‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 20 sur 54 · A DUCIS · texte numérisé non relu

A DUCIS

L'oiseau qui porte le tonnerre

Disgracié, banni du céleste séjour

Par une cabale de cour,

S'en vint habiter sur la terre :

Il errait dans les bois, songeant à son malheur,

Triste, dégoûté de la vie,

Malade de la maladie

Que laisse après soi la grandeur.

Un vieux hibou, du creux d'un hêtre,

L'entend gémir, se met à sa fenêtre, Et lui prouve bientôt que la félicité Consiste dans trois points : travail, paix et santé.

L'aigle est touché de ce langage.

Mon frère, répond-il (les aigles sont polis Lorsqu'ils sout malheureux), que je vous trouve sagel Combien votre raison, vos excellents avis, M'inspirent le désir de vous voir davantage,

De vous imiter, si je puis!

Minerve, en vous plaçant sur sa tète divine,

Connaissait bien tout votre prix;

C'est avec elle, j'imagine,

Que vous en avez tant appris.

Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, L'obscurité surtout. Quand je vois des oiseaux Se disputer entre eux la force, le courage, Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, Je ne me mêle point parmi tant de rivaux,

Et me tiens dans mon ermitage.

Si malheureusement le matin, dans le bois, Quelque étourneau bavard, quelque méchante pie M'aperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix Appellent de partout une troupe étourdie,

Qui me poursuit et m'injurie :

Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis,

Seul, de sang-froid et sans colère, M'esquivant doucement de taillis en taillis, Je regagne à la fin ma retraite si chère. Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux. Je laisse les soucis, les craintes à la porte-, Voilà tout mon savoir : Je m'abstiens, je supporte :

La sagesse est dans ces deux mots.

Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis; tes ouvrages,

Tes beaux vers, tes nombreux succès, Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix

Que l'innocence donne aux sages.

Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur, Je te vois, d'une main hardie, Porter sur la scène agrandie Les crimes de Macbeth, de Léar le malheur, La gloire est un besoin pour ton àme attendrie, Mais elle est un fardeau pour ton sensible cœur. Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, Tu rie veux que ta lyre, un saule et la nature : Le vain désir d'être oublié T'occupe et te charme sans cesse; Ah! souffre au moins que l'amitié Trompe en ce seul point ta sagesse.

Le Poisson-Volant.

Certain poisson-volant, mécontent de son sort, Disait à sa vieille grand'mère :

Je ne sais comment je dois faire Pour me préserver de la mort.

De nos aigles marins je redoute la serre Quand je m'élève dans les airs, Et les requins me font la guerre Quand je me plonge au fond des mers.

La vieille lui répond : Mon enfant, dans ce monde, Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin,

Il faut tout doucement suivre un petit chemin, n nageant près de l'air et volant près de l'onde.

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