .lu -h' quand il faudra nous les arrêterons. Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons,
S'écrie aussitôt rassemblée.
Et voilà mille jeunes gens Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instruments, Qui volent vers le lac : la terre est travaillée
FABLES DE FLORIAN Si
Tout autour de ses bords ; on perce en cent endroits
A la fois; D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge :
Courage, allons! point de repos!
L'ouverture jamais ne peut être assez large. Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux, Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie,
De partout roulent à grands flots.
Transports et compliments de la troupe ébahie,
Qui s'admire dans ses travaux.
Le lendemain matin ce ne fut pas de même : On voit flotter les blés sur un océan d'eau ; Pour sortir du village il faut prendre un bateau; Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême; On s'en prend aux vieillards : C'est vous, leur disait-on,
Qui nous coûtez notre moisson; Votre maudit conseil... Il était salutaire, Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire Est fort loin du conseil comme de la raison. Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde; L'excès d'un très grand bien devient un mal très grand :
Le sage arrose doucement,
L'insensé tout de suite inonde.
Lo Sanglier et les Rossignols.
Un homme riche, sot et vain, Qualités qui parfois marchent de compagnie, Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, Et pensait que son or lui donnait du génie. Chaque jour à sa tahle on voyait réunis Peintres, sculpteurs, savants, artistes, beaux esprits.
Qui lui prodiguaient les hommages, Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, Ecoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner. Se promenant un soir dans son parc solitaire, Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, Il vit un sanglier qui labourait la terre, Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, Surtout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant, Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes,
Et le suivaient toujours chantant.
L'animal écoutait l'harmonieux ramage Avec la gravité d'un docte connaisseur, Baissait parfois la hure en signe de faveur, Ou bien, la secouant, refusait son suffrage.
Qu'est ceci? dit le financier :
Comment! les chantres du bocage Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage!
Nenni, répond le jardinier :
Delà terre par lui fraîchement labourée, Sont sortis plusieurs vers, excellente curée
Qui seule attire ces oiseaux;
Ils ne se tiennent à sa suite
Que pour manger ces vermisseaux ; Et l'imbécile croit que c'est pour son mérite.
FABLES DE FLOJRIAN
Le Rhinocéros et le Dromadaire.
Un rhinocéros jeune et fort Disait un jour au dromadaire :
Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère, D'où peut venir pour nous l'injustice du sort. L'homme, cet animal puissant par son adresse, Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit, De son pain même vous nourrit, Et croit augmenter sa richesse En multipliant votre espèce.
Je sais bien que sur votre dos
Vous portez ses enfants, sa femme, ses fardeaux; Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable; j'en conviens franchement : mais le rhinocéros
Des mêmes vertus est capable; Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux,
Que tout l'avantage est pour nous;
Notre corne et notre cuirasse
Dans les combats pourraienl servir;
Et cependant l'homme nous chasse, Nous méprisé, nous hait, et nous force aie fuir.
Ami, répond le dromadaire,
De notre sort ne soyez point jaloux; C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire, Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous : Mais de cettp faveur voici tout le mystère,
Nous savons plier les genoux.
Le Rossignol et le Paon.
L'aimable et tendre Philomèle, Voyant commencer les beaux jours, Racontait à l'écho fidèle Et ses malheurs et ses amours.
Le plus beau paon du voisinage, Maître et sultan de ce canton, Elevant la tête et le ton, Vint interrompre son ramage :
C'est bien à toi, chantre ennuyeux Avec un si triste plumage, Et ce long bec et ces gros yeux, De vouloir charmer ce bocage!
A la beauté seule il va bien D'oser célébrer la tendresse :
De quel droit chantes-tu sans cesse ?
Moi, qui suis beau, je ne dis rien.
Pardon, répondit Philomèle :
Il est vrai, je ne suis pas belle; Et, si je chante dans ces bois, Je n'ai de titre que ma voix.
Mais vous dont la noble arrogance M'ordonne de parler plus bas, Vous vous taisez par impuissance, Et n'avez que vos seuls appas.
Ils doivent éblouir sans doute; Est-ce assez pour se faire aimer?
Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte, C'est l'oreille qu'il faut charmer.
FABLES DE FLuRUN 8o
Hercule au ciel.
Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux, Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent De venir au-devant de ce fameux héros.
Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent; Junon même lui lit un accueil assez doux. Hercule, transporté, les remerciait tous; Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête, Vint d'un air insolent lui présenter la main. Le héros, irrité, passe en tournant la tête.
Mon fils, lui dit alors Jupiu, Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère,
A son aspect, trouble tes sens?
— C'est que je le connais, mon père;
Et presque toujours sur la terre,
Je l'ai vu l'ami des méchants.
Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils.
Un lièvre de bon caractère
Voulait avoir beaucoup d'amis.
Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire,
Un seul est rare en ce pays.
J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte,
Et ne savait pas qu'Aristote Disait aux jeunes Grecs, à son école admis :
Mes amis, il n'est point d'amis.
Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire; S'il passait un lapin, d'un air doux et civil, Vite il courait à lui : Mon cousin, disait-il. J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière; De déjeuner chez moi faites-moi la faveur. S'il voyait un cheval paître dans la campagne, Il allait l'aborder : Peut-être monseigneur A-til besoin de boire; au pied de la montagne
Je connais un lac transparent Qui n'est jamais ridé, par le moindre zéphyre :
Si monseigneur veut, dans l'instant
J'aurai l'honneur de l'y conduire.
Ainsi, pour tous les animaux,
Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, 11 voulait de chacun faire un ami fidèle, Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait, Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vite;
Quatre chiens s'élancent après,
Un maudit piqueur les excite, Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. 11 va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse,
Saute, franchit un long espace Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair,
Gagne pays; et puis s'arrête :
Assis, les deux pattes en l'air, L'œil et l'oreille au guet, il élève la tête, Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.
Il aperçoit dans des taillis Un lapin que toujours il traita comme un frère;
EABLES DE FLORIAN
Il y court : Par pitié, sauve-moi, lui dit-il,
Donne retraite à ma misère, Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille Le lapin : je ne puis t'offrir mon logement,
Ma femme accouche en ce moment, Sa famille et la mienne ont rempli mon asile;
Je te plains bien sincèrement;
Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe,
Et voici la meule qui jappe.
Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, Il avait obligé; tendrement il le prie D'arrêter un moment cette meute en furie
Qui de ses cornes aura peur.
Hélas! dit le taureau, ce serait de grand cœur :
Mais des génisses la plus belle Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle; Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur.
Disant ces mots, il part. Notre lièvre hors d'haleine, Implore vainement un daim, un cerf dix-cors, Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine,
Tant ils ont peur du bruit des cors.
Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, Allait se rendre aux chiens, quand du milieu du bois Deux chevreuils reposant sous le même feuillage,
Des chasseurs entendent la voix :
L'un d'eux se lève et part; la meule sanguinaire
Quitte le lièvre et court après.
En vain le piqueur, en colère, Crie et jure, et se fâche; à travers les forêts
Le chevreuil emmène la chasse, Va faire un long circuit, et revient au buisdOn
Où l'attendait son compagnon,
Qui dans l'instant part à sa place.
Celui-ci fait de même; et pendant tout le jour, Les deux chevreuils, lancés et quittés tour à tour,
Fatiguent la meute obstinée.
Enfin les chasseurs, tout honteux, Prennent le bon parti de retourner chez eux.
Déjà la retraite est sonnée, Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant S'approche, et leur raconte, en les félicitant, Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris, Répond un des chevreuils : à quoi bon tant d"amis?
Un seul suffit quand il nous aime.
Les deux Bacheliers.
Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur, Y travaillaient avec ardeur
A se mettre en état de prendre leurs licences.
Là, du matin au soir, en public disputant, Prouvant, divisant, ergotant, Sur la natute et ses substances,
L'infini, le fini, l'âme, la volonté.
Les sens, le libre arbitre et la nécessité,
U> en Liaient bientôt à ne plus se comprendre : Même par-là souvent l'on dit qu'ils commençaient,
Mais c'est alors qu'ils se poussaient Les plus beaux arguments : qui venait les entendre,
Bouche béante demeurait, Et leur professeur même en extase admirait/' Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
Qui dans un rêve, pensent être
A se disputer sur les bancs.
Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. Or, voici mon dilemme. Ergo; voici le nôtre... A ces mots, nos rêveurs, criants, gesticulants, Au lieu de s'en tenir aux simples arguments D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
De coups de poing bien assénés Sur le nez.
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
Se saisissent par les cheveux, Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, Et quatre in-folios écrits sur parchemin. Le professeur arrive, une chandelle en main,
Ace tintamarre effroyable :
Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi : Comment? sans y voir clair et sans savoir pourquoi, Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique? Nous ne nous battons point, disent-ils, jugez mieux :
C'est que nous repassons tous deux
Nos leçons de métaphysique.
Le roi Alphonse.
Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
Et que Ton surnomma le Sage,
Non parce qu'il était prudent,
Mais parce qu'il était savant, Alphonse, fut surtout un habile astronome : Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
Et quittait souvent son conseil
Pour la lune ou pour le soleil.
Un soir qu'il retournait à son observatoire,
Entouré de ses courtisans :
Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
Qu'avec mes nouveaux instruments Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune.
Votre majesté les verra, Répondait-on; la chose est même trop commune,
Elle doit voir mieux que cela.
Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, S'approche en demandant humblement, chapeau bas, Quelques maravedis ; le roi ne l'entend pas, Et sans le regarder son chemin continue. Le pauvre suit le roi, toujours tendant lamaiu, Toujours renouvelant sa prière importune : Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, Répétait : Je verrai des hommes dans la lune.
Enfin le pauvre le saisit
Par son manteau royal, et gravement lui dit : Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes
Que Dieu vous a fait souverain :
Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes,
Et des hommes manquant de pain.
92 FABLES DE FLOUIAN
Le Renard déguisé.
Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, A la cour d'un lion servait depuis longtemps;
Les succès les plus éclatants Avaient prouvé son zèle et son intelligence. Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien. On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; Et l'habile renard était dans l'indigence.
Lassé de servir des ingrats, De réussir toujours sans en être plus gras, Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire
Il s'en va trouver son grand*père, Vieux renard retiré, qui jadis fut visir. Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
Les dégoûts qu'il eut à souffrir, Il demande pourquoi de si nombreux services
N'ont jamais pu rien obtenir.
Le bon homme renard, avec sa voix cassée, Lui dit : Mon cher enfant, la semaine passée, Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier :
C'est moi qui suis son héritier, J'ai conservé sa peau; mets la dessus la tienne, El retourne à la cour. Le renard avec peine Se soumit au conseil. Affublé de la peau
De feu son cousin le blaireau, Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, Entouré de valets, d'esclaves, de llatleurs,
Comblé de dons et de faveurs, Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage : Il était grand visir. Je le l'avais bien dit,
S'écrie alors le vieux grand-père ; Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire,
Doit d'abord cacher son esprit.
Comblé de dons et de faveurs, Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage.
Le Dervis, la Corneille et le Faucon.
Un de ces pieux solitaires Jui, détachant leur cœur des choses d'ici-bas, r'ont vœu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas,
Pour vivre du bien de leurs frères; Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant
Et priant, Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, Par des parents cruels laissée en son berceau, Presque sans plume encor, vinrent à son oreille. Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau Allongeant sur son nid sa tète demi-nue :
Dans l'instant, du haut de la nue,
Un faucon descend vers ce nid;
Et le bec rempli de pâture,
Il apporte sa nourriture
A l'orpheline qui gémit.
0 du puissant Allah providence adorable ! S'écria le dervis, plutôt qu'un innocent Périsse sans secours, tu rends compatissant
Des oiseaux le moins pitoyable 1 Et moi, fils du Très-Haut, je chercberais mon pain!
Non, par le prophète j'en jure, Tranquille désormais, je remets mon destin A celui qui prend soin de toute la nature. Cela dit, le dervis couché tout de son long,
Se met à bayer aux corneilles, De la création admire les merveilles,
De l'univers l'ordre profond.
Le soir vint; notre solitaire Eut un peu d'appétit en faisant sa prière : Ce n'est rien, disait-il, mon souper va venir. Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore
Parait, et poi n i de déjeuner,
Ceci commence à L'étonner;
Cependant il persiste encore, Et croit à chaque instant voir venir ?on dîner. Personne n'arrivait; la journée est Unie, Et le dervis à jeun voyait d'un u-il d'envie
Ce faucon qui venait toujours
Nourrir sa pupille chérie.
Tout à coup il l'entend lui tenir ce discours :
Tant que vous n'avez pu, ma mie,
Pourvoir vous-même à vos besoins,
De vous j'ai pris de tendres soins;
A présent que vous voilà grande, e ne reviendrai plus. Allah nous recommande
Lesfaibles et les malheureux;
Mais être faible, ou paresseux,
C'est une grande différence.
Nous ne recevons l'existence Qu'afin de travailler pour nous et pour autrui. De ce devoir sacré quiconque se dispense,
Est puni de la Providence
Par le besoin ou par l'ennui.
Le faucon dit et part. Touché de ce langage, Le dervis, converti, reconnaît son erreur,
Et, gagnant le premier village,
Se fait valet de laboureur.
Et ce jeu qui leur plait couvre autour d'eux la torre De pauvres perdreaux palpitants.
Les Enfants et les Perdreaux.
Deux enfants d'un fermier, gentils, espiègles, beaux,
Mais un peu gâtés par leur père,
Cherchant des nids dans leur enclos.
Trouvèrent de petits perdreaux
Qui voletaient après leur mère.
Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins
A la troupe qui s'éparpille
Vont partout couper les chemins,
Et n'ont pas assez de leurs mains
Pour prendre la pauvre famille!
La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits,
Tourne en vain, voltige, s'approche;
Déjà mes jeunes étourdis
Ont toute sa couvée en poche.
Ils veulent partager, comme de bons amis; Chacun en garde six, il en reste un treizième :
L'aîné le veut, l'autre le veut aussi.
— Tirons au doigt mouillé. — Parbleu non. — ^ Parbleu si.
— Cède, ou bien tu verras. — Mais tu verras toi-même. De propos en propos, l'aîné, peu patient,
Jette à la tête de son frère Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
D'un des siens riposte à l'instant.
L'aîné recommence d'autant; Et ce jeu, qui leur niait, couvre autour d'eux la terre
De pauvres perdreaux palpitants.
Le fermier, qui passait, en revenant des champs,
Voit ce spectacle sanguinaire,
Accourt, et dit à ses enfants :
Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles Font que tant d'innocents expirent par vos coups i De quel droit, s'il vous plait, dans vos tristes querelles,
Faut-il que l'on meure pour vous?
FABLES DE Fl.oRIAtf
L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
Une hermine, un castor, un jeune sanglier, Cadets de leur famille, et partant sans fortune,
Dans l'espoir d'en acquérir une, Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier.
Après un long voyage, après mainte aventure,
Ils arrivent dans un pays
Où s'offrent à leurs yeux ravis
Tous les trésors de la nature; Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. Nos pèlerins, voyant cette terre chérie,
Éprouvent les mêmes transports Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords
Du royaume de Lavinie.
Mais ce riche pays était de toutes parts
Entouré d*un marais de tourbe,
Où des serpents et îles lézards
Se jouait l'effroyable bourbe.
Il fallait le passer, et nos trois voyageurs S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. L'hermine la première avance un peu la patte;
Elle la retire aussitôt,
En arrière elle fait un saut, En disant : Mes amis, fuyons en grande hâte; Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir : Pour arriver là-bas il faudrait se salir;
Et moi je suis si délicate,
Qu'une tache me l'ait mourir.
Ma sœur, dit le castor, un peu de patience; On peut, sans se tacher, quelquefois réussir; Il faut alors du temps et de l'intelligence; Nous avons tout cela : pour moi qui suis maçon, Je vais, en quinze jours-, vous bâtir un beau pont Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures De ces vilains serpents, sans gâter nos fourrures, Arriver au milieu de ce charmant vallon.
Quinze jours! ce terme est bien long, Répond le sanglier : moi j'y serai plus vite; Vous allez voir comment. En prononçant ces mots,
Le voilà qui se précipite Au plus fort du bourbier s'y plonge jusqu'au dos; A travers les serpents, les lézards, les crapauds, Marche, pousse à son but, arrive plein de boue;
Et là, tandis qu'il se secoue, Jetant à ses amis un regard de dédain : Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin.
oa
La Balance de Minos.
Minos, ne pouvant plus suffire Au fatigant métier d'entendre et de juger Chaque ombre descendue au ténébreux empire,
Imagina, pour abréger,
De faire faire une balance Où dans l'un des bassins il mettait à la fois Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids
Qui déterminait la sentence.
Si le poids s'élevait, alors plus à loisir
Minos examinait l'affaire ;
Si le poids baissait au contraire,
Sans scrupule il faisait punir.
La méthode était sûre, expéditive et claire; Minos s'en trouvait bien. Un jour, on même temps,
Au bord du Styx la mort rassemble Deux rois, un grand ministre, un béros, trois savants.
Minos les fait peser ensemble :
Le poids s'élève; il en met deux, Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux. Minos, un peu surpris, ôte de la balance Ces inutiles poids, cherche un autre moyen; Et, près de là voyant un pauvre homme de bien Qui dans un coin obscur attendail en silence,
Il le met seul en contre-poids :
Les six ombres alors s'élèvent à la fois.
FABLES DE FLOIUAN
Le Renard qui prêche.
Un vieux renard, cassé, goutteux, apoplectique, Mais instruit, éloquent, disert, Et sachant très bien sa logique^ Se mit à prêcher au désert.
Son style était fleuri, sa morale excellente. 11 prouvait en trois points que la simplicité,
Les bonnes mœurs, la probité, Donnent à peu de frais cette félicité
102 FALU.ES de florian
Qu'un monde imposteur nous présente, Et nous fait payer cher sans la donner jamais. Notre prédicateur n'avait aucun succès ; Personne ne venait, hors cinq ou six marmottes,
Ou bien quelques biches dévotes Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. Il prit le bon parti de changer de matière, Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
Contre leur appétits gloutons,
Leur soif, leur rage sanguinaire.
Tout le monde accourut alors à ses sermons : Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes; L'auditoire sortait toujours baigné de larmes; Et le nom du renard devint bientôt fameux.
Un lion, roi de la contrée, Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux,
De l'entendre fut curieux.
Le renard fut charmé de faire son entrée A la cour : il arrive, il prêche, et, cette fois Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
Les féroces tyrans des bois; Peint la faible innocence à leur aspect tremblante, Implorant chaque jour la justice trop lente
Du maître et du juge des rois.
Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
Se regardaient sans dire rien;
Car le roi trouvait cela bien.
La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. Au sortir du sermon, le monarque, enchanté, Fit venir le renard : Vous avez su me plaire, Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité :
Je vous dois un juste salaire :
Que me demandez-vous pour prix de vos leçons? Le renard répondit : Sire, quelques dindons.
Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.
Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux
Admiraient son brillant plumage.
Deux oisons nasillards, du fond d'un marécage
Ne remarquaient que ses défauts.
Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite,
Comme ses pieds sont plats, hideux.
Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux,
Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette.
Chacun riait alors du mot qu'il avait dit.
Tout à coup un plongeon sortit :
Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue Ce qui manque à ce paon : c'est bien voir, j'en conviens ; Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens;
Et vous n'aurez jamais sa queue.
Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.
De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
Un hibou, Et l'avaient élevé dans la cour du collège.
Un vieux chat, un jeune oison, Nourris par le portier, étaient en liaison Avec l'oiseau ; tous trois avaient le privilège D'aller et de venir par toute la maison.
A force d'être dans la classe,
Ils avaient orné leur esprit, Savaient par cœur Denys d'Halicarnasse, E( iiiui ce qu'Hérodote el Tite-Live ont dit. In soir, en disputanl (des docteurs c'est l'usage),
Us comparaient entre eux les peuples anciens. Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens Que je donne le prix; c'était un peuple sage, Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
Rempli de respect pour ses dieux; Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
J'aime mieux les Athéniens, Répondit le hibou : que d'esprit! que de grâce!
Et dans les combats quelle audace!
Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! A-ton jamais plus fait avec moins de moyens?
Des nations c'est la première.
Parbleu, dit l'oison en colère,
Messieurs, je vous trouve plaisants :
Et les Romains, que vous en semble?
Est-il un peuple qui rassemble Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants?
Dans les arts, comme dans la guerre,
Rs ont surpassé vos amis :
Pour moi, ce sont mes favoris; Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. Chacun des trois pédants s'obstine en son avis; Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, Rat savant, qui mangeait des thèmes dans sa hutte, Leur cria : Je vois bien d'où viennent vos débats :
L'Egypte vénérait les chats, Athènes les hiboux, et Rome, au Capitule, Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons : Ainsi notre intérêt est toujours la boussole
Que suivent nos opinions.
■&mâ
■jJ r it
« Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, Me reprochent d'avoir assassiné mon pèrel »
Le Parricide.
Un fils avait tué son père.
Ce crime affreux n'arrive guère Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. Ce parricide eut l'art de cacher son forfait, Nul ne le soupçonna : farouche et solitaire, 11 fuyait les humains, et vivait dans les bois, Espérant échapper aux remords comme aux lois. Certain jour on le vit détruire à coups de pierre
Un malheureux nid de moineaux.
Eh! que vous ont fait ces oiseaux?
Lui demande un passant; pourquoi tant de colère?
Ce qu'ils m'ont l'ait? répond le criminel; Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, Me reprochent d'avoir assassiné mon père. Le passant le regarde : il se trouble, il pâlit,
Sur son front son crime se lit :
Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie.
0 des vertus dernière amie, Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper, Conscience terrible, on ne peut t'échapperl
L'Amour et sa Mère.
Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers,
Promena ses regards sur la plaine profonde,
Elle se crut d'abord seule dans l'univers :
Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde.
Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus;
Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus,
Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage.
Comme ils approchaient du rivage, L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras, Et lance plusieurs traits, en criant : Terre! terre! Que faites-vous, mon fils? lui dit alors sa mère. Maman, répondit-il, j'entre dans mes états.
FABLES DE FLOÎUAN 10?
Le Perroquet confiant.
Cela ne sera rien, disent certaines gens
Lorsque la tempête est prochaine :
Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps.
Un capitaine de navire,
Fort brave homme, mais peu prudent,
Se mit en mer malgré le vent.
Le pilote avait beau lui dire
Qu'il risquait sa vie et son bien,
Notre homme ne faisait qu'en rire, Et répétait toujours : Cela ne sera rien.
Un perroquet de l'équipage,
A force d'entendre ces mots, Les retint, et les dit pendant tout le voyage. Le navire égaré voguait au gré des Ilots.
Quand un calme plat vous l'arrête.
Les vivres tiraient à leur fin; Point de terre voisine, et bientôt plus de pain. Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète :
Notre capitaine se tait.
Cela ne sera rien, criait le perroquet. Le calme continue; on vit vaille que vaille.
Il ne reste plus de volaille ; On mange les oiseaux, triste et dernier moyen ! Perruches, cardinaux, cacatois, tout y passe.
Le perroquet, la tête basse, Disait plus doucement : Cela ne sera rien.
Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée; Il attendit, il fut étranglé bel et bien, Et, mourant, il criait d'une voix enrouée : Cela... cela ne sera rien!
L'Aigle et la Colombe.