‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 37 sur 54 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

J'ai célébré les bergers du Tage; j'ai décrit leurs innocentes mœurs, leurs fidèles amours, et la félicité dont on jouit avec une âme pure et tendre. C'était la première fois que mes doigts mal assurés se posaient sur la flûte champêtre : ma tremblante voix essayait des airs nouveaux pour elle, et mon oreille inquiète demandait à l'écho des forêts si les nymphes pouvaient m'entendre. Aujourd'hui, moins ignorant, mais non moins timide, je médite des chants plus doux à mon cœur : je veux célébrer ma patrie; je veux peindre ces beaux climats où la verte olive, la mûre verineille, la grappe dorée, croissent ensemble sous un ciel toujours d'azur; où, sur de riantes collines, semées de violettes et d'asphodèles, bondissent de nombreux troupeaux; où enfin un peuple spirituel et sensible, laborieux et enjoué, échappe aux besoins par le travail, et aux vices par la gaité.

Je te salue, ô belle Occitanie, terre de tous les temps aimée des peuples qui t'ont connue; toi que les Romains embellirent des chefs-d'œuvre de leurs arts; toi dont l'agréable climat força les fiers enfants du Nord de se fixer dans tes plaines; pour qui les Arabes quittèrent la délicieuse Ibérie, el que les Français ont regardée comme le pris le plus beau des victoires de Charles Martel! La nature a réuni dans Ion sein les trésors partagés au reste du monde. Sous ton ciel, aussi pur et moins brûlant que celui d'Espagne, s'élèvent des moissons plus abondantes que celles des campagnes d'Enna;tes raisins ont fait oublier ceux de Kalerne et de Massique; l'olivier se plaîl sur tes coteaux aussi bien que sur les. bords de la Durance; les arbres nourrissent le ver qui file la pourpre des rois : le marbre, la turquoise et l'or --ont produits par ton sol fertile; des eaux qui rendent la sanlé découlent de tes montagnes; les plantes les plus salutaires croissent en foule dans tes champs. Combien de grands hommes, sortis de ton sein, ont rendu ton nom célèbre chez les nations élran- • Le trône des Césars t'a dû li s Anlonins; et ce seul bien fail t'a valu la reconnaissance du monde L'Orienl se souvient

encore de ce sage et brave Raimond qui, le premier des chrétiens, arbora la croix de Toulouse sur les remparts de la ville siinte; l'Aragon se vante des rois à qui tu donnas la naissance; Rome chérit la mémoire des pontifes qu'elle recul de toi ; la France se glorifie de tes capitaines, de tes magistrats; la poésie enchan teresse le dut son premier asile. 0 terre féconde en héros, en talents, en fruits, en trésors, je te salue!

Et vous, bergères de mon pays, qui cachez sous un ch de paille des attraits dont tant d'autres seraient vaines; vous dont le cœur a conservé cet amour sacré des devoirs qui mêle un charme secret aux sacrifices qu'il ordonne, cette pudeur aimable et sévère, seule parure de la jeunesse, cette simplicité touchante, unique reste de l'âge d'or, prêtez l'oreille à mes récits. Estelle vous ressemblait; Estelle avait vos yeux noirs et brillants, et vos longs cheveux d'ébène, et votre visage si doux, où la candeur s'unit à la grâce, à cette grâce naïve qui fuit la beauté qui la cherche, et ne quitte point celle qui l'ignore. Estelle avait vos vertus : elle fut pourtant malheureuse. Puissiez-vous ne l'être jamais! puissent vos beaux yeux ne répandre de larmes que pour plaindre mon héroïne!

Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse, émaillenl la terre; le grenadier, l'aubépine, exhalent dans l'air des parfums : un cercle de collines parsemées d'arbres touffus ferme de tous côtés la vallée; et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.

Près de cette retraite diarmante, nommée à juste titre Beau- Rivage, vivaient, sous le règne de Eouis XII, des bergers et des bergères dignes d'habiter ces lieux enchantés. Des villages de Massane, deMaruèje, d'Arnassan, ils venaientse rassemblerdans la vallée de Beau-Rivage; leurs troupeaux, tantôt réunis, tantôt dispersés, allaient chercher le serpolet sur les collines; des chiens terriblesfaisaientla garde du côté des montagnes ; etles pasteurs avec les bergères, assis ensemble près du fleuve, jouissaient des doux, plaisirs que donnent un beau ciel, un bon roi, l'innocence et l'égalité.

De toutes ces bergères, l'honneur, l'ornement de leur pays, Estelle fut la plus belle, la plus tendre, la plus vertueuse. Fille de Raimond et de Marguerite, elle aimait, respectait ses parents presque à l'égal de l'Être suprême. Instruite de bonne heure de ses devoirs, sans cesse occupée de les suivre, elle n'avait jnmais imaginé qu'il pouvait s'en trouver de pénibles. Toutes ses pensées étaient pures comme la source du Gardon; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres. Simple, douce, franche, sensible, elle ne distinguait point le bonheur de la vertu.

Estelle habitait à Massane. Némorin, berger du même village, l'avait aimée dès l'enfance. De même âge tous deux, également

beaux tous deux, dès leurs plus tendres années ils allaient ensemble à la prairie. NémoFin portait toujours la panetière ou la houlette d'EstelJe; Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bluets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses de ses cheveux noirs. Jamais ces beaux enfants n'étaient l'un sans l'autre. Tantôt ils réunissaient leurs troupeaux, allaient s'asseoir sur le même gazon; et, dans les douceurs de leur entretien, chacun n'était attentif qu'aux brebis qui ne lui appartenaient pas : tantôt ils allaient ensemble cueillir des figues ou des mûres; et lorsque leurs mains ne pouvaient atteindre aux rameaux trop élevés, Némorin montait sur l'arbre, d'où il jetait dans le tablier d'Estelle les meilleurs et les plus beaux fruits : d'autres fois, près des genévriers, ils tendaient des pièges aux grives; et quand l'un d'eux apercevait le premier un oiseau pris dans ses lacets, il courait vite chercher l'autre, pour que ce fût lui qui s'en emparât. Leurs plaisirs, leurs peines, tout était commun, tout se partageait entre eux. Celte innocente amitié était connue de tout le village, était respectée de tous les bons cœurs; et les parents d'Estelle n'en prirent aucune alarme, jusqu'à un événement qui commença de les éclairer.

C'était aux premiers jours de'mai; on allait tondre les brebis. Ce travail est mêlé de fêtes; dès le matin les bergers et les bergères se rendent à la vallée avec les moutons qu'ils vont dépouiller. Chaque pasteur prend un lien d'osier, renverse le doux animal, inquiet du sort qu'on lui prépare, et attache ensemble ses quatre pieds. Le mouton, couché sur la terre, soulève la tête en bêlant; il tremble à l'aspect des ciseaux terribles dont il voit les bergers s'armer. On s'assied en cercle; la tonte commence, et le cliquetis du fer, les chansons des jeunes bergères, les éclats bruyants de la joie commune, n'interrompent point les musettes, qui font danser près de là ceux qui n'ont point de troupeau. Plus loin, de jeunes hommes robustes s'exercent au saut, à la lut le; d'autres, sur de petits chevaux qui ont la vitesse du cerf, disputent le prix de la course; d'autres, avec un mail de cormier, font voler dans l'air une boule de buis. Quelques pasteurs quittent le travail pour aller danser avec les bergères, tandis que. les plus jeunes filles s'emparent de leurs ciseaux pesants, et d'une main faible et peu exercée coupent l'extrémité de la laine, en craignant d'offenser la brebis.

L'heure du repas arrive ; tout le monde court se placer autour d'une table immense, couverte des mets du pays. La sobriété, la joie président à ce festin. Les riches en ont fait les frais, les pauvres en l'ont les honneurs. Les époux, les amants sont près de leurs femmes et de leurs maîtresses; les mères parlent des prix que leura fils viennent, de gagner, les vieillards racontent d'anciennes histoires, les bergères chantenl des chansons nouvelles. Le muscat pétille dans le verres : son bouqnet parfumé redouble la joie, sans faire naître la licence. Tous sont contents, t. m- jonl hi ureux ;el la journée esl remplie par le travail, l'amour, le plaisir.

Lorsque le soir est venu, et la laine portée au village, on se rend sous un vieux peuplier consacré depuis plus d'un siècle à cet usage. Son tronc vénérable est environné d'un double siège de gazon. Là se placent les vieillards, tenant un jeune bélier orné de rubans et de guirlandes : c'est le prix du combat du chant.

Le premier jour qu'on le proposa, tous les pasteurs de Massane furent vaincus par un berger nommé Hélion, parent d'Estelle, et venu, pour voir sa famille, des bords fleuris de la Durance. Les vieillards lui donnent le prix; et, soit amitié pour Estelle qui n'avait encore que douze ans, soit désir de plaire à Raimond, le vainqueur provençal vient offrir le bélier à son aimable cousine, en lui demandant un baiser.

Némorin, qui, à son âge, n'avait pu entrer en lice, Némorin, qui comptait à peine sa treizième année, sort de la troupe d'enfants dans laquelle il était mêlé, et, s'élançant vers Hélion avec des yeux pleins de colère : Le prix n'est pas encore à vous, dit-il ; vous ne m'avez pas vaincu.

Toute l'assemblée applaudit en riant. Némorin demande qu'on l'écoute. Il fait rendre le bélier aux juges, appelle le jeune Isidore, son ami, son compagnon; et, regardant les bergers avec douceur et modestie :

J'ai applaudi comme vous, leur dit-il, à la brillante voix du fameux Hélion; mais l'heureuse Provence est-elle donc le seul pays où l'on sache vaincre aux combats du chant? Le désir de venger ma patrie doit me tenir lieu de génie. Hélion vient de célébrer la beauté des rives de la Durance : ses seuls compatriotes les connaissent. Je vais célébrer l'amour : tout l'univers chérit mon sujet.

Il dit, et tire une flûte sur laquelle il joue un air tendre; ensuite il remet l'instrument entre les mains d'Isidore, qui, répétant les mêmes sons, accompagne ces paroles :

Ne méprisez point mon enfance :

Celui que vous adorez tous, Celui dont l'empire est si doux Qu'un sourire fait sa puissance, Des bergers, des princes le roi, N'est-il pas enfant comme moi?

Au timide il donne l'audace, Il rend doux le plus emporté; Au sage il prend sa liberté.

Et par le bonheur la remplace :

Des héros, des sages le roi, N'esl-il pas enfant comme moi?

Il créa tout ce qui respire :

Son souffle anime l'univers.

Sur la terre, aux cieux, dans les mers,

Partout il étend son empire :

De la nature il est le roi;

Et c'est un enfant comme moi.

On m'a dit qu'un peu de souffrance

Faisait acheter ses faveurs :

Mais, pour adoucir ses rigueurs, Il nous a donné l'espérance.

De nos cœurs lui seu| est le roi; Et c'est un enfant comme moi.

Dans l'art qu'à mon âge on ignore.

Estelle m'a rendu savant; Quand l'astre du jour est brûlant, On ressent ses feux dès l'aurore :

Des dieux et des hommes le roi N'est-il pas enfant comme moi?

Ainsi chanta Némorin. D'une voix unanime on lui donne le prix. Hélion, s'efforeant de sourire, applaudit lui-même à son jeune vainqueur. -Tous les enfants poussent des cris de joie, et viennent porter des couronnes à Némorin. Celui-ci court au bélier, le prend dans ses bras, le soulève à peine; mais, aidé par Isidore et ses jeunes compagnons, il va le porter aux pieds d'Estelle: J'ai chanlé l'amour, lui dit-il; et si l'amour m'a fait vaincre, c'est pour que le prix soit à vous.

Estelle rougil en regardant sa mère. Marguerite permet qu'elle accepte ce don, et la bergère hésite encore. Enfin, d'une main tremblante, elle saisit le ruban vert qui était passé au cou du bélier. Les applaudissement redoublent; la troupe des enfants surtout, qui, depuis la victoire de Némorin, se regardait comme la première, l'ait éclater ses bruyants transports. Tous veulent qu'Estelle embrasse Némorin, tous le demandent à haute voix. Estelle, effrayée, se relire entre les bras de Marguerite; elle refuse d'obéir : mais Marguerite et les juges lui prescrivent ce devoir d'usage envers les vainqueurs. Alors Estelle, vermeille comme la fleur de l'églantier, penche son visage vers Némorin, m tenant toujours la main de sa mère. Némorin s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à genoux, et ses lèvres effleurent a peine le vif Incarnai «le la jour d'Estelle. 0 que. ce baiser les rendit à plaindre! combien il redoubla le feu qui commençait .1 les consumer! La liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la ûamme sur laquelle on la répand.

Depuis ii i instant, Némorin Ben Ut accroître chaque jour le sentiment qui l'entraînait vers Estelle; «haque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L'âge vint ajouter des forces à leur penchant mutuel. Bientôl Estelle fui alarmée du trouble qui l'agitait; bientôt Némorin, effrayé, connut toute la violence du feu qui le di vorait: u.ais il n'était plus temps de l'éteindre : tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure

ne devait pas guérir; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour, et seize ans.

Le vieux Raimond, le père d'Estelle, s'aperçut avec chagrin de la passion du jeune pasteur. Raimond avait promis sa fille à un laboureur de Lézan. Rigide observateur de sa parole, il eût préféré de mourir plutôt que de manquer à sa foi. Jaloux, jusqu'à l'excès, de son autorité, Raimond devenait inflexible aussitôt qu'on voulait s'y soustraire. Sévère pour les autres comme pour lui-même, il exigeait de tous les cœurs les austères vertus du sien. Bon père, bon époux, mais peu tendre, il regardait comme faiblesse tout sentiment qui n'était pas devoir.

Son premier soin avait été d'interdire sa maison à Némorin, et de défendre à sa fille de parler à ce berger. Estelle avait obéi : mais chaque jour, à la vallée, les deux amants se rencontraient; ils se jetaient un seul coup d'œil; et, sans violer les ordres de Raimond, sans s'approcher, sans se parler, en se quittant ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire.

Ce calme ne dura pas longtemps. Un matin que le jeune berger faisait sortir ses brebis, il voit paraître le père d'Estelle, qui, d'un ton triste et sévère, lui demande un moment d'entretien. Némorin, tremblant, abandonne ses moutons, fait asseoir le vieillard sur la pierre où s'abreuvaient ses agneaux, et, debout, dans le respect, il écoute ces paroles :

Je viens ici, Némorin, pour vous ouvrir mon àme tout entière, pour vous faire juge de ma conduite. J'avais un ami qui s'appelait Maurice; nous nous sommes aimés quarante ans. Lorsque jadis un hiver désastreux fit périr mes brebis, mourir mes vignes, geler mes oliviers, ma famille, mes parents m'abandonnèrent. Maurice, que ses richesses mettaient à l'abri de l'indigence, partagea ses biens avec moi. Je l'ai perdu, cet ami! A sa dernière heure il m'a fait jurer que j'unirais Estelle avec son fils Méril. Méril a les vertus de son père; il est amoureux de rna fille, il compte sur la parole que j'ai donnée à mon bienfaiteur mourant : pensez-vous que je puisse y manquer?

Raimond se tut; Némorin n'osait répondre. Mon estime pour vous, reprit le vieillard, interprète votre silence. Cependant vous aimez ma fille; votre amour pour elle est public. Me promettez-vous de l'éteindre? Me jurez-vous de fuir les lieux où vous pouvez rencontrer Estelle? Tranquille sur votre foi, je n'aurai pins la moindre alarme. Si cet effort est trop grand pour vous, j'arrache Estelle à sa patrie, à ses parents, à tout ce qu'elle aime : je cours l'unir avec Méril; ensuite nous passerons la mer pour habiter où vous ne serez pas.

Ainsi parla le vieillard. Némorin lui répondit :

Raimond, si je vous promettais d'éviter partout votre fille, de chercher même à oublier un sentiment plus cher que la vie, je me tromperais moi-même. Mais il n'est pas juste que, pour me fuir, vous enleviez Estelle à sa patrie; il n'est pas juste que, pour ma faute, vous punissiez tout ce pays : c'est à moi seul de le quitter. J'en mourrai, c'est mon espérance; mais je mourrais

plus douloureusement en voyant Estelle unie à Méril. Recevez donc mon sermon I...

Ici le berger s'arrêta, s'appuya contre l'abreuvoir, et sa tête tomba sur sa poitrine. Oui, je vous jure, ajouta-t-il, que je vais partir de Massane. Orphelin et maître de moi, je peux disposer de ma vie. Je partirai dès ce jour; j'irai aussi loin que vous le voudrez : nommez vous-même le lieu de mon exil, ou plutôt de ma sépulture.

Je te plains, reprit le vieillard; mais ce sacrifice est nécessaire. Je ne te demande que de passer le Gardon. Promets-moi de ne jamais le repasser, je suis satisfait et tranquille.

Soyez-le, reprit Némorin; et qu'Estelle puisse être heureuse! Je vais passer pour toujours le Gardon.

En disant ces mots il s'éloigne, et tombe sans sentiment. Raimond accourt, le prend dans ses bras, veut le rappeler à la vie. Le berger rouvre des yeux éteints; il repousse doucement Raimond, et le prie de s'éloigner. Le vieillard le quitte, mais il est ému; il s'occupe déjà des moyens de récompenser le jeune pasteur, et prend aussitôt la route du beau vallon de Rémislan.

Dès que Némorin put marcher, il courut chez Isidore. Isidore était allé ce matin même à la ville. En revenant de chez son ami, le triste Némorin passa devant la maison d'Estelle; mais sa porte était fermée, sa fenêtre l'était aussi. Son troupeau ne devait pas sortir; Raimond l'avait défendu, dans la crainte qu'Estelle ne vît Némorin. Le berger devina l'intention du vieillard. Immobile, les mains jointes, il regarda longtemps cette maison : 0 combien de fois, disait-il, ne l'ai-je pas vue à cette fenêtre! combien de fois, avant l'aurore, ne suis-je pas venu attendre ici l'instant où elle paraîtrait! Et je n'y reviendrai plus! et je ne la verrai plus!

En disant ces mots, il se laisse tomber sur une pierre polie qu'autrefois il avait portée dans cet endroit pour qu'Estelle pût s!j asseoir, quand, ramenant les brebis du pâturage, elle ouvrait la porte aux agneaux, et se plaisait à les voir courir à la mamelle de leur mère. Le malheureux berger, avec la pointe de son couteau, grave ses adieux sur cette pierre, la baise mille fuis, la mouille de ses pleurs : ensuite il regagne sa demeure, prend sa flûte, sa houlette, rassemble son troupeau peu nombreux; et, suivi de son chien fidèle, le bon Médor, la terreur des loups, il part, en retournant la tête vers la maison de sa bien-aimée, en prenant le plus long chemin pour arriver au pont de Ners, où il devait passer le fleuve.

Quand il fut près de cet endroit, distant de plus d'une lieue de Massane, il s'arrêta, lit reposer ses moutons; et, voulant reculer l'instant où il passerait à l'autre rivage, il se coucha bous un olivier, près de son Adèle Médor, dont les yeux tendres et inquiets semblaient chercher dans ceux de son maître la cause de Bon chagrin. Là, l'infortuné pasteur, jetant un dernier regard Bur celte belle vallée qu'il allait abandonner, se mil à chanter ces paroles :

Je vais donc quitter pour jamais .Mon bon pays, ma douce amie!

Loin d'eux, je vais traîner ma vie.

Dans les pleurs et dans les regrets.

Vallon charmant, où notre enfance Goûta ces plaisirs purs et frais Que donne la simple innocence, Je vais vous quitter pour jamais!

Champs que j'ai dépouillés de fleurs Pour orner les cheveux d'Estelle; Roses qui perdiez auprès d'elle Et votre éclat et vos couleurs; Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide, Pour réfléchir ses doux attraits, Suspendre sa course rapide, Je vais vous quitter pour jamais!

Prairie où, dès nos premiers ans, Nous parlions déjà de tendresse, Où, bien avant notre jeunesse.

Nous passions pour de vieux amants:

Beaux arbres où nous allions lire Le nom que toujours j'y traçais, Le seul qu'alors je susse écrire, Je vais vous quitter pour jamais!

Ainsi chantait Némorin. Estelle, que son père, sous divers prétextes, retenait à la maison, songeait à son berger, et désirait d'être au lendemain pour le rejoindre. L'aurore paraissait à peine, qu'elle fit sortir ses brebis,, et courut éveiller la Jeune Rose; Rose sa Gdèle amie, la confidente de tous ses secrets; Rose qui, à dix-sept ans, belle, aimable, libre, sensible, n'avait jamais voulu songer ni à l'hymen ni à l'amour, parce que l'amitié d'Estelle suffisait pour remplir son cœur.

Les deux amies, joignant leurs moutons, descendirent ensemble à la vallée. Aucun troupeau n'y était encore. Bientôt ils arrivèrent tous, et Némorin ne parut pas. Chaque pasteur, chaque bergère le demandait. Estelle seule n'osait se plaindre de son absence; mais elle regardait sans cesse le chemin par où il avait coutume d'arriver. La journée entière s'écoula sans avoir de nouvelles de Némorin. Estelle, inquiète et affligée, regagna de meilleure heure le village, reconduisit Rose chez elle, et, toute pensive, vint compter ses brebis sur sa pierre accoutumée. En approchant, elle aperçoit des caractères, reconnaît la main de son amant, accourt, et lit ces tristes mots :

Adieu, bergère chérie, Adieu, mes seules amours; Je vais quitter la prairie Où tu venais tous les jours.

Exilé sur l'autre rive, J'y parlerai de ma foi; Mais, hélas! ma voix plaintive Ne viendra plus jusqu'à toi.

Ne pleure pas, mon amie, J'ai peu de temps à soufFrir:

Tout mal cesse avec la vie, Et qui te fuit va mourir.

Estelle, malgré ses larmes, relut plusieurs fois ces adieux. Elle ne pouvait en détacher sa vue; elle se plaisait à les répéter; elle approchait ses lèvres des caractères. Forcée enfin de s'arracher de cette pierre, elle rentre dans sa maison, profondément occupée de ce départ, de cet exil, dont elle ne peut pénétrer le motif.

Marguerite, la bonne Marguerite, s'aperçoit du chagrin de sa fille; elle lui en demande la cause, en la serrant dans ses bras. Estelle, sans lui répondre, la prend par la main, la conduit à la pierre, et fond en larmes en lui montrant les mots tracés. Marguerite partage ses peines; elle presse Estelle sur son cœur maternel; elle veut aller à l'instant s'informer dans tout le village de ce qu'est devenu Némorin; mais Raimond, qui rentre chez lui, appelle sa femme et sa fille.

Vous n'ignorez pas, dit-il à Marguerite, la parole que j'ai donnée à Maurice. Le temps est venu de l'acquitter. Méril arrive ce soir de Lézan. Vous le connaissez, ma fille; vous savez combien ses vertus le font respecter de tout ce canton : préparezvous à devenir sa femme. Forcé d'aller à Maguelonne pour des affaires d'intérêt, je ne veux partir qu'après ce mariage. Il se fera dans trois jours. Votre mère pourra vous dire que je ne serais pas le maître de vous donner un autre époux, quand même je n'aurais pas si bien choisi.

Raimond, après ces paroles, sortit pour aller au-devant de Méril. Estelle et sa mère, interdites, attendirent que le vieillard lut loin, pour se jeter dans les bras l'une de l'autre. Marguerite raconte à sa fille le serment fait à Maurice. Estelle pleure, et se tait. Hélas! s'écrie Marguerite, je sens tout ce que tu souffres, et je ne puis te secourir. Tu m'es plus chère que la vie; mais je mourrais mille fois plutôt que de résister au moindre désir de mon époux. 11 est pour moi l'image de Dieu même, ses volontés sont mes lois; et les qualités que j'adore en lui ajoutent encore au respect que sa préseuce me commande. Pardonne, ma chère Hstelle, pardonne-moi ce sentiment que rien ne pourrait altérer. Je saurai pleurer avec toi, sache ol>éir avec ta mère.

A ces mots elle embrasse Estelle, et toutes deux restent longtemps serrées l'une contre l'autre. Mais elles aperçoivent Raimond, et se hâtent d'essuyer leurs yeux. Le vieillard paraît, suivi de Méril : Estelle pâlit à cette vue; Marguerite s'avance pour la soutenir.

Le jeune laboureur se présente avec plus de franchise que de grâce : sa figure, moins agréable que noble, annonçait ce calme sérieux que donne l'austère vertu. Ses yeux, peu animés, cherchaient Estelle sans l'air de l'empressement.

Voilà votre femme, lui dit Raimond : elle aimera son époux comme elle a toujours aimé ses devoirs. Quant aux vôtres, vous les connaissez, et vous les remplirez, j'en suis sûr, car vous êtes fils de Maurice.

Méril, à ces mois, prend la main d'Estelle, et, la regardant avec gravité : Fille de Raimond, lui dit-il, mon cœur est à vous depuis le premier jour où je vins à la fête de votre village. Je m'efforcerai de gagner le vôtre : si l'estime et la confiance ont des droits sur une belle âme, j'espère y parvenir un jour.

Estelle rougit sans répondre. Marguerite se hâte de parler, tandis que Raimond fait dresser la table, place Méril auprès d'Estelle, et l'entretient, pendant le souper, de son amitié pour Maurice, du plaisir qu'il trouve à donner sa fille au fils de son ancien ami, et des nombreux troupeaux qu'elle aura pour dot.

A la fin du repas, le vieillard, voulant faire entendre à Méril la charmante voix d'Estelle, lui ordonne de chanter. C'est vainement que Marguerite veut lui épargner ce pénible elTort : Raimond répète son ordre; Marguerite se tait, et la triste Estelle commence alors cette chanson que Némorin lui avait apprise :

Que j'aime à voir les hirondelles, A ma fenêtre tous les ans, Venir m'apporter les nouvelles De l'approche du doux printemps!

Le même nid, me disent-elles, Va revoir les mêmes amours :

Ce n'est qu'à des amants fidèles A vous annoncer les beaux jours.

Lorsque les premières gelées Font tomber les feuilles des bois, Les hirondelles rassemblées S'appellent toutes sur les toits :

Partons, parlons, se disent-elles, Fuyons la neige et les autans :

Point d'hiver pour les cœurs fidèles, Ils sont toujours dans le printemps.

Si par malheur, dans le voyage, Victime d'un cruel enfant, Une hirondelle mise en cage Ne peut rejoindre son amant, Vous voyez mourir l'hirondelle D'ennui, de douleur et d'amour, Tandis que son amant fidèle Près de là meurt le même jour.

Estelle ne put finir sa chanson. Raimond, qui s'en aperçut, ne voulut pas la presser davantage. Il quitte la table; et Méril, plus épris que jam is d'Estelle, embrasse le vieillard, le supplie de hâter son bonheur, et se retire chez son oncle Prosper, qui demeurait à Massane.

Marguerite, dont les yeux maternels n'ont pas quitté les yeux de sa fille; Marguerite, qui connaît et parlnee tous ses tourments, invite tendrement Estelle à s'aller livrer au sommeil.

Estelle obéit, vient saluer son père, se jette dans les lu-as de sa mère, qu'elle presse fortement contre son cœur; et, détour? nant son visage pour cacher ses larmes, elle se hâte de gagner l'asile, où du moins elle pourra pleurer.

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