‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 30 sur 54 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Thibaut. — Retourne chez nous, ma fille; je ne ferai qu'aller et venir.

agathe. — Mais quelle affaire si pressante vous force d'aller à la ville? Attendez à demain, mon père; il est déjà tard; pour peu que l'on vous retienne, vous reviendrez la nuit : vous savez que je n'aime pas cela.

thibaut. — Il est absolument nécessaire que j'y aille aujourd'hui; mais je n'y serai qu'un instant, et la demi-lieue n'est pas forte. Pendant ce temps, tu réfléchiras sur le choix que tu dois faire, et tu me diras, à mon retour, lequel de Firmin ou de Giraut tu choisis pour ton mari.

agathe, tristement. — Jusqu'à ce moment j'étais décidée, mais je ne le suis plus.

thibaut. — Voilà donc la cause de ce chagrin que j'ai remarqué sur ton visage. Je n'osais pas t'en parler, parce que je me souviens que les amoureux n'aiment pas les questions; mais je me suis douté que tu étais brouillée avec Firmin.

agathe. — Plût à Dieu que nous fussions brouillés! cela n'empêche pas de s'aimer, au contraire.

thibaut. — Ah! si vous n'êtes pas brouillés, il devient plus difficile de vous raccommoder. Tu as donc beaucoup à te plaindre de Firmin?

agathe. — Beaucoup, mon père, beaucoup. Firmin n'est plus le même, il n'a plus le même amour; et malheureusement ma tendresse pour lui n'en peut diminuer : je le verrais, je crois, inconstant, que je l'aimerais encore. Tout cela me rend bien malheureuse, et j'aurais grand besoin de conseil.

thibaut. — S'il était d'usage que les filles fissent cas de ceux de leur père, je sais bien ce que je te conseillerais.

agathe — Comme vous n'ordonnez jamais, on est toujours tenté de faire ce que vous dites. Voyons donc comment vous vous conduiriez à ma place.

thibaut. — Pour te répondre là-dessus, il faudrait savoir précisément ce que tu reproches à Firmin.

agathe. — Ce n'est pas la peine d'entrer dans des détails. Mais supposez que Firmin soit un ingrat, un inconstant, qu'il

m'oublie, et qu'il renonce à moi...; nous n'en sommes pas la, au moins, il s'en faut : mais supposez pour un moment que j'aie des raisons de croire à l'inconstance de Firmin, vous décideriez-vous, pour le punir, à épouser M. Giraut?

thibaut. — Ces sortes de punitions-là, mon enfant, sont toujours pour celui qui les fait : et cela ressemblerait tout justement à notre voisin Gros-Pierre, qui, pour punir les moineaux qui venaient manger ses cerises, abattit son cerisier. A ta place, je n'épouserais point Giraut.

agathe. — Ah! que vous êtes de bon conseil, mon père! je veux suivre aveuglément tous vos avis.

thibaut. — Mais je n'épouserais pas non plus Firmin.

agathe. — Et pourquoi donc, s'il vous plait?

thibaut. — Pardi! parce que tu dis toi-même qu'il est un ingrat, un inconstant, et que...

agathe. — Je ne vous ai pas dit cela, mon père, et je ne l'ai jamais pense.

thibaut. — Non : eh bien, je l'ai pensé pour toi; j'ai eu une assez longue conversation avec Firmin, et il s'en faut que j'en aie été content.

agathe. — Une conversation sur moi?

thibaut. — Sur toi-même. J'ai commencé par l'assurer que son mariage avec toi était certain; il s'est obstiné à me dire que non, et il m'a toujours répondu là-dessus froidement et tristement.

agathe. — Tristement, cela peut être; mais non pas froidement, j'en suis sûre.

thibaut. — Je le veux bien; il m'a répondu tristement. Ensuite je lui ai dit que je voulais le donner une dot, et alors il m'a répondu très gaiement, il m'a sauté au cou, et n'a plus douté de l'épouser demain. Après cela, je lui ai conlié que, pour des raisons dont je l'ai fait juge, je ne pouvais pas payer ta dot le jour même de ton mariage; et il est retombé dans ses doutes et dans sa tristesse. Oh! tout cela m'a paru clair; et j'ai conclu ce qu'un autre aurait conclu à ma place, que Firmin ne t'aime pas.

agathe. — Que Firmin ne m'aime pas! Ah ciel! comment pouvez-vous croire une pareille chose?

tiiidai i. i >i i .lin-, il t'aime bien quand je !'• donne une dot: mais sans la <l<>t,il ne sesoucie plus de toi.

v.AiiiE. — Mais vous l'outragez, mon père; mais gardez-vous bien du penser un seul mot de toutes ces calomnies : et soyez sûr que roux qui voue l'ont dit vous ont menti.

iiiiiiM i Tu m' m'entends donc pas? C'est Firmin lui-

mème qui un' l'a dit.

vgathe. C'esl égal, mon père; il a menti. Je connais Firmin, j< i onnais son cœur; el c'est \c meilleur, le plus noble, le plus tendre de lous les cœurs. Lui, aimer par intérêt! Eh! depuis que nous nous connaissons, ne sait*-il pas bien que j'ai nu frerc? ne sait-il pas que vous avez toujours déclare vouloir me

LE BON FILS 29i

marier sans me donner de dol? Est-ce qu'il y a seulement songé? Esl-ce qu'il nous est venu dans ia tête, à l'un ou à l'autre, que nous avions besoin d'argent pour être aimables? Non, mon père, je vous le répète, vous avez mal entendu, ou il s'est mal expliqué ; et Firmin est le plus désintéressé, le plus aimable et le plus honnête des hommes.

Thibaut. — Voilà ce qui s'appelle bien recevoir un conseil qu'on a demandé! Explique-moi donc à présent comment, d'après cet éloge, tu peux avoir à te plaindre de Firmin.

agathe. — Cela n'empêche pas, mon père. Oui, sans doute, j'ai à m'en plaindre; oui, je suis fâchée contre lui, et fâchée peut-être au point que je ne le prendrai pas pour époux : mais en cessant de l'aimer, en le haïssant même, je ne souffrirai jamais qu'on le calomnie devant moi; je le défendrai toujours, parce que je sais combien il est estimable.

thibaut. — Pourquoi donc es-tu tentée de le quitter?

agathe. — C'est différent cela, mon père : cela ne regarde que Firmin et moi. Quand on s'aime, il y a tout plein de petits torts qui n'existent que pour les amants. Ils ont raison de s'en piquer, ils ont raison de les punir; mais tout autre qu'eux n'a pas le droit de juger de ces torts-là.

thibaut. — C'est pour cela que je te laisse seule juge entre Firmin et Giraut. Tu m'as demandé conseil, je te dis mon avis: tu feras à ta tête : c'est toujours ainsi que cela se pratique, et je ne t'en sais pas mauvais gré. II se fait tard, je vais me mettre en route.

agathe, l'arrêtant. — Tout ce que vous m'avez dit de cette dot, et de la joie et de la tristesse de Firmin, me donne un soupçon que je veux éclaircir; et pour m'en réserver les moyens, je vais dès ce pas parler à ma marraine. Adieu, mon père; revenez de bonne heure, je vous le recommande, et embrassez mon frère pour moi. (Elle sort.)

thibaut, seul. — Elle est toujours folle de son Firmin, et je suis sûre qu'elle l'épousera. A la bonne heure! Moi-même j'ai approuvé son choix jusqu'à la conversation de ce matin... Et peut-être me suis-je trop pressé de juger trop sévèrement Firmin. A mon âge on est méfiant; et dès que l'on est vieux, on croit facilement le mal. Au fait, c'est pour elle que ma fille se marie; il est plus important que son mari lui plaise qu'à moi. Je lui ai dit ce que je devais lui dire : elle n'est pas de mon avis, c'est à son père d'être du sien... Voici Firmin; évitons-le, et allons au secours de mon pauvre fils.

(7/ va pour sortir.) (Firmin arrive, donnant le iras à sa mère ; il voit sortir M. Thibaut, il le rappelle.)

firmin. — Monsieur Thibaut! monsieur Thibaut!

thibaut, s'en allant. — Je n'ai pas le temps; je suis pressé.

(Il sort.)

firmin, à part. — 11 est fâché contre moi. Tout se réunit pour m'accabler.

âÔ42 THEATRE DE FL0R1AM

Marcelle. — Plus j'y pense, mon cher ami, plus je suis étonnée de la bonne nouvelle que tu es venu m'annoncer. Comm nt est-il possible que M. Giraut se soit montré généreux?

firmin. — C'est un bonheur qui m'a* étonné moi-même. Mais il s'agissait de vous, de votre repos, de votre liberté; et ma tendresse, ma crainte, ma douleur, m'ont fait si bien parler, m'ont rendu si pressant, que M. Giraut n'a pu résister. Nous sommes convenus de quelques arrangements qui l'ont satisfait, et il ne doit pas tarder à vous apporter votre quittance.

Marcelle. — La joie que j'éprouve, mon cher fils, est doublée par le plaisir de t'en avoir l'obligation, et je te la dois tout entière. Sans toi, sans toi seul, je perdais ma liberté; et, je ne crains pas de te l'avouer à présent que le péril est passé, j'aurais aussi perdu la vie; car je n'aurais jamais consenti que tu me suivisses en prison : et tu juges bien qu'à mon âge, accablée comme je le suis par les ans, par les infirmités, je n'aurais pu supporter une prison où je n'aurais plus vu mon fils. Non, mon enfant, je serais morte à l'instant où l'on nous aurait séparés. Et c'est toi qui m'as sauvée! c'est à toi que je dois la vie! Je sens qu'elle m'en est plus chère; je sens que j'aurai du plaisir à te dire tous les matins : Je te dois encore ce jour-ci, et je vais l'employer à t'aimer.

FiiiMiN. — Ah! ma mère, quelle douce satisfaction vous me faites éprouver! Je n'ai rempli que mon devoir; mais votre reconnaissance, votre tendresse, votre amour, me prouvent qu'aucun bien au monde ne peut valoir le bonheur de servir et d'aimer sa mère.

Marcelle. — Explique-moi, je te prie, comment tu as pu venir à bout d'une chose si difficile; et quels sont les arrangements que tu as faits avec Giraut.

firmin. — N'en parlons plus, je vous en prie. Celte malheureuse histoire nous a donné assez de chagrin. Oublions-la, je vous le demande. Giraut est content, vous êtes tranquille : tout le reste est inutile à savoir.

margelle. — Tu redoubles mes alarmes, en refusant de m'expliquer les conventions que tu as faites. Je connais ta tendresse, mon fils; je suis sûre que tu t'es engagé pour moi, et que par la suite... Si je le croyais, vois-tu, j'irais tout à l'heure....

firmin. — Écoutez, ma mère; vous savez bien que je ne vous ai jamais menti : eh bien, je vous proteste, je vous jure que tous les engagements <iui- j'ai I"'is avec Giraut sont remplis; que Giraut ne pourra rien demander, que je ne cours pas le moindre péril, ei qu'il esl impossible que je devienne jamais plus malheureux... que je ne le suis.

i// pleure, et cache ses larmes.)

MARCELLE. — Mais d'où vient donc cette tristesse <jue lu veux en vain me cacher, et que je lis malgré toi sur ton visage .'

fihmin, essuyant ses pleurs. — Moi, ma mère? je ne suis pas triste.

marcei i e, le regardant* — Tu n'es pas irisle?

firmin, s'efforçanl de sourire. — Au contraire; je vous ai sauvée, je suis Irop heureux.

{Il fond en larmes.)

Marcelle. — Tu es heureux, et tu pleures! Tu pleures, mon lils, mon cher lils! Ah! tu me caches quelque malheur! tu me trompes, j'en suis certaine. Mon fils, mon cher enfant, je te supplie au nom du ciel, au nom de ma tendresse, dis-moi la cause de ton chagrin, dis-la-moi, Firmin; je suis si pressée de m'aflliger avec toi! Hé quoi! tu ne me réponds pas? j'ai donc perdu ta confiance. Si cela est, reprends tes bienfaits. J'aime mieux y renoncer; j'aime mieux aller en prison, que de ne pas partager la moindre douleur de mon fils.

firmin. — Ma mère, c'est vous seule, c'est votre tendresse qui me fait pleurer. Je n'ai point de chagrin, je vous assure; et....

Marcelle. — Tu ne sais pas mentir, Firmin, et c'est en vain que tu l'essayes : songe que mon cœur parle toujours au tien, et que ces deux cœurs-1. ne peuvent se tromper.

firmin. — Eh bien ! ma more, je vais tout vous dire... (A part.) Cachons-lui du moins ce qui l'intéresse.

.harcelle. — Eh bien?

firmin. — Eh bien! je suis brouillé avec Agathe : voilà la cause de mon chagrin.

Marcelle. — Je respire; c'est un malheur qui pourra se réparer.

firmin. — Non, ma mère, c'est fini; je ne la reverrai jamais, jamais.

Marcelle. — Jamais, en langage d'amoureux, signifie dans un quart d'heure. Dis-moi seulement si c'est toi qui as tort.

firmin. — Oui, ma mère, c'est moi qui ai tout le tort.

Marcelle. — Tant mieux, cela se raccommodera plus vite, et ce sera moi qui m'en chargerai. Je vais aller trouver Agathe, je vais lui demander pardon pour toi; lui dire que tu l'adores; lui peindre....

firmin. — Que dites-vous, ma mère? vous voulez....

Marcelle. — Oui, je veux te rendre au bonheur. Sois tranquille, je te réponds d'apaiser Agathe. Est-ce que tu crois que je ne connais pas toutes ces petites querelles? Je m'en souviens encore, mon ami, et je veux employer pour toi toute l'expérience qu'une vieille femme a toujours là-dessus. Laisse-moi, laisse-moi aller parler à Agathe; j'aurai du plaisir à m'acquitter en partie de tout ce que je te dois; tu as arrangé mes affaires avec Giraut, je vais arranger les tiennes avec Agathe : attendsmoi, je ne tarderai pas.

(Elle veut sortir, Firmin la retient.)

firmin. — Arrêtez, ma mère, arrêtez : gardez-vous bien d'aller rien dire à Agathe! vous me causeriez la plus mortelle douleur. Agathe ne m'aime plus, puisqu'il faut vous le dire : Agathe me préfère un rival; ce soir même elle doit l'épouser. Je ne veux de ma vie revoir Agathe, je souffre même d'en parler; et si vous vouliez me faire plaisir, nous changerions de conversation.

Marcelle. — Et tu me disais que c'était toi qui avais tort?

firmin. — Eh oui, ma mère, j'ai eu tort au commencement.... et ensuite il est arrivé... Mais, au nom du ciel, ne parlons plus de tout cela; vous me faites souffrir le martyre.

Marcelle. — Eh bien ! mon fils, pardon, pardon, je ne t'en dirai plus rien, je ne t'en parlerai plus. Hélas! mon Dieu! qui l'aurait cru de celte petite Agathe, qui avait l'air de t'aimer tant; qui me disait encore hier que, si tu changeais jamais, elle était sûre d'en mourir?... Pardon, encore une fois, ne te fâche pas, mon ami, ne te fâche pas, voilà qui est dit; mais je ne puis m'empêcher de pleurer, en songeant que cette perfide... Allons, allons, voilà qui est fini; je ne parlerai plus de rien.

firmin. — Pardonnez-moi, ma mère, il faut me parler de vous; il faut me dire, pour me consoler, que vous m'aimez, que vous êtes heureuse, que votre tendresse me rendra tout ce que je perds dans celle d'Agathe : il faut m'entretenir de ma mère, voilà le moyen de me faire oublier mes maux.

Marcelle. — Pauvre enfant! Eh! que te dirais-je que tu ne saches pas déjà? Plût à Dieu que je pusse te rendre tout ce que tu as perdu! Je n'en désespère pas encore; et, malgré ta résistance, je veux tout à l'heure aller trouver Agathe. Je suis sûre de la ramener à toi. Laisse-moi, laisse-moi sortir.

{Elle fait des efforts pour s'en aller.)

firmin. — Non, ma mère, non, je ne le souffrirai pas. D'ailleurs voici l'instant où M. Giraut doit vous porter sa quittance; il faut que vous y soyez pour la recevoir.

Marcelle. — Que me font M. Giraut et sa quittance, et tout ce qui ne regarde que moi? C'est ton bonheur qui peut me rendre heureuse, et je veux aller essayer....

firmin. — Voici M. Giraut ma mère, au nom du ciel ne parlez de rien de ce que je viens de vous dire : vous me mettriez au désespoir.

giraut, bas à Firmin. — Je suis de parole, comme vous voyez. Bonjour, madame Marcelle : votre fils vous a dit sans doute que nous nous étions arrangés?

Marcelle. — Oui, monsieur Giraut : mais il n'a jamais voulu me dire quels moyens vous avez pris ensemble, et je- vous avoue que cela m'inquiète.

giraut. — Allez, allez, madame Marcelle, ne soyez inquiète de rien : pour vous prouver que jamais je ne veux revenir là-dessus, je vous apporte votre billet. (^4 Firmin, à part.) Vous voyez jusqu'à quel point je compte sur votre parole.

firmin. — Jamais je n'y ai manqué.

giraut. — Le voilà, madame Marcelle.

(// le lui donne.)

margelle. — Mais je vous demande en grâce, monsieur Giraut, de m'expliquer • à quelles conditions mon fils l'a pu obtenir de vous.

giraut. — A quelles conditions?

(// regarde Firmin.)

firmin, bas à Giraid. — Inventez quelque moyen, et cachez-lui le véritable. .

giraut. — Tenez, madame Marcelle, il ne faut pas vous tromper : votre fils el moi. en nous promenant, nous avions trouvé un trésor sur lequel chacun de nous avait des droits. Firmin me cède ses droits sur le trésor; et, pour le posséder tout seul, je lui ai remis votre créance.

Marcelle. — Tout cela ne me paraît pas clair : et j'ai de la peine a prendre ce billet, tant que je ne sais pas précisément...

agathe. — Bonjour, madame Marcelle : vous nous permettrez bien, à mon père et à moi, de venir demander à votre fils une dernière explication nécessaire à mon repos, et d'après laquelle je dois décider mon mariage. Vous savez peut-être ce qui s'est passé.

Marcelle. — Oui, je le sais, je le sais, mademoiselle; et je ne conçois pas comment, après l'avoir trahi, après avoir manqué à toutes les promesses, à tous les serments que vous lui aviez faits, vous veniez jusque chez lui faire parade de votre inconstance, et chercher de mauvaises raisons pour répéter que vous ne l'aimez plus.

agathe. — Que je ne l'aime plus! ô ciel! Et c'est lui qui m'a déclaré qu'il renonçait à ma main, qu'il ne voulait plus de mon cœur; c'est lui qui, sans raison, sans sujet, sans brouillerie, est venu me rendre ma foi! Mais je ne l'ai pas cru lui-même; et c'est la première fois que j'ai douté de ce que Firmin m'a dit. [Firmin veut parler.) Oui, Firmin, vous avez menti, j'en suis sûre; et il faut qu'un puissant motif vous ait forcé à ce mensonge; il faut que, par une cause inconnue que je ne puis pénétrer, Firmin, le fidèle Firmin, qui m'a toujours aimée et qui m'adore plus que jamais, se soit vu obligé de dire qu'il renonçait à son Agathe. Ce qui me le prouverait, quand mon cœur ne me le dirait pas, c'est que, connaissant mon mépris pour l'amour de M. Giraut, il m'a conseillé de l'épouser.

Marcelle, vivement. — Giraut vous aime, et mon fils vous conseille de l'épouser? Ah! ma fille, ce seul mot m'éclaire, et je vais t'expliquer tout ceci. Je dois mille écus à M. Giraut : il fallait les payer aujourd'hui, ou être arrêtée. Mon fils a sacrifié sa maîtresse à sa mère; je suis sûre que, pour me sauver, pour obtenir la quittance'des mille écus, mon fils a cédé ton cœur; j'en suis certaine, le mien me le dit. Viens, mon enfant, mon cher enfant, viens te jeter dans mes bras. Eh! crois-tu que j'accepte tes dons? Mon fils, mon cher fils, depuis quand pensestu que tune m'es pas plus cher que moi-même? Monsieur Giraut, voilà votre quittance; faites tout ce que vous voudrez.

agathe, prenant le papier. — Que je suis heureuse! et que je lui sais gré de tout ce qu'il m'a fait souffrir! Firmin, dès ce moment, je vous aime cent fois plus que je ne vous aimais; et recevez ici le serment que je vous fais, devant M. Giraut, de vous adorer jusqu'à mon dernier soupir.

296 TDEATRE DE FLORIAN

giraut. — Tout cela est charmant. Mais il me faut mon billet, ou mon ^rgent.

agathe. — J'espère que je vais tout arranger. Lorsque Firmin m'a dit- en pleurant qu'il ne m'aimait plus, je me suis bien doutée que vous étiez pour quelque chose dans cet affreux mystère; et, sans pouvoir le pénétrer, j'ai été me jeter aux pieds de madame la comtesse, ma marraine. Je savais que c'est aujourd'hui que devait se faire l'adjudication de sa ferme; je la lui ai demandée pour moi-même, et je l'ai obtenue.

giraut. — Comment?

agathe. — Oui, monsieur Giraut, c'est moi qui suis fermière de madame la comtesse.

giraut. — Mais je ne pressais tant madame Marcelle pour les mille écus qu'elle me doit, qu'afin de les donner à l'intendant de madame, pour qu'il me fit continuer mon bail.

agathe. — Eh bien! donnez-les-moi; je vous cède le mien. Madame Marcelle sera quitte avec vous, vous resterez fermier, j'épouserai Firmin; et tout le monde sera content.

thibaut. — Non, tout le monde ne le serait pas. Je vous écoute tous et je vous admire : chacun de vous fait son devoir, heureusement je puis faire le mien aussi. Voici quatre mille francs que je t'avais destinés, ma tille, et qu'un malheur arrivé à ton frère me forçait de lui porter aujourd'hui. Firmin était dans mon secret. Gomme j'allais à la ville, j'ai trouvé mon fils en chemin, qui venait m'instruire que son voleur était pris, et l'argent restitué. Je t'ai bien vite rapporté le tien. Voilà ta dot, ma fille; paye-lui son billet, garde ta ferme, et qu'il demeure puni de l'infâme marché qu'il avait fait avec Firmin.

agathe. — Mon père, c'est à vous de régler tout cela, c'est à vous de le punir; car, pour moi, je ne puis en vouloir à M. Giraut, et je lui pardonne de tout mon cœur d'avoir rendu mon amant le plus vertueux et le plus aimable de tous les hommes.

thibaut, à Giraut. — Tenez, monsieur, payez-vous.

giraut, prenant l'argent. — Cela n'est pas pressé; mais enfin... puisque voilà l'argent, je m'en vais le compter chez moi, et je vous renverrai le reste.

(Il sort.)

Thibaut. — Ne l'oubliez pas, s'il vous plait. Et vous, mes enfants, venez tous dans ma maison, où mon fils semble être arrivé exprès pour assister à vos noces.

firmin. — Ali! monsieur Thibaut, ma chère Agathe, et vous, ma bonne mère, j'éprouve une joie, un bonheur que tous mes chagrins n'ont pas trop payé.

Marcelle. — Sois heureux, mon fils, sois heureux! tu le mérites si bien! Puisses-lu être récompensé de ta vertu par un fils qui te ressemble.

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