‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 34 sur 54 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Nous nous plaignons toujours des maux sans nombre de cette courte vie; et c'est de nous-mêmes que viennent presque tous ces maux. La soif de l'or, voilà le principe des crimes et des malheurs. Le Créateur du monde l'avait prévu : il cacha ce funeste métal dans les entrailles de la terre; et, non content de combler le précipice, il le couvrit de fleurs, de fruits, de tout ce qui devait suffire à l'homme pour ses besoins et ses plaisirs. L'insatiable avarice n'eut pas assez de tant de bienfaits; elle pénétra dans ces abîmes à force de travaux et de périls; elle arracha l'or aux enfers, et découvrit aux humains la source de tous les vices. Hélas! qui a le plus souffert de cette fatale découverte? l'amour. Un cœur sensible ne suffit plus pour avoir le droit d'aimer : si l'on veut obtenir celle que Ton rendrait heureuse, il faut des preuves de richesse, et non des

preuves de constance. L'amant sans fortune peut être aimable, mais ne peut être heureux : plus il est fidèle, plus il est à plaindre : les tourments et le désespoir sont le partage de sa vie. Que faut-il donc faire quand on est pauvre et sensible? Ne pas aimer? Ah! c'est encore pis.

Élicio n'avait pas fait toutes ces réflexions quand il s'était attaché à Galatée, ou peut-être les avait-il faites : car de quoi servent les réflexions en amour? On prévoit les chagrins, on s'y expose; ils arrivent, et sont aussi douloureux que s'ils étaient inattendus.

Érastre, Tyrcis et Damon furent surpris à leur réveil de ne pas trouver Élicio. Le soleil avait déjà fait près de la moitié de son cours : inquiets de ne pas le voir de retour, ils allèrent le chercher au village. Comme ils traversaient le petit bois de myrtes, ils entendirent la voix de leur ami. Attentifs et curieux, ils s'arrêtent pour écouter. Élicio chantait ces paroles :

J'aimais une jeune bergère, Mon amour faisait mon bonheur :

Je croyais posséder le cœur De celle qui m'était si chère.

J'étais encore enfant comme elle Quand l'amour fit naître mes feux; Mon cœur, pour en être amoureux, N'attendit pas qu'elle fût belle.

Hélas! pour un autre amant Elle trahit mon espérance; Et j'aime mieux pleurer son inconstance Que d'être heureux en l'oubliant.

Les bergers, alarmés par ces tendres plaintes, coururent vers Ébcio • ils le trouvèrent assis au pied d'un hêtre, le visage baigné de larmes. A peine il les aperçut, que, se levant précipitamment, il vint se jeter au cou d' Érastre. Mon ami, lui dit-il, nous allonsperdre Galatée; elle nous quitte pour jamais. Ecoutez, ajouta-t-il en regardant Tyrcis et Damon, le funeste secret que Mœris m'a confié ce malin; je vais vous rapporter ses propres paroles.

Élicio, m'a-t-il dit, je dois reconnaître l'attachement que tu m'as toujours marqué, en t instruisant le premier du mariage de ma fille. Je l'ai conclu hier : elle épouse un riche Portugais dont les immenses troupeaux couvrent les bords du Lima. Quatre bergers envoyés par ce futur époux viennent d'arriver chez moi, et partiront demain avec Galatée. Je sais que tu t'intéresses à nia lille comme si lu dais son frère, H je t'ai choisi, mon cher Élicio, pour le prier de l'accompagner en Portugal, •I être présent à ses noces, et de venir me rapporter des nouvelles certaines de son bonheur.

Malgré le troublé où m'a mis ce discours, j'ai recouvré ma voix pour j répondre; Comment, lui ai-je dit, vous avez pu

consentir à vous séparer de votre fille! vous avez pu la condamner à vivre loin de son père et de sa patrie! Kles-vous certain de ne pas faire son malheur en l'exilant dans un pays étranger? Pensez-vous qu'elle ne regrette pas...? J'ai sondé le cœur de ma fille, interrompit Mœris; je l'ai instruite de mes résolutions : elle m'a répondu, avec sa douceur ordinaire, qu'elle serait toujours prête à m'obéir. J'ai même démêlé sur son visage une légère émotion, marque certaine de cette joie qu'éprouve la fille la plus sage en apprenant qu'elle va se marier. Ne sois donc pas inquiet de son bonheur, et va te préparer au voyage que j'attends de ton amitié. Voilà, mes amis, ce que m'a dit Mœris; voilà l'événement que je craignais plus que la mort.

Tyrcis, Damon. et surtout Erastre, s'affligèrent avec Élicio. Mais, lui dit Damon, puisque Mœris vous estime et vous aime, pourquoi n'avez- vous pas tenté de lui faire l'aveu de votre amour? Vous ne le connaissez pas comme moi, lui répondit Élicio; il a déclaré qu'il voulait que son gendre eût autant de bien que sa fille. Sij'avais osé parler, il aurait cru que j'aimais sa fortune, et son amitié pour moi se serait changée en mépris. Mœris est trop riche pour n'être pas défiant; je suis trop pauvre pour être hardi.

Mon ami, lui dit Tyrcis, ne perdez pas toute espérance : allons trouver Galatée, allons savoir d'elle-même s'il est vrai qu'elle consent à épouser ce Portugais; et si, comme je le crois, il lui en coûte pour obéir à son père, nous tâcherons de rompre ce funeste mariage. L'amour et l'amitié nous inspireront : seuls ils ont fait des miracles, que ne feront-ils point réunis?

Élicio suivit le conseil de Tyrcis. Les quatres bergers prirent le chemin de la fontaine des Ardoises, où Galatée se reposait souvent. Ils espéraient l'y trouver; leur attente ne fut pas trompée. La bergère était assise au bord de l'eau, et plongée dans une si profonde rêverie, qu'elle n'aperçut point les bergers. Ses yeux humides regardaient la fontaine : son front était appuyé sur une de ses mains, et de l'autre elle caressait le chien d'Élicio, ce chien qui, depuis si longtemps, était plus souvent avec elle qu'avec son maître. Le fidèle animal, couché aux pieds de Galatée, avait la tête appuyée sur les genoux de la bergère, les yeux fixés sur les siens; et son air inquiet et reconnaissant semblait lui demander pourquoi ce jour-là il était caressé plus qu'à, l'ordinaire. Élicio fit arrêter ses compagnons pour jouir de ce spectacle : une douce satisfaction remplaçait déjà la douleur peinte sur son visage. Galatée, qui se croyait seule avec le chien, se mit à chanter ces paroles :

0 toi qui suis toujours mes pas, Toi le compagnon de ma vie.

Tu vas perdre ta bonne amie; Elle quitte ces beaux climats.

Une obéissance cruelle M'arrache à ces prés, à ces bois,

Où j'entendis souvent la voix D'un amant comme toi fidèle.

Aimable chien, viens avec moi; Toujours seule avec ma pensée, De ma félicité passée II ne me restera que toi.

Quitte ton maître pour me suivre, Tu reviendras au premier jour :

11 apprendra par ton retour Que loin de lui je n'ai pu vivre.

Les larmes que versait (ialatée ne lui permirent pas de poursuivre. Élicio pleurait aussi, mais c'était de joie. Il n'est plus maître de son transport; il court vers la bergère, tombe à g( doux devant elle, et saisit ui\^ de ses mains, qu'il presse eontre ses lèvres, Galatée, surprise, fait de vains efforts pour la retir-er : elle s'aperçoit que d'autres bergers la regardent, elle veut se fâcher, elle ne le peut pas; elle veut fuir, le chien l'en empêche; il tourne autour d'elle en sautant: il les caresse tous deux à la fois; on dirait qu'il jouit du bonheur qu'il vient de procurer à son maître.

Tyrçis, Dam on, Érastre même, étaient attendris, et n'osaient approcher des deux amants. Galatée les appelle, fait relever Elicio; et s'efforçant de dérober ses larmes : Je ne prétends plus, leur dit-elle, cacher un secret que mon imprudence a trahi. Oui, je regrette ma patrie; j'y laisse peut-être mon cœur; mais je n'en suis que plus résolue à obéira mon père : ce devoir sacré l'emportera sur tout. Je vous conjure de ne pas redoubler par vos plaintes une douleur qui serait inutile, et surtout de ne pas troubler une solitude devenue nécessaire après un tel aviu. A ces mots, elle s'éloigne, laissant les quatre bergers interdits. Le chien d'Elicio fut le seul qui osa la suivre : elle s'en aperçut, et voulut l'en empêcher en le menaçant de sa hoidette; mais le chien s'offrit à ses coups, et la pauvre Galatée ne [tut jamais venir à bout ni de le battre ni de le chasser.

Les quatre amis lesies ensemble, tinrent conseil sur les moyens de rompre ce fatal mariage. Tyrcis était d'avis de rassembler les bergers île la contrée, et de venir tous ensemble Buppliei Mien: de ne pas leur enlever le trésor dont ils ètaienl si luis l'anion voulait aller en Portugal menacer le futur époux, et l'effrayer de manière qu'il renonçât lui-même à Galatée. Élicio inclinait ver.- ce parti, l'raslre, la main sur ses yeux, ne disait rien, el pi eu rail : Non, me- amis, s'écria-t-il en essuyant se- larmes, tous ces moyens ne serviront qu'à irriter Mœris. .l'ai un projei qui rendra toutle monde heureux, excepté moi;

• •• lui-là que je m'arrête, el d< pas je vais l'exécuter.

En di-a i ces paroles.il embrasse Élicio el s'éloigne.

Les bergers, qui complaienl peu sur l'invention d'un homme

Jl coure vers la bergère, tombe a ses crenoux devant elle

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aussi simple qu'Érastre, se proposèrent d'aller consulter l'ermitn Fabian. Déjà ils étaient en chemin, lorsqu'ils rencontrèrent un cavalier superbement habillé, monté sur un magnifique cheval, et suivi de deux dames sur des haquenées. Une troupe nombreuse de valets prouvait que c'étaient des personnes de distinction. Les bergers les saluèrent en passant; et l'inconnu, leur rendant le salut, arrêta Élicio : Voudriez-vous bien, lui dit-il, nous indiquer dans ces forêts un lieu commode pour y passer quelques heures? Les dames que vous voyez sont fatiguées de la chaleur et de la route, et voudraient se reposer ici. Élicio, qui s'oubliait toujours pour penser aux autres, les conduisit à la fontaine des Ardoises, qui n'était qu'à deux pas. Dès qu'ils y furent arrivés, leurs valets dressèrent une table qui fut bientôt couverte de rafraîchissements. Les deux dames, assises sur l'herbe, levèrent leurs voiles, et surprirent Tyrcis et Damon par l'éclat de leur beauté. L'aînée de ces deux inconnues l'emportait encore sur la plus jeune; mais peut-être ne devait-elle cet avantage qu'à la profonde tristesse qui semblait obscurcir les attraits de sa cadette.

Élicio pressait ses compagnons de reprendre le chemin de Termilage; le cavalier les retint. Laissez-moi jouir, leur dit-il, du bonheur de vous avoir rencontrés; je voudrais ne vivre qu'avec des bergers. Quelle différence de votre heureux sort à celui des habitants des villes! La nature vous donue pour rien tous les plaisirs dont nous achetons l'image; l'oisiveté avance nos jours; le travail prolonge les vôtres; l'ennui, le mensonge, la gêne; voilà notre vie : la joie, la franchise, la liberté, voili la vôtre. Ah! dès demain je me fais berger, si Nisida veut devenir bergère.

Au nom de Nisida, Élicio regarde les deux dames avec un air de surprise et d'intérêt qui fut remarqué du cavalier. Pardonnez, lui dit Élicio, si le nom de Nisida me fait une impression si vive; il n'y a pas longtemps qu'un de nos amis versait bien des larmes en nous parlant de Nisida. Avez-vous, reprit l'inconnue, quelque bergère qui s'appelle ainsi? — Non. Celle dont il était question n'est pas bergère : elle n'est pas même de ces contrées; Naples est sa patrie. — Naples!... Eh! comment savez- ■ vous?... — Je vous l'expliquerai : dites-moi d'abord si vous ne vous appelez pas Timbrio, et si cette jeune personne n'est pas Blanche, sœur cadette de Nisida. — Vous avez dit leurs noms. — Ah! Fabian, quel heureux jour pour toi! — Vous connaissez Fabian? — Est-il ici? s'écria Blanche : et sa pâleur fut à l'instant effacée par le plus vif incarnat.

Oui, lui dit Élicio, il est ici ; et le chagrin de vous avoir perdue allait terminer une vie qu'il a consacrée à la pénitence; Fabian est ermite, son ermitage n'est pas loin. Courons l'embrasser, s'écria Timbrio. Blanche était debout, et marchait déjà sans savoir le chemin qu'il fallait prendre. Nisida s'appuie sur le bras de son amant; et Tyrcis, Damon et Élicio les guident vers l'ermitage.

Il était presque nuit quand ils arrivèrent au pied de la colline. Timbrio, Nisida, et surtout la jeune Blanche, montèrent le sentier sans reprendre haleine. Parvenus à la porte de l'ermitage, ils la trouvent ouverte; ils regardent, ne voient personne dans la cellule. Inquiets de ne pas trouver l'ermite, ils allaient l'appeler, et parcourir la montagne. Le prudent Tyrcis les an-rte : Fabian, leur dit-il, est sûrement près d'ici; mais ce malheureux ami, qui n'espère plus vous voir, qui vous pleure sans cesse, va mourir de sa joie, si vous vous offrez tout d'un coup à lui. Ménagez-le, contenez vos transports, et trouvons un moyen de préparer son âme à un plaisir qu'elle ne soutiendrait pas. Tout le monde approuve l'avis de Tyrcis : on décide qu'il faut envoyer les bergers au-devant de Fabian, pour lui annoncer avec précaution les tendres amis qu'il va revoir.

Pendant que l'on se consultait, Blanche considérait, à la clarté de la lune, l'intérieur de la cellule. Une natte de jonc, une eseabelle, un crucifix de buis, c'étaient tous les meubles de Fabian : Blanche les examine longtemps, puis elle va se mettre à genoux devant le crucifix, et remercie tout bas le ciel de l'avoir conduite dans cet ermitage.

Timbrio et les bergers la regardaient avec attendrissement, lorsque des soupirs et des plaintes leur apprennent que Fabian n'est pas loin Tout le monde s'approche : on aperçoit l'ermite sous un olivier sauvage, à genoux sur un quartier de roc, les bras tendus vers le ciel. A cette vue, les deux soeurs et Timbrio veulent se précipiter dans ses bras; Tyrcis ne peut les retenir : mais Fabian commence sa prière, et tous s'arrêteut pour l'entendre. Nisida et Timbrio restent les bras tendus : Blanche, respirant à peine, avance sa tète par-dessus leurs épaules, et essuie à chaque instant les pleurs qui l'empêchaient de voir son ami.

0 mon Dieu! disait Fabian, Être suprême que je veux aimer uniquement, vous qui remplissez le monde, et qui devez remplir mon cœur, ne vous offensez pas de mes larmes : j'ai tout perdu, je n'ai pas murmuré. O mon Dieu, calme/, les maux que je souffre; mais ne m'arrachez pas entièrement le souvenir de mes malheurs!

Aux premiers mots de Fabian, Blanche pleurait ; elle sanglo- ;ait aux derniers. Tyrcis, craignant qu'elle ne fût entendue, dit à Dainon d'aller avec Élicio interrompre l'ermite, tandis qu'il resterait avec les deux sœurs et Timbrio, pour les empêcher de se mon lier.

Les deux bergers obéirent. Fabian les reçut aveo amitié. Vous vous plaignez toujours, lui dîi Élicio, et vos malheurs toueiieni peut-ôtre à leur terme. Vous les connaissez, répondit l'ermite : jugez s'ils peuvent finir. — Oui. Bans doute; Nisida vit encore -. elle est, avec Bfl so nf et Timbrio, occupée de vous chercher par toute l'Espagne. Quelqu'un les a rencontrés. —

Que dites-vous? Kst-il bien sur que Ce "il mon ami, que ce soient les deux sœurs?.., Ah! ne vous jouez pas d'un malheii-

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reux : vous aviez paru prendre pitié de mes maux, ne venez pas les aigrir en m'abusant d'un faux espoir.

Comme il disait ces paroles, Tyrcis, pour préparer une si tendre reconnaissance, dit à Nisida de chanter de l'endroit où elle était, sans s'offrir encore aux yeux de l'ermite.

Fabian parlait encore, lorsque la voix de Nisida vint frapper son oreille. Il s'arrête, il écoute, il reste immobile, les yeux fixés et la bouche ouverte : ensuite, regardant d'un air égaré, sa raison l'abandonne, la terreur se peint sur son visage; il prend les deux bergers pour des fantômes, et les considère avec effroi. Cependant la voix continue, et vient retentir au fond de son âme : peu à peu sa crainte se dissipe; ses traits, ses yeux reprennent leur douceur : il revient à lui, s'élance comme un trait vers l'endroit d'où partait la voix : il arrive, regarde, et tombe sans mouvement dans les bras de son ami.

Nisida et Timbrio appellent : les bergers accourent; on s'empresse, on s'efforce a le ranimer. Blanche avait déjà couru chercher de l'eau dans la cellule; elle en jette sur son visage, elle serre ses mains dans les siennes. L'ermite reprend ses sens; il ouvre les yeux, il doute encore de son bonheur : Est-ce bien toi? dit-il à Timbrio; est-ce toi que j'ai tant pleuré? — Oui, c'est moi; c'est ton ami, celui qui te doit la vie. Ils s'embrassent, ils confondent leurs larmes, ils restent longtemps serrés l'un contre l'autre. Plus de chagrin, lui dit Timbrio, nous sommes tous réunis : voici Nisida, ta bonne amie; voilà Blanche qui allait mourir, si nous ne t'avions pas trouvé : que te faut-il encore? Ah! rien, répond l'ermite en souriant et pleurant à la fois. Blanche et Nisida lui tendent les bras. Fabian veut parler, mais il fait de vains efforts : il prend les mains des deux sœurs, les joint toutes deux sur sa poitrine, et tombe à genoux en sanglotant.

Cette scène attendrissante dura quelques moments encore. Fabian conduisit ses amis dans sa cellule, et leur fit le détail de tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation. Ce récit fut court. Le prudent Fabian, toujours victime de l'amitié, parla de son amour pour Blanche comme du sentiment qui l'avait le plus occupé pendant sa solitude. Blanche, transportée, n'osait rien dire; mais elle embrassait sa sœur.

L'ermite supplia son ami de lui raconter à son tour ses aventures depuis le moment où, pour aller porter la nouvelle de sa victoire à Nisida, il l'avait laissé sur le champ de bataille. Les bergers se joignirent à Fabian pour demander ce récit : Timbrio ne se fit pas presser.

Après mon combat avec Pransile, impatient de revoir Fabian, j'envoyai mon page à la maison de campagne de Nisida : il en revint tout effrayé, et m'annonça la mort de ma maîtresse et la fuite de mon ami. Frappé comme d'un coup de foudre, je partis sur-le-champ pour aller m'informer moi-même de tous mes malheurs. Arrivé à cette maison de campagne, ni mes

instances ni mes présents ne purent m'en ouvrir l'entrée; et les discours et les pleurs des domestiques me confirmèrent la mort de Nisida. Je ne vous dirai point ce que je devins dans ce moment; on ne meurt point de douleur, puisque je n'expirai fîas sur l'heure. Malgré mon désespoir, je me souvins qu'il me 'estait un ami; et, tout blessé que j'étais, je suivis sa trace jusqu'à Gaëte. Quand j'arrivai dans cette ville, Fabian venait de s'embarquer. Je fus forcé d'attendre le départ d'un navire catalan qui devait retourner dans quelques jours à Barcelone. Le capitaine me reçut sur son bord, et mes larmes redoublèrent en quittant cette Italie, où j'avais perdu le plus cher objet de mon cœur.

Le vent, qui d'abord nous était favorable, diminua tout d'un coup, et notre vaisseau, peu éloigné du port, fut presque arrêté par le calme : j'aurais vu la tempête avec plus de joie. Sans cesse occupé de mes maux, toujours pleurant ma Nisida, je demandais au ciel la mort ou mon ami : les seuls moments que je trouvais moins amers étaient ceux où je chantais sur un luth qui appartenait à un passager.

Le second jour de notre départ, au moment où l'aurore commençait à teindre l'horizon, j'étais assis sur la poupe, et je considérais cette vaste mer dont les flots tranquilles réfléchissaient les étoiles prêtes à disparaître. Tout reposait autour de moi : les officiers, les matelots étaient livrés au sommeil : le pilote même dormait sur son gourvernail; les voiles étaient pliées, on n'entendait que le bruit de la proue du vaisseau, qui fendait doucement les ondes. Ce profond silence, ce grand spectacle de la mer et du ciel, cette aurore qui venait lentement réveiller les malheureux, tout me retraçait plus vivement mes peines : je pris mon luth et je chantai ces paroles :

Tout se tait, tcut est calme et dans l'air et sur l'onde, L'ou n'entend que le bruit des ailes du zéphyr : Tout dort autour de moi dans une paix profonde; Moi seul je veille pour souffrir.

Déjà vers l'orient, sur un char de lumière, L'Aurore à l'univers annonce un jour nouveau : Ce jour est un bienfait pour la nature entière; Pour moi seul il est un fardeau.

Sous le poids des chagrins je sens que je succombe Nisida, cher objet d'amour et de douleur, Nisida, tu n'es plus : la pierre d'une tombe Kuferme ton corps et mon cœur.

J'en étais à ce dernier vers, lorsque j'entends un bruit de

rames qui Bemblait s'approcher du vaisseau. J'écoute, je

- premiers rayons du jour me font distinguer une

barque; elle venait droil a nous, el les efforts de quatre

rameurs la faisaient voler sur la mer. La barque approche;

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une femme s'avance sur le bord : Au nom du ciel, me criat-elle, daignez me dire si votre vaisseau n'est pas le navire catalan parti depuis deux jours de Gaëte. Jugez de ma surprise!

c'était la voix de Blanche, de la sœur de ma Nisida Ali! ma

soeur, m'écriai-je et je me précipite à la corde du vaisseau.

Je descends, j'arrive daus la barque; je cours pour me jeter dans les bras de Blanche, je me trouve dans ceux de Nisida.

Je pensai mourir de ma joie : immobile et muet, je ne pouvais proférer une seule parole. Nisida me parlait, me rassurait; je la regardais, en tremblant que ce ne fût un songe, et que le réveil ne m'enlevât mon bonheur.

Revenu de ce premier ravissement, je m'occupai de faire monter dans le vaisseau la tendre Nisida et son aimable sœur. Elles étaient toutes deux en habits de pèlerines; mais le capitaine, instruit par moi, les reçut'avec le respect qu'il devait à leur naissance. Ce fut alors que j'appris de Blanche comment l'oubli de l'écharpe avait causé à sa sœur, presque mourante, un évanouissement si profond, que tout le monde la crut morte. Elle ne reprit ses sens qu'au bout de huit heures; et, apprenant à la fois ma victoire sur Pransile, mon erreur, mon désespoir et notre fuite, elle résolut, avec sa sœur, de tout quitter pour nous suivre. Malgré ses maux, malgré sa faiblesse, elle voulut partir, et Blanche disposa tout pour leur fuite. Elles avaient de l'or et des pierreries; tout fut prodigué pour s'échapper de la maison paternelle. Un domestique gagné leur amena une litière au milieu de la nuit; et les deux sœurs, munies de leurs diamants et déguisées en pèlerines, prirent la route de Gaëte, où elles savaient que je m'étais rendu. Elles y arrivèrent deux heures après le départ du navire. A force d'argent, elles trouvèrent des rameurs qui essayèrent de nous rejoindre : le calme survenu seconda leurs elîorts; et l'amour, qui protégeait sans doute ces aimables sœurs, les fit arriver sans accident jusqu'à notre vaisseau.

Je retrouvais Nisida; mais tu nous manquais, mon cher Fabian, et c'était payer bien cher la faveur que nous faisait la fortune. Blanche le sentait aussi bien que moi. Ton absence fut du moins le seul malheur dont nous eûmes à gémir. Après une heureuse navigation, nous arrivâmes à Barcelone : nous espérions \ trouver de tes nouvelles; mais nos recherches furent vaines. Blanche fut la première à dire qu'il fallait parcourir toute TEspagne, et ne s'arrêter que lorsque nous t'aurions trouvé : elle était bien sûre que cet avis serait suivi. Nous résolûmes d'aller d'abord à Tolède, où sont établis des parents de Nisida. Mais, avant tout, nous écrivîmes à son père pour l'instruire de nos aventures et lui demander la permission de nous marier à Tolède : il a répondu selon nos désirs; et nous étions en route pour cette ville, nous informant partout de Fabian, quand notre bonheur nous a conduits ici.

Telle fut l'histoire de Timbrio. Dès qu'il eut cessé de parler, l'ermite le prit eu particulier, et, le menant dans un coin de

sa cellule, il lui dit d'une voix timide : Est-ce que je n'irai pas à Tolède? Timbrio, surpris de sa question, le regarde : Fahian baisse les yeux, et lai>se échapper quelques larmes. Son ami le serre clans ses bras : Il faut bien, lui répondit-il. que tu viennes à Tolède pour épouser ta chère Blanche; elle t'adore, elle n'a pas été un seul instant sans penser à toi. Tu l'aimes toujours, n'est-il pas vrai? Plus que ma vie, reprit Fabian; mais je l'aime encore davantage. Allons, ajouta-t-il en souriant, je quitterai cet habit d'ermite; et tu m'en feras trouver un plus convenable à un nouveau marié : mais, si tu m'en crois, quand nous serons les époux de ces deux charmantes soeurs, nous reviendrons ici vivre avec ces bons bergers qui nous aiment, et qui méritent que nous les aimions. J'en avais déjà formé le projet, reprit Timbrio; je suis fatigué du monde, et je veux finir ma vie dans ces bois, entre ma femme et mon ami. Après cette conversation, ils vinrent en rendre compte aux deux sœurs et aux bergers : tout le monde applaudit à leur dessein.

Cependant la nuit était avancée. Élicio conseillait de gagner promptement le village. Je n'ai point de maison à vous oll'rir, dit-il aux quatre amants; mais je vais vous conduire à celle de Galatée : Mœris, son père, se fera un honneur de vous recevoir.

Son avis est suivi? on se met en marche, on double le pas, on arrive. Mœris allait se mettre à table avec sa iille, Florise el Téolinde, et les quatre bergers arrivés de Portugal pour emmener le lendemain Galatée. On frappe à la porte, les chiens aboient: Mœris vient ouvrir lui-même. Flicio lui demande l'hospitalité pour Nisida, Blanche et les deux amis. Le vieux berger, honoré de pareils hôtes, les accueille avec respect. Il appelle sa fille : il fait ajouter au souper tout ce qu'il a de meilleur; et, les invitant à si! mettre à table, il s'excuse sur ce qu'ils n'étaient pas attendus.

Pendant le repas, Galatée s'efforçait de n'être pas triste. Élieio s'était placé le plus loin qu'il avait pu des Portugais; il les regardait avec colère, et ses yeux rencontraient quelquefois les yeux de Galatée. On sortit de table : tous les convives allèrent prendre le frais sur <[<■< bancs de pierre qui étaient à la porte de la maison. Le vieux Mœris voulut conter à sis hôtes le brillant mariage qu'il avail arrangé pour sa fille : il s'étendit avec complaisance sur les richesses de son gendre, richesse que les Portugais ne manquèrent pas d'exagérer. Les deux amis et les deux sœurs se croyaient obligés de féliciter Galatée : elle ne répondait rien, et le malheureux Élicio dévorait ses larmes. Tout à coup le son funèbre d'une trompette se fait entendre dans le village.

Mœris, ses hôtes, tous les habitants alarmés, courent vers la grande place, d'un semblait venir le triste son. lis aperçoivent quatre bergers vêtus de deuil el couronnés de cyprès : deux portaient a la main des flambeaux allumés; les deux autres sonnaienl de la trompette, iv milieu des quatre bergers était un ministre de l'Éternel, vêtu de ses habits àacerdotaux,

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C'était le vénérable Salvador, le pasteur des bergers, celui qui les consolait dans leurs peines, et qui remerciait le ciel de leur bonheur. Tout le village était sa famille, tous les orphelins ses enfants; depuis quarante années il remplissait le sublime emploi de louer Dieu et de servir les hommes.

Bergers, s'écria-t-il, c'est demain te jour choisi dans l'année pour honorer les cendres de nos frères dans la vallée des tombeaux. Songez à ce devoir sacré; et dès l'aurore rendez-vous sur eette place, dans le triste appareil qui convient à celte touchante cérémonie.

Après avoir prononcé ces mots d'une voix forte, Salvador reprit le chemin de sa maison. Tout le monde convint de se rassembler au point du jour pour remplir une obligation si sainte. Mœris ne voulut pas que sa fille y manquât; il pria les Portugais de différer leur départ. Elicio en tressaillit de joie; Galalée en conçut une heureuse espérance.

Nisida, Blanche,' Téolinde, les deux amis, demandèrent aux habitants du village la permission de les suivre à la vallée des tombeaux : on fut flatté de leur demande. Les quatre Portugais sollicitèrent la même faveur : on les refusa d'une voix unanime; ils étaient odieux depuis que l'on savait qu'ils venaient chercher Galatée; ils se retirèrent pleins de dépit, et tout le monde alla se livrer au sommeil.

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