LIVRE I
Avant que le soleil ait éclairé nos plaines,
Je fais retentir les échos; Je fatigue les bois, les prés et les fontaines,
Du triste récit de mes maux :
Mais les échos, les bois, les prés et les ruisseaux,
Ne peuvent soulager mes peines.
Sur les gazons fleuris, à l'ombrage des chênes,
Je ne trouve plus de repos.
Je gémis: le ramier joint ses plaintes aux miennes,
Mes larmes troublent les ruisseaux :
Mais les ruisseaux, les prés, les bois et les échos,
Ne peuvent soulager mes peines.
Telles étaient les plaintes d'Élicio, berger des rives du Tage. La nature l'avait comblé de ses dons; mais la fortune et l'amour ne l'avaient pas traité comme la nature. Depuis longtemps il aimait Galatée, sans pouvoir encore se flatter d'en être aimé. Galatée était une simple bergère du même village qu'Élicio; mais elle eût été la reine du monde, si le monde s'était donné à la plus belle et à la plus sage.
C'est de Galatée et d'Élicio que je vais raconter les aventures : j'y joindrai celles de plusieurs amants que l'amour voulut éprouver; je décrirai les mœurs du village. Vous qui n'êtes heureux qu'aux champs; vous, âmes sensibles pour qui l'aspect d'une campagne riante, le bruit d'une source d'eau vive, sont des plaisirs presque aussi touchants que celui de faire une bonne action, puissiez-vous trouver quelque douceur à me lire!
De tous les bergers qui aimèrent Galatée, Élicio fut le plus tendre et le moins hardi. Son respect n'était pas la seule raison de sa timidité : Mœris, père de Galatée, était le plus riche laboureur du canton ; Élicio n'avait pour tout bien qu'une cabane et quelques chèvres.
Érastre, son rival, était moins pauvre, sans être plus heureux. Érastre, jusqu'alors le plus insensible des pâtres, n'avait pu résister aux charmes de Galatée; mais il ne se flattait pas
de lui plaire : trop simple pour être aimable, il savait mieux sentir que s'exprimer; la nature, en le formant, s'était contentée de lui donner un bon cœur.
Un jour qu'Élicio, dans un vallon solitaire, songeait ace qu'il aimait, il vit venir Érastre, précédé de son troupeau, dont il laissait la conduite à ses chiens. Ces bons animaux semblaient deviner que leur maître était trop amoureux pour s'occuper de ses brebis; ils tournaient autour d'elles, pressaient les paresseuses, ramenaient celles qui s'écartaient, et faisaient à la fois leur devoir et celui du berger.
Dès qu'Érastre fut près d'Elicio : J'espère, lui dit-il, que vous n'êtes pas fâché de ce que j'aime Galalée; vous savez qu'il est impossible de ne pas l'aimer. Oui, je consens que mes agneaux, au moment où je les sèvrerai, ne trouvent dans les prairies que l des herbes venimeuses, s'il n'est pas vrai que mille fois j'ai l tenté d'oublier mon amour. J'ai consulté tous les médecins du pays, aucun n'a pu me guérir; et je viens vous demander la permission de mourir avec mon mal. Vous ne risquez rien en me l'accordant, puisque vous, qui êtes le plus aimable des bergers, vous ne pouvez attendrir Galalée : que craignez-vous d'un pâtre comme moi?
Élicio sourit à ce discours : Mon ami, lui dit-il, je n'ai pas le droit d'être jaloux; tes chagrins sont les miens, ils doivent nous rendre chers l'un à l'autre. Dès ce moment ne nous quittons plus; nous parlerons de Galalée, et l'amitié soulagera sans doute les peines que nous cause l'amour.
Les deux rivaux, devenus amis, allaient accorder leurs musettes, quand Galatée, avec son troupeau, parut sur la colline. Un simple corset, un jupon d'étoffe commune, composaient toute sa parure; sa taille seule rendait cet habit charmant : ses longs cheveux blonds flottaient sur ses épaules; un chapeau de paille garantissait son visage de l'ardeur du soleil. Simple j comme la fleur des champs, elle était belle, et elle ne le savait I pas.
Élicio s'avance pour lui parler; mais les chiens de Galatée,
qui ne laissaient approcher personne du troupeau, courent en
grondant sur le berger. A peine l'ont-ils reconnu, que, honteux
de leur méprise, ils baissent le cou, le flattent de leurs queues,
et vont cacher leurs têtes sous ses mains caressantes. Le bélier
conducteur, qu'Élicio avait souvent nourri de son pain, l'aper-
• çoit et vient à lui, la tête haute, en agilant sa sonnette; toutes
les brebis le suivent. Élicio leur ouvre sa panetière; il distribue
aux chiens et au troupeau tout ce qu'elle contenait; des larmes
; de joie coulent de ses yeux : et la bergère, embarrassée de voir
L ses moutons reconnaître si bien son amant, se hâte d'arriver
au bélier, le frappe de sa houlette en rougissant, et le force de
s'éloigner d'Elicio.
Le berger lui reproche ce mouvement de colère : Pourquoi, dit-il, punir vos brebis, quand c'est moi que vous voulez punir? i pâturages sont les meilleurs du canton; vous pouvez, en
Et la bergère embarrassée de voir ses moutons reconnoitre. ai bien son amant .
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GALATEE 317
me fuyant, laisser ici vos agneaux; j'oublierai mes chèvres pour en avoir soin. Si cette faveur vous semble trop grande, choisissez l'endroit où vous voulez passer la journée; je m'en éloignerai pour qu'il vous soit plus agréable. Elicio, répondit Galatée, ce n'est pas pour vous fuir que je détourne mes moutons; je les mène au ruisseau des Palmiers, où je dois trouver ma chère Florise. Je suis reconnaissante de vos oiïres; je vous le prouve en dissipant vos soupçons. Elle parlait encore, et continuait son chemin; Érastre lui cria de loin : Puisses-tu devenir amoureuse de quelqu'un qui te traite comme tu nous traites! Puisses-tu.... 11 en aurait dit davantage, si Galatée, en s'éloignant toujours, ne s'était mi-e à chanter. L'amant le plus en colère aime encore mieux écouter sa maîtresse que de lui dire des injures. Érastre se tut; Galatée chanta ces paroles :
Les soins de mon troupeau m'occupent tout entière; C'est de mes seuls agneaux que dépend mon bonheur : Quand j'ai trouvé pour eux une fontaine claire, S'ils sont contents, rien ne manque à mon cœur.
Je dors toute la nuit: quand l'aube va paraître, Sans crainte et sans désir je vois venir le jour; Ce doux repos m'est cher : je ne veux point connaître Ce vieux enfant que l'on appelle Amour.
Que les loups et l'Amour soient loin de ma retraite! Trop heureuses brebis, un chien sûr vous défend; Pour me défendre, hélas! je n'ai qu'une houlette : Mais c'est assez pour combattre un enfant.
En achevant sa chanson, Galatée était arrivée au ruisseau des Palmiers. Florise l'attendait, Florise, sa meilleure amie, la confidente de ses plus secrètes pensées. Elles s'assirent au bord de l'eau, et s'amusaient à cueillir des fleurs, lorsqu'elles aperçurent une bergère qui leur était inconnue. Cette étrangère, jeune et belle, paraissait accablée d'un chagrin profond. De . temps en temps elle s'arrêtait, soupirait et regardait le ciel avec • des yeux mouillés de larmes. Trop occupée de ses malheurs' pour apercevoir Galatée, elle s'approcha du ruisseau, prit de l'eau dans sa main, et lava ses yeux, fatigués de pleurer. Hélas! dit-elle, il n'y a point d'eau qui puisse éteindre le feu dont je suis consumée.
Galatée et Florise coururent vers l'étrangère : Si le ciel, lui dirent-elles, est aussi touché de vos pleurs que nous le sommes, bientôt vous n'aurez plus sujet d'en répandre. Nous plaignons vos malheurs sans les connaître : souvent on les soulage en les racontant; mais nous n'osons vous demander un récit qui peut coûter à votre cœur. Ce récit, répondit l'inconnue, me privera peut-être de l'amitié que vous semblez me. promettre. Quand vous saurez que l'amour a causé uos maux, puis-je. espérer que
vous les plaindrez encore? Les bergères, après l'avoir rassurée, la conduisirent dans un bosquet écarté; elles s'assirent à l'ombre, et l'étrangère commença son histoire.
Mon village est sur les rives de l'Hénarès, célèbre par la fraîcheur de son onde : mon père est laboureur; les travaux champêtres occupaient seuls ma vie : tous les matins, je menais paître mes brebis. Seule au milieu des bois, la solitude ne m'ennuyait point : j'écoutais les oiseaux, je chantais avec eux, je cueillais la rose vermeille, le lis saus tache, l'œillet bigarré; un bouquet rendait heureuse ma journée; je n'aimais rien que mes agneaux; je ne cherchais dans la campagne que des fleurs et de l'ombre.
Combien de fois me suis-je moquée des larmes et des soupirs de quelques bergères qui me confiaient leurs amours! Je me souviens qu'un jour la jeune Lidie vint se jeter à mon cou, et me baigna de ses pleurs. Alarmée de son désespoir, j'essuie ses yeux en l'embrassant; je lui demande avec tendresse quel affreux malheur lui coûte tant de larmes. Ton père est-il mort? m'écriai-je; as-tu perdu ton troupeau? Ah! ma chère Téolinde,
me répondit-elle, rien ne peut me consoler Il est parti
et ce matin j'ai vu la bergère Léocadie avec le ruban couleur de rose que j'avais donné l'autre jour à cet ingrat. Je vous avoue, aimahles bergères, que je ne pus m'empêcher de rire à ce récit, entrecoupé de sanglot6. Lidie en fut offensée : elhj me regarda, baissa la tête, et s'éloigna de moi. Je voulus la retenir. Téolinde, me dit-elle, puissiez-vous connaître un jour le mal que je souffre, et trouver dans vos confidentes la pitié que je trouve en vous! Tel fut son souhait : peut-être est-ce vous, bergères, qui l'accomplirez aujourd'hui.
J'étais libre et heureuse ; je ne le fus pas longtemps. Un jour, c'était la veille de la fête du village, j'étais allée avec plusieurs bergères chercher des rameaux et des fleurs pour en orner notre temple : nous trouvâmes sur le chemin une troupe de bergers assis à l'ombre des myrtes; tous étaient nos amis ou nos parents : ils vinrent au-devant de nous. Six d'entre eux s'offrirent pour aller chercher les rameaux dont nous avions besoin : nous acceptâmes leur offre, et nous demeurâmes avec le reste de leurs compagnons.
Parmi ces jeunes gens était un étranger que je voyais pour la première fois. A peine je l'eus regardé, que je sentis courir dans mes veines un feu qui m'était inconnu : je me doutais pourtant de ce que c'était. Lidie était là; je pensai tomber aux genoux de Lidie, et lut demander pardon de ne pas avoir plaint dans elle le mal que je sentais déjà.
Il était aisé de lire sur mon visage ce qui se passait dans mon amc; mais tout le monde était occupé de l'étranger. On lui demandai! d'achever une chanson que notre arrivée avait interrompue : il la reprit, et je tremblai qu'elle ne parlât d'amour. S'il est amoureux, me disais-je, il ne doit songer qu'à l'amour. Ht ni il ne chanta que les plaisirs de la vie
pastorale, et les moyens de conserver les troupeaux : il ne dit rien de ce qui fait mourir les bergères.
A peine avait-il achevé, que nous vîmes revenir ceux qui étaient allés nous couper des rameaux. Ils en étaient si chargés, que, marchant sur la ligne, serrés les uns contre les autres, on aurait cru voir s'approcher une petite colline toute couverte de ses arbres. Quand ils furent près de nous, ils entonnèrent une ronde villageoise, à laquelle nous répondîmes. Bientôt ils déposèrent leurs fardeaux, et vinrent offrir à chaque bergère une guirlande de différentes fleurs. Nous acceptâmes leurs dons, et nous nous disposions à retourner au village, lorsque le plus vieux d'entre eux, nommé Éleuco, nous arrêta : Il faut, dit-il, que chacune de vous nous récompense de nos peines, en donnant sa guirlande à celui qu'elle aimera le mieux. Cela est trop juste, répondit une de mes compagnes en posant sa guirlande sur la tète de son cousin; les autres suivirent son exemple, et choisirent toutes un de leurs parents. Je restai la dernière, et par bonheur je n'avais point là de cousin.
Je fis semblant d'être incertaine; puis m'approchant de l'inconnu : Je vous donne cette guirlande, lui dis-je, au nom de toutes mes compagnes, pour vous remercier du plaisir que nous a fait votre chanson. Je prononçai ce peu de mots tout d'une haleine, sans oser lever les yeux sur celui que je couronraais; et ma main tremblait si fort, que la guirlande pensa m'échapper.
L'étranger reçut mon bienfait avec reconnaissance et modestie : il saisit l'instant où personne ne pouvait l'entendre, pour me dire à voix basse : Je vous ai payé bien cher la guirlande que j'ai reçue : vous ne m'avez donné que des fleurs; et
moi Il ne put achever. Mes compagnes me pressaient de
partir : je ne lui répondis pas; mais je le regardai le plus longtemps qu'il me fût possible. Je ne m'occupai que de lui pendant le chemin; je ne songeai qu'à lui quand je fus arrivée.
Le lendemain, jour de la fête, après avoir adoré l'Éternel tous les habitants du village et des environs se rassemblèrent sur la grande place, pour s'exercer à différents jeux champêtres Une troupe de jeunes gens, fiers de leur âge, de leur force, de leur agilité, se présente pour disputer le prix de la lutte, du saut, de la course. Chacun d'eux parait devoir l'emporter. Je ne m'intéressais que pour un seul : mes vœux furent exaucés. Artidore (c'était le nom de mon étranger) fut vainqueur de tous les jeux, fut applaudi par tout le monde. Alanio, disait-on, court mieux que Silvain; Marsille est plus fort que Lisandre; mais Artidore l'emporte sur tous. J'écoutais ces paroles, et n'osais pas les redire; mais je faisais semblant de ne pas les avoir entendues, pour me les faire répéter.
Ce beau jour finit. Le lendemain, nous nous rassemblâmes une douzaine de jeunes filles, l'élite du village. Précédées d'une musette, et nous tenant toutes par la main, nous allâmes gagner en dansant une prairie, où nous trouvâmes Artidore avec tous
nos jeunes gens. Dès qu'ils nous virent, ils coururent, se mêler à notre danse; chaque berger sépara deux bergères, et rompit notre chaîne pour la doubler. Alors les flûtes, les tambourins se joignirent à notre musette; la danse devint plus vive, et mon bonheur voulut que ma main se trouvât dans celle d'Artidore. Le saisissement que cette main me causa pensa me faire rompre la chaîne. Artidore s'en aperçut, et m'enleva fortement en me pressant contre son sein : le remède était pire que le mal.
La danse finie, nous nous assîmes sur l'herbe. Tout le monde désirait d'entendre chanter Artidore : il y consentit. Je n'ai jamais oublié sa chanson; et je vais vous la répéter, malgré les pleurs que je donnerai peut-être à un si doux souvenir.
Jamais nous ne verrions briller un jour serein, Toujours par la douleur l'âme serait flétrie, Si l'amour ne venait consoler notre vie, Et semer quelques fleurs sur ce triste chemin.
Amour, l'on doit bénir tes chaînes :
Si deux amants ont à souffrir,
Ils n'ont que la moitié des peines,
Et tu sais doubler leur plaisir.
11 n'est point de malheur pour un amant aimé; D'un seul mot, d'un souris dépend sa destinée; Le sort voudrait en vain la rendre infortunée; On lui dit : Je vous aime, et son cœur est calmé.
L'autre jour, deux amants, à l'ombre d'un tilleul, Sur leur hymen futur se contaient leurs alarmes; J'entendis qu'ils disaient en essuyant leurs larmes : Souffrir deux est plus doux que d'être heureux tout seul.
Jl était temps de retourner au village : chaque berger offrit le bras à sa bergère. Soit hasard, soit adresse, Artidore me donna la main. Nous marchions en silence, sans oser nous regarder; mais chacun de nous deux observait l'instant où l'autre ne pouvait le voir, pour lui jeter un coup d'ceil; et dès que nos yeux se rencontraient, ils se baissaient vers la terre. Enfin je lui dis : Artidore, le peu de jours que vous nous donnez vous sembleront des années, si vous avez laissé dans votre village quelqu'un qui vous soit cher. Je donnerais tout ce que je possède, me répondit-il, pour que ces heureux jours durassent •ml ni que ma vie. — Vous aimez donc bien les fêles? — Ah! ce ne sont pas les fêtes... Il lit un soupir; je soupirai aussi : il me -erra la main; je ne crois pas le lui avoir rendu.
Nous en étions là lorsque le vieux Kleuco, dont on respectait tous les avis, proposa de chanter une ronde pour entrer dans le village aussi gaiement que nous en étions sortis. Je m'en chargeai volontiers; et, saisissant cette occasion de donner
GALATtiÈ Sâl
quelques avis à Artidore, voici la ronde que je chantai en le regardant :
Voulez-vous être heureux amant?
Soyez guidé par le mystère;
Celui qui sait le mieux se taire
En amour est le plus savant, ,
Pour être aimé soyez discret :
La clef des cœurs, c'est le secret. I
En vain de l'amour on médit; Le secret épure sa flamme; L'amour est la vertu de l'âme, Quand le mystère le conduit.
Pour être aimé soyez discret :
La clef des cœurs; c'est le secret.
Souvent un seul mot peut ravir Le prix d'une longue constance; Cachez jusqu'à votre souffrance, Pour savoir cacher le plaisir.
Pour être heureux soyez discret :
La clef des cœurs, c'est le secret.
Ne confiez qu'à votre cœur Vos succès et votre victoire; Tout ce que l'on perd de la gloire Retourne au profit du bonheur.
Pour être aimé soyez discret :
La clef des cœurs, c'est le secret.
J'ignore si ma chanson plut à Artidore; mais il en profite. Pendant tout le séjour qu'il fit avec nous, il mit tant de circonspection, tant de prudence dans les soins qu'il me rendit, que la langue la plus maligne ne trouva pas un seul mot à dire.
J'étais certaine d'être aimée, et je n'avais pu cacher à mon amant que mon cœur était à lui. Nous étions convenus qu'il retournerait à son village comme il l'avait annoncé; et que peu de jours après il enverrait un ami de sa famille me demander à mon père. Nous étions sûrs tous deux que nos parents consentiraient à ce mariage : tout semblait d'accord avec nos projets, quand, deux jours avant le départ d'Artidore, mon malheur fit revenir ma sœur jumelle d'un village voisin, où elle était allée voir une de mes tantes.
Cette sœur, par une fatalité bien rare, est mon portrait vivant. Son visage, sa taille, sa voix, tout est si semblable entre nous deux, que nos parents nous donnaient des habits différents pour nous reconnaître. Mais nos caractères sont bien loin de cette ressemblance; et si nos cœurs avaient été jumeaux, je ne verserais pas tant de larmes.
Dès le lendemain de son retour, ma sœur fit sortir le trou-
peau, et le conduisit au pâturage avant que je fusse éveillée. Je voulus aller la rejoindre; mais mon père me retint toute la journée : il fallut renoncer à l'espérance de voir Artidore. Le soir ma sœur revint, et me dit avec mystère qu'elle avait à me parler de quelque chose d'important. Le cœur me battit; je devinai mon malheur. J'allai m'enfermer avec elle. Jugez de ce que je devins en entendant ces paroles :
Ce matin, ma sœur, je conduisais le troupeau sur les rives de l'Hénarès, lorsque j'ai vu venir à moi un jeune berger qui m'est inconnu : il m'a saluée, et m'a pris la main avec une familiarité qui m'a surprise et offensée. Mon silence, et l'altération qu'il a dû remarquer sur mon visage, n'ont pas été capables d'arrêter ses transports. Hé quoi! ma belle Téolinde, m'a-t-il dit, ne reconnaissez-vous pas celui qui vous aime plus que moi-même? J'ai bien vu, ma sœur, que j'étais prise pour vous : mais comme votre réputation m'est chère, et qu'un berger aussi hardi pourrail lui faire grand tort, j'ai voulu vous débarrasseV pour jamais de cet importun. Je me suis gardée de lui dire qu'il se trompait; et, prenant le ton que Téolinde aurait dû toujours avoir, j'ai répondu à ses discours avec une fierté, avec un dédain qui l'ont fort étonné; ce qui ne vous justifie pas trop, ma sœur. Mais, heureusement pour vous, mes paroles lui ont fait impression; il m'a quittée en me nommant perfide, ingrate : et je crois pouvoir vous répondre que vous ne le reverrez plus.
Vous comprenez, aimables bergères, combien je souffrais pendant ce récit. J'aurais donné la moitié de ma vie pour être au lendemain, pour aller à l'instant même détromper mon malheureux amant. Ah! que la nuit me parut longue! les étoiles brillaient encore, que j'étais déjà dans les champs. Jamais mes pauvres brebis n'avaient marché si vite. J'arrive à l'endroit où j'avais coutume de trouver Artidore; je le cherche, je l'appelle; je parcours le rivage, le bois, la campagne; je ne trouve point Artidore. Reviens, m'écriai-je: reviens mon bien-aimé! voici la véritable Téolinde, celle qui ne vit que pour l'aimer. L'écho répète mes paroles, et Artidore ne vient point. Enfin, lassée de tant de recherches, je vais m'asseoir au pied d'un saule, et j'attends que le jour soit plus grand, pour parcourir de nouveau tous les lieux que j'avais parcourus.
A peine l'aube du matin laissait distinguer les objets, que j'aperçois des caractères tracés sur l'écorce d'un peuplier blanc Je regarde, je reconnais la main d'Artidore, et je ne sais comment je pus lire sans mourir les vers que voici :
0 vous dont l'inconstance égale la beauté,
Vous <)ui comptez pour rien vos serments et ma vie,
Vous ordonnez qu'elle me soit ravie :
Elle est à vous comme ma liberté.
J'obéirai, cruelle, à votre ordre terrible : Vous ne me verrez plus; mais, à mou dernier jour, Je veux parler de mon amour;
Oui, je veux répéter à votre àme insensible
Le serment que je fis, hélas! pour mon malheur :
En l'écrivant sur l'écorce flexible, 11 restera gravé mieux que dans votre cœur. Adieu : jusqu'au tombeau le mien vous a chérie : Pour ne plus vous le dire, il a fallu mourir;
Si mon trépas vous arrache un soupir,
Ma mort sera plus douce que ma vie.
Je lus deux fois sans pleurer ces tristes adieux .: je voulus les relire encore, mais les larmes m'en empêchèrent; et si ces larmes n'étaient venues, je serais morte sur-le-champ. La douleur m'ôta dès ce moment le peu de raison que l'amour m'avait laissé. Je résolus de tout abandonner pour courir après Artidore. Je voulais partir à' l'instant; mais je ne pouvais quitter ce peuplier où mon arrêt était tracé. J'essaye inutilement d'enlever cette écorce; je la baise mille fois, je la baigue de mes pleu-s, et je prends la fuite à travers la campagne, en répétant les derniers mots que j'avais lus.
J'arrive sur ces bords; ils ne sont pas éloignés de la patrie de mon amant. Jusqu'à présent personne n'a pu me donner de ses nouvelles. Je veux le chercher encore quelques jours; mais si ma recherche est vaine, si mon Artidore n'est plus, mon parti est pris, je le suivrai; oui, s'écria-t-elle en fondant en larmes, je le suivrai : c'est ma dernière espérance.
Tel fut le récit de Téolinde. Galatée et Florise s'efforcèrent de la consoler : Restez ici, lui dit Galatée, nous vous aiderons à retrouver Artidore; et, jusqu'à ce moment, nous le pleurerons avec vous. Téolinde, touchée de ces offres, embrassa Galatée, et lui promit de ne pas la quitter de quelques jours.
Le soleil s'était couché, et les trois bergères rassemblèrent le troupeau pour le ramener au village. Elles n'étaient pas encore à la moitié du chemin, quand Galatée s'aperçut qu'elle avait oublié sa houlette : elle pria Florise et l'étrangère de veiller à ses brebis, et retourna seule pour la chercher. Elle découvrit bientôt à travers les arbres un vieux berger nommé Lénio, assis à la place qu'elle avait occupée; il tenait dans ses mains la houlette qu'elle venait reprendre.
Dans le même instant Élicio, qui retournait à sa cabane avec son petit troupeau de chèvres, vint à passer, et, reconnaissant la houlette de Galatée, il s'arrête en regardant Lénio d'un air étonné. Galatée, attentive au mouvement d'Élicio, se cache derrière un buisson pour écouter ce qu'il va dire.
De qui tiens-tu cette houlette? demande Élicio d'une voix animée. Je viens de la trouver ici, lui répond le vieux berger, et je la destine à Bélise, qui ne refusera pas un si beau présent. — Je souhaite que tu puisses attendrir Bélise par le don de cette houlette; mais la mienne est encore plus belle : regarde comme l'écorce, adroitement enlevée, semble former tout autour une branche de lierre. Que veux-tu que je te donne pour la
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changer contre celle que tu tiens? — Je veux la plus belle de tes chèvres. — Ah! j'y consens : je n'en ai que six, les voilà; tu peux choisir. Le vieux Lénio n'eut pas de peine à se décider : des six chèvres d'Élicio, une seule était près de mettre bas; ce fut celle-là qu'il choisit. Élicio, transporté, lui donna la chèvre, changea" de houlette et l'embrassa de tout son cœur. Les deux bergers, également satisfaits, se séparèrent; et Galatéc, toute pensive, rejoignit Florise et Téolinde, qui lui demandèrent des nouvelles de sa houlette : Quelqu'un l'a prise, répondit la bergère; mais je n'y ai pas de regret.
Cependant les ombres de la nuit commençaient à noircir les montagnes; les oiseaux, rassemblés sous le feuillage, se disputaient avec un murmure confus la branche où ils passeraient la nuit; on entendait de tous côtés les chalumeaux des bergers, et les sonnettes des brebis qui s'approchaient du village; les bergères, en y rentrant, trouvèrent de grands apprêts de fêtes; on leur en dit le sujet. Daranio, un des plus riches laboureurs, devait épouser le lendemain Silvérie, dont les yeux bleus faisaient toute la dot. Le prodigue amant voulait célébrer son bonheur par la noce la plus brillante. 11 y avait invité tous les bergers des villages voisins; et le fameux Tyrcis, qui n'avait point d'égal dans l'art de chanter ou de jouer de la flûte, venait d'arriver avec son ami Damon. Téolinde espéra qu'Artidore pourrait se trouver à ces noces, elle résolut d'y suivre Galatée. Tous les bergers se préparèrent aux jeux et aux combats qui devaient remplir celte belle journée.