C. S gtuchtr Je
el le chevreau les suivent; le reste des bergers marche à quelque distance, impatient de voir la fin de cette aventure.
Pendant,le chemin, Téolinde l'ait ses elîorts pour ménager unireconnaissance qu'elle craignait et souhaitait. Attentive à ne rien dire qui puisse déplaire à son amant, elle parle avec pré caution d'elle-même, rappelle doucement leurs amours, raconl" l'histoire de sa sœur jumelle, et tous les chagrins qu'elle lui causa : elle observe l'effet de chaque parole sur le visage d'Artidore, suit pas à pas les progrès qu'elle fait faire à sa raison, et emploie toute l'adresse de son esprit pour ramener le cœur de son amant. Arlidore l'écoute comme un homme qui sort d'un long sommeil; il répond juste à quelques questions, il fait répéter les autres : peu à peu sa mémoire, ses idée; reviennent. L'amour lui avait ôté !a raison, l'amour devait la lui rendre. Il s'arrête; il considère Téolinde, la reconnaît, tombe a ses pieds, la serre dans ses bras; et ses larmes prouvent à la bergère que son amant n'est plus insensé.
Ils étaient arrivés à la fontaine, où tout le monde les joignit. Florise et Galatée avaient raconté pendant le chemin ce qu'elles savaient des amours d'Artidore et de Téolinde. Après avoir félicité cette bergère, on la pria d'engager son amant à reprendre le récit de ses aventures au moment où la sœur jumelle l'avait si cruellement trompé. Artidore y consentit; et, quoiqu'un peu honteux de l'état où il se trouvait, il continua ainsi son histoire :
Le discours de la fausse Téolinde m'avait jeté dans un désespoir mortel. Je résolus de fuir à jamais celle que je croyais perfide. Je voulus cependant lui dire encore que je l'aimais, et je gravai mes adieux sur un peuplier. Je ne me souviens plus de ce que j'écrivis. Depuis ce moment, ma faible raison s'aliéna; j'errai sans but dans la campagne, et je fus quatre jours sans prendre de nourriture. Cette abstinence acheva de troubler ma tête : je ne me rappelle que confusément ce que je devins; deux seules choses sont restées dans ma mémoire.
Je descendais une petite colline qui ne doit pas être loin d'ici : tout à coup j'entends du bruit dans les broussailles, et j'aperçois ce petit chevreau que voilà couché près de moi, fuyant pour éviter un loup furieux qui le poursuivait la gueule béante. Mon premier mouvement fut de me jeter sur le loup : je n'avais point d'armes. Obligé de lutter avec le 'éroce animal, nous roulons ensemble sur la poussière. L'égarement de ma raison ajoutait san< douté à mes forces, en in'empêchant de voir le danger : j'étouffai le loup dans mes bras, et, sans regarder si le chevreau me suivait, je poursuivis ma route jusqu'à la caverne où vous m'avez trouvé.
Son obscurité, son éloignement de toute habitation, me la firent choisir pour mon tombeau. Je pénètre dans l'intérieur, je vais Lu'asseoir sur une pierre; et là, me rappelant la perfidie de Téolinde, ma raison revint un moment pour me faire sentir tous mes maux. Résolu de ne plus sortir de cette caverne, je
roule une grosse pierre pour en fermer l'entrée. Emprisonné dans ma tombe, j'en ressens une affreuse joie : je m'étends sur la terre, avec l'espérance de ne plus me relever.
J'étais dans le calme du désespoir, ne craignant ni ne désirant que mon supplice fût long, lorsqu'un bêlement plaintif vint frapper mon oreille : j'écoute, je l'entends encore; il semblait venir de l'entrée de la caverne. Malgré moi je suis ému : je me lève, j'y cours, et j'aperçois le petit chevreau que j'avais sauvé, qui passait son nez blanc entre la pierre et le rocher, et me demandait de lui ouvrir.
Mes yeux se mouillèrent : je repoussai la pierre avec précaution. Dès que l'ouverture fut assez large, le chevreau entra, suivi d'une chèvre; elle était blessée, et son sang coulait. A peine arrivée, elle se couche à mes pieds, soulève sa tête, et la laisse retomber en haletant de fatigue et de douleur. Ce petit chevreau tourne autour de moi, bêle douloureusement, va lécher la plaie de sa mère, et revient me caresser, comme pour me prier d'en prendre soin.
J'examinai la blessure; je reconnus la dent du loup. Sur-lechamp je vais chercher de l'eau, je lave la plaie, j'étanche le sang, et j'y fais tenir un appareil avec des morceaux de mes vêtements. Après cette opération, la chèvre me regarde avec tendresse, se renverse doucement, me tend ses mamelles pleines de lait, et semble m'inviter à partager la nourriture de l'enfant que je lui avais rendu.
Toutes les consolations humaines n'auraient pu m'empêcher de mourir; cette chèvre et ce chevreau m'attachèrent à la vie. Résolu de passer mes jours avec eux, j'allai chercher une provision d'herbes et de fruits, et j'arrangeai la caverne de manière qu'elle fût commode pour nous trois. Le lendemain, je pansai de nouveau la plaie : au bout de quatre jours elle était guérie, et la chèvre sortait, quelquefois seule, quelquefois avec son chevreau, qui nous suivait également tous deux. J'errais, de mon côté, dans les montagnes voisines de ma caverne : tous les soirs nous nous retrouvions. Quand j'avais rencontré dans mes courses du serpolet ou du cytise, j'en apportais à ma compagne; elle le mangeait clans ma main; je mangeais mes fruits, et le petit chevreau tétait. Après notre repas, j'allais fermer avec la pierre l'entrée de notre demeure; et, couchés sur la mousse et les feuilles sèches, nous nous livrions au sommeil.
Aujourd'hui la chaleur du jour avait empêché la chèvre et moi-même de sortir de notre caverne; le petit chevreau avait longtemps sautillé près de l'entrée : je l'y croyais encore, quand je l'ai vu revenir toul tremblant, et poursuivi par un chien. Bientôt après nu homme a paru, .l'avoue qu'à cet aspect je n'ai pas été maître 'le ma fureur : je me suis élancé sur lui avec le
projel 'le l'étouffer, tant j'étais indigné qu'un homme vint, me ravir les seuls amis qui me restaient. Vous ave/ été les témoins de mon combat et de son heureuse fin. C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie : j'ai retrouvé ma Téolinde, je sens
revenir ma raison. Je vais passer ma vie avec celle que j'ai toujours adorée, et ma chèvre et mon chevreau ne me quitteront pas. En disant ces mots, il les caressait d'une main, et tendait l'autre à Téolinde.
Le récit d'Artidore avait attendri tout le monde; on le remercia les larmes aux yeux. 11 pria tout bas Élicio de lui donner les moyens de couper sa longue barbe et de prendre un autre habit. Venez avec moi, lui dit le berger; j'ai dans ma cabane tout ce qui vous est nécessaire. Allez, ajouta Timbrio, nous vous attendons ici; et, pendant votre absence, je préparerai ce que je dois dire au père de... Il s'arrêta; Galatée rougit, Artidore partit avec Élicio : Téolinde lui recommanda de n'être pas longtemps; et la chèvre et le chevreau le suivirent.
Galatée avait entendu que Timbrio voulait se consulter pour aller parler à son père ; elle comprit que sa présence le gênerait ; et, feignant d'être obligée de retourner à la maison, elle prit congé de Blanche, de Nisida et de Téolinde, et gagna le village, seule avec sa chère Florise.
Elles en étaient peu éloignées, lorsque quatre hommes, sortis de derrière une haie, saisissent les deux bergères; les empêchent avec des mouchoirs de jeter des cris, et les forcent de monter sur deux mules qu'ils tenaient là toutes prêtes. Galatée et Florise obéissent en tremblant, les quatre ravisseurs montent à cheval, placent au milieu d'eux les mules, et fuient au grand galop vers la frontière de Castille.
Ces ravisseurs étaient les quatre Portugais arrivés dans la maison de Mœris depuis deux jours. Ils s'étaient aperçus du froid accueil de tout le village : la manière dont Élicio les avait regardés pendant le souper, et les coups d'œil qu'il jetait sur Galatée, leur avaient fait soupçonner la vérité. Le retard demandé par Mœris pour aller à la vallée des tombeaux, le refus des habitants de les laisser venir à cette vallée, leur avaient semblé un prétexte et une insulte. Ils craignirent de retourner sans Galatée, et se décidèrent à un enlèvement qui devait leur être pardonné quand la fille de Mœris aurait épousé leur maître. Tout leur avait réussi, ils fuyaient avec leur proie; mais l'amour v*eillait sur Galatée.
Artidore, après avoir pris des habits dans la cabane d'Élicio, revenait avec lui à la fontaine : ils voient de loin les quatre cavaliers et reconnaissent les bergères. Élicio jette un cri, et vole à sa maîtresse. De ses deux mains il arrête les mules : un Portugais lève le bras pour le percer d'un pieu ferré; Artidore était accouru, et, d'un coup de bâton, il casse le bras du barbare. Les deux bergères profitent du moment; elles glissent à terre; et, reconnaissant les lieux, elles courent chercher du secours à la fontaine. Pendant ce temps, Élicio avait ramassé le pieu du blessé; et se rangeant près d'Artidore, ces deux braves bergers, à pied, armés seulement d'un bâton et d'un pieu, font tête aux trois lâches cavaliers qui veulent venger leur compagnon.
Ce combat inégal se soutient; mais le courage allait céder à la force. Élicio, blessé au bras, ne peut plus se défendre, quand Tirabriô, l'épée à la main, tombe comme la foudre sur les Portugais. Du premier coup il fait voler la tête de celui qui pressait le plus Élicio. Tyrcis, Damon, Fabian, arrivent, et les deux ennemis qui restaient prennent la fuite à toute bride.
La blessure d'Élicio n'était pas dangereuse; mais il perdait beaucoup de sang. Galatée en est alarmée : elle l'étanche ave' son mouchoir; elle panse elle-même la plaie : cet appareil seul devait guérir Élicio. On le ramène au village le bras en écharpe; Galatée le soutient dans sa marche; et cette faveur le paye trop du danger qu'il vient de courir.
On arrive chez Mceris. Le vieillard, indigné de l'attentat des Portugais, déclare qu'il se croit dégagé de sa parole. Voilà, lui dit Timbrio en lui présentant le blessé, voilà le libérateur de votre fille : Élicio mérite de posséder celle qu'il a sauvée. Sa pauvreté seule a pu vous faire balancer; mais je suis riche, et je veux... Comme il disait ces mots, on entend un grand bruit à la porte de la maison : on regarde, on voit entrer dans la cour un bélier superbe, orné de rubans, et peint de différentes couleurs : son énorme sonnette se distinguait parmi celles de cent brebis qui le suivaient, chacune avec son agneau. Erastre venait après elles : deux chiens l'accompagnaient. Il entre, laisse à ses chiens la garde du beau troupeau; et, la houlette à la main, il vient parler au père de Galatée.
Mceris, lui dit-il, j'étais amoureux de ta fille, et je pouvais la disputer au Portugais à qui lu la donnes. Mais je me rends justice; ni ce Portugais, ni moi, ne méritons Galatée : le seul Élicio est digne d'elle. Tu peux en croire cet aveu de la bouche de son rival. Tu exiges que ton gendre soit riche : regarde ce béai) troupeau, qui vaut seul un héritage; il est à Élicio. Ce n'est pas moi qui le lui donne; je n'ai fait que parcourir les hameaux voisins; Élicio a tant d'amis, que, chacun d'eux ne lui donnant qu'un agneau avec sa mère, en deux jours j'ai formé ce troupeau.
11 n'avait pas fini de parler, qu'Élicio le baignait de ses pleurs. Ah! mon ami. lui dit-il, quel que soit mon sort, ton amitié le rend digne d'envie; je n'ose espérer Galatée; mais... I Ile est à loi, s'écria Mceris les larmes aux yeux. Viens, ma fille, je te donne à ton libérateur; viens embrasser ton époux. Galatée, vermeille comme la rose, approche, et craint d'avancer trop vile. Élicio était à genoux, et lui tendait avec respect le seul bras qu'il avait de libre. Galatée le regardej s'arrête, baisse les yeux, et devient plus vermeille encore. Son père, <|ui jouit de ce tendre embarras, la prend par la main, la conduit à son heureux époux : là il fallut encori qu'il la forçai d'approcher son visage du sien; et ce baiser fut le premier que Galatée eût reçu dans toute sa vie.
Alors on raconte à Êrastre l'enlèvement de Galatée et de Florise. Timbrio vint à lui : Berger, dit-il, vous m'avez ravi le plus
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beau moment de ma vie : je voulais partager mon bien avec Elicio, pour lui faire épouser Galatée; vous m'avez prévenu. Vous ne l'aimez pourtant pas plus que moi; mais vous l'aimez depuis plus longtemps : il est juste que vous soyez préféré. J'espère du moins, ajouta-t-il en élevant la voix, que l'on me permettra d'accomplir un autre dessein. Je veux faire quatre parts de ma fortune : la première doit appartenir à mon ami Fabian; j'offrirai la seconde à Téolinde et Artidore, pour les engager à se fixer ici : la troisième sera partagée par les mains de Salvador aux pauvres de ce village, et de la quatrième on achètera une maison, des champs et un troupeau, pour Nisida et pour moi. Oui, mes bons amis, je serai berger, je finirai mes jours avec vous, avec Fabian : nos cabanes seront voisines, nos ménages seront unis, nous deviendrons l'exemple du village; et nous vieillirons tous ensemble dans la paix, la joie et l'amour.
Tout le monde remercia Timbrio : Artidore et Téolinde l'embrassèrent. Mœris voulut que le soir même tous les contrats fussent rédigés. Il court répandre dans le village la nouvelle de tant d'heureux événements, et ramène avec lui l'alcade et le vénérable Salvador.
Les contrats furent bientôt faits. L'on convint que dès le lendemain Timbrio renverrait toute sa suite à Tolède, avec un homme de confiance qui donnerait de ses nouvelles aux parents de Nisida, et rapporterait en argent comptant la fortune de son maître. Pendant ce voyage, Mœris devait acheter les troupeaux et les fermes des nouveaux bergers; et, en attendant que tout fût prêt, Timbrio et Fabian, avec leurs épouses, devaient demeurer chez Mœris, et Téolinde et Artidore chez Érastre.
Il ne restait plus qu'à fixer le jour des quatre mariages. Élicio, malgré sa blessure, décida que ce serait le lendemain. Le sage Salvador ne put obtenir de lui qu'il différât; et les autres époux, sans le dire, étaient de l'avis d'Élicio.
On se mit à table; chaque amant fut placé près de sa maîtresse. Après le repas, on alla s'asseoir au jardin : là, sous une belle treille, au clair de la lune et sur des sièges de gazon, l'on voulut finir par des chants celte heureuse journée. L'un prend sa flûte, l'autre sa musette : on fait un cercle, au milieu duquel sont placés Mœris et Salvador ; et les amants chantent ces paroles
Je méprisais cette foule importune De mortels dignes de pitié, Qui laissent le repos, l'amour et l'amitié, Pour courir après la fortune.
Aujourd'hui mon cœur leur pardonne, Et n'a plus de mépris pour eux :
Je sens que l'argent rend heureux; Mais c'est au moment qu'on le donne.
Longtemps j'ai doulé de ta foi, Sans rien perdre de ma tendresse; Un jour de plus passé sans toi, J'allais mourir de ma tristesse.
J'ai retrouvé l'objet cher à mon cœur; L'amour et l'amitié me fixent au village : Pour rendre grâce au ciel de mon bonheur, J'irai souvent à l'ermitage.
J'ai cru ma bergère capable.
De la plus noire trahison, Et la perte de ma raison Punit un soupçon trop coupable.
Je revois celle que j'adore, Je sens ma raison revenir; Ah! ce n'est pas pour en jouir :
L'amour va me l'ôter encore.
Te souviens-tu de ce beau jour
Où, d'un air si doux et si tendre,
Tu vins me supplier d'entendre
L'aveu de ton fidèle amour?
Je t'écoutais toute honteuse; Mais le plaisir faisait battre mon cœur :
Tu me demandais ton bonheur, Et c'était moi que tu rendais heureuse.
ÉLICIO.
L'amitié suffisait pour embellir ma vie,
Et l'amour seul aurait fait mon bonheur. J'obtiens tout; je possède une amante chérie, El mon ami devient mon bienfaiteur.
Hélas! comment pourrais-je dire Les sentiments que j'éprouve en ce jour? Heureux par l'amitié, couronné par l'amour, Mon pauvre cœur n'y peut suffire.
Il était temps de se retirer. Blanche, Nisida et Téolindc résinent chez Galatée. Timbrio, Fabian et Llicio allèrent coucher dans la maison «le Salvador. Le lendemain, avant l'aurore, les quatre amants frappai en I à la porte de Mceris. Timbrio et Fabian portaient déjà la panetière el la houlette. Tous les habitants, instruits 'les la .veille, avaient préparé pendanl la nuit des fêtes plus belles que celles de Daranio. On attendit quelque temps
GALATEE
parce que le bon Mœris dormait encore; mais il parut bientôt, suivi de sa fille, de Tèolinde et des deux sœurs, habillées en bergères. Le bon Érastre donna la main à Galatée, et la conduisit au temrde au milieu des acclamations. Salvador unit les quatre amants, et le ciel bénit leurs mariages. Tous leurs projets s'exécutèrent; ils furent heureux, vécurent longtemps, et s'aimèrent toujours. Leur mémoire est encore honorée dans le beau pays qu'ils habitaient.
Beaucoup d'auteurs ont parlé de la pastorale, jugé les poètes bucoliques, donné des préceptes sur ce genre, et peu se sont accordés dans la manière de l'envisager. Les uns veulent que les bergers (tient de l'esprit fin et galant; les autres recommandent, au contraire, de ne jamais s'éloigner de cette simplicité d'or qui fait le principal charme des ouvrages des anciens; d'autres enfin regardent Vallégorie comme le principal mérite <le l'églogue.
Je ne discuterai point ces différents avis; je veux seulement rendra compte de ma manière de voir la pastorale, et des moyens que je crois les plus propres à lui donner un degré d'intérêt, peut-être même d'utilité.
On reproche au genre pastoral d'être froid et ennuyeux ; défauts qui n'obtiennent jamais grâce, surtout en France. Cependant on n'ose point ne pas admirer les églogues' de Théocrite et de Virgile : on sait quelques jolis vers de celles de Fontenelle, mais on ne les relit guère; et dès que l'on annonce un ouvrage dont les héros sont des bergers, il semble que ce nom seul donne envie de dormir.
J'ai cru d'abord que ce dégoût venait uniquement de l'énorme distance où nous sommes de la vie pastorale, de la prodigieuse différence de nos mœurs avec les mœurs des bergers, ce qui sûrement y influe. Il est pourtant possible aussi que la faute en soit à la manière dont on a traité ce genre; car il faut bien qu'il y ait plusieurs raisons d'ennui, quand tout le monde esl d'accord pour bâiller.
A Diei plaise que je veuille nier ou diminuer le mérite
des églogues de Théocrite, de l'ion, de Moschus, surtout de Virgile! Ces chefs-d'œuvre, que vingt siècles ont admirés, vivront au tanl que la belle poésie, le naturel aimable, la louchante simplicité, auront des attraits pour les hommes de goût. Les idylles de Pétrarque, de Sanuazar, de Garcilasso, de Pope, offrent des beautés dignes des anciens. Les berge-
ESSAI SUR LA PASTORALE 3Gb
ries de Racan 1 justifient quelquefois les éloges de Despréaux. Segrais et Mme Deshoulières ont mis dans leurs églogues de la grâce, et quelquefois du naturel. Fontenelle et Lamotte ont semé les leurs de pensées fines, de traits délicats, de vers charmants. Plusieurs autres poètes plus modernes ont su tirer de la flûte champêtre des sons touchants et harmonieux. Gessner surtout l'emporte, à mon avis, sur les anciens mêmes. Gessner n'a peut-être pas cette poésie enchanteresse qui ennoblit dans Virgile les détails les plus communs : il ne charme pas toujours l'oreille comme le poète romain; mais il parle aussi bien au cœur, et lui inspire des sentiments plus purs. On forme son goût en lisant Virgile; on nourrit son âme en lisant Gessner. L'un fait aimer et plaindre Mélibée; l'autre fait respecter et chérir la vertu.
Après cet hommage sincère rendu à mes maîtres, qu'il me soit permis de revenir à mes idées sur la cause du froid accueil que Ton fait aux pastorales.
Je pense que, sans intérêt, aucun ouvrage d'agrément ne peut avoir un succès durable. Or est-il bien facile de mettre de l'intérêt dans une scène entre deux ou trois interlocuteurs qui parlent tous de la même chose, dont les idées roulent sur le même fonds, qui viennent et s'en vont sans motif? L'églogue n'est que cela.
Dans les meilleures comédies, la première scène est presque toujours froide, parce que les personnages nous sont encore inconnus, parce qu'ils ne sont là que pour nous exposer ce dont il s'agira, et nous préparer à l'intérêt. On les écoute, dans l'espérance que cette attention vaudra du plaisir; mais si le plaisir ne vient point, on se fâche; car la chose dont les hommes sont peut-être les plus avares, c'est leur attention. Ils ne pardonnent pas qu'on l'ait surprise pour rien; et ce sentiment naturel peut seul excuser la cruauté avec laquelle de très bonties gens sifflent la pièce
1. Voici des vers de Racan, qui plairont toujours, sans qu'on ait besoin de se rappsler que Racan écrivait du temps de Malherbe, avant que la langue fut formée :
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis,
De leur simple toison voit filer ses habits;
Qui soupire en repos l'ennui de sa vieillesse
Aux lieux où pour l'amour soupira sa jeunesse,
Qui demeure chez lui comme en son élément,
Sans connaître Paris que de nom seulement;
Et qui, bornant le monde aux bords de son domaine,
Ke croit point d'autres mers que la Marne ou la Seine...
ou déchirent le. livre d'un homme qu'ils obligeraient volontiers.
L'églogue a des bornes circonscrites qui lui donnent à peine le moyen de préparer l'intérêt : lorsque cet intérêt arrive, la pièce finit; il faut en commencer une autre. Un recueil d'églogues ressemble donc un peu à un recueil de premières scènes de comédie. Le lecteur n'a pas si grand tort de laisser le livre, et de rester prévenu contre le genre.
Guarini et le Tasse l'avaient senti, puisqu'ils sont les premiers qui, au lieu d'églogues, aient fait une espèce de drame pastoral dont toutes les scènes se suivent, qui marche comme la comédie, et nous offre une longue action conduite par degrés à sa fin.
Entraînés par le goût de leur siècle, ils ont semé dans le Pastor fido et dans YAminte des traits spirituels et délicats, quelquefois même trop fins, dont l'abondante profusion fatigue à la longue un lecteur ami du naturel, et dépare deux ouvrages qui, plus simples, seraient deux chefsd'œuvre.
Cette manière de traiter la pastorale vaut mieux, je crois, que les églogues détachées; mais elle conserve encore de la froideur, parce que le théâtre ne s'accorde guère avec la bergerie. Dans celle-ci, tout est doux et calme : la douleur pleure et conte ses maux, sans pousser les cris du désespoir; le bonheur jouit sans le dire : ou, s'il parle de ses plaisirs, c'est pour les confier doucement à l'oreille de l'amitié. Au théâtre, au contraire, les passions extrêmes font seules de l'effet; on n'émeut que par des explosions violentes, on ne touche qu'en frappant fort. Les fureurs de la tragédie n'ont rien de commun avec les chagrins de l'idylle. Le rire de la comédie ne ressemble point à la gaieté des bergers. Ceux-ci ont leur langue à part : on ne l'entend point hors de leur vallon; et, transportés sur le théâtre, ils y ont l'air aussi déplacés, aussi mal à l'aise qu'un pâtre dans un palais.
Le meilleur moyen sans doute de rendre la pastorale intéressante serait de la fondre dans un poème où elle put conserver son ton, sans cesser d'être d'accord avec le reste de l'ouvrage. C'est ainsi que, dans les Saisons, les belles descriptions du réveil de la nature au printemps, des riches paysages, de l'été, des plaisirs, des présents de l'automne, et les épisodes de Lise, des deux amants auprès d'un tombeau, s'élèvent jusqu'aux accents les plus sublimes de la poésie, et rentrent, sans que le lecteur s'en aperçoive, sans que le
poète change de lyre dans le ton, simple et doux de î'églogue. Mais il est peu de génies qui puissent tenter de pareils ouvrages; et le roman, après le poème, peut se lire avec intérêt.
En employant ainsi la pastorale, on lui conserve les avantages de la forme dramatique, et on en sauve les inconvénients; car le roman admet, exige même des scènes. Dans le drame, la nécessité de les lier entre elles par d'autres scènes produit souvent les longueurs : dans le roman, deux mots suffisent à la liaison; la marche est vive, rapide; on court d'événements en événements, on ne s'arrête qu'à ceux qui intéressent; les dialogues, les descriptions, les récits, sont entremêlés, et délassent les uns des autres : c'est une campagne riante, coupée de ruisseaux, de bois, de collines; le lecteur y marche longtemps sans se fatiguer. Faites-lui faire le mèmechemin dans une plaine superbe, mais moins variée, il admire, et demande à se reposer.
Le charmant roman de Daphnis et Chloé a prouvé ce que j'avance. Ce modèle inimitable de grâce, de naïveté, a toujours fait plus de plaisir que Théocrite et Guarini. Il en ferait encore davantage, sans quelques images trop libres qui doivent être bannies de tout ouvrage de ce genre. Il faut que l'amour des pasteurs soit aussi pur que le cristal de leurs fontaines; et comme le premier attrait de la plus belle des bergères consiste dans sa pudeur, de même le principal charme d'une pastorale doit être d'inspirer la vertu.
Sannazar est, je crois, le premier des modernes qui ait mis I'églogue en roman. Les beaux jours de l'Italie commençaient alors. Cent ans après, les lettres eurent un moment brillant en Espagne; etMontemayor, Gil Polo, Lope de Vega, Figueroa, Michel de Cervantes, imitèrent Sannazar. Après eux, Sidney en Angleterre, et le marquis d'Urfé en France, travaillèrent dans le même genre. Tous ces différents ouvrages ont été fort célèbres de leur temps : ils sont presque oubliés du nôtre. Cet oubli est trop sévère pour quelques-uns, surtout pour YAstfée, qui fit si longtemps les délices de la France. VAstrée a un très grand mérite d'invention : beaucoup d'épisodes remplis d'intérêt, des traits de naïveté, de douceur, de sentiment, et surtout les beaux caractères de Diane et de Silvandre, empêcheront ce livre de périr. Mais ce livre a dix volumes; et la longueur, défaut terrible dans presque tous les ouvrages, est encore plus insupportable dans la pastorale.
Cette longueur, qui vient presque toujours du trop grand
nombre d'épisodes, a le double inconvénient de fatiguer et de détourner de l'intérêt principal. Tous ces héros, tous ces bergers, qui racontent chacun leur histoire, font oublier ceux qu'on aimait déjà, embarrassent l'esprit du lecteur, et bientôt le rendent indifférent. D'ailleurs ils viennent de trop loin. Tout doit se toucher dans la pastorale. Les bergers ne communiquent qu'avec leurs proches voisins : ils ne quittent guère leur vallon, leur bois, les bords de leur fleuve : le monde finit pour eux à une lieue de leur village. Il faut donc, si j'ose le dire, accorder l'étendue d'un roman pastoral avec celle du lieu de la scène, proportionner la pièce au théâtre, et faire en sorte que les épisodes, comme l'a dit ingénieusement un Anglais *, ressemblent aux courtes excursions des abeilles, qui ne quittent leur ruche que pour aller chercher de quoi V enrichir, et ne s'en éloignent jamais jusqu'à la perdre de vue.
Il me reste à parler d'un grand avantage du roman pastoral : c'est le mélange de la poésie et de la prose; mélange qui plait, repose, et peut devenir une source féconde de beautés.
Vous avez à peindre un berger malheureux, assis ;'i l'ombre d'un sycomore, la tête appuyée sur sa main, sa flûte tombée à ses pieds, son chien couché près de lui, le regardant d'un air triste et tendre. Vous choisissez les mots les plus simples, les plus clairs, les plus expressifs, pour bien rendre votre tableau. S'il était en vers, la mesure, la rime, une certaine abondance qu'a toujours la poésie, vous forceraient, quel que fût votre talent, à vous servir d'autres expressions, à employer un adjectif, une épi thète souvent superflue. La prose vous permet de la rejeter, vous donne la facilité de serrer, de presser votre style, ce qui peut-être est le seul secret de ne pas ennuyer. Quand vous ayez montré à votre lecteur l'objet sur lequel vous voulez le fixer; quand, à force de clarté, de incision, de vérité, vous avez i réé une image vivante, laites des vers alors, et surtout faites-les bons : ils se présentent d'eux-mâmes. 11 est reçu que tout berger, dans le chagrin, chante ses peines. Qui; le vôtre se plaigne en vers doux et harmonieux : soyez poètes alors.
Quant au style de la prose, il doit tenir du roman, de l'églogue et du poème, il faul qu'il soit simple, car l'auteur
1. M. Roldnson, qui m'a fait l'honneur do traduire on anglais mes ou«
raconte; il faut qu'il soit naïf, puisque les personnages dont il parle et qu'il fait parler n'ont d'autre éloquence que celle du cœur; il faut aussi qu'il soit noble, car partout il doit être question de la vertu, et la vertu s'exprime toujours avec noblesse.
Juse essayer ce que d'autres feront mieux sans doute. Il est peut-être maladroit d'avoir commencé par exposer les règles et les principes qui doivent perfectionner ce genre d'ouvrage. Je crains d'y avoir manqué le premier. Mais si une seule de mes réflexions est utile, mon temps n'a pas été perdu.
Je n'ai pourtant jamais tant désiré de bien faire. Indépendamment du genre pastoral, que j'ai toujours aimé de prédilection, mon ouvrage avait un intérêt puissant pour mon cœur : la scène est dans la province, dans l'endroit même où je suis né : il est si doux de parler de sa patrie, de se rappeler les lieux où l'on a passé ses premiers ans, où l'on a senti ses premières émotions ! Le nom seul de ces lieux a un charme secret pour notre âme : elle semble se rajeunir en pensant à ce temps heureux de l'enfance, où les plaisirs sont si vifs, les chagrins si courts, les jouissances si pures. Ce souvenir est toujours accompagné de souvenirs encore plus chers; ceux qui nous donnèrent le jour, ceux qui prirent de nous de tendres soins, nos premiers, nos meilleurs amis viennent embellir les scènes qui se retracent à notre mémoire. On se croit encore avec eux; on se trouve tel que l'on était alors; on oublie les peines, les injustices que l'on éprouva depuis, les maux que l'on s'attira, les fautes que l'on a commises; on ne se souvient que de ses sentiments, qui valent presque toujours mieux que les actions; de douces larmes coulent malgré soi, et l'on s'écrie, avec le premier des poètes latins :
En unquam patnos ongo post tempore Unes, Pauperis et tugurî congestum cespite culmen, Post aliquut, mea régna videns, mirabor aristas?