‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 17 sur 54 · A M. L'ABBÉ DELILLE · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ DELILLE

0 toi, dont la touchante et sublime harmonie Charme toujours l'oreille en attachant le cœur,

Digne rival, souvent vainqueur,

Du chantre fameux d'Ausonie, Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux Je ne viens point ici célébrer tes travaux Ni dans de faibles vers parler de poésie.

Je sais que l'immortalité Qui t'est déjà promise au temple de mémoire,

T'est moins chère que ta gaîté; Je sais que, méritant tes succès sans y croire, Content par caractère et non par vanité,

Tu te fais pardonner ta gloire

A force d'amabilité :

C'est ton secret, aussi je finis ce prologue.

Mais du moins lis mon apologue; Et si quelque envieux, quelque esprit de travers, Outrageant un jour tes beaux vers, Te donne assez d'humeur pour t'empècher d'écrire, Je te demande alors de vouloir le relire.

Dans une belle nuit du charmant mois de mai,

Un berger contemplait, du haut d'une colline,

La lune promenant sa lumière argentine

Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé ;

Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine,

Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux,

Et les ruisseaux dans les prairies

Brisant sur des rives fleuries

Le cristal de leurs claires eaux.

Un rossignol, dans le bocage, Mêlait ses doux accents à ce calme enchanteur; L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, Transporté de plaisir, écoutait son ramage. Mais tout à coup l'oiseau finit ses tendre? sons.

En vain le berger le supplie

De continuer ses chansons.

Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; Je ne troublerai plus ces paisibles forêts.

N'entends-tu pas dans ce marais

Mille grenouilles coassantes Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants? Je cède, et reconnais que mes faibles accents Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. Ami, dit le berger, tu vas combler leurs vœux ; Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux : Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.

Les deux Lions.

Sur les bords africains, aux lieux inhabités Où le char du soleil roule en brûlant la terre, Deux énormes lions, de la soif tourmentés, Arrivèrent au pied d'un désert solitaire. Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort

De quelque naïade expirante.

Les deux lions courent d'abord

Au bruit de cette eau murmurante; Ils pouvaient boire ensemble, et la fraternité, Le besoin, leur donnait ce conseil salutaire :

Mais l'orgueil disait le contraire,

Et l'orgueil fut seul écouté.

Chacun veut boire seul : d'un œil plein de colère

L'un l'autre ils vont se mesurant, Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière : De leur terrible queue ils se frappent les flancs, Et s'attaquent avec de tels rugissements, Qu'à ce bruit, dans le fond de leur sombre tanière, Les tigres d'alentour vont se cacher tremblants.

Egaux en vigueur, en courage, Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage;

Car les dieux ne s'en mêlaient pas.

Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, Nos héros, fatigués, déchirés, haletants, .

S'arrêtèrent en même temps.

Couverts de sang et de blessures,

N'en pouvant plus, morts à demi, Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire : Mais pendant le combat la source avait tari. Ils expirent auprès.

Vous lisez votre histoire, Malheureux insensés, dont les divisions,

L'orgueil, les fureurs, la folie, Consument en douleurs le moment de la vie :

Hommes, vous êtes ces lions;

Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.

Le Procès des deux Renards.

Que je hais cet art de pédant,

Cette logique captieuse, Qui d'une chose claire en fait une douteuse, D'un principe erroné lire subtilement

Une conséquence trompeuse,

Et raisonne en déraisonnant!

Les Grecs ont inventé cette belle manière : Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. Que Dieu leur donne paix! 11 s'agit d'un renard, Grand argumentateur, célèbre babillard,

Et qui montrait la rhétorique.

Il tenait école publique, Avait des écoliers qui payaient en poulets. Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais, Devait payer son maître à la première cause

Qu'il gagnerait : ainsi la cliose Avait été réglée et d'une et d'autre part. Son cours étant fini, mon écolier renard

Intente un procès à son maître, Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard

Tous les deux s'en vont comparaître.

Monseigneur, disait l'écolier, Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer;

Et cela par votre sentence, Puisque par la sentence

J'aurai droit de ne pas payer.

Si je perds, nulle est sa créance;

Car il convient que l'échéance

N'en devait arriver qu'après

Le gain de mon premier procès :

Or, ce procès perdu, je suis quille, je pense :

Mon dilemme est certain. Nenni,

Répondait aussitôt le maître; Si vous perdez, payez, la loi l'ordonne ainsi.

Si vous gagnez, sans plus remettre,

Payez, car vous avez signé Promesse de payer an premier plaid gagné : Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse. Chacun attend alors que le juge prononce;

Et l'auditoire s'étonnait

Qu'il n'y jetât pas son bonnet.

FABLES OE F'OTM\N

Le léopard, rêveur, prit eu. m la parule : Hors de cour, leur dit-il : défense à l'écolier

De continuer son métier;

Au maître, de tenir école.

La Colombe et son Nourrisson,

Une colombe gémissait

De ne pouvoir devenir mère :

Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire Pour en venir à bout, rien ne réussissait. Un jour, se promenant dans un bois solitaire,

Elle rencontre en un vieux nid Un œuf abandonné, point trop gros, point petit,

Semblable aux œufs de tourterelle.

Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle :

Je pourrai donc enfin couver.

Et puis nourrir, puis élever, Un enfant qui fera le charme de ma vie!

Tous les soins qu'il me coûtera,

Les tourments qu'il me causera, Seront encor des biens pour mon âme ravie :

Quel plaisir vaut ces soucis-là?

Cela dit, dans le nid la colombe établie Se met à couver l'œuf, et le couve si bien,

Qu'elle ne le quitte pour rien, Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères. Après vingt et un jours elle voit naître enfin Celui dont elle attend son bonheur, son destin,

Et ses délices les plus chères.

De joie elle est prête à mourir; Auprès de son petit nuit et jour elle veille, L'écoute respirer, le regarde dormir,

S'épuise pour le mieux nourrir.

L'enfant chéri vient à merveille.

Son corps grossit en peu de temps :

Mais son bec, ses yeux et ses ailes,

Diffèrent fort des tourterelles;

La mère les voit ressemblants.

A bien élever sa jeunesse Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse, Et surtout l'amitié, lui dit à chaque instant :

Pour être heureux, mon cher enfant, Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même, puis quelques bons amis dignes de nous chérir. La vertu de la paix nous fait seule jouir;

Et le secret pour qu'on nous aime, C'esl d aimer Les premiers, Facile et doux plaisir.

Ainsi parlait la tourterelle,

Quand, au milieu de sa leçon,

Un malheureux petit pinson, Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle. Le jeune nourrisson à peine l'aperçoit

Qu'il court à lui : sa mère croit Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère,

Et pour offrir au voyageur

Une retraite hospitalière.

Elle applaudit déjà : mais quelle est sa douleur, Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse N'entendit que leçons de vertu, de sagesse, Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, Et garder, au milieu de l'horrible carnage, Ce tranquille sang-froid, assuré témoignage Que le cœur désormais ne peut se corriger!

Elle en mourut, la pauvre mère.

Quel triste prix des soins donnés à cet enfant!

Mais c'était le fils d'un milan :

Rien ne change le caractère.

L'Ane et la Flûte.

Les sots sont un peuple nombreux, Trouvant toutes choses faciles :

11 faut le leur passer, souvent ils sont heureux; Grand motif de se croire habiles.

Un âne, en broutant ses chardons, Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage,

D'une flûte dont les doux sons Attiraient et charmaient les bergers du bocage. Cet âne mécontent disait : Ce monde est fou!

Les voilà tous, bouche béante, Admirant un grand sot qui sue et se tourmente

A souffler dans un petit trou.

C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire; Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici,

Car je me sens trop en colère.

Notre âne, en raisonnant ainsi, Avance quelque pas, lorsque sur la fougère Une flûte oubliée en ces champêtres lieux

Par quelque pasteur amoureux, Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux; Une oreille en avant, lentement il se baisse, Applique son naseau sur le pauvre instrument, Et souffle tant qu'il peut. 0 hasard incroyable!

Il en sort un son agréable.

L'âne se croit un grand talent, Et, tout joyeux, s'écrie, en faisant la culbute :

Eh! iejoue aussi de la flûte!

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