‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 33 sur 54 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Quand pourrai-je vivre au village? quand serai-jc le possesseur d'une petile maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et des ruches : un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs né passeraient jamais ce ruisst.au. Là, je coulerais des jours heureux; le travail, la promenade, la lecture, occuperaient lous mes moments. J'aurais de quoi vivre ; j'aurais encore de quoi donner : car sans cela point de richesse; c'est n'avoir rien que n'avoir que pour soi. Si je pouvais jouir de tous ces biens avec une épouse sage et douce, et voir nos enfants jouant sur le gazon, se disputer à qui courra le mieux pour venir embrasser leur mère, je croirais devoir exciler l'envie de tous les rois de l'univers.

Tel était le sort des bergers dont j'écris l'histoire : un doux mariage couronnait presque toujours une longue passion.

GALATEE 32H

Daranio, amant aimé de Silvérie, allait devenir son époux. \u lever de l'aurore, tous les "habitants du village et des alentours étaient déjà sur la grande place. L'un avait fait des guirlandes pour en orner la porte de la maison des mariés; l'autre, avec son tambourin et sa flûte, leur donnait une joyeuse aubade. Ici, l'on entendait la champêtre musette; là, le violon harmonieux; plus loin, l'antique psaltériôn. Celui-ci mettait des rubans à ses castagnettes, celui-là des bouquets à son chapeau; chacun voulait plaire à sa maîtresse; tous étaient animés par l'amour et par la joie.

Les nouveaux mariés ne se firent pas attendre; on les vit arriver parés de leurs plus beaux habits. Galalée et les jeunes filles conduisaient Silvérie; Élicio et les bergers entouraient Daranio. Cette aimable troupe prit le chemin du temple au bruit de tous les instruments.

Après s'être juré une éternelle fidélité, les deux époux retournèrent à la grande place, et toutes les jeunes filles coururent chercher les présents qu'elles destinaient à la mariée. L'une revient offrir à Silvérie un panier de fruits; l'autre porte dans son chapeau des œufs frais que ses poules ont pondus : celle-ci donne la poule même, celle-là un jeune coq : toutes, sans regret et sans vanité, font une offrande proportionnée à leurs richesses.

Galatée approche à son tour : elle apportait deux tourterelles, qu'un valet de son père venait de prendre au filet. La bergère craignait de leur faire mal ; et ses deux mains pouvaient à peine suffire pour tenir les deux oiseaux : leurs ailes blanches, leurs becs couleur de rose s'échappaient sans cesse entre ses doigts. Elle se presse d'arriver à Silvérie; et la saluant d'un air gracieux : Ma bonne amie, lui dit-elle, voici des oiseaux qui veulent vivre avec vous, je vous prie de les recevoir; tous les époux fidèles leur doivent un asile. En disant ces mots, elle présente les colombes : Silvérie avance ses mains pour les prendre; Galatée ouvre les siennes; les deux oiseaux profitent du moment; ils s'échappent en rasant de l'aile le visage des deux bergères, et s'élèvent dans les airs. Silvérie étonnée, Galatée presque triste, les suivent des yeux, et les perdent bientôt de vue; alors elles se regardent sans rien dire, et tout le monde rit, excepté Galatée.

Élicio s'approcha d'elle, et lui dit à voix basse : Ces oiseaux vous ont punie de ce que vous ne les gardiez pas; mais ils auront besoin de vous revoir, et j'ose vous répondre qu'ils reviendront vous trouver. Je n'y compte pas, dit Galatée; et je m'en console s'ils sont plus heureux. Aussitôt elle envoya chercher dans sa bergerie un bel agneau, qui remplaça les tourterelles.

Pendant que l'on offrait les présents, plusieurs tables s'étaient dressées sous une épaisse feuillée : elles sont bientôt couvertes de mets. Daranio, qui donnait la fête, fait asseoir las mères, les vieillards et les jeunes filles; les jeunes garçons restentdebout

pour les servir. Plus loin, sur une espèce de théâtre soutenu par des tonneaux, des musiciens vont se placer. La symphonie commence; on l'interrompt souvent par des cris de joie; le plaisir, la gaieté brillent sur tous les visages; on parle, on écoute, on rit tout à la fois; tout le monde est content, tout le monde est heureux : on croirait que chaque berger vient d'épouser sa maîtresse.

Pour que rien ne manque à la fête, quand le repas est achevé, Daranio propose un combat pastoral. Silvérie détache sa guirlande et déclare qu'elle sera le prix de celui qui chantera le mieux sa bergère. Alors les instruments se taisent, toutes les jeunes filles regardent leurs amants, tous les bergers se préparent à chanter. Érastre même veut entrer en lice; mais le fameux Tyrcis se lève, et Érastre va se rasseoir. Personne n'ose combattre avec Tyrcis. Le seul Élicio se présente : Berger, lui dit-il, je ne prétends pas vous disputer la guirlande; mais je veux célébrer celle que j'aime. Un profond silence règne dans l'assemblée; les deux rivaux chantent alternativement ces paroles :

La charmante Phyllis est celle que j'adore; L'amour et ma Phyllis soutiendront mes accents. Vous qui la connaissez, n'écoutez pas mes chants : J'ai prononcé, son nom, que puis-je dire encore?

Je veux cacher le nom de l'objet qui fit naître Ce feu dont je me sens embrasé pour jamais. Hélas! je me trahis si je peins ses attraits : Comme elle est la plus belle, on va la reconnaître.

La pomme colorée est la fidèle image

Du teint vif et brillant de ma chère Phyllis;

Ses regards languissants, l'arc de ses noirs sourcils

Retiennent tous les coeurs dans un doux esclavage.

ÉLICIO.

La rose au teint vermeil, la neige éblouissante, Ressemblent aux appas dont je suis enchanté; Cetle neige résiste aux ardeurs de l'été; L'hiver ne flétrit point celte rose brillante.

Phyllis, depuis deux ans, cau^e seule mes peines; Je l'aimai dès le jour où je vis ses yeux bleus; L'Amour m'attendait là, caché dans ses cheveux, Et de ses tresses d'or il fit pour moi des chaînes.

L'Amour depuis longtemps me tient sous sa puissance. Quand j'aperçus l'objet dont je suis amoureux, Je vis l'enfant ailé sourire dans ses yeux; Dans mon cœur aussitôt je sentis sa présence.

TYRCIS.

Comme un miroir brisé mille fois nous présente L'objet qu'il multiplie à nos regards surpris, De même un seul coup d'œil de ma belle Phyllis Grave dans tous les cœurs son image charmante.

ÉLICIO.

Comme un agneau bêlant qui demande sa mère Saute et bondit de joie en la voyant venir, De même vous verriez nos bergers tressaillir Quand à leurs yeux charmés vient s'offrir ma bergère.

TYRCIS.

Je garde à ma Phyllis, pour le jour de sa fête, Deux chevreaux tachetés qu'avec soin je nourris : J'en serai trop payé si je reçois pour prix Les bluets dont Phyllis a couronné sa tête.

ÉLICIO.

Je ne peux rien offrir à la beauté que j'aime, Hélas! je n'eus jamais que mon cœur et mon chien. Mon cœur depuis longtemps est devenu son bien; Mon chien la suit déjà comme un autre moi-même.

Les deux bergers cessèrent de chanter. Sylvérie, incertaine, aurait voulu donner deux prix. Vos talents sont égaux, leur ditelle ; je n'ose et je ne puis choisir. Que chacun de vous reçoive une branche de laurier, et souffrez que la guirlande appartienne à ma meilleure amie. En disant ces mots, elle offrit à Tyrcis et à Élicio deux couronnes égales; et, se retournant vers Galatée, elle posa la guirlande sur sa tête.

La musique donna bientôt le signal de la danse. Élicio vint prier Galatée de danser avec lui. La bergère rougit, et accepta. Auriez-vous désiré, lui dit Élicio d'une voix tremblante, que Tyrcis eût remporté le prix? Non, répondit Galatée; j'aurais été fâchée, pour l'honneur de notre village, de vous voir vaincu par un étranger. Après ce peu de mots, ils n'osèrent plus se parler.

La nuit vint, et tout le monde alla souper chez Daranio, excepté Galatée, qui ramena chez elle Florise et la triste Téolinde. Dès que ces trois bergères furent parties, Élicio prit le chemin de sa cabane avec Érastre, Tyrcis et Damon : ces deux derniers étaient depuis longtemps les bons amis d'Élicio, et connaissaient son amour et ses peines.

Ils n'avaient pas fait encore beaucoup de chemin, lorsqu'en passant au pied d'un antique ermitage situé sur une petite colline, ils entendirent le son d'une harpe. Arrêtons-nous, leur dit Érastre, pour écouter la voix d'un jeune homme qui, depuis quinze jours, est venu se faire ermite ici. Je lui ai parlé plusieurs fois. D'après ses discours, je crois que c'est un grand seigneur que ses malheurs ont forcé de quitter le monde; et si Galatée continue à me traiter aussi mal, j'ai le projet de me faire ermite avec lui.

Ces paroles d'Èrastre inspirèrent aux bergers le désir de connaître l'ermite. Us montèrent la colline sans bruit, et découvrirent bientôt un jeune homme de vingt-deux ans à peu près, assis sur un morceau de roc : il était vêtu d'une bure grossière : une corde lui servait de ceinture; ses jambes et ses pieds étaient nus; il tenait dans ses mains une harpe dont il tirait des sons plaintifs; ses yeux humides étaient tournés vers le ciel, et de longues larmes sillonnaient ses joues. Le silence de la nuit, la clarté pâle de la lune, là" sainte horreur de l'ermitage, tout semblait préparer l'àme aux accents tristes de l'ermite. Après avoir préludé quelque temps, il chanta ces paroles :

En vain j'adresse au ciel une plainte importune;

Le ciel n'écoute plus mes accents douloureux;

Le redoutable amour, la volage fortune,

Tout, jusqu'à l'amitié, seul bien des malheureux,

Semble se réunir pour combler ma misère.

Je remplis mon destin; je suis né pour souffrir :

Mon cœur n'a plus rien sur la terre; Je ne peux plus aimer, et je ne peux mourir. Pure et sainte amitié, doux charme de la vie, Je t'immolai l'amour; mais qu'il m'en a coûté! Rends du moins le repos à mon âme flétrie : On dit que tu suffis pour la félicité. Loin de me soulager, tu combles ma misère. Je remplis mon destin; je suis né pour souffrir :

Mon cœur n'a plus rien sur la terre; Je ne peux plus aimer, et je ne peux mourir.

L'ermite se tut : sa tête se pencha sur son épaule, ses mains quittèrent les cordes de la harpe, et tombèrent sans mouvement ;i -es oôtés. Le9 bergers coururent à son secours: Êrastre le prit dans ses bras, et !<■ lit revenir à lui. I, 'ermite le regarda longtemps, comme quelqu'un qui se réveille au milieu d'un

songe effrayant : Berger, lui dit-il, lis s,, iris qui' vous me donnez ne font que prolonger mes maux, et une vaine reconnaissance est tout ce que je puis von- offrir. Vous pouvez nous raconter vos malheurs, lui dil l'yrcis; lu tendre amitié que déjà .mi- Huns avez inspirée esl digne de cette confiance. Ah! l'amitié..., reprit l'ermite; quel nom avcz-vous prononcé! Mais je

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ferai ce que vous désirez. Je vous ai plus d'une obligation : c'est dans votre village que je vais demander le peu d'aliments nécessaires à ma triste existence; on m'en donne toujours plus qu'il ne m'en faut. Puisque je vous dois ma vie, il est juste que vous en connaissiez les peines. A ces mots, les bergers se pressèrent autour de lui. et te jeune ermite commença son récit :

Dans l'ancienne et fameuse vine de Xérès, dont Minerve et .Mars ont toujours protégé les habitants, vivait un jeune cavalier nommé Timbrio. Sa haute valeur était la moindre de ses qualités. Entraîné par une sympathie invincible, je mis tout en oeuvre pour obtenir son amitié : je réussis. Toute la ville oublia bientôt les noms de Timbrio et de Fabian (c'est le mien), et l'on nous appela simplement les deux amis.

Nous méritions un si doux surnom : toujours ensemble, nos belles années passaient comme des instants; nos seules occupations étaient les exercices de Mars ; nos délassements, la chasse ; nos passions, l'amitié. Ce bonheur dura jusqu'au jour, le plus fatal de ma vie, où Timbrio eut une querelle avec un cavalier nommé Pransile. La famille de mon ami l'obligea de s'éloigner : mais il écrivit à Pransile qu'il allait à Naples, où il le trouverait toujours prêt à terminer leur différend comme il convient à des gentilshommes.

J'étais malade, et hors d'état de suivre mon ami. Notre adieu fut mêlé de beaucoup de larmes : je lui promis de le rejoindre aussitôt que ma santé me le permettrait. Mais je sentis bientôt que son absence me fatiguait plus que ma maladie; et, sachant qu'il- y avait à Cadix quatre galères qui appareillaient pour l'Italie, je résolus de m'embarquer. L'amitié me donna des forces que la convalescence me refusait : je me rendis à bord; le vent seconda mes projets, et me fit arriver à Naples en peu de jours.

Il était nuit quand je descendis sur le port. En traversant une îue, j'entendis un cliquetis d'épées, et j'aperçus un homme qui, le dos appuyé contre une muraille, se défendait seul contre quatre assassins. Je vole à son secours ; j'étais suivi de plusieurs valets qui me secondent. Cette attaque imprévue fait prendre la fuite aux quatre lâches; je cours à l'inconnu, je lui parle, je l'envisage : c'était Timbrio.

Je le serrai dans mes bras en versant des larmes de joie; mais je payai bien cher le plaisir d'une si douce réunion : mon ami était blessé, et l'émotion que lui causa ma vue achevant d'épuiser ses forces, il tomba dans mes bras, évanoui et tout sanglant. J'envoie chercher du secours, Timbrio revient à lui : un chirurgien visite sa blessure, et me répond qu'elle n'est pas mortelle. Cette assurance me console : nous faisons un brancard de nos bras, et nous portons chez lui mon malheureux ami.

Ce fut là que j'appris la cause de cet assassinat. Timbrio, en arrivant à Naples, avait remis des lettres d'Espagne à un des

premiers citoyens de la ville, dont la famille était espagnole. Reçu dans sa maison comme un compatriote aimable, mon ami n'avait pu résister aux charmes de sa fille aînée Nisida, la plus belle et la plus sage des Napolitaines. Son respect et sa timidité ne lui permirent jamais d'avouer son amour. Mais un prince italien, amoureux de Nisida, devina qu'il avait un rival; et, craignant la valeur autant que le mérite de Timbrio, il avait eu la lâcheté de le faire assassiner. Cette aventure se répandit dans la ville, et vint aux oreilles du père de Nisida. 11 fut indigné que le nom de sa fille s'y trouvât mêlé, et défendit au prince italien et à mon ami de revenir jamais dans sa maison.

Cette défense fit plus de mal à Timbrio que sa blessure. Dévoré d'une passion que les obstacles ne faisaient qu'accroître, au désespoir de ne s'être pas déclaré quand il le pouvait, il voulait revoir Nisida à quelque prix que ce fût. Tous les moyens lui semblaient aisés et lui paraissaient impossibles : il écrivait cent lettres, qu'il déchirait; mille projets impraticables se succédaient dans son esprit. Tant d'inquiétudes, tant de chagrins enflammèrent sa blessure : mon ami fut bientôt en danger. Je résolus, pour le sauver, de ra'introduire chez sa maîtresse.

Je m'habillai comme un captif nouvellement racheté; je pris une guitare; et, me promenant tous les soirs dans la rue de Nisida en chantant de vieilles romances, je passai pour un Espagnol échappé des mains des infidèles. Bientôt on ne parla dans le quarlier que du captif musicien. Le père de Nisida voulut entendre mes romances : je fus admis dans sa maison. C'est là que je vis cette Nisida, c'est là que je perdis le repos et le bonheur de ma vie. J'osai regarder ce visage céleste, celte taille charmante, ces yeux si tendres, dont l'éclat était tempéré par une légère empreinte de mélancolie; je sentis sur-le-champ le poison couler dans mes veines. 11 fallait fuir, je n'en eus pas la force; et ce seul moment me rendit aussi malade que Timbrio.

On me pria de chanter, je pouvais à peine parler. J'obéis cependant, et je choisis une romance orientale qu'un esclave. perean m'avait apprise.

Ici tous les bergers supplièrent l'ermite de leur dire cette romance. Il reprit sa harpe, et chanta d'une voix douce ces f >] rôles :

Le l'eau Wl/ir aimait Sémir; Sémirc aimait le beau Nelzir :

Se \oir, s'aimer et se le dire, Était leur vie et leur plaisir.

Le bonheur tient à peu de chos e, Un rien le fait évanouir :

Hélas! d'une feuille de rose Dépendait le Bbrl de Nelzir

Tant que sur sa tige fleurie La feuille fatale tiendra, Nelzir doit conserver la vie; Si la feuille tombe, il mourra.

Sémire toujours attentive, Ses beaux yeux fixés sur la fleur, D'une main timide cultive Le rosier qui fait son bonheur.

Un jour sur sa bouche mi-close Nelzir imprime un doux baiser :

Sémire veut le rendre, et n'ose; En vain l'Amour lui dit d'oser.

C'est a la fleur à peine éclose Qu'elle rend ce baiser charmant; Mais sa bouche effeuille la rose, Sémire a tué son amant.

Nelzir tombe aux pieds de Sémire, Sans sentiment et sans couleur :

Il presse sa main, il expire; L'amour quitte à regret son cœur.

Sémire, interdite et tremblante, Sur ses lèvres cherche la mort; Et, pressant sa bouche expirante, Par un baiser finit son sort.

Nisida avait une sœur cadette nommée Blanche, presque aussi belle que son aînée. La jeune Blanche parut écouter ma romance avec plus de plaisir que personne : elle loua beaucoup ma voix. Je la remerciai en regardant sa sœur. Leur père me pria de revenir; j'hésitai longtemps avant de profiter de cette permission; j'étais sûr d'enfoncer davantage le trait qui déchirait mon cœur : mais, pressé par mon ami, entraîné par mon amour, je retournai chez Nisida, je la revis, et tout espoir de guérison me fut ôté.

Jugez des combats qui se passaient dans mon âme! J'aimais Timbrio plus que ma vie; j'aimais Nisida peut-être plus que Timbrio; je la voyais tous les jours; je ne pouvais pas la fuir pour l'intérêt même de mon ami : cet ami, faible et convalescent, ne se soutenait que par l'espérance que lui donnaient mes soins. Le temps, loin de me soulager, ne pouvait qu'ajouter à mes maux : chaque instant redoublait ma passion, mes remords et mes tourments. Ma santé n'y résista pas; mon visage perdit bientôt les couleurs de la jeunesse; mes yeux, éteints et enfoncés, pouvaient se tourner à peine vers celle qui me faisait mourir. Le père de Nisida me témoigna son inquiétude; ellemême, et surtout sa sœur Blanche, me prièrent un jour, avec le plus tendre intérêt, de ne leur rien cacher de mes chagrins. Je raffermis mon cœur; je me rappelai tout ce que je devais à

mon ami; et, résolu d'expirer plutôt que de le trahir, j'eus la force de leur dire ces paroles :

Vous plaindrez davantage mes maux quand vous saurez que l'amitié les cause. Un jeune cavalier, mon compatriote et mon intime ami, est amoureux de l'objet le plus beau qui soit au monde : il le respecte trop pour oser lui parler de sa passion ; ce respect lui coûte la vie. C'est lui que je pleure; c'est le plus honnête et le plus aimable des hommes, qu'un amour mail eureux va faire descendre au tombeau.

A cet endroit, Nisida m'interrompit. Fabian, je n'ai jamais connu l'amour; mais il me semble qu'il y aurait de la simplicité à mourir, plutôt que d'oser dire à une femme qu'on l'aime. D'abord cet aveu ne peut l'offenser; et, en supposant qu'il soit mal reçu, on est toujours à temps de mourir. — Belle Nisida, quand on considère l'amour avec des yeux indifférents, on ne voit que des jeux d'enfants dont on se moque, ou dont on a pitié; mais quand le cœur est blessé, l'esprit et la raison, loin de nous être utiles, sont les premiers à nous égarer. Tel est l'état de mon ami. A force de prières, j'ai obtenu de lui qu'il écrirait à celle qu'il aime; je me suis chargé de la lettre, et je la porte toujours avec moi, dans l'espérance de pouvoir la rendre. — Ne pourrais-je pas voir cette lettre? Je suis curieuse de connaître le style d'un amant véritablement épris.

Je ne laissai pas échapper une si belle occasion; je tirai de mon sein le billet que Timbrio m'avait remis quelques jours auparavant; il était conçu en ces termes :

« J'étais décidé, madame, à ne jamais rompre le silence : j'aimais mieux mourir avec votre pitié que de vivre avec votre colère Mais il serait trop affreux de ne pas vous apprendre que je vous adore. Si cet aveu ne vous offense pas, je sens que je chérirai encore la vie pour vous la consacrer : si ma témérité vous parait punissable, ma mort l'expiera bientôt. »

Nisida lut cette lettre avec beaucoup d'attention. Je ne crois pas, me dit-elle, qu'une déclaration d'amour aussi respectueuse puisse déplaire; je l'exhorte à rendre ce billet, sans crainte qu'il soit mal reçu. 11 n'est pas encore temps, lui répond is-jc : mais mon ami se meurt, et vous pourriez sauver ses jours. — Kli! comment? Faites réponse à ce billet, comme s'il s'adressait à vous : cet innocent artifice lui rendra la vie, et me donnera le temps de trouver l'occasion que je désire. — Non, je n'ai jamais répondu à des lettres d'amour, et je ne voudrais pas commencer par un mensonge. Mais qui l'empêche de rapporter à ion ami tiiul ce qui vieil! de se passer, en mettant le nom de celle qu'il aime a la place du mien? Tu lui diras qu'elle a lu sa lettre, qu'elle t'a exhorté à la rendre; qu'a la vérité tu n'as pas osé lui dire que le billel était pour elle-même, mais que tu as

lien d'espérer qu'elle I apprendra sans colère. Celle ruse doit

être utile à la santé de ton compatriote tt être démentie

par rien, lorsque tu auras parle a sa véritable maîtresse. Surpris de. cette invention, je balbutiai quelques paroles de

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remerciement, et je courus tout rapporter à Timbrio. L'espoir qu'il en conçut, ses transports, sa reconnaissance, furent autant de liens qui m'enchaînèrent davantage à mon devoir. Je redoublai de soins auprès de Nisida; et, en proie à une passion que sa vue ne faisait qu'accroître, je ne lui parlai que de mon ami; j'employai pour lui les expressions que mon cœur me fournissait pour moi-même, et je fis servir à l'amitié jusqu'au sentiment qui aurait dû la détruire.

Enfin j'osai tout déclarer. J'appris à Nisida que mon ami était ce Timbrio qui avait pensé mourir pour elle. J'exaltai sa naissance, ses qualités, ses vertus; en un mot, je le peignis comme je le voyais. Nisida ne l'avait pas oublié; elle me marqua une surprise vraie ou feinte, me reprocha ma hardiesse, me menaça de tout dire à son père; mais, à travers la colère qu'elle s'efforçait de montrer, je vis clairement que Timbrio était aimé.

Ce fut le dernier coup pour moi. Je l'attendais depuis longtemps; il ne m'en fut pas moins sensible. Je résolus d'apprendre à Timbrio son bonheur, et de m'enfuir ensuite pour aller mourir dans un désert. Mais je comptais trop sur mon courage : au moment où j'entrepris de dire à mon rival qu'il était aimé, je perdis la parole; mes yeux se remplirent de larmes : vainement je voulus cacher mon trouble : mes sanglots me trahirent, mes forces m'abandonnèrent, et je tombai dans les bras de mon ami, en le baignant de mes pleurs.

Timbrio, surpris et effrayé, me soutient, m'embrasse, me questionne; il veut savoir la cause d'une si vive affliction : je me tais; il me presse : je baisse les yeux... Ah! je t'entends, s'écrie-t-il, tu l'aimes, tu l'aimes : eh! comment ne l'aurais-tu pas aimée? Ton cœur gémit du sacrifice qu'il veut faire à l'amitié; j'en serais indigne si je l'acceptais. Aime Nisida, je ne la reverrai jamais : je vivrai peut-être sans elle; je serais sûr de mourir si je faisais ton malheur. En disant ces mots, il détournait son visage pour me dérober ses larmes, et il me pressait contre sa poitrine.

La pitié m'inspira dans ce moment; je me sentis élever audessus de moi-même. Tu t'es mépris, lui répondis-je; ce n'est point Nisida que j'aime, c'est sa sœur : je n'ai pu toucher son àme; et la violence d'un amour rebuté cause seule mon désespoir Ne me trompes-tu pas? me dit-il en me regardant. — Non, mon cher Timbrio. J'adore Blanche; elle méprise mes vœux : pardonne si la comparaison de ton heureux sort au mien vient de m'arracher quelques larmes; je te promets de nren plus verser. Va, je sens près de toi que mon bonheur ne dépend pas de l'amour.

Timbrio me crut ou feignit de me croire. Il était résolu de s'assurer avec le temps de la vérité de mes paroles: j'étais décidé moi-même à tous les sacrifices nécessaires à son repos. Ce n'était pas assez d'immoler ma véritable passion, il fallait feindre d'en sentir une autre : dès le lendemain, je découvris à Blanche qui j'étais, et je lui parlai d'amour.

Blanche m'aimait depuis longtemps, sans oser se l'avouer à elle-même. Dès qu'elle se crut aimée, elle le dit à sa sœur. Cette confidence devint utile à Timbrio. Nisida résistait encore à un sentiment qu'elle redoutait; elle en fut moins effrayée en trouvant une compagne : elle osa parler de son amour, et s'en pénétra davantage. Les deux sœurs, en se témoignant leurs craintes, se rassurèrent mutuellement; et le plaisir d'épancher leurs âmes leur fit mieux connaître le plaisir d'aimer.

A la faveur de mon déguisement, je conservais toujours un libre accès dans la maison. Je portais les lettres de mon ami : je lui procurais quelquefois le plaisir de voir sa maîtresse. Alors je redoublais d'empressement auprès de Blanche. Timbrio, qui remarquait avec joie combien j'étais aimé, me félicitait en m 'embrassant, et me jurait de n'épouser Nisida que le jour où je deviendrais l'époux de sa sœur. Je baissais la tête, résigné à tout ce que l'amitié ordonnerait de moi.

Nous n'attendions plus que des nouvelles d'Espagne pour demander la main de Blanche et de Nisida, lorsque Pransile, ce cavalier qui avait eu à Xérès une querelle avec Timbrio, arriva dans Naples pour se battre avec lui. Comme la réparation devait être publique, il fallut du temps pour obtenir la permission du vice-roi, et faire nommer des juges. Enfin ce terrible combat fut indiqué à huit jours de là, dans une grande plaine peu distante de la ville.

Celte nouvelle fit du bruit, et malgré nos soins, Nisida en fut instruite. Son inquiétude et sa douleur furent aussi vives que son amour. Languissante et désolée, elle passa dans les larmes, et sans prendre de nourriture, les huit jours de délai qui lui semblaient si longs et si courts. L'alTreuse incertitude, plus cruelle que le malheur même, eut bientôt épuisé ses forces : elle tomba malade; et son père, ignorant toujours la véritable cause de son mal, résolut, pour la rétablir, de la mener à sa maison de campagne.

Le jour de leur départ, qui était la veille du combat, Nisida me fit appeler. En arrivant près de son lit, j'eus peine à la reconnaître; elle était pâle, défaite; ses longues paupières étaient humides : Fabian, mo dit-elle d'une voix faible, tu feras mes adieux h Timbrio; tu lui diras que mes jours tiennent aux siens, et que demain il défendra ma vie. Pour toi, son meilleur ami après moi, je suis bien sure que tu ne le quitteras pas : s'il lui arrivait un malheur, tu seras là pour le secourir. Ah! je voudrais pouvoir te suivre. Tiens, ajouta-t-elle en détachant de son cou une relique précieuse qu'elle mouillait de ses larmes, porte-la-lui; tu lui diras qu'elle m'a toujours préservée de tout danger, et que c'est demain qu'elle doit m 'être le plus utile. J'ai encore un service à te demander : je pars avec mon père pour aller à sa maison de campagne, qui n'est qu'à une demilieui du champ de bataille; promets-moi d'y venir sur-le-champ m apprendre l'événemenl du combat. Si Timbrio est vainqueur, mets à ton bras cette écharpe blanche; je la verrai de loin; tu

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m'épargneras des tourments : s'il succombe, je n'aurai dIus besoin de toi.

Je promis tout, et je courus porter la relique à Timbrio. Sa fierté, sa valeur en furent doublées : il la baisa, la mit sur son cœur, et, sur d'être invincible, il eût défié l'univers.

Enfin le moment arriva : toute la ville de Naples s'était rendue sur le champ de bataille. Pransile et Timbrio se présentent : ils choisissent pour armes l'épée et le poignard. La barrière s'ouvre, les trompettes sonnent, les deux ennemis s'élancent.

Le combat fut longtemps égal. Pransile était adroit et vaillant; il blesse Timbrio, et la victoire balance toujours. Lnlîn l'amour eut l'avantage : Timbrio atteint Pransile, et le renverse à ses pieds. Mon généreux ami jette son épée et court à son secours : Pransile s'avoue vaincu-, tous les spectateurs appfaudissent.

L'affreuse incertitude où j'avais été si longtemps, la douleur que m'avait causée la blessure de Timbrio, la joie de sa victoire, tout m'avait tellement troublé, que j'oubliai l'écharpe blanche, et je volai sans elle annoncer notre bonheur à Nisida. Hélas! à mesure que l'instant fatal approchait, la fièvre brûlante avait redoublé dans ses veines. Malgré sa faiblesse, elle s'était traînée aux fenêtres les plus élevées de sa maison : là, soutenue par ses femmes, les yeux fixés sur le chemin, elle attendait la vie ou la mort. Elle m'aperçoit, ne voit pas l'écharpe, et tombe sans mouvement dans les bras de sa sœur.

J'arrive; toute la maison était en larmes; je pénètre jusqu'à Nisida; on lui prodiguait des secours inutiles; rien ne pouvait la ranimer. Je vois ses yeux fermés, sa bouche ouverte, ses lèvres pâles : c'est alors que je me rappelle mon funeste oubli. Égaré par mon désespoir, je sors de cette maison; je n'ose plus aller retrouver un ami à qui je suis sûr de donner la mort. Incertain, furieux, désolé, je prends le premier chemin que je trouve. A peine avais-je fait quelques pas, que je m'entends appeler à grands cris : je me retourne, c'était Félix, le page de Timbrio. Mon maître vous attend, me dit-il; venez promplement le trouver. Je ne veux plus revoir ton maître, lui répondisje; Nisida est morte, et c'est moi qui l'ai tuée. En prononçant ces mots, je m'éloigne précipitamment. J'arrive à Gaële : un vaisseau allait mettre à la voile pour l'Espagne; je m'embarque, et je. reviens dans ma patrie, où j'ai pris cet habit, que je ne veux plus quitter.

Voilà, bergers, le récit de mes malheurs. J'avais espéré de trouver la paix dans cet ermitage; je n'y trouve que la solitude. En vain je m'efforce de tourner mon âme vers le grand objet qui devrait l'occuper tout entière; le souvenir de ce que j'ai perdu me poursuit à chaque instant. Je me dis tous les jours qu'il faut oublier Nisida et Timbrio, et tous les jours je les pleure.

Les bergers ne tentèrent pas de consoler l'ermite, mais ils

s'affligèrent avec lui. La nuit était avancée, et ia lune au plus haut de son cours; ils quittèrent l'ermitage, et furent bientôt rendus à la cabane d'Élicio. Là, ils se couchèrent sur des peaux de chèvres; et dès qu'Élicio vit ses trois compagnons endormis, il se leva, et sortit pour exécuter un projet qu'il avait médité tout le jour.

Devant la porte de la cabane d'Élicio était un beau cerisier dont le berger avait pris soin, et qui alors était couvert des plus belles cerises du pays. Pendant un certain temps de l'année, ce bel arbre, encore tout jeune, et dont la tige était mince, suffisait cependant pour nourrir son possesseur. Deux tourterelles blanches l'avaient choisi pour y faire leur nid; elles l'avaient placé tout au haut, dans une fourche formée par quatre branches. Élicio regardait comme un heureux présage que des tourterelles vinssent nicher près de sa cabane; bien loin de les troubler, il portait sous le cerisier des épis de blé, <!e la graine de chanvre, et même de la laine, pour que les tourterelles en garnissent le dedans du nid, et que leurs petits fussent couchés plus mollement.

Tandis qu'Élicio était à la noce de Silvérie, un pâtre de Mœris vint tendre ses filets auprès du cerisier, prit les deux tourterelles, et les porta sur-le-champ à la fille de son maître. C'étaient les mêmes que Galatée avait laissées échapper. Élicio, qui les reconnut, avait promis à sa bergère qu'elles reviendraient la trouver; il voulut tenir sa parole. 11 sort de sa cabane pour saisir pendant leur sommeil le père et la mère, et les mettre dans une cage avec leurs petits. A l'aide d'une échelle qu'il appuie contre le chaume de sa maison, il monte à la hauteur de la branche, avance le corps, écarte doucement les feuilles, et voit à la clarté de la lune les deux tourterelles dans le nid, la tête sous une aile, et l'autre aile un peu déployée, pour mieux couvrir leurs petits : elles ne se réveillaient pas. Il ne tenait qu'à Élicio de les prendre; jamais il n'en eut le courage : Non, dit-il, charmants oiseaux, vous ne serez point privés de la liberté; vous appartiendrez à ma bergère, mais sans être esclaves et vous vivrez toujours près d'elle, quoique libres de vivre ailleurs. Il descend promptement de l'échelle; il court chercher une bêche, et revient au cerisier : il creuse un fossé tout autour; et lorsque l'arbre, sur sa motte, ne tient plus que par sa base au milieu de ce fossé, il appuie horizontalement le tranchant de sa bêche, l'enfonce avec précaution; et, sans effort, sans ébranler l'arbre, il le détache, avec sa motte, de la terre. Alors il l<- prend ilans ses bras, se relève doucement, sort du fossé sans secousse, et, d'un pas lent, mais sûr, qui agite à peine 1rs branches de l'arbre, il gagne la maison île Galatée.

La chambre où couchait la bergère avait une fenêtre qui donuni sur les champs; c'est devant celte fenêtre que s'arrête • Il dépose doucement à terre le cerisier; l'arbre se tient debout, tant le bergt r a mis d'adresse à l'enlever. Élicio, qui avait pris soin d'attacher sa bêche sur ses épaules, fait une

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fosse, y place le beau cerisier, et le tourne de manière que, le nid se trouvant devant la fenêtre, Galatée, en étendant la main, puisse caresser les petits tourtereaux. Content de son ouvrage il regarde s'il n'a pas trop eJTrayé les tourterelles; elles n'avaient été que réveillées. Élicio distingua leurs têtes; qu'elles allongeaient par-dessus la mousse du nid. Pardonnez, leur dit-il, pardonnez-moi, tendres colombes, si j'ai troublé votre sommeil; c'est pour votre bonheur autant que pour le mien : vous êtes à Galatée. Dès qu'elle ouvrira sa fenêtre, volez sur son épaule, becquetez ses beaux cheveux blonds : apprenez à vos petits à aimer, à caresser votre maîtresse : quand je vous saurai près d'elle, je ne vous regretterai pas. Mais si jamais un rival se présentait à cette fenêtre, ah! fuyez, oiseaux constants; venez me retrouver, venez gémir sur ma cabane; vous n'aurez pas longtemps à vous plaindre avec moi.

L'aurore commençait à paraître, et l'hirondelle gazouillait déjà sur la cheminée de Galatée, quand Élicio reprit sa bêche et regagna sa chaumière. Il n'était pas encore bien loin, qu'il entendit marcher derrière lui; il regarde; c'était Mœris, le père de Galatée. Élicio eut peur, comme s'il eût été coupable. Mœris le rassura bientôt; et, sans lui demander pourquoi il était au village de si bon matin : J'allais chez toi, lui dit-il, pour te confier un secret, et te demander un service qui intéresse ma fille. Le berger, plein de joie, lui baise les mains avec transport : ils entrèrent ensemble daus un petit bois de myrtes qui n'était pas éloigné du chemin.

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