‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 29 sur 54 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Marcelle. — Monsieur Giraut m'avait promis de te cacher notre malheur, il ne m'a pas tenu parole.

firmin. — Je lui en sais gré, ma mère. S'il vous arrivait quelque chose d'heureux, je serais fâché de ne pas l'apprendre; mais je le serais bien davantage d'ignorer un de vos chagrins.

Marcelle. — Tu ne l'aurais su que trop tôt i il fallait bien

finir par te le dire, puisque personne ne peut venir à notre secours.

firmin. — Vous n'avez donc plus d'espérance? makcelle. — Aucune, mon cher ami ; tu viens d'entendre toimême ce que m'ont répondu le père Thomas et la veuve Mathurine. Auparavant, j'avais été chez le bailli, il a prêté son argent. Deux autres de mes anciens amis, à qui même j'ai rendu service autrefois, m'ont reçue à merveille, m'ont fait les offres les plus obligeantes, m'ont embrassée plusieurs fois; mais quand j'ai parlé des mille écus, leur visage s'est allongé, ils ont cessé de m'embrasser, et, en me conduisant doucement vers la porte, ils m'ont donné mille raisons pour aller m'adresser à leur voisin. Enfin, mon cher enfant, je n'ai plus de ressource, et je n'espère rien que de la pitié de M. Giraut' firmin. — Cela étant, ma mère, tout est perdu. margelle. — Non, tout ne l'est pas, puisque le danger ne peut te regarder. Tu n'es pour rien dans tout ceci, tu n'étais pas au monde quand ce malheureux billet fut signé. M. Giraut n'a rien à te demander, et voilà ce qui me console. M. Giraut vendra ma maison, mes meubles, tout ce que je possède, il est le maître; cela ne suffira pas pour le payer. Eh bien! je suis prête à me rendre en prison; mais tu resteras libre, toi, tu épouseras ton Agathe, tu demeureras chez elle, tu seras heureux, et celte idée empêchera ta mère d'être malheureuse. Va, mon fils, j'ai du courage contre un malheur qui ne menace que moi; et M. Giraut ne peut pas me faire beaucoup souffrir, puisqu'il ne peut te faire du mal.

firmin. — Ma mère, ma bonne mère, comme vous me traitez! comme vous connaissez mal mon cœur! Moi libre, tandis que vous seriez dans la captivité! moi heureux quand vous seriez malheureuse! Et vous pouvez le penser! et vous pouvez me le dire! Tenez, ma mère, si je vous le pardonne, c'est la plus grande marque de tendresse que mon cœur puisse vous donner. Ne parlons plus, je vous en prie, ni d'Agathe ni de mariage; occupons-nous de vous, de vous seule; occupons-nous de vous sauver, ou, si nous ne le pouvons pas, parlons du moins de souffrir ensemble.

Marcelle. — Hélas! mon ami, malgré mes chagrins, tu me fais verser des larmes de joie : ta tendresse pour ta mère, l'amour si pur et si vrai que tu as pour elle, l'empêcheront toujours d'être malheureuse. Mais comment veux-tu faire? Giraut demande son argent, nous n'en avons point, et je ne puis en trouver.

hhmin. — Avez-vous été chez madame la comtesse? MARGELLE. — A quoi bon y aller.' Madame la comtesse ellemême' est dans le besoin : elle a un bon cœur, je le sais, mais elle e9l trop pauvre pour pouvoir noue être utile.

FIRMIN, à pari. — Giraut va venir, il faut éloigner ma mère. (Haut.) Allez-y, je vous le conseille, allez-y. Je sais bien qu'elle ne pe»il voué prêter les mille écus; mais c'esl aujourd'hui le

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renouvellement de ses baux; Giraut restera sûrement son fermier, et elle peut lui dire un mot en notre faveur; elle peut l'engager à nous donner du temps. Allez trouver madame la comtesse, parlez-lui d'Agathe, c'est sa filleule; elle l'aime, elle l'aime aussi : contez-lui toutes nos peines; tâchez de l'intéresser pour nous. Que sait-on? elle vous donnera peut-être quelque conseil; à coup sûr, elle vous plaindra, et cela soulage toujours. Allez au château, ma mère; moi, pendant ce temps, je chercherai de mon côté les moyens d'engager M. Giraut à nous accorder un an ou deux.

marcellb. — Tu le veux, mon fils, j'y consens; mais c'est bien pour le plaisir de faire ce que tu veux, car je n'espère rien de madame la comtesse. Adieu, mon ami, ne t'éloigne pas, je t'en prie, ne t'éloigne pas; je serai bientôt de retour; et j'ai tant besoin d'être avec toi! (Elle sort.)

firmin, seul. — Enfin, je respire 1 et Giraut peut venir, nous serons seuls. Voilà déjà l'effet du malheur : j'ai désiré de voir sortir ma mère, cela ne m'était jamais arrivé... Mais j'entends quelqu'un... c'est Giraut, sans doute. Que lui dirai-je? Je sens que je ne puis me décider. Ah! je respire; c'est M. Thibaut, le père de ma chère Agathe.

thibaut. — Bonjour, Firmin; ta mère n'y est pas?

firmin. — Non, monsieur Thibaut; elle est sortie. Lui voulez-vous quelque chose?

thibaut. — Je voulais lui parler de toi.

firmin. — De moi?

thibaut. — Oui, de toi et de ma fille. L'un ne va guère sans l'autre, n'est-il pas vrai?

firmin, soupirant. — Ah!

thibaut. — Ah! te voilà comme ma fille. Elle ne me répond pas autrement quand je lui parle de toi. Pardi! je serai bien heureux, moi qui aime à causer le soir au coin du feu, quand vous serez mariés ensemble, et qu'assis entre vous deux j'entendrai des soupirs à droite, et puis des soupirs à gauche : cela fera une jolie conversation!

firmin. — Si j'avais le bonheur d'être le mari de mademoiselle Agathe, je ne soupirerais plus.

thibaut. — Je l'espère. C'est de ce mariage-là que je venais parler à ta mère.

firmin. — De mon mariage avec Agathe?

thibaut. — Je compte qu'il se fera demain.

firmin. — Demain! demain! monsieur Thibaut? Ah! que nous en sommes loin! (Il soupire.)

thibaut. — De demain? Va, je t'assure qu'avec de la patience nous finirons par y arriver. Mais il ne s'agit pas de compter les heures, il est question d'un secret que je venais confier à ta mère, et que je vais te dire à toi, parce qu'au fait c'est toi qu'il intéresse le plus, et que je te crois bon et serviable.

firmin. — Je vous écoute, monsieur Thibaut.

TniBAUT. — Tu sauras que M. Giraut, le fermier de madame

la comtesse, est venu me demander ma fille en mariage. Giraut est plus riche que toi, mais je le crois un fripon; et dès lors son bien est un tort. Tu es pauvre, toi; mais tu es honnêle homme, et ma fille t'aime : ainsi, il ne te manque rien. Tu amas donc mon Agathe; je l'ai laissée exprès maîtresse de son choix, pour que tu lui en eusses toute l'obligation, et elle tout le plaisir. C'est ce soir que tu seras choisi par elle; et alors...

firmin, tristement. — Cela n'est pas sûr, monsieur Thibaut, cela n'est pas sûr.

Thibaut. — Fais-moi le plaisir de me dire qui pourrait s'y opposer, quand Agathe et toi le désirent, que ta mère y consent, et que je le veux bien?

firmin. — Cela ne suffira pas.

thibadt. — Non! Et qui pourra l'empêcher?

firmin. — Mon malheur.

thibaut, le contrefait. — Ton malheur! En eflet, tu es un garçon bien à plaindre! Ma fille ne rêve qu'à toi, elle ne parle que de toi; sitôt que je veux faire l'éloge de quelqu'un, elle cite toujours une bonne qualité de Firmin qui l'emporte sur celle que je loue : ta mère t'adore; moi, je t'estime et je t'aime; je laisse ma fille maîtresse de suivre le penchant qu'elle a pour toi : et quand je t'annonce tout cela, tu prends ce moment pour te plaindre de ton sort! Morbleu! ne m'interromps plus, entends-tu? ou je meTache tout de bon. Où en étais-je? tu m'as troublé.

firmin. — Ce n'était pas mon intention. Vous me disiez que je serais choisi par Agathe; et puisiez-vous dire vrai!

thibaut. — Je ne mens jamais, entends-tu? Ce qui m'a fait le plus de plaisir en toi, c'est de te voir rechercher ma fille, quoique j'aie dit hautement qu'elle n'aurait point de dot, et que j'avais besoin de tout mon bien pour soutenir son frère que j'ai placé chez un riche négociant. Mais tu ne sais pas pourquoi j'ai dit cela? tu ne sais pas pourquoi je n'ai pas voulu donner de dot à ma fille?

firmin. — Non, monsieur Thibaut.

thibaut. — C'est pour qu'elle en fût plus riche. (Firmin le regarde.) Oui, sans doute, tu as beau me regarder; le plus beau présent que j'aie pu faire à ma fille a été de ne lui rien donner, parce qu'Agathe, se croyant sans dot, s'en est fait une de sa sagesse, de son économie, de son amour pour le travail; el si elle avait cru être riche, elle aurait peut-être négligé ce trousseau-là. J'avais encore une autre raison : c'est qu'Agathe, passanl pour n'avoir rien, ne pouvait être recherchée que par quelqu'un véritablement amoureux d'elle : et autant je haïrais un gendre qui aurait épousé ma Bile pour son argent, autant j'aimerai celui qui ne l'épouse que pour son cœur. Comme je suis sûr à présent que c'est pour cela seul que tu l'épouses, je ne fais pas de difficulté de l'avouer que mon projet ;i toujours été de donner quatre mille franco à ma tille.

firmin, transporté. — Quatre mille francs, monsieur Thibaut?

Quatre mille francs! C'est-il possible? Ah! quel bonheur! quelle joie! C'est trop, c'est trop de mille francs. Que je suis heureux, monsieur Thibaut! (Il lui saule au cou.) Que je suis heureux! Oui, j'épouserai votre fille; oui, cela est sûr à présent; rien ne peut plus s'y opposer, et l'amour que j'ai pour elle peut seul égaler mon bonheur.

thibaut, étonné. — Comment donc? Ces quatre mille francs rendent-ils ma fille plus jolie?

firmin. — Non, monsieur Thibaut, non, ce n'est pas cela. Oh ! mon Dieu, non, cela est impossible. Mais si vous saviez, si vous pouviez deviner quelle joie, quel plaisir me causent ces quatre mille francs!...

thibaut, à part. — Je le vois bien.

firmin. — Si vous connaissiez à quel point... Et, dites-moi, pouvez-vous me donner cet argent avant ce soir?

thibaut. — Avant ce soir?

firmin. — Oh ! tâchez, tâchez, monsieur Thibaut, de me rendre ce service! Jamais je n'ai rien désiré avec tant d'ardeur, et vous ne pouvez pas avoir d'idée du plaisir que j'aurai à recevoir ces quatre mille francs.

thibaut. — Mais entendons-nous donc. Quand je te fais cette confidence, uniquement parce que je crois que tu n'aimes pas l'argent, tu montres une joie, tu fais éclater des transports qui me font presque repentir de ce que je t'ai dit, et me donnent de l'inquiétude pour ce que j'ai encore à Rapprendre.

firmin. — Parlez, parlez, et ne craignez rien. Allez, mon cœur ne vous est pas connu : ce n'est pas l'argent que j'aime; mais ces quatre mille francs...

thibaut. — Semblent t'avoir tourné la tête. Je l'ai tout prêt, cet argent, et je me faisais un plaisir de le remettre dans tes mains en signant le contrat de ma fille; mais un malheur arrivé à mon fils vient déranger tous mes projets.

firmin. — 0 ciel !

thibaut. — Tu sais que j'ai placé mon fils chez le plus riche négociant de la ville, et que, grâce à sa bonne conduite, il est devenu son caissier : il vient de m'écrire, dans le dernier désespoir, qu'on a volé dans sa caisse cent cinquante louis dont il est responsable; et il ajoute qu'il mourra de douleur s'il ne peut remplacer cet argent d'ici à demain. Tu juges que mon premier devoir c'est de sauver l'honneur de mon fils avec la dot de ma fille. Agathe n'y perdra rien par la suite; mais, pour le moment, il ne me reste pas un écu.

firmin, à part. — Ma joie n"a pas duré longtemps.

thibaut. — Voilà le secret que je venais confier à ta mère; je t'estime assez pour t'en faire part, pour te prier même de partir à l'instant, et d'aller porter à mon fils l'argent que j'avais destiné pour toi... Tu ne me réponds rien... tu rêves... Est-ce que lu désapprouves l'emploi que j'en fais?

firmin. — J'en suis bien loin, monsieur Thibaut, j'en suis bien loin; et je ferais de même à votre place. Agathe n'a pas

besoin de dot : celui qui sera son époux sera trop heureux encore!

thibaut. — Comment! ne t'ai-je pas dit que ce serait toi?

firmin. — Rien n'est plus incertain, malheureusement.

thibaut. — Mais tu n'y penses pas, Firmin. Quand je t*ai parlé des quatre mille francs, tu ne doutais pas d'épouser Agathe; et à présent que je suis forcé de disposer de sa dot, lu n'es plus sûr de l'épouser?

firmin, tristement . — Ce que vous dites n'est que trop vrai.

thibaut, le regarde d'un air mécontent. — Puis-je du moins compter sur vous pour aller porter cet argent à la ville? Elle n'est qu'à une demi-lieue : me rendrez-vous ce petit service?

firmin. — J'y aurais plus de plaisir que vous; mais dans ce moment je ne puis m'éloigner. Ma mère a besoin de moi; elle en a trop besoin, ma pauvre mère! Ce soir ou demain, j'irai où vous voudrez.

thibaut. — Ce soir ou demain il sera trop tard. Adieu, monsieur Firmin.

firmin. — Vous êtes fâché?

thibaut. — Point du tout; je ne me fâche que contre mes amis. (// s'en va.)

firmin, le rappelant. — Monsieur Thibaut! monsieur Thibaut ! écoutez-moi, je vous en prie.

thibaut, dans la coulisse. — J'ai tout entendu.

firmin, seul. — Il me quitte avec l'air de la colère. Il en serait bien honteux, s'il savait tout ce que je souffre, s'il savait combien il a augmenté mes maux par ce moment d'espérance qu'il m'a donné et ravi sur-le-champ. Quel bonheur c'eût été pour moi de pouvoir délivrer ma mère avec la dot de ma maitresse! de sauver ce que j'ai de plus cher parce que j'aime plus que ma vie! Ah! j'aurais été trop heureux! La fortune ne l'a pas voulu. Tout se réunit contre ma mère; elle n'a plus que moi, que moi seul... Eh bien! seul je dois lui suffire; seul je dois lui tenir lieu de tout. Pourvu que la vue d'Agathe ne vienne pas m'alTaiblir !... Loin d'elle j'aurai du courage; mais si je la revois, je n'en aurai plus. Voici Giraut; mon cœur m'abandonne déjà.

giraut. — Me voici, monsieur Firmin. Je crois vous avoir donné le temps de faire toutes vos réflexions; je viens chercher votre réponse.

firmin. — Monsieur Giraut, je vous supplie de m 'écouter un moment, sans vous fâcher, sans vous ennuyer de ce que je vais vous dire. Je suis bien à plaindre, ?oyez«vous, et lés malheureux parlent longuement.

GIRAUT. — Ne VOU6 %<-iu'/. pris ; j'ai de la patience, et je suis venu pour écouter.

FIRMIN. — Vous êtes mon rival, vous désirez < le mViilcvn Agathe : cela est juste, et je ne vous en fais pas Un crime. Mais voua ii<: désirez pas de me voir mourir de douleur : cela ne vous rendrait pas plus heureux, n'esl il\as vraiî

giraut. — Il n'est pas question de votre mort, il est question de me payer ce qui m'est dû, ou de renoncer à Agathe. Voilà le point dont il s'agit, et sur lequel il me faut une réponse positive.

firmin. — Et c'est cette réponse si terrible que je ne puis faire sans mourir.

giraut. — Ne croyez pas cela, monsieur Firmin; si l'on mourait toutes les fois qu'on le dit, il n'y aurait presque plus de vivants dans ce monde. Moi, qui vous parle j'ai eu de très grands chagrins, et vous voyez comment je me porte.

firmin. — D'abord il ne faut rien vous déguiser. Je suis certain du cœur d'Agathe, je suis sûr d'en être aimé autant que je l'aime; et vous pouvez compter d'avance que ce sera moi qu'elle choisira pour époux.

giraut. — En ce cas, je n'ai plus rien à vous dire, et c'est madame votre mère seule que cette affaire-ci regarde. Serviteur, monsieur Firmin.

(// veut s'e?i aller.)

firmin, le retenant. — Arrêtez, arrêtez, je vous en prie.

giraut. — Il me semble que vous avez tout dit.

firmin. — Vous demandez que je vous cède Agathe : mais réfléchissez que, même en faisant ce que vous voulez, vous n'en serez pas plus heureux.

giraut. — Pourquoi donc, s'il vous plaît? Est-on malheureux d'épouser celle que l'on aime?

firmin. — Oui, quand on n'en est pas aimé.

giraut. — Et voilà positivement le motif de ma haine et de ma conduite envers vous. C'est vous, vous seul, qui m'empêchez d'être aimé d'Agathe, et ce n'est pas la première fois que que je vous trouve sur mon chemin; partout où je suis avec vous, on vous cherche et l'on me repousse; aux deux dernières fêtes du village, vous m'enlevâtes le prix de l'arc. Je ne vous l'ai pas pardonné; je vous dis franchement que je vous hais; et si je ne puis vous chasser du cœur d'Agathe, je me vengerai du moins de vous voir toujours préféré à moi.

firmin, vivement. — Mais vous vous en vengez sur vous-même : mais le. cœur d'Agathe est à moi, et il m'appartiendra toute la vie. Vous ne connaissez pas ces cœurs-là, monsieur Giraut; c'est un pays qui vous est étranger. Vous ne savez pas qu'Agathe ne vous choisira pour époux que dans le premier moment de colère que lui causera mon feint abandon : que, ce premier moment passé, elle en sera désolée ; que son amour pour moi se réveillera plus fort que jamais; que si elle apprend surtout que c'est pour sauver ma mère que j'ai renoncé à sa main, elle m'aimera cent fois davantage, elle me regrettera cent fois plus; et l'idée de l'affreux marché que vous m'avez proposé vous ôtera pour jamais sa tendresse, et peut-être son estime. Serez-vous heureux, monsieur Giraut?

giraut. — Je ne suis pas si grand raisonneur que vous, monsieur Firmin; vous passez vos journées à lire tous les beaux

livres du château, et vous me répétez ici ce que vous avez lu ce matin. Je ne lis rien, moi, que mon livre de comptes; et je n'ai pour me conduire que le bons sens que m'a donné ma mère.

firmin. — Vous avez eu une mère?

giraut. — La belle demande! Apparemment.

firmin. — D'après la proposition que vous m'avez faite, je ne l'aurais pas cru.

giraut. — Tout cela et rien, c'est la même chose. Il ne s'agit que de deux partis : c'est que votre mère aille en prison, ou bien que j'épouse Agathe. Voilà sur quoi il faut me répondre. Qu'Agathe ensuite m'aime ou me haïsse, me fasse enrager, ou tout ce qui lui plaira, c'est mon affaire, entendez-vous? La vôtre, c'est de vous décider.

firmin. — Mais, monsieur Giraut, vous aimez l'argent, n'estil pas vrai?

giraut. — L'argent! l'argent a son mérite. Après.

firmin. — Agathe n'a rien; et, pour épouser une fille qui n'a rien, vous perdez encore mille" écus. Au lieu de cela, écoutez ce que je vous propose : laissez-moi Agathe, laissez-moi ma mère; et je m'engage à vous servir toute ma vie; je serai votre domestique, le dernier de vos valets. Je labourerai vos champs; j'aurai soin de vos attelages; je ferai l'ouvrage de deux : vous ne me payerez pas. Je suis fort et robuste, je travaille bien. Achetezmoi, je me vends à vous.

giraut. — Pardi! je le crois bien : le marché ne serait pas mauvais. Mais finissons tous ces comptes-là. Je n'ai pas besoin d'un valet, et j'ai besoin d'une femme. D'abord, Agathe n'est pas si pauvre que vous le dites : je le sais de bonne part. Agathe me convient de toutes façons; et, sans vous, M. Thibaut ne ferait pas difficulté de me la donner. L'amour, l'intérêt, le bon sens, m'engagent à employer tous les moyens possibles pour l'emporter sur mon rival; et plus vous aimez votre mère, plus je persiste à vous donner le choix de la voir en prison, ou de céder Agathe. Votre réponse, que je m'en aille.

firmin. — Ma réponse?

GIRAUT. — Oui, finissons.

firmin. — Ah ciel!

giraut. — Je vais chercher les huissiers.

i ihmin. — Un moment!

giraut. — Vous balancez toujours.

i ihmin. — Ah ! je dispute, mais je ne balance pas.

<;inAUT. — Eh bien :'...

fiumin. — Eh bien?...

giraut. — Je suis las de tant d'incertitude, et je vais sur-le i hamp... (Il veut sortir.)

FIRMIN, l'arrêtant. — Monsieur Giraut! monsieur Giraut !...

giraut, s'en allant. — Non, je ne reviens plus...

Firmin. — Eh bien!... eh bien!... écoutez... écoutez...

giraut, s'en allant toujours. — Non, je n'écoute rien.

firmin. — Agathe... Agathe est à vous...

giraut, revenant. — Ah! voilà parler, cela. . firmin, pleurant. — Donnez-moi la quittance de nia mère.

giraut. — Un moment, s'il vous plaît. La voilà toute prêle, cette quittance; mais comment voulez-vous qu'Agathe me croie, quand je lui dirai que vous renoncez à elle? Vous sentez bien qu'il faut que tout soit égal; et puisque j'irai dire moi-même à votre mère qu'elle ne me doit plus rien, il faut que vous disiez vous-même à Agathe que vous ne l'aimez plus.

firmin. — Quoi! vous voudriez...?

giraut. — Je veux la raison. Vous convenez vous-même qu'Agathe vous aime, et qu'elle doit vous choisir... Vous seul pouvez l'engager à ne plus vous aimer, et à me préférer à vous. Sans cela, vous feriez un marché de fripon, et moi je serais une dupe; et tout l'ordre serait renversé. Venez donc avec moi trouver Agathe; et je ne vous demande autre chose que de lui dire que vous ne l'aimez plus, et que vous consentez à son mariage avec moi.

firmin, pleurant. — Jamais, jamais, monsieur Giraut. J'aurais beau faire un effort, ma langue, malgré moi, lui dirait que je l'aimerai toute ma vie.

giraut. — Alors, malgré moi, je ferai arrêter madame Marcelle.

(// veut s'en aller.)

firmin. — Un moment, je vous en conjure! ayez pitié de moi, monsieur Giraut.

giraut. — Décidez-vous donc.

firmin. — Je vous promets, je m'engage à renoncer à Agathe. Mais n'exigez pas que je lui dise moi-même, je n'en aurais jamais la force; ne l'exigez pas, monsieur Giraut. Je vous promets, je m'engage à le lui écrire, et vous porterez vous-même la lettre.

giraut. — Non, non; Agathe voudrait une explication, et cette explication raccommoderait tout. Venez tout à l'heure avec moi... Mais voici mademoiselle Agathe; ce moment va tout décider : si vous lui faites le moindre signe, si vous lui dites le moindre mot qui puisse lui faire soupçonner ce dont il s'agit, sans rien dire je vous quitte, et je vais faire arrêter votre mère.

firmin. — Ah! du moins si elle était là pour me soutenir!

agathe. — Ah! je suis charmée de vous trouver ensemble, messieurs! Mon père est chez nous, et voici le moment où je dois me décider entre vous deux. Suivez-moi donc, s'il vous plaît, chez mon père, et promettez-moi d'avance que vous n'en resterez pas moins bons amis, quel que soit le préféré.

giraut. — Oh! mademoiselle, il s'est passé bien des choses depuis ce matin.

agathe, gaiement. — Comment! ne m'aimeriez-vous plus, par exemple? Je suis résignée à tous les malheurs.

giraut. — Cette résignation vous sera peut-être nécessaire. Quant à mon amour, il est toujours le même, aussi vif, aussi tendre, aussi constant.

agathe, riant. — En ce cas-là, que puis-je craindre?

giraut. — Demandez-le à M. Firmin.

agathe. — Firmin... Mais qu'avez-vous donc? d'où vient cet air triste, et ces larmes qui baignent votre visage? que vous est-il arrivé? Parlez, tirez-moi d'inquiétude: avez-vous quelque chagrin?

firmin. (// dévore ses sanglots, et parle d'une voix tremblante; Cirant a les yeux sur lui, et suit tous ses mouvements.) — Non, Agathe, non, je n'ai point de chagrin; il ne m'est rien arrivé... Mais j'ai une grâce à vous demander, une grâce qui... me sera chère... C'est... (Il regarde Giraut) c'est d'oublier le malheureux Firmin... (Giraut le regarde.) Je ne puis jamais être à vous...; épousez M. Giraut... (Giraut le regarde) vivez heureuse... (Avec un sanglot déchirant.) Je vous rends votre foi. (A part.) Je me meurs. Allons trouver ma mère. (Il sort.)

agathe, stupéfaite. — Je rêve sûrement, ou je n'ai pas bien entendu.

giraut. — Non, mademoiselle, vous ne rêvez point; et, depuis deux heures que Firmin est avec moi, je puis vous assurer qu'il ne m'a parlé d'autre chose que de la difficulté qu'il trouvait à vous dire ce qu'il vous a dit.

agathe. — Gomment, vous étiez dans sa confidence?

giraut. — 11 y a longtemps, mademoiselle; et s'il faut ne vous rien déguiser, je ne me suis déclaré votre amant que parce qu'il m'avait avoué que son amour pour vous élait passé. (Agathe le regarde, et rêve profondément.) Firmin est timide naturellement : jamais il n'aurait osé vous avouer son inconstance. Mais enfin, quand il s'est vu au dernier moment, je lui ai conseillé moi-même de ne pas laisser aller les choses plus loin, et de vous épargner l'affront de le choisir, pour en être ensuite refusé.

agathe, froidement. — Je vous en remercie.

giraut. — Puis-je me flatter de quelque espoir, mademoiselle, a présent que vous voilà bien certaine de l'inconstance de Firmin? car enfin on ne peut pas en être plus certaine; il vous l'a dit lui-même : et ce n'est pas dans un moment de colère ou de dépit; c'est à l'instant de vous épouser, quand monsieur votre père vous laisse maîtresse de votre choix, quand il devait tomber a vos genoux pour obtenir voire aveu; c'esl dans ce moment-la

qu'il vous a bien clairement articulé : É| :z monsieur Giraut;

je vous rend- votre foi. Vous l'avez bien entendu, n'est**] pas vrai, mademoiselle ?

m, \ i me. Oui.

gibaut. Eh bien! mademoiselle, suivrez-vous ses conseils? et serai-je assez heureux pour vous faire accepter mon cœur, ma tenue et ma fortune?

aoathe. - Monsieur Giraut, ce n'est pas le moment de me fane une pareille question. Je vais retrouver mon père; ce soir, i- répondrai.

gibaut. Ah! je vous entends, el je mis le plus heureux dc-i hommes. Me permettrez vou9 de vous suivre?

aGathe. — Non ; j'ai besoin d'être seule.

(Elle sort.)

giraut, seul. — Ne la perdons pas de vue, et allons porter à Firmin sa quittance : c'est le moyen de l'engager davantage à me tenir sa parole. Je connais la probité de Firmin; dès qu'une l'ois il aura reçu cette quittance, il n'osera plus regarder Agathe. Ainsi je ferai tourner à mon avantage jusques aux bonnes qualités de mon rival.

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