CONTE
Lorsque j'ai dit que le bonheur suprême
Était d'avoir un champêtre séjour,
D'y vivre en sage, en paix avec soi-même,
C'est à dessein que j'oubliai l'amour.
L'amour lui seul peut charmer notre vie,
Ou la flétrir : triste choix! j'en conviens;
Dès maux qu'il fait ma mémoire est remplie,
De ses plaisirs fort peu je me souviens.
Je vous connais, mesdames les coquettes,
Et je me tiens loin des lieux où vous êtes;
Et vous aussi, dont l'ingénuité
Trompe si bien notre crédulité;
Et vous surtout, prudes graves, austères,
Dont la constance et les tendres colères
Tourmentent plus que l'infidélité :
Je vous connais; et, sans fiel, sans satire,
Sous d'autres noms, je veux ici traduire
Vos grands secrets que j'ai mi pénétrer,
Vos mauvais tuiirs qui m'ont tant fait pleurer,
Et dont je veux faire un conte pour rire.
Un tourtereau, qui du nid paternel Faisait encore sa retraite chérie, Se vit ravir par un milan cruel Les deux auteurs de sa naissante vie.
Seul, sans parents, à quel triste destin Le pauvre oiseau ne doit-il pas s'attendre? On ne sent pas dans un âge si tendre Tout le malheur de rester orphelin.
Après deux jours, pressé par la famine, Il sort du nid. D'abord c'est en tremblant Qu'il met un pied sur la branche voisine; La branche plie, et l'oiseau chancelant, Perd l'équilibre, et tombant et volant Arrive à terre et tristement chemine.
A chaque oiseau qui passe auprès de lui Notre orphelin croit voir des tourterelles, Leur tend le bec en agitant ses ailes, Et par ses cris implorant leur appui Il leur disait : Soulagez ma misère; C'est moi, c'est moi; n'êtes-vous pas ma mère?
Chez les oiseaux, hélas! comme chez nous, Chacun pour soi : c'est la grande science. Notre orphelin en fait l'expérience.
Nul ne répond à ses accents si doux : Il reste seul; mais, grâce à la nature, Il sut trouver lui-même sa pâture, Il apprit l'art de supporter ses maux : C'est le malheur qui forme les héros.
L'été s'écoule, et déjà la verdure Jaunit et meurt; l'hiver se fait sentir. Le tourtereau souffrit de la froidure, Car ici bas nous sommes pour souffrir : Mais tous les maux qu'en un mois l'on endure Sont effacés par un jour de plaisir; Et l'important c'est de ne pas mourir.
Le jeune oiseau voit le printemps renaître, L'air s'épurer, les fleurs s'épanouir :
Autour de lui tout prend un nouvel être; Les rossignols, les oiseaux d'alentour, Font retentir l'écho de leur ramage, Et les ramiers agitent le feuillage.
Témoin discret des plaisirs de l'amour, Le tourtereau regarde, observe, admire; 11 s'inquiète, il sent un vide affreux : Eh quoi! dit-il, je me croyais heureux, Et malgré moi cependant je soupire!
Ah! ces oiseaux sont plus heureux que moi; Le tendre hymen les retient sous sa loi, Us ont chacun leur épouse chérie :
Je suis tout seul, c'est pourquoi je m'ennuie. Mais dès demain je vais faire comme eux, Je vais chercher et trouver une amie.
Car on n'est bien qu'en étant deux à deux.
Plein du projet de séduire une belle, Il va lissant les plumes de son aile; Dans les ruisseaux on le voit se mirant, Se rengorger, et tout bas admirant Son bec de pourpre et son joli corsage, Et son collier dont l'ébène foncé Tranche si bien sur son cou nuancé, Et son œil vif, tendre à la fois et sage : Tout lui promet un triomphe éclatant; Certain de plaire, il part au même instant, Ainsi partit de la rive troyenne Le beau Paris allant séduire Hélène.
Notre héros a bientôt mis à fin Son grand projet. Non loin de sa retraite Il aperçoit une jeune alouette, Belle, brillante, à l'œil vif, à l'air fin, Qui dans un pré courait dessus l'herbette Sans que ses pieds fissent plier le brin. A l'aborder aussitôt il s'apprête, Et par ces mots ouvre le tête-à-tête : Gentil objet, je suis un étranger Qui, jugeant bien qu'il nous est nécessaire Pour être heureux et d'aimer et de plaire, Dans ce dessein s'est mis à voyager.
Je sens qu'aimer est bien en ma puissance, Je l'ai senti d'abord en vous voyant : Plaire est un point qui de moi ne dépend, Je n'en demande, hélas! que l'espérance. Lors il se tait. A ce doux compliment, Les yeux baissés, répondit l'alouette, Sans se fâcher, et presque tendrement, Comme répond une habile coquette Qui, sans l'aimer, veut garder un amant. Notre héros est admis à sa suite :
Mais, tout à coup, l'alouette dans l'air S'élève, plane, et puis, comme un éclair, Va, vient, descend, monte, se précipite. Le tourtereau veut la suivre, il la perd; Il la retrouve, il la reperd encore :
Ah! par pitié, dit-il vu haletant, Arrêtez-vous, cher objet que j'adore, Je n'en puis plus; ce n'est pas en courant Qu'on fait l'amour : je ne m'y connais guère, Mais le bonheur et le tendre mystère Ne doivent pas nous quitter d'un moment|; Et le bonheur va toujours doucement.
Cela se peut, lui répond l'alouette, Mais nous avons chacun notre plaisir; Me regarder, chanter, plaire et courir, Tel est l'emploi pour lequel je suis faite : Je le remplis, et c'est là mon bonheur. Elle parlait, quand aux yeux de la belle Brille un miroir qu'un perfide oiseleur Faisait tourner au bout d'une ficelle.
Pour s'y mirer l'alouette descend.
Le tourtereau tout effrayé lui crie De prendre garde au filet qui l'attend : Mais c'est en vain, et, dans le même instant, Le filet part, et prend notre étourdie.
Son tendre amant venait la secourir; Il évita la machine mortelle, Non sans laisser des plumes de son aile; Et ne pouvant que la plaindre et s'enfuir, Sur une branche il alla réfléchir.
Me voilà veuf avant d'être en ménagel Se disait-il; je serai bien peu sage De retourner encore m'essouffler En poursuivant les folles alouettes.
Pour vivre heureux, vivons loin des coquettes; Ces oiseaux-là ne savent que voler.
Je veux chercher une épouse solide, Point trop jolie, et partant moins perfide, Qui ne saura rien que me rendre heureux. L'esprit est bon; mais le repos vaut mieux.
11 dit, et part. A ses yeux se présente Dans un blé vert une caille pesante Que l'embonpoint fait marcher lentement.
Son air naïf et sa mise innocente Charment l'oiseau qui descend promptement, S'abat près d'elle, et fait son compliment.
Ah! vous m'aimez? vraiment j'en suis ravie, Lui dit la caille; eh bien! restez ici, Nous passerons ensemble notre vie, Tous deux contents, car je vous aime aussi. Disant ces mots, elle en donne la preuve. Quel naturel! s'écriait. notre oiseau; Comme elle est simpie! et que mon sort est beau De posséder cette âme toute neuve!
A ce propos la caille n'entend rien, Lui répond mal, mais le caresse bien; Et son époux n'en veut pas davantage.
La paix, l'amour régnaient dans le ménage, Quand vers le soir notre heureux tourtereau Voit arriver d'abord un cailleteau, Puis deux, puis trois, et puis un roi de cailles. D'un air surpris il les regarde tous,
Court à sa femme, et lui dit d'un ton doux
Ces messieurs-là sont à nos fiançailles
Comme parents? — Non, ce sont mes époux. —
Comment! — Sans doute. — Ils sont sept! — Le huitième,
Ce sera vous, s'il vous plaît, désormais;
Tous sont heureux, tous sont traités de même;
Par ce moyen je les maintiens en paix :
C'est fatigant, mais je me sacrifie.
— Et moi je pars, et je reprends ma foi-,
Tout votre bien n'était pas trop pour moi ;
Je n'en veux point la huitième partie.
Lors il s'envole, et, plein de son dépit,
Au fond d'un bois il va passer la nuit.
On dort bien mal quand on est en colère. Le tourtereau s'éveille avant le jour : Je fus, dit-il, malheureux en amour; Mais c'est ma faute, et je prétends mieux faire. Dorénavant, je veux voir, réfléchir, Examiner, avant que de choisir, Et m'assurer surtout avec adresse Des bonnes mœurs de ma chère maîtresse. Si l'on m'attrape il faudra qu'on soit fin.
Bien résolu de suivre ce dessein, En philosophe il parcourt le bocage, Se livre peu, mais, toujours écoutant, Fait son profit de tout ce qu'il entend. Bientôt il sait que dans le voisinage Est une prude encor dans le bel âge, Et possédant honnêtement d'appas; Elle passait pour être un peu revêche : C'était tout simple, elle était pigrièche. Le tourtereau ne s'en alarme pas :
11 va la voir. La première visite Fut un peu froide, ensuite on s'adoucit, Puis on s'aima, bientôt on se le dit : Plutôt qu'une autre une prude est séduite.
La pigrièche adore son amant; Aucun rival ne partage sa flamme, Il règne seul. Mais la jalouse dame De son époux fait bientôt le tourment.
Elle l'accuse, elle gronde sans cesse, Le suit, l'épie, et, toujours en fureur, A coups de bec lui marquant sa tendresse. Elle le bat pour s'attacher son cœur : Puis elle pleure, et veut qu'il rende hommage Exactement à ses tendres appns; Disant toujours qu'elle fait peu de cas De ces plaisirs, mais qu'il faut ou ménage, Par ce moyen honnêlf autant que «Inux, Tous les matins s'assurer son époux.
Et le forcer à n'être point volage.
Le tourtereau, lassé de l'esclavage, Battu, plumé, maigre à faire pitié, Saisit l'instant où sa chère moitié A ses côtés dort la tête sous l'aile.
A petit bruit il se lève en tremblant, Sort de son uid et va toujours volant, Sans autre but que de s'éloigner d'elle. En peu de temps il fit bien du chemin; Il voulait fuir jusqu'au bout de la terre. Dans un désert s'abattant à la fin, Il se cacha sous un roc solitaire.
Me voilà bien, dit-il, je n'en sors plus; Ici du moins la caille et l'alouette N'approcheront jamais de ma retraite; Je serai loin de la dame aux vertu*; Je vivrai seul, puisqu'il est impossible De rencontrer une épouse sensible, Douce, modeste, et dont on soit aimé Sans compagnon, ou sans être assommé.
Je méritais une telle maîtresse; Jusqu'au tombeau j'aurais su la chérir : Un tourtereau qui donne sa tendresse Ne change plus, il aime mieux mourir; Mais il n'est point d'oiseau de mon espèce.
Vous vous trompez, lui répond doucemen!
Une gentille et blanche tourterelle; Tout comme vous je suis tendre et fidèle. Peut-être aussi méritais-je un amant :
Je n'en ai point, tenons-nous compagnie.
L'oiseau l'observe, et, la trouvant jolie, 11 s'en approche, 11 parle; on lui répond : La tourterelle a son esprit, son ton, Son humeur douce et sa grâce ingénue.
Ils étaient nés pour se plaire tous deux; La sympathie agit bientôt sur eux.
Déjà chacun sent dans son âme émue Un feu secret; et, dès ce même jour, Le tendre hymen vint couronner l'amour.
Cette union dura toute leur vie :
Toujours s'aimant avec la même ardeur, Rien n'altéra leur paisible bonheur; Et notre oiseau, près de sa bonne amie, Convint enfin qu'on peut trouver un cœur.