‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 38 sur 54 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Ils sont cruels les chagrins d'amour; mais lé calme d'un cœur insi nsible l'est davantage. Les plaisirs mêmes que donnent la grandeur, les richesses, la vanité, ne valent pas les peines des amants. L'homme au faîte des honneurs, entouré de trésors, environné d'esclaves, tourne ses reg rds avec complaisance sur ses premières années : il était pauvre alors, mais il aimait; ce seul souvenir est plus doux pour lui que toutes les jouissances de la fortune. Amour, loi seul remplis notre âme, toi seul es la source de tous les biens, tant que la vertu s'accorde avec toi. Ah! qu'elle soit toujours ton guide, et que tu sois son consolateur! Ne vous quittez jamais, enfants du ciel; marchez ensemble en vous tenant la main. Si vous rencontrez dans votre route les chagrins ou les malheurs, soutenez-vous mutuellement.

Ils passeront, ces malheurs, et la félicité dont vous jouirez en aura cent fois plus de charmes; le souvenir des peines passées rendra plus touchants vos plaisirs. (Test ainsi qu'après un orage on trouve plus vert le gazon, plus riante la campagne couverte

de perles liquides, plus belles les Heurs (les Champs ivlewml

leurs léle penchées; et l'on écoute avec plus de délices l'alouette

ou le rossignol, qui chantent en secouant leurs ailes.

Estelle, seule dans sa chambre, songeail au fatal mariage qui devait se terminer dans trois jours. Elle ne pouvait comprendre poiirquoi Némorin l'avail abandonnée; elle inventai! des motifs de son départ, formait le projet de l'aller chercher, et, réfléchissant au mot de l'autre rive qui étail dan6 ses adieux, elle il de visiter les bords du Gardon, pour en apprendre des nouvelles.

Dès que le jour a paru, Estelle court à la vallée. Elle y laisse son troupeau sous la conduite de Rose, et, suivie seulement de son mouton favori, le même que Némorin lui avait donné le jour où il vainquit Hélion, elle descend le long du fleuve, du côté du pont de Ners.

Pendant le chemin, la triste Estelle regardait la rive opposée, Dès qu'elle voyait un troupeau, son cœur palpitait d'espérance : elle doublait le pas, s'avançait plus près du fleuve, et, le cou tendu, le corps penché sur les eaux, elle cherchait des yeux le berger. Quelquefois une colline, des arbrisseaux, des rochers l'empêchaient de voir l'autre bord : alors elle chantait pour que Némorin pût l'entendre; mais la modeste bergère, ne voulant être entendue que de lui seul, avait choisi celte chanson :

L'autre jour, la bergère Annette, Ayant perdu son bel agneau, Pleurait, et disait à l'écho Ses chagrins, que l'écho répète :

Je t'ai vu, dédaignant l'herbette, Mieux aimer soullrir de la faim Que de prendre d'une autre main Les fleurs que t'apportait Annetle.

Au moindre son de ma musette

Je te voyais vite accourir;

Aujourd'hui tu m'entends gémir,

Et tu fuis loin de ton Annette.

Ah! bel agneau, tu me trompais, Lorsque tu paraissais me chérir pour la vie. Hélas! d'après mon cœur, je n'aurais cru jamais

Que l'on put quitter son amie.

Estelle était parvenue à l'angle que fait le Gardon vis-à-vis de Maruèje; elle n'avait plus qu'un court trajet pour arriver au pont de Ners, quand elle aperçut des brebis qui paissaient dans la presqu'île formée par le fleuve dans cet endroit. Estelle s'arrête, regarde, et ne découvre ni berger ni chien. Elle continuait sa. marche, lorsqu'une de ces brebis se mit à bêler; aussitôt le mouton d'Estelle se jette à la nage, traverse le fleuve, arrive en bondissant au milieu d'elles, et leur exprime sa joie de les retrouver.

Au mouvement qu'il cause dans le troupeau, le fidèle Médor se presse d'accourir. Bientôt, d'un massif d'azeroliers qui ombrageait une vieille masure, Estelle voit sortir un berger; c'était lui, c'était Némorin : mais il n'était reconnaissable que pour Estelle. Ses vêtements étaient en désordre, ses cheveux tombaient sur son front, une pâleur mortelle couvrait son visage; ses joues flétries étaient sillonnées de larmes, ses yeux éteints regardaient la terre.

Il s'avançait à pas lents, quand le mouton d'Estelle vint à lui. Le berger, surpris, l'examine, et lève les yeux sur l'autre rive : il voit Estelle immobile, appuyée sur sa houlette, fixant sur lui des yeux attendris.

A cette vue, Némorin jette un cri, et se précipite vers Estelle. Estelle, par un mouvement involontaire, s'avance vers Némorin. Tous deux ne s'arrêtent que lorsque leur chaussure est baignée par les premiers flots; alors ils baissent tristement la vue sur ce fleu-ve qui les sépare, se regardent sans se parler, et la bergère rompt le silence :

Vous nous avez quittés, Némorin ; vous fuyez de notre village, où tout le monde vous aime, où l'on croyait que vous vous plaisiez. Quel motif a pu vous rendre votre patrie odieuse? Vous est-il arrivé quelque malheur? ou voulez-vous changer d'amis?

Estelle, lui répond Némorin, si vous connaissez mon cœur, si vous avez la moindre idée du sentiment si profond et si tendre qui l'occupe tout entier, vous devez être bien certaine que ma mort suivra ce départ : mais il fallait vous voir malheureuse, ou le devenir moi-même : je ne pouvais hésiter. Hélas! nous le sommes tous deux : je le crains, et je l'espère... Pardonnezmoi ce mot, Estelle; il échappe à ma seule tendresse : le malheur n'a point d'orgueil.

Le berger raconte alors tout ce que lui avait dit Raimond, et le dessein formé par ce vieillard de conduire Estelle dans une autre patrie, si Némorin n'eût fait le serment de ne jamais repasser le fleuve. Je le tiendrai ce serment, ajouta-t-il avec force; je connais votre inflexible père; si j'osais le braver, c'est vous qu'il punirait. Ah! qu'il ne doute point de mon obéissance. J'exposerais mille fois ma vie pour mon amour; mais, même pour mon amour, je ne puis exposer Estelle.

La bergère, à ces mots, lui jette un coup d'œiide douleur et de tendresse. Bientôt elle lui rend compte de ce qui s'est passé depuis son départ, de l'arrivée de Méril, de son hymen arrêté, du peu d'espoir qu'elle avait en sa mère : mais elle n'osa lui dire que cet hymen devait se faire dans deux jours ; elle craignait de mettre au désespoir le berger.

Némorin, en l'écoutant, s'efforçait de paraître calme. 11 dévorait les pleurs qui remplissaient ses yeux : il déguisail ses tourments, de peur d'augmenter ceux d'Estelle, et affectait du courage pour en donner à son amante.

Obéissez, lui dit-il d'une voix entrecoupée, obéissez ;i votre père, c'est le premier des devoirs : malheur, malheur à l'amour qui rend un cœur moins vertueux! Méril est digne de votre estime; le sentiment qu'il a pour vous lui donnera des qualités nouvelles. tën vivant auprès d'Estelle, il deviendra sûrement ni niable. Vous l'aimerez... Oui, aimez-le, et soyez heureuse... S'il faut, pour que vous le soyez, oublier entièrement Némorin; si mon souvenir peut troubler votre vie, Kstelle... Estelle... je consens, je souhaite que vous m'oubliiez. Cet elforl, vous pouvez

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Il voit Estelle immobile, appuyée sur sa houle((e,ii\ant .sur lui des veux attendris

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m'en croire, ne vous coûtera jamais autant que ce mot vient de me coûter.

En disant ces paroles, Némorin se retourne brusquement, cache son visage entre ses deux mains, et gagne à pas précipités l'asile d'où il était sorti. Estelle n'ose le rappeler. La tète pen-, chée sur son épaule, les yeux fixés sur le berger, elle demeure immobile. Némorin, parvenu près des azeroliers, ne peut s'empêcher de tourner ses regards vers Estelle. Il lui tend les bras, il lui crie adieu, répète deux fois cet adieu si triste, et se précipite dans la masure. La bergère demeura longtemps au même endroit; mais il ne parut plus. Décidée au seul parti qui lui restait, elle rappelle son mouton chéri, qui repasse aussitôt le fleuve; et elle reprend le chemin de Massane, en s'arrêtant à chaque pas.

Elle n'avait pas perdu de vue les arbustes qui ombrageaient la masure, quand tout à coup, au détour d'une haie, elle aperçoit un jeune homme qui vient lui présenter la main : c'était Méril. Estelle rougit; mais, voulant profiter de cet instant, elle le conduit aussitôt dans un petit bois de lenstique peu éloigné des bords du fleuve, et lui dit en tremblant ces paroles :

Pardonnez, Méril, à une jeune et timide fille qui jusqu'à ce jour a vécu libre et heureuse, d'éprouver un peu d'effroi au moment de se donner un maitre. Je ne puis calmer le trouble qui remplit mon cœur; je m'adresse à vous pour le soulager. Mais, avant de vous ouvrir mon âme, comme je le dois, comme je le veux, j'ose vous supplier de me répondre avec toute votre franchise. Avez-vous pour moi de l'amour?

Estelle, lui répond Méril, je vous aime depuis deux ans. La violence que je me suis faite pour ne le dire qu'à votre père a rendu plus forte cette passion. La certitude d'être votre époux vient de la porter à son comble : ce sentiment m'est plus cher, plus nécessaire que la vie : il ne s'éteindra qu'avec elle.

A ces mots, Estelle pâlit, et renferme au fond de son âme l'aveu qu'elle était prête à faire. Elle garda un moment le silence ; et s'efforçant de rassurer sa voix : J'estime vos vertus, dit-elle à Méris : mais, avant d'être votre épouse, je voudrais avoir eu le temps de chérir vos qualités. J'ose vous demander, j'ose attendre de vous une grâce que je n'obtiendrais pas de mon père. Différez vous-même notre hymen jusques à son retour de Maguelonne. Mon cœur sera vivement touché de cette marque d'égard; et si vous connaissiez ce cœur, vous ne dédaigneriez peut-être pas de lui commander la reconnaissance.

Vous demandez, lui dit Méril, un douloureux sacrifice; mai?, puisque vous le souhaitez, il devient, il est nécessaire. Je vais parler à Raimond, je vais m'elTorcer d'obtenir de lui ce qui ne doit coûter qu'à moi. J'ignore le motif de votre demande. Puisque c'est le secret d'Estelle, il est sûrement respectable. Adieu, comptez sur ma parole. Quand on ignore l'art de plaire, il faut du moins savoir obéir.

Méril la quitte aussitôt. Estelle demeure touchée d: ses der-

nières paroles. Le fils de Maurice lui inspire un sentiment de pitié; mais Némorin, le seul Némorin pouvait lui inspirer de l'amour.

Tandis qu'elle employait les derniers efforts pour se conserver à lui, ce malheureux berger, en proie aux souvenirs cruels, aux réflexions accablantes, sans ami, sans consolateur, s'étonnait que sa vertu ne pût calmer ses chagrins cuisants. Sûr d'avoir rempli son devoir, il s'indignait contre lui-même de ne point éprouver de soulagement. Revenu sur le boni du fleuve, il ne pouvait détacher ses yeux de la place qu'Estelie avait quittée. Assis sur un quartier de roc, regrettant son bonheur passé, calculant les longues années de son douloureux avenir, il se mit à chanter ces paroles :

C'en est fait, je succombe, ô fortune inhumaine!

J'ai perdu tout espoir de jamais le fléchir.

Hâte au moins mon trépas : quel barbare plaisir

Trouves-tu dans l'horrible peine Qui, sans donner la mort, fait si longtemps souiïrir?

Est-ce donc là le prix de cette flamme pure Dont l'austère vertu n'eut jamais à rougir"/ Et toi que j'ai servi jusqu'au dernier soupir,

Amour, àme de la nature, J'ai vécu pour toi seul, et tu me fais mourir!

Contre tant de tourments je n'ai plus qu'un asile. Comme moi, sans soutien, j'ai vu le faible ormeau, Agité parles vents, déraciné par l'eau,

Tomber : alors il est tranquille.

J'espère l'être aussi dans la nuit du tombeau.

Némoriu cessa de chanter. Une mélancolie profonde s'empara de lui. Fixe, immobile, il regardait l'eau s'écouler avec des yeux mornes et farouches. 11 se sentait le plus violent désir de se précipiter dans les flots; et trois fois il saisit avec force la pierre sur laquelle il était assis, pour ne pas succomber à cette horrible tentation. Enfin, jugeant que ce lieu n'était propre qu'à augmenter son désespoir, il court rassembler son troupeau, se met aussitôt en marche, et, laissant Ners à sa droite, il dirige ses pas vers les montagnes de Vezenôbre.

Arrivé prés des bois de Meigron, il voit paraître un enfant de treize ans, qui vient, avec des yeux baignés de larmes, lui demander, d'une voix lamentable, de le sauver d'un grand malheur. Je gardais, lui dit-il, le troupeau île mon père; mon chien dormail (ah! le chien d'un berger de mon âge ne devrait jamais dormir) : un loup terrible, sorti du bois, m'a pris mon plus bel agneau, qui s'était un peu éloigné de sa mère. Le loup s'est enfui en l'emportant. La pauvre brebis s'esl mise à courir après son agneau : elle va périr avec lui, si vous ne venez pas

à son secours; car je ne suis pas assez grand pour tuer un loup, mais je le suis assez pour aimer ceux qui me rendent service.

Némorin, touché de ces paroles, de la grâce, des pleurs de l'enfant; Némorin, dont le malheur augmente encore la sensibilité naturelle, saisit un fer de lance qu'il portait dans sa panetière, et qui s'adaptait à sa houlette; il appelle Médor, et, guidé par l'enfant, vole, s'enfonce dans le bois.

Némorin, l'enfant, Médor, courent sans reprendre haleine; ils n'aperçoivent ni loup ni brebis. L'enfant, qui excitait toujours le berger, le conduit par des détours jusqu'à une petite colline d'où l'on découvrait la plaine du Gardon et le village de Massane.

A cet aspect, Némorin s'arrête; il éprouve un transport de joie, comme s'il revoyait sa patrie après une longue absence, les regards fixés sur Massane, le cœur palpitant d'amour, il cherche la maison d'Estelle, il la distingue, et ses yeux se remplissent de douces larmes. 11 éprouve ce qu'il n'espérait plus, une émotion presque agréable. Heureux sur celte colline, il forme le projet de s'y établir, d'y bâtir une cabane. 0 combien les amants sont insensés! combien les malheureux s'abusent! Ce même Némorin, qui fuyait la presqu'île de Ners parce qu'Estelle y était venue, veut demeurer sur la montagne, d'où il pourra voir tous les jours sa maison.

Après s'être rassasié de cette vue si chère, le berger se rappelle l'enfant, et se reproche de l'avoir oublié. Décidé à lui donner une de ses brebis pour remplacer celle qu'il a perdue, il le cherche, il l'appelle en vain. Égaré lui-même, il ne savait plus comment rejoindre son propre troupeau, lorsqu'il entend un bruit de sonnette, et reconnaît bientôt ses moutons, conduits par l'enfant dont il était en peine.

Rassurez-vous, lui dit cet enfant : tandis que vous étiez ici, votre chien sauvait ma brebis; alors je me suis occupé de vous ramener les vôtres. Les voici : adieu, beau berger; la nuit est proche, il est temps que vous cherchiez une retraite. Notre ferme est trop loin pour vous l'offrir; mais au bas de cette colline vous trouverez le bon Rémistan, qui vous donnera l'hospitalité, et vous rendra tout le bien que vous avez voulu me faire.

En disant ces mots, l'enfant le prend par la main, le fait avancer quelques pas vers l'autre côté de la colline, lui montre le vallon de Rémistan, et disparaît comme un éclair.

Némorin jette les yeux sur ce vallon, et demeure enchante de cette vue. Dans un espace d'un mille carré environné par des montagnes, il découvre une prairie coupée par plusieurs bouquets d'ormes et de sycomores. Une cascade bruyante s'y précipitait du haut d'un rocher, et devenait un ruisseau limpide. Sur ces bords, un petit verger planté des arbres les plus fertiles était fermé par une haie vive d'épine-vinelte et de cognassiers. Plus loin, le ruisseau formait un étang au milieu duquel s'élevait une cabane ombragée de saules. De grosses pierres posées

dans l'eau, à peu de distance les unes des autres, étaient le seul chemin pour y arriver. Un troupeau de moutons passait au bord de l'étang, et un vieux berger couché sur l'herbe accompagnait avec sa flûte les linottes et les fauvettes.

Nèmorin descend dans le vallon, traverse la prairie, passe le ruisseau, et s'avance vers le vieux berger. Il était déjà près de lui, lorsqu'il le voit quitter sa flûte et se préparer à chanter. Alors Néinorin s'arrête pour écouter ces paroles :

Dans cette aimable solitude, Sous l'ombrage de ces ormeaux, Exempts de soins, d'inquiétude, Mes jours s'écoulent en repos, Jouissant enfin de moi-même, Ne formant plus de vains désirs, J'éprouve que le bien suprême C'est la paix, et non les plaisirs.

Ici, rien ne manque à ma vie :

Mes fruits sont doux; mon lait est pur; Sous mes pieds la terre est fleurie:

Le ciel, sur ma tête, est d'azur.

Si quelquefois un noir orage Me cause un moment de frayeur, Elle passe avec le nuage; L'arc-en-ciel me rend mon bonheur

Dans le monde, où tout l'inquiète, L'homme est en proie à la douleur; A peine est-il dans la retraite, Que le calme naît dans son cœur.

De même celte onde en furie Court dans ces rocs en bouillonnant; Dès qu'elle arrive à ma prairie, Elle serpente doucement.

V-morin, après avoir entendu le chant du vieux berger, s'approche de lui, le salue, et lui demande l'hospitalité. Rémistan lui fait accueil, lui offre tout ce qu'il possède, et l'invite à le suivre dans sa cabane, pour lui pn' enter du lait et tics fruits.

L'amant d'Estelle, conduit par son hôte, passe avec lui sur les pierres de l'étang. 11 arrive dans la petite île, où tout ce qu'il \oil charme ses yeux. La cabane était bâtie sur un tertre couvert d'arbustes. Des ruches posée9 à l'entrée étaient environnées de jasmins, «le rosiers, d'acacias, qui nourrissaient 1rs abeilles et embellissaient leur demeure. L'intérieur était une grotte tapissée d'une vigne sauvage. Du milieu des pampres jaillissait une source qui tombait près d'un lit, de feuilles, l'échappail en murmurant dans un petit canal de mousse, et

s'allait jeter dans l'étang. Plusieurs ouvertures pratiquées dans le roc renfermaient de grands vases remplis de lait ; d'autres moins haules, étaient pleines de fruits rangés dans des corbeilles. Plus loin étaient rassemblés les outils de la culture, les remèdes des brebis malades, les diverses graines du jardinage, ^out ce qui est nécessaire à l'homme pour obtenir de la nature les biens qu'elle peut donner.

Que votre sort est digne d'envie! dit Némorin au vieux berger; vous coulez dans cette solitude des jours innocents et paisibles. Vous n'avez point à soull'rir les injustices, les cruaulés de vos semblables. Vous possédez les vrais biens; et l'amour, le redoutable amour ne trouble point votre parfait bonheur.

Mon fils, lui répond le vieillard, sois sûr qu'aucun mortel sur la terre ne jouit de ce bonheur parfait. Celui dont le destin semble le plus doux a toujours des peines secrètes. Moi-même, qui remercie chaque matin l'Être suprême des dons qu'il m'a faits, je mêle quelquefois des larmes à cette source d'eau vive; je gémis... Ah! s'écria Némorin, vous avez donc aussi perdu votre maîtresse?... A ces mots qui lui échappent, le vieillard, en souriant, découvre sa tête chauve : Regarde, mon fils, lui dit-il, regarde ces cheveux blancs. Mon âge, qui cause tant d'autres maux, préserve au moins de ceux de l'amour. Je ne pleure plus ma maîtresse; mais je regrette ma patrie : ce sentiment ne s'éteint jamais.

Je suis né sur les bords de l'Isère. Soldat au sortir de l'enfance, j'ai passé mes belles années dans les camps du roi Charles ¥111. J'ai fait les campagnes de Naples avec ce brave chevalier, l'honneur du Dauphiné, la gloire de la France, ce Bayard, dont les vertus ont plus illustré nos armes que toutes nos victoires en Italie. Libre à la paix, je fus retenu par l'amour dans cette belle contrée. J'aimai longtemps une bergère de Massane... De Massane? dit Némorin. — Oui, mon fils, et j'en fus aimé; mais ses parents la forcèrent de donner sa main à un autre époux. Résolu de la fuir, pour ne pas ajouter à ses maux, je vins cacher mon désespoir dans cette retraite écartée. Ici, accablé de douleur, mais du moins exempt de reproches, j'employai pour me guérir les secours que le ciel nous donne : la raison, le travail, le temps. Je défrichai ce vallon, je détournai ce ruisseau qui vivifie ma prairie; mes mains embellirent cette grotte, je plantai ces arbres que tu vois chargés de fruits ; et ce troupeau, qui rumine là-bas à l'ombre de ces peupliers, vient tout entier de deux agneaux que m'avait donnés ma bergère.

Plus je m'occupai, moins je souffris. Je sus bientôt que ma maîtresse était heureuse avec son époux; j'en bénis Dieu, et je regardai ce bonheur comme la récompense d'avoir fait mon devoir. Peu à peu le calme revint dans mon âme, il ne me resta plus de mon ancienne passion qu'un souvenir doux, qui avait du charme, me rendait plus chère ma solitude, et m'attachait à la vie, en me faisant jouir du premier des biens, de l'estime de moi-même. Tranquille dans ce vallon, où j'ai tout créé, où j'ai

lout vu naîlre, rien ne manquerait à ma félicité, sans un désir qui la trouble sans cesse.

Je suis vieux, j'approche du terme; je voudrais, avant d'y parvenir, revoir encore mon village, les champs où je fus élevé, la maison qu'habitait ma mère. Je ne l'y trouverais plus; mais j'irais pleurer sur sa tombe, mais je reconnaîtrais la place où, enfant je la voyais filer. Ce besoin pressant de mon cœur se fait sentir tous les jours davantage, sans que je puisse espérer de le voir jamais satisfait. Seul, sans parent, sans ami, comment abandonner mon troupeau, ma cabane, tous mes biens? Comment m'exposera perd redans un moment ce qui m'a tantcoûté d'années? Qui prendrait soin de mon verger, de mes brebis, pendant mon absence? Quel serait l'aimable pasteur qui s'en chargerait jusqu'à mon retour?

Mon père, répond Némorin, je croyais mon àme fermée au plaisir; mais celui de vous écouter, et l'espoir de vous être u lile, viennent de la ranimer. Je garderai vos brebis, vos ruches, votre cabane, pendant le temps que vous irez revoir encore voire patrie. J'ai aussi un troupeau; dans ce moment il est dispersé sur cette haute montagne. Permettez-moi de le faire entrer dans ce vallon, de le mêler avec le vôtre. Mes soins et ma teudresse les confondront A votre retour, vous me rendrez le mien, et le bonheur dont vous aurez joui ne m'aura que trop payé d'un aussi faible service.

Ah ! j'y consens, reprend le vieux pasteur; mais j'exige un serment de toi. Jure-moi, par ce que tu chéris le plus, que lu ne quitteras pas ce vallon avant que je sois revenu; et si je reste plus de deux ans, si la mort me surprend dans ma longue roule, honore-moi en acceptant cette grotte, ce troupeau, ce vallon que j'ai cultivé, dans l'espoir de le laisser à un berger vertueux. Je t'ai trouvé : sois mon hérilier.

Némorin voulut s'opposer à- la volonté du vieillard ; sa résistance lut vaine. Rénristan, avec la pointe de son couteau, grava sur un morceau d'écorce la donation faite à Némorin. Ce berger, à son tour, lui jura, par la bergère qu'il adorait et qu'il ne voulut. pas nommer, de ne point quitter le vallon avant les deux ans expirés. Cependant, ajoutait-il, je demande qu'il me soit permis de ni'intcr tous les jours sur cette mpnlagne. Uémistan eut de la peine i laecorder, mais à la lin il céda, et courut chercher à l'instant le troupeau de son jeune ami.

Tous deux le firenl entrer dans le vallon ; ensuite le bon vieillard établil Némorin dans la grotte. Il l'instruisit des principaux secrets qu'une longue expérience lui avait appris sur le soin des liri-his. sue la culture des arbres. Il y joignit dps conseils pour P- bonheur, ou du moi m- pour le repos de la vie : ri sans lui faire aucune question indiscrète, ^ans avoir l'air de pénétrer La cause il.- -a douleur, il sul mêler dan» tousses discours l's eonsolali, ,11- h'» plu» propre» aux maux qu'il lui \o\ail souffrir.

Après avoir ainsi passé une partie de la nuit, le solitaire et le

berger se couchcrenl sur le même lit de feuilles. La fatigue du

jour précédent endormit Némorin. Alors Rémistan se leva, sortit de la grotte avec précaution; et, sans attendre l'aube du matin, il se mit en marche à l'heure même.

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