‹ Œuvres de Florian: Les fables, illustrées d'un port. de FlorianChapitre 48 sur 54 · A M. DE SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

A M. DE SAINT-LAMBERT

On court bfen loin pour chercher le bonheur*

A sa poursuite en vain l'on se tourmente :

C'est près de nous, dans notre propre cœur,

Que le plaça la nature prudente.

0 Saint-Lambert! qui le sait mieux que loi?

Toi qui vécus dans les camps, à la ville,

Près de Voltaire, à la cour d'un grand roi,

Tu quittas tout pour un champêtre asile.

Là, méditant sous des ombrages frais,

Tu sais goûter ces biens, ces plaisirs vrais.

Que tu chantas sur le luth de Virgile :

Là, loin d'un monde ennuyeux et pervers,

Tes jours sont purs, ton sommeil est tranquille;

Et la nature, autour de toi fertile,

Te fait jouir de ses trésors divers,

Pour te payer tes soins et tes beaux vers.

Voilà, voilà le bonheur véritable.

En attendant que j'en puisse jouir,

Je veux au moins prouver dans une fable

Que ces vrais biens s'attrapent sans courir.

Certain coursier né dans l'Andalousie Fut élevé chez un riche fermier; Jamais cheval de prince et de guerrier, Ni même ceux qui vivaient d'ambroisie, N'eurent un sort plus fortuné, plus doux. Tous dans la ferme aimaient notre andaloua. Tous pour le voir allaient à l'écurie Vingt fois le jour; et ce coursier chéri D'un vœu commun fut nommé Favori.

Favori donc avait de la litière Jusqu'aux jarrets, et dans son râtelier Le meilleur foin qui fût dans le grenier. Soir et matin les fils de la fermière, Encore enfants, ménageaient de leur pain Pour l'andalous; et lorsque dans leur main Le beau cheval avait daigné le prendre, C'étaient des cris, des transports de plaisir; Tous lui donnaient le baiser le plus tendre ;

Dans la prairie ils le menaient courir;

Et le plus grand de la petite troupe,

Aidé par tous, arrivait sur sa croupe :

Là, satisfait, et d'un air triomphant,

Des pieds, des mains, il pressait sa monture;

Et Favori modérait son allure.

Craignant toujours de jeter bas l'enfant.

De Favori ce fut là tout l'ouvrage

Pendant longtemps : mais quand il vint à l'âge

De trente mois, la femme du fermier

Le prit pour elle; et notre cavalière,

En un fauteuil sise sur le coursier,

La bride en main, dans l'autre la croupière,

Les pieds posés sur un même étrier.

Allait, trottait au marché faire emplette,

Chez ses voisins acquitter une dette,

Ou visiter son père déjà vieux.

A son retour, notre bonne Sanchette

Accommodait Favori de son mieux,

Et lui doublait l'avoine et les caresses.

Plus on grandit, plus on devient vaurien.

Ce Favori que l'on traitait si bien,

Ce cher objet de si douces tendresses,

Fut un ingrat; et, quand il eut quatre ans,

11 s'indigna dans le fond de son âme

D'être toujours monté par une femme :

Est-ce donc là, disait-il dans ses dents,

Le noble emploi d'un coursier d'Ibéric?

Avec des bœufs j'habite l'écurie

D'une fermière, et frémis de courroux

Quand on me voit, comme un ânon docile,

Au petit trot cheminer vers la ville,

Ayant pour charge une femme et des choux.

Non, je ne puis souffrir cette infamie,

Je suis né fier; et, dussé-je périr,

Je prétends bien dans peu m'en affranchir.

Orgueil! orgueil! c'est par toi qu'on oublie

Vertus, devoirs; par toi tout a péri :

Tu perdis l'homme, et perdis Favori.

*Un beau matin que la bonne Sanchette,

Selon l'usage, allait toute seulette

Vendre au marché les fruits de son jardin,

Elle eut besoin, je ne sais pourquoi faire,

De s'arrêter un moment en chemin.

D'un saut léger elle est bientôt à terre :

Mais le bridon échappe de sa main;

Et Favori s'en aperçoit a peine,

Qu'an même instant, s'élançant dans là pi, une,

Il casse, brise et disperse dans l'air

Et charge et selle et harnais et croupière,

Des quatre pieds fait voler la poussière,

Et disparaît aussi prompt que l'éclair.

Las! que devint notre bonne Sanchette?

Dans sa surprise elle resta muette,

Suivit longtemps des yeux le beau coursier,

Et puis pleura, puis retourna chez elle,

Et raconta cette affreuse nouvelle.

Tout fut en deuil chez le triste fermier;

De Favori tous regrettent la perte;

Enfants, valets, vont à la découverte

Dans les hameaux, dans chaque bourg voisin :

L'avez-vous vu des coursiers le modèle.

Le plus aimé, le plus beau? C'est en vain;

De Favori nul ne sait de nouvelle;

Il est perdu, Sanchette soupira,

Et dit tout bas : Peut-être il reviendra.

En attendant, Favori ventre à terre

Galope et fait sans perdre un seul moment.

Il aperçoit bientôt un régiment

De cavaliers qui marchait à la guerre;

Hommes, chevaux, parleur air belliqueux,

Par leur fierté, leur armure brillante,

Dans tous les cœurs répandent l'épouvante,

Ou le désir de combattre auprès d'eux.

A cet aspect notre coursier s'arrête;

Il sent dresser tous ses crins ondoyants,

Et, l'œil en feu, les naseaux tout fumants,

Fixe, immobile, écoute la trompette :

Puis tout à coup, frappant la terre et l'air.

Il bondit, vole à travers la prairie,

Arrive auprès de la cavalerie,

S'ébroue, hennit, et jetant un œil fier

Sur ces guerriers, enfants de la victoire,

II semble dire : Eh! j'aime aussi la gloire!

Le colonel, qui voit ce beau coursier, Veut s'en saisir; il vient avec adresse Auprès de lui. le flatte, le caresse Et par un frein en fait son prisonnier. A l'instant même une peau de panthère Aux griffes d'or tombantes jusqu'à terre Couvre le dos du superbe animal; Un plumet rouge orne sa tête altière.

Et cent rubans tressés dans sa crinière Lui donnent l'air coquet et martial.

Sur Favori le colonel s'élance, Presse les flancs du coursier généreux; Et Favori, dans son impatience, Mordant son frein, fier du poids glorieux, Vole à travers les escadrons poudreux.

Voilà, voilà, disait-il en lui-même,

Le noble emploi pour lequel je suis né! Vivre en repos, c'est vivre infortuné; Gloire et périls sont le bonheur suprême. Sous ce harnais que je dois être beau! Je voudrais bien, dans le cristal de Tenu, Me voir passer, voir ma mine guerrière. Pour être heureux, ma foi, vive la guerre!

Comme il parlait, le chef du régiment Reçoit l'avis qu'une troupe ennemie Doit dans la nuit l'attaquer brusquement. Tout aussitôt une garde choisie Est disposée autour du logement :

Le colonel la commande lui-même; Et Favori, dont la joie est extrême De voir qu'on est menacé d'un danger, Passe la nuit sans dormir ni manger.

Qu'importe? il est soutenu par le zèle. Point d'ennemis, voilà son seul chagrin. Mais tout à coup arrive le matin Un officier qui porte la nouvelle Que la bataille est pour le lendemain.

Le colonel veut être de la fête; L'armée est loin, mais jamais rien n'arrête Lorsque la gloire est au bout du chemin : On part, on veut arriver pour l'aurore. Toujours à jeun Favori néanmoins Ne se plaint pas, mais il saute un peu moins. Le jour se passe, il faut marcher encore Toute la nuit; et Favori rendu Fait un soupir; m^is l'amour de la gloire, Et le désir de vivre dans l'histoire, Et l'éperon, réveillent sa vertu.

Il marche, il va, se soutenant à peine, Quand, vers minuit, d'une forêl prochaine Un gros parti fond sur le régiment.

On veutse battre : hélas! c'est vainement; Nos cavaliers, harassés de la route, Sont enfoncés, tués, mis en déroute; Et, dans le choc, Favori tout sanglant, Couvert de coups, deux balles dans le liane, Parmi les morts restés sur la poussière, Ne voyait plus qu'un reste de lumière : Ah! disait-il, je le mérite bien; J'ai fait un crime, il faut que je l'expie : Je fus ingrat, il m'en coûte la vie; C'était trop juste : et ce n'est pas le bien Que Favori dans ce moment regrette; Ce n'est que vous, ô ma chère Sanchette ! Disant ces mots, il perd tout sentiment : Et l'ennemi, vainqueur dans ce moment,

Bien résolu de n'épargner personne,

Le glaive au poing poursuivant les fuyards,

Pille, massacre, et bientôt abandonne

Ce champ couvert de cadavres épars.

Le lendemain de cet affreux carnage, Certain meunier, dans la plaine passant, Vit Favori sur la terre gisant, Il respirait; le meunier le soulage, Clopin dopant le mène à son village, Prend soin de lui, le panse, le nourrit, Pour abréger, en un mot, le guérit.

Mais prétendant se payer de sa peine, Il veut user de son convalescent; Chargé de sacs, sous le poids gémissant, Dix fois le jour il le mène et ramène Dans les marchés, au village, au moulin, Le suit de près un bâton à la main ; Et ce bâton, fait d'une double épine, De Favori vient chatouiller l'échiné Pour peu qu'il bronche ou s'amuse en chemin. Ce fut alors qu'il regretta Sanchette.

Mais la frayeur rend sa douleur muette; Brisé de coups, il n'ose pas gémir :

L'excès des maux l'abrutit et l'accable, Et, se croyant pour toujours misérable, Il ne demande au ciel que de mourir.

Notre coursier, dégoûté de la vie.

Vivait toujours, sans trop savoir pourquoi; Quand un matin, un écuyer du roi, Qui parcourait toute l'Andalousie Pour remonter la royale écurie, Vit Favori, de plusieurs sacs chargé, Par le bâton au moulin dirigé, Et conservant sous ce triste équipage Ce coup d'œil noble et cet air de grandeur D'un roi vaincu cédant à son malheur, Ou d'un héros réduit en esclavage.

Bon connaisseur était cet écuyer; De Favori s'approcha n t. davantage, Il l'examine, et demande au meunier Combien il veut de ce jeune coursier : L'accord se fait; aussitôt on délivre De son fardeau notre bel animal; Son nouveau maître à l'instant s'en fait suivre. Et le conduit vers le palais royal.

Oh! pour le coup, se disait à lui-même Notre héros, la fortune est pour moi : Plus de chagrins, je suis cheval du roi. Cheval du roi, c'est le bonheur suprême : Je n'aurai plus qu'à manger et dormir,

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De temps en temps à la chasse courir, Sans me lasser, et, gras comme un chanoine, A mon retour choisir l'orge ou l'avoine Que mes valets viendront vanner, je crois, Avec grand soin pour le cheval du roi.

Ainsi parlant, il entre à l'écurie.

Tout lui promet le bonheur qu'il attend : De peur du froid sur son corps l'on étend Un drap marqué des armes d'Ibérie; On le caresse, et sa crèche est remplie D'orge et de son; il est pansé, lavé, Deux fois le jour; le soir, sur le pavé Litière fraîche; et cette douce vie Lui rend bientôt son éclat, sa beauté, Son poil luisant, sa croupe rebondie, Et son œil vif, et même sa gaîté.

Il fut heureux pendant une quinzaine.

Il possédait tous les biens à souhait; Mais un seul point lui faisait de la peine C'est que le roi jamais ne le montait. Nul écuyer n'aurait eu cette audace; Et leur respect pour monsieur Favori Fait qu'avec soin il est choyé, nourri, Mais que toujours il reste en même place- Tant de respect lui devient ennuyeux; Ce long repos, à sa santé contraire, Le rend malade et triste et soucieux, En peu de temps change son caractère x Ce qu'il aimait lui devient odieux; Plus d'appétit, rien qui puisse lui plaire; Un froid dégoût s'empare de son cœur, Plus de désir, partant plus de bonheur. Ah! disait-il, que tout ceci m'éclaire!

Gloire, grandeur, vous qui m'avez séduit, Vous n'êtes rien qu'une erreur mensongère, Un feu follet qui brille et qui s'enfuit : Si le bonheur habile sur la terre, Il vous évite autant que la misère; Il va cherchant la médiocrité, C'est là qu'il loge; et sa sœur et son frère Sout le travail et la douce gaîté.

Ils sont chez vous, ô ma bonne Sanchettpf Plus que jamais Favori vous regrette.

Notre cheval ainsi philosophant E?t fort surpris de voir qu'on lui prépare Selle et bridon du travail le plus rare : Le fils du roi, le jeune et noble infant, Ce jour même doit faire son entrée; El r.ivui'i. qui sera son coursier, Porto un harnois digne du cavalier.

D'or et d'azur sa housse est diaprée, De beaux saphirs sa bride est entourée, Et d'argent pur est fait chaque étrier.

Notre héros, dans ce bel équipage, De tant d'honneurs n'a pas l'esprit tourné, Il commençait à devenir fort sage.

L'infant sur lui doucement promené, Suivi des siens, entouré de la foule, Vers son palais à grand'peine s'écoule, Quand Favori, qui ne songeait à rien, Voit une femme, et tout à coup s'arrête, Dresse l'oreille en relevant la tête,

Et reconnaît vous le devinezbien?

Qui donc?... Sanchette... 0 moment plein de charmes!

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11 court vers elle, il hennit de plaisir;

De ses deux yeux tombent deux grosses larmes,

Larmes d'amour et de vrai repentir.

Tout comme lui la sensible Sanchette

Pleure de joie; et notre jeune infant, Surpris, touché, veut qu'au même moment De Favori l'histoire lui soit faite.

Sanchette alors raconte en peu de mots Que Favori fut élevé chez elle; Puis elle dit, non sans quelques sanglots, Quand et comment il devint infidèle.

De ce récit le prince est attendri :

Tenez, dit-il, je vous rends Favori, Il est à vous avec son équipage; Montez dessus, retournez au village :

A pied j'irai jusqu'au palais royal, Sans que ma fête en soit moins honorée; Car j'ai bien mieux signalé mon entrée Par un bienfait que par un beau cheval. Il dit, descend et ne veut rien entendre. Sanchette alors monta, sans plus attendre, Sur Favori, qui, content désormais, Gagna la ferme, et n'en sortit jamais.

Le Tourtereau.

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