LA BREBIS ET L'AGNEAU
Une brebis, un jour, disait à son agneau :
Mon fils, je suis toute saisie ^n songeant aux dangers qui menacent ta vie : /out le monde t'en veut; le maître du troupeau
Attend que tu fasses envie A quelque bon boucher, autrement dit bourreau, Qui nous prend, nous achète, et, sans cérémonie
De sang-froid vient nous égorger.
Soh confrère le loup t'épie,
Comme lui, voulant te manger.
Enfin, contre mon fils tout à la fois conjure; Tu vois le jour à peine, on va te le ravir; Et, plus vieille que toi, je te verrai mourir,
Contre l'ordre de la nature.
Eh bien, répond l'agneau, c'était un de mes vo.mix : Mourir jeune n'est pas un destin si contraire.
Je serais bien plus malheureux,
Si je survivais à ma mère.
Ah! ma mère, cette fable me plaît beaucoup; je suis le frère de cet agneau-là.
Marcelle. — Celui qui l'a fait ainsi parler t'avait sûrement entendu. Mais laisse ton livre, mon ami, et viens m'embrasser : l'émotion où je suis m'empêcherait d'être attentive.
firmin, l'embrasse. — J'aime encore mieux cela que la fable.
mahcelle. — Regarde, mon ami, combien ta tendresse me rend heureuse! Nous sommes pauvres, nous n'avons rien au monde que cette chaumière et notre petit jardin; j'ai perdu mon mari, je n'ai plus de parents; je suis souvent tourmentée par des créanciers de ton père, qui avait un peu le défaut d'emprunter, et qui, de bons bourgeois que nous étions autrefois, nous a réduits à devenir des paysans pauvres. Tout ce qu'il a laissé de dettes me regarde, parce que je me suis engagée pour lui. J'ai soixante-neuf ans, et je commence à souffrir des infirmités de la vieillesse : eh bien! quand tu es près de moi, quand je te vois, quand je t'entends, surtout lorsque tu m'embrasses, je suis jeune, riche, bien portante; je retrouve tout ce que j'ai perdu; une seule de tes caresses me fait oublier dix ans de chagrin; et quand tu m'appelles ta mère, j'éprouve un plaisir cent fois au-dessus de toutes les peines dont j'ai soulîert. Je te dis cela, mon cher fils, parce que je m'aperçois bien que tu crois m'avoir des obligations, que tu t'occupes sans cesse de me prouver ta reconnaissance; et il ne faut pas l'abuser, vois-tu : c'est ta mère qui t'en doit.
niiMiN. — Ali! bien oui, par exemple, voilà de jolis propos!
Tenez, ]<• v$u> parle en ami, n'allez pas dire ces choses-là
devant du monde, car on se moquerait de vous. Devant moi, a
la bonne heure, il n'y a pas d'inconvénient, parce que je vous
tout. Mais...
HARCELLE. — Non. je veux que tu sois bien sûr..".
firmin. — Oui, je sais que vous êtes pour moi ce qu'il y a de plus cher au monde; que sans vous je ne pourrais pas vivre et que si vous ne m'aimiez pas, je n'aurais plus de plaisir à rien, pas même à aimer Agal ne.
Marcelle. — Tu l'aimes bien, ton Agathe?
firmin. — Oh! c'est la seconde personne de mon cœur. D'abord vous, puis Agathe, puis moi, puis plus rien.
Marcelle. — Heureusement qu'Agathe a un frère qui l'cmpèi lie d'être riche, et que son père, M. Thibaut, a déelaré qu'il ne lui donnerait point de dot. Sans cela, tu n'aurais pu pré.
tendre à Agathe. Mais, comme elle est pauvre et toi aussi, on vous permettra d'être heureux.
firmin. — Oui, ma mère, tout ira bien. Agathe, comme vous savez, est la filleule de madame la comtesse de Gircour, à qui appartient ce village. Madame de Gircour m'a promis hier encore de parler pour moi à M. Thibaut. Cette bonne madame de Gircour, elle m'a dit qu'elle était bien fâchée de n'être pas riche : car, sans cela, elle aurait donné une bonne dot a Agathe. Oh! madame, lui ai-je dit, il ne faut pas vous gêner : je importe bi n; je suis en état de travailler, de nourrir ma mèr et tua femme, et encore tous les petits drôles qui pourron venir par la suite augmenter notre famille.
Marcelle. — Madame de Gircour ne t'a pas menti Elle n'a pour Lout bien que cette terre, qui ne rapporte pas grand'chose; et son fils l'officier mange tous les ans plus que le revenu de la terre. Elle est bien moins heureuse que moi, madame de Gircour; elle vit loin de son fils, qui ne lui écrit jamais que pour demander de l'argent; je suis toujours avec le mien, et c'est lui qui me nourrit. Mais va te dissiper un peu, mon ami, va voir ton Agathe.
firmin. — Non, ma mère; je suis bien aise de rester ici.
Marcelle. — C'est que j'ai quelque chose à faire.
firmin. — Quoi donc?
Marcelle. — Je voudrais aller sarcler ce petit carré de légumes qui est au pied du mûrier.
firmin. — 11 est sarclé.
Marcelle. — Comment cela donc? il ne l'était pas hier au soir.
firmin. — C'est vrai. Mais comme il n'y a rien de plus malsain à votre âge que de se tenir baissée pour arracher de mauvaises herbes, je me suis levé ce matin, avant le jour, et j'ai sarclé le petit carré.
Marcelle, à pari. — Je m'en étais bien doutée. (Haut.) C'est égal, mon ami; va-t'en : j'ai beaucoup filé cette semaine, il faut que je mette mon fil en écheveau. Cela ne me fatiguera pas; et je n'ai-pas besoin de toi.
firmin. — Votre fil est en écheveau. J'avais les bras un peu engourdis ce matin d'avoir sarclé dans la rosée : pour les dégourdir, j'ai dévidé votre fil. Ensuite j'ai été chercher votre vache, que ce drôle de vacher n'avait pas ramenée hier au soir du bois. Je l'ai remise dans notre étable; j'ai donné de la liiière fraîche au petit veau; j'ai fait votre lit, le mien aussi; la vache a du foin; votre diner cuit; vous n'avez rien à faire qu'à vous tranquilliser, et je ne veux pas m'en aller : c'est-il clair, cela?
Marcelle. — Mais écoute. Je suis un peu fatiguée, et je voudrais dormir : tu ne peux pas dormir pour moi; et si tu restes, tu me réveilleras.
firmin. — Je ne vous réveillerai point, parce que je vais m'amuser à lire ces fables; et en lisant des yeux, comme
madame lit toujours quand elle se promène, je ne ferai point de bruit.
Marcelle. — Si fait, si fait.
firmin. — Non, non, ma mère.
Marcelle. — Nous allons voir : je t'avertis que je dors.
firmin. — Bonne nuit.
Marcelle, à part. — Faisons semblant de dormir, c'est le seul moyen de le faire aller voir son Agathe. (Elle fait semblant i dormir, Firmin lit, et la regarde de temps en temps. Après >*•■ long silence, il se lève, s'approche doucement de sa mère, è à voix basse :)
firmin. — Dors, dors, ma bonne et tendre mère. J'ai tant de plaisir à te voir reposer! Quand j'étais enfant, tu ne me quittais pas, tu veillais sur mon sommeil: il est bien juste qu'à mon tour je veille sur le tien, et que je rende à ta vieillesse tous les soins que tu donnas à mon enfance. Dors, ma bonne mère, ilors.
agathe, entrant. — Bonjour, mon ami...
firmin, à voix basse. — Chut! ma mère dort. Ah! c'est toi, ma chère Agathe? que je suis aise de te voir! Mais parlons bas, je t'en prie.
agathe. à voir basse. — Est-ce qu'elle est malade, ta mère?
firmin. à voix basse. — Non, mais cela lui fait du bien de dormir; prenons garde de la réveiller. Et toi, comment te portes-tu? Tu es encore plus jolie aujourd'hui qu'hier. Mejstoi là, ne fais pas de bruit, et dis-moi bien doucement si tu m'aimes toujours.
agathe, à voix basse. — Voilà une bonne question! Est-ce que l'on aime autrement que pour toujours? Mais d'où vient que tu n'es pas venu ce matin?
firmin, à voix basse. — Ma bonne amie, je n'ai pas pu; j'ai travaillé pour ma mère
agathe, haut. — En ce cas. vous rie m'avez pas regrettée.
FIRMIN, à voix basse. — Chut donc!... Oh! si fait; dès que je ne te vois plus, je te regrette.
vgathe, à voix basse. — J'avais tant de choses à te dire! D'abord, notre mariage...
firmin, haut. — Ah! notre mariage...
AGATHE, à VOix Intssf. — Chili, ilnllP. tui-IUt* me !...
iniMiN, à voix tiasse. — J'ai peur que nous ne la réveillions. Tiens, ne causons pas; embrassons-nous : cela fera moins <l<: bruit.
aoathb, haut. - Non pas, s'il vous plaît : tenez-vous tranquille* où je vais parler loul haut.
firmin, à voix basse. Paix donc! paix donc! quel train tu fais! tu vas réveiller ma mère.
,m;mmk. à voix basse. Écoute donc ce que j'ai a t'appr^endre^ Tu connais bien M. Giraut, !<• fermier <lr ma marraine?
FIRMIN, à rmr liasse. — Oui : eh bil
agatui '/ voix basse. - Eh bien! il est amoureux de moi.
le Bon fils 213
firmin, haut. — M. Giraut est amoureux!...
agathe, à voix basse. — Paix donc! quel train tu fais! tu vas réveiller ta mère. M. Giraut est amoureux de moi, et il est venu ce matin me demander à mon père. Il lui a conté je ne sais pas quoi : qu'il était déjà bien riche, qu'il le serait bientôt davantage, parce qu'aujourd'hui même ma marraine renouvelle ses baux, et que la ferme est excellente; enfin, il a fait le détail de tous ses journaux de terre, de tous ses quartiers de vigne, pour prouver que je serais heureuse avec lui. Mon père, qui est bon et brusque, comme tu sais, lui a répondu que c'était à moi à régler tous ces comptes-là; il m'a appelée, et m'a dit : « Tiens, ma fille, voici encore un épouseur : tu m'as déjà parlé de Firmin ; vois celui des deux qui te plaît davan tage; ce sera celui que je choisirai. »
firmin, à voix basse. . — Ah ! l'honnête homme que ce M. Thibaut! Oh! je me doutais bien que M. Giraut ne lui conviendrait pas; il a une trop mauvaise réputation.
agathe, à voix basse. — J'ai répondu à mon père que, par politesse pour M. Giraut, je ne m'expliquais pas tout de suite; mais qu'avant ce soir il aurait ma réponse. Mon père a dit que c'était bon, e j'ai vite couru t'apprendre ces bonnes nouvelles.
firmin, à voix basse. — Combien je te remercie, mon Agathe, ma chère Agathe! Nous serons donc mariés! tu seras donc à moi! et pour toujours encore! Ah! si avec cela ma pauvre mère peut se bien porter, si elle peut vieillir entre nous deux, je ne désirerai plus rien dans le monde que de voir une petite Agathe qui ait le cœur et le visage de celle qui est à moi.
agathe, à voix basse. — Mon ami, si tu venais dire un petit bonjour à mon père avant qu'il sache que c'est toi que j'ai choisi?
firmin, à voix basse. — Je le veux bien ; mais... c'est que... Il est vrai qu'elle n'a pas besoin de moi quand elle dort...; et puis je serai de retour avant qu'elle soit éveillée.
agathe, à voix basse., — Oui, oui, viens toujours. (A Marcelle.) Bonjour, ma mère! je suis fâchée de m'en aller sans vous embrasser.
firmin, à voix basse. — Baise-lui tout doucement la main, et viens vite.
{Agathe baise la main de Marcelle, et Firmin aussi. Ils s'en vont avec précaution.)
Marcelle, seule. — Ces pauvres enfants! que de plaisir j'aurais perdu, si je n'avais pas. fait semblant de dormir! Quand mon mari vivait et qu'il me faisait la cour, il y a bien longtemps de cela, je croyais que rien au monde ne pouvait valoir le bonheur d'être aimée d'un mari tendre et bon : je me trompais; un fils vaut mieux encore. L'amour maternel n'est mêlé d'aucun de ces petits tourments qui troublent souvent l'autre amour. Point de jalousie, point de défiance. On n'a pas même besoin d'être chérie autant qu'on chérit : on aime son fils, cela suffit; et quand on en est aimée comme je le suis, c'est un sur-
croit «le bonheur que notre âme a peine à soutenir. Mais que me veut M. Giraut?
giraut. — Dieu vous garde, madame Marcelle! Eh bien! comment va la santé?
Marcelle. — Assez bien, monsieur Giraut. Et la vôtre?
giraut. — Comme cela. Les temps sont bien durs, madame Marcelle.
Marcelle. — Oui; les gens riches s'en plaignent beaucoup.
giraut. — Le fils de madame la comtesse tire de temps en temps de petits mandats sur moi, qui ne me réjouissent guère. Je n'ose pas m'en plaindre à madame de Gircour, parce qu'elle est bien vieille, et que si elle venait à mourir, M. le comte, fâché contre moi, ne me laisserait pas ma ferme; de sorte qu'i'j faut payer mes quartiers à madame, envoyer de l'argent à monsieur, et par-dessus tout cela renouveler mes baux aujourd'hui.
Marcelle. — Mais cela ne vous coûtera rien, de renouveler vos baux.
giraut. — Qu'appelez-vous rien? Ne faut-il pas donner mille écus au factotum de madame, à ce M. Finaut, qui fait si fort l'important? Si je ne lui donnais pas ce pot-de-vin, il serait capable de me faire ôter le bail; et je perdrais alors, non seulement ma ferme, mais toutes les avances que j'ai faites au fils de madame. Or, ces mille écus, il faut les trouver; et voilà justement ce qui m'embarrasse.
Marcelle. — Je suis bien fâchée de ne pouvoir pas vous les olfrir.
giraut. — Uh! ce n'est pas pour cela que je vous en parle : mais vous sentez que, dans une pareille circonstance, on ramasse tout son petit avoir; et, en cherchant dans de vieux papiers que je n'avais pas encore eu le temps d'examiner depuis trois mois que mon père est mort, j'ai trouvé un petit billet de feu monsieur votre mari, dont il est nécessaire que vous ayez connaissance.
Marcelle. — Un billet de mon mari, monsieur Giraut? Mon Dieu! vous me faites trembler!
giraut. — Rassurez- vous; ce n'est pas une si grande affaire. Je crois l'avoir sur moi, ce billet; oui, le voici : tenez, ce n'est rand'chose, il ne s'agit que fie mille écus!
Marcelle. — Ah! mon Dieu! monsieur Giraut, mflJ -us!
giraut. — Oui, c'est venu fort à propos. Car vous voyez que < e i loul juste le pot-de-vin à ce fripon de M. Finaut.
Marcelle, à part. — Je n'ai pas une goutte de sang dans mes veines. (Haut). Le billet est bien de mon mari; voilà bien son écriture. Mais, monsieur Giraut, ce billet est bien ancien, i] a trente ans; et vous n'ignorez pas
giraut. — Non, non; le bille! n'a pas trente ans : diable! ne badi pa avait, il ce vaudrai! rien, il y aurait pres-
cription. Mais, a la vérité, il aura trente ans demain. Voilà pourquoi, madame Marcelle, il est indispensable que vous le /. aujourd'hui.
Baise-lui toul doucement la main. et viens vi(e •
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C A- feffier ' Jcuif
Marcelle. — Nous vous le renouvellerons, mon fils et moi; nous engagerons notre maison, notre jardin, tout ce que nous possédons : mais, de grâce, monsieur Giraut. accordez-nous un peu de temps. Vous sentez bien...
giraut. — Oh! de tout mon cœur; je vous donnerai tout le temps que l'on me donne à moi-même. Ce n'est que ce soir que l'on signe les baux; ainsi, pourvu que vous me remetlic/ ce soir mes mille écus, je suis content.
harcelle. — Hélas ! j'ai bonne envie de vous payer, bien bonne envie, je vous assure; et je cours de ce pas chez notre bailli, qui m'a toujours fait amitié. Il a reçu un remboursement ces jours passés; je vais faire tout au monde pour l'engager à me prêter ces mille écus.
giraut. — Allez, je vous attends ici.
MARCELLE. — Ici ?
giraut. — Oui; cela vous gène-t-il?
Marcelle. — Non: mais c'est que mon fils va revenir sùrerement, et je crains... Je vous le demande en grâce, monsieur Giraut, ne lui parlez de rien : il est si sensible, ce jeune homme î vous le connaissez... Et si M. le bailli me prête, je veux lui épargner l'inquiétude; s'il ne me prête pas, je lui aurai toujours sauvé un petit moment de chagrin.
giraut. — Allez, allez; songez à votre affaire, et apportez-moi les mille écus. (Marcelle sort.)
giraut, seul. — Je t'en défie, car le bailli m'a déjà prêté son argent. Ah! monsieur Firmin, vous vous donnez les airs d'aimer Agathe, et d'en être aimé de préférence à moi! Vous n'avez pas le sou, et vous plaisez! C'est trop insolent aussi; et je suis bien aise de vous donner une petite correction dont vous vous souviendrez, j'espère. Le voici; nous allons voir comment il s'en tirera.
firmin, entrant. — Ah! c'est vous, monsieur Giraut?... Par quel hasard"? Mais où est ma mère?
giraut. — Elle est dans le village.
firmin. — Il ne lui est rien arrivé?
giraut. — Non; elle est allée chez le bailli, pour une affaire qui me regarde.
firmin. — Je m'en vais la chercher.
giraut. — Elle m'a chargé de vous dire que vous l'attendiez ici.
firmin. — Oui?
giraut. — Oui. Elle a ses raisons.
firmin. — A la bonne heure.
giraut. — Eh bien! monsieur Firmin...
fikmin. — Le bailli est son ami; il ne la laissera pas revenir seule, n'est-il pas vrai?
giraut. — Eh! n'ayez pas peur, vous dis-je; et causons en l'attendant.
firmin. — Volontiers, monsieur Giraut, volontiers. Vous avez bien des affaires aujourd'hui : on dit que vous renouvelez vos baux.
giraut. — Que voulez-vous? chacun a ses petites occupations. Les uns ont une ferme dans la tète, les autres une jolie fille. Celui-ci pense à l'amour, celui-là pense à l'argent. Moi, par par exemple, je dois signer aujourd'hui un bail, vous un con trat de mariage; il s'ensuivra que votre soirée sera plus gaie que la mienne.
firmin, à part. — Je crois qu'il veut se moquer de moi. Voyons un peu à le lui rendre.
giraut. — Que dites-vous?
firmin. — Je dis que vous renouvelez, mes douleurs; car je vois bien que vous voulez me parler de mademoiselle Agathe. giraut. — Justement.
firmin. — Ah! monsieur Giraut je suis le plus malheureux des hommes. Le cœur d'Agathe va m'être enlevé; j'ai appris ce matin que j'avais un rival.
giraut. — Qui vous a dit cela?
firmin. — Une personne qui me dit toujours tout ce qu'elle sait : c'est Agathe elle-même.
giraut. — Et vous l'a-t-elle nommé, ce rival? firmin. — Non. Mais elle m'a dit que c'était un jeune homme charmant, de la plus jolie figure du monde, aimable, riche, rempli d'esprit, et joignant à tout cela une grâce dans les manières, une douceur dans le parler, une gentillesse dans les propos, une... giraut. — Et vous ne devinez pas qui c'est? firmin. — Non; j'ai beau chercher dans le village, je ne vois point...
giraut. — Je m'en vais vous le dire, si vous voulez : c'est moi.
firmin. — Cela n'est pas possible! songez donc au portrait qu'on m'a fait.
giraut. — Je vous répète que c'est moi; et votre franchise m'engage à vous offrir mon cœur tout entier.
firmin. — Pardi! je vais donc voir de belles choses. giraut. — Dites-moi d'abord si vous aimez beaucoup mademoiselle Agathe.
fihmin. — Franchement, je ne l'aime pas plus qu'elle ne n'aime; mais il y a un peu de temps que cela dure. Agathe et moi nous sommes du même âge; et nous n'étions pas plus hauts que cela, que nous nous appelions mari et femme. Tout ce que j'avais , i lit à Agathe, tout ce qui lui appartenait était à moi; nous allions à l'école ensemble, et je savais toujours la leçon d'Agathe, comme Agathe savait toujours la mienne : c'était égal au magister, et cela nous faisait plaisir. Enfin, monsieur Giraut, jamais on ne vil d'amitié si tendre ; et cette amitié a toujours
été en aug ntant depuis notre enfance jusqu'à... ce matin.
giraut. — Plus elle est vieille, plus tôt elle doit finir; je crois h me que le moment en est arrivé.
firmin. — Vouscroyez cria?
oiRAi i. - Oui, et voici mes raisons. J'ai ici un petit billet
de feu monsieur votre père, qui devait mille écus au mien, l'.udes circonstances trop longues à vous détailler, j'ai besoin de ces mille écus, pour lesquels madame Marcelle est aussi engagée = à l'heure qu'il est, elle cherche dans la bourse de tous ses amis de quoi acquitter cette dette. Mais j'ai de fortes raisons de penser qu'elle ne trouvera pas ce qu'il lui faut; et, dans ce •cas, ce soir même je fais saisir votre maison, vos meubles, et madame votre mère ira coucher en prison.
firmin. — Que dites-vous?
giraut. — Écoutez jusqu'au bout. Gomme je suis votre ami, et que je vous vois tourmenté de l'idée d'avoir un rival et du danger de votre mère, je veux vous délivrer à la fois de ces deux embarras-là. Vous n'avez qu'à me céder Agathe, je vous donnerai quittance du billet de votre père; madame Marcelle ne courra plus le moindre péril, et vous n'aurez plus d'inquiétude sur le rival dont vous m'avez parlé. Si ce parti ne vous convient pas, permis à vous de le refuser, et de laisser aller votre mère en prison. Que dites-vous? vous ne répondez rien?
firmin. — Hélas! je respire à peine.
giraut. — Vous êtes troublé. Je veux vous laisser le temps de vous remettre. Je reviendrai dans une heure savoir ce que vous aurez décidé. Mais ne perdez pas de vue l'état de la question : mille écus ce soir ou Agathe, ou votre mère en prison. Pensez-y; et, d'après votre réponse, j'épouse Agathe, ou je vais chercher les huissiers. Sans adieu, monsieur Firmin.
(Il sort.)
firmin, seul. — Que devenir? que ferai-je? Il faut que je perde ma mère, ou que je cède ma maîtresse! Ma mère... à son âge, malade, je la verrais traîner en prison, je la verrais mourir!... Non, je ne le souffrirai pas; non, grâce au ciel, je ne suis pas capable de le souffrir.... Mais abandonner Agathe! mais manquer à tant de promesses pour la livrer moi-même à un homme que je méprise, et qu'elle hait!... Jamais, non jamais. Cet effort est au-dessus de moi. Ma mère, mon Agathe •je ne puis choisir entre vous deux; mon cœur vous chérit également : je sens même, oui, je sens... Allons vite trouver ma mère, pour qu'Agathe ne l'emporte pas.