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nous. Cela nous met dans différens points de vue à leur égard , et nous fait paraître dans leurs cours des bizarreries dont il n'est pas nécessaire que je vous parle : il suffit que vous sachiez que ce qu'il y a d'irrcgulier dans les planètes , ne vient qye de la diverse manière dont notre mouvement nous les fait rencontrer, et qu'au fond elles sont toutes très réglées. Je consens qu'elles le soient, dit la marquise; mais je voudrais bien que leur régularité coûtât moins à la terre. On ne l'a guère ménagée; et pour une grosse masse aussi pesante qu'elle est, on lui demande bien de l'agilité. Mais , lui répondis-je , aimeriez-vous mieux que le soleil , et tous les autres astres, qui sont de très grands corps, fissent, en vingt-quatre heures, autour de la terre, un tour immense? que les étoiles fixes, qui seraient dans le plus grand cercle , parcourussent en un jour plus de vingt-sept mille six cent soixante fois deux cent millions de lieues? car il faut que tout cela arrive , si la terre ne tourne pas sur ellemême en vingt-quatre heures. En vérité, il est bien plus raisonnable qu'elle fasse ce tour, qui n'est tout au plus que de neuf mille lieues. Vous voyez bien que neuf mille lieues , en comparaison de l'horrible nombre que je viens de vous dire, ne sont qu'une bagatelle.
Oh ! répliqua la marquise , le soleil et les astres sont tout de feu , et le mouvement ne leur coûte rien; mais la terre ne paraît guère portative. Et croiriez-vous , repris-je , si vous n'eu aviez l'expérience, que ce fût quelque chose de bien portatif qu'un gros navire monté de cent cinquante pièces de canon , chargé de plus de trois mille hommes, et d'une très grande quan-
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tité de marchandises ? Cependant , il ne faut qu'un petit souffle de vent pour le faire aller sur l'eau, parce que l'eau est liquide , et que se laissant diviser avec facilité, elle résiste peu au mouvement dunavire;ou, s'il est au milieu d'une rivière, il suivra sans peine le fil de l'eau, parce qu'il n'y a rien qui le retienne. Ainsi, la terre, toute massive qu'elle est, est aisément portée au milieu de la matière céleste , qui est infiniment plus fluide que l'eau, et qui remplit tout ce grand espace où nagent les planètes. Et où faudrait-il que la terre fût cramponnée pour résister au mouvement de cette matière céleste, et ne s'y pas laisser emporter? C'est comme si une petite boule de bois pouvait ne pas suivre le courant d'une rivière.
Mais , répliqua-t-elle encore , comment la terre , avec tout son poids, se soutient-elle sur votre matière céleste , qui doit être bien légère , puisqu'elle est si fluide ? Ce n'est pas à dire , répondis-je , que ce qui est fluide en soit plus léger. Que dites-vous de notre gros vaisseau, qui, avec tout son poids, est plus léger que l'eau, puisqu'il y surnage? Je ne veux plus vous dire rien , dit-elle comme en colère , tant que vous aurez le gros vaisseau. Mais , m'assurez-vous bien qu'il n'y ait rien à craindre sur une pirouette aussi légère que vous me faites la terre ? Hé bien , lui répondis-je , faisons porter la terre par quatre éléphans , comme font les Indiens. Yoici bien un autre système, s'écria-t-elle ! Du moins j'aime ces gens là d'avoir pourvu à leur sûreté , et fait de bons fondemens ; au lieu que nous autres Coperniciens nous sommes assez inconsidérés pour vouloir bien nager à l'aventure dans cette matière céleste, .ïcgage que si les Indiens savaient que la terre fût
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le moins du monde en péril de se mouvoir , ils doubleraient les éléphans.
Cela le mériterait bien, repris-je , en riant de sa pensée; il ne faut point épargner les éléphans, pour dormir en assurance; et si vous en avez besoin pour cette nuit, nous en mettrons dans notre système autant qu'il nous plaira ; ensuite , nous les retrancherons peu à peu , à mesure que vous vous rassurerez. Sérieusement, reprit-elle, je ne crois pas, dès à présent, qu'ils me soient fort nécessaires, et je me sens assez de courage pour oser tourner. Vous irez encore plus loin, répliquai -je; vous tournerez avec plaisir, et vous vous ferez sur ce système des idées réjouissantes. Quelquefois , par exemple , je me figure que je suis suspendu en l'air, et que j'y demeure sans mouvement, pendant que la terre tourne sous moi en vingt-quatre heures. Je vois passer sous mes yeux tous ces visages différens, les uns blancs, les autres noirs, les autres basanés, les autres olivâtres. D'abord, ce sont des chapeaux, et puis des turbans, et puis des tètes chevelues, et puis des têtes rasées; tantôt des villes à clochers, tantôt des villes a longues aiguilles , qui ont des croissans , tantôt des villes à tours de porcelaine , tantôt de grands pays , qui n'ont que des cabanes ; ici de vastes mers , là des déserts épouvantables ; enfin , toute cette variété infinie qui est sur la surface de la terre.
En vérité, dit-elle, tout cela mériterait bien que l'on donnât vingt-quatre heures de son temps à le voir. Ainsi donc , dans le même lieu où nous sommes à présent , je ne dis pas dans ce parc , mais dans ce même lieu, à le prendre dans l'air, il y passe continuellement TOM. ni. lO
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d'autres peuples qui prennent notre place ; et au bout
de vingt-quatre heures nous v revenons.
Copernic , lui répondis-je , ne le comprendrait pas mieux. D'abord il passera par ici des Anglais, qui raisonneront peut-être de quelque dessein de politique avec moins de gaieté que nous ne raisonnons de notre philosophie; ensuite viendra une grande mer, et il se pourra trouver en ce lieu là quelque vaisseau qui n'y sera pas si à son aise que nous. Après cela paraîtront des Iroquois, en mangeant tout vif quelque prisonnier de guerre , qui fera semblant de ne s'en pas soucier ; des femmes de la terre de Jesso , qui n'emploieront tout leur temps qu'à préparer le repas de leurs maris , et à se peindre de bleu les lèvres et les sourcils, pour plaire aux plus vilains hommes du monde ; des Tartares, qui iront fort dévotement en pèlerinage versée grand-prétre , qui ne sort jamais d'un lieu obscur, où il n'est éclairé que par des lampes, à la lumière desquelles on l'adore ; de belles Circassiennes , qui ne feront aucune façon d'accorder tout au premier venu , hormis ce quelles croient qui appartient essentiellement à leurs maris; de petits Tartares, qui iront voler des femmes pour les Turcs et pour les Persans; enfin nous, qui débiterons peut-être encore des rêveries.
Il est assez plaisant, dit la marquise, d'imaginer ce que vous venez de me dire ; mais si je voyais tout cela d'en haut, je voudrais avoir la liberté de hâter ou d'arrêter le mouvement de la terre, selon que les objets me plairaient plus ou moins, et je vous assure que je ferais passer bien vite ceux qui s'embarrassent de politique, ou qui mangent leurs ennemis : mais il y en a d'autres pour qui j'aurais de ia ruriosiié. J'en aurais
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pour ces belles Circassiennes , par exemple , qui ont un usage si parliculier. Mais il me vient une difficulté sérieuse. Si la terre tourne , nous changeons d'air à chaque moment, et nous respirons toujours celui d'un autre pays. Nullement, Madame, répondis-je; l'air qui environne la terre ne s'étend que jusqu'à une certaine hauteur , peut-être jusqu'à vingt lieues tout au plus ; il nous suit et tourne avec nous. Vous avez vu quelquefois l'ouvrage d'un ver à soie, ou ces coques que ces petits animaux travaillent avec tant d'art pour s'y emprisonner : elles sont d'une soie fort serrée; mais elles sont couvertes d'un certain duvet fort léger et fort lâche. C'est ainsi que la terre , qui est assez solide , est couverte, depuis sa surface jusqu'à une certaine hauteur, d'une espèce de duvet, qui est l'air, et toute la coque du ver à soie tourne en même temps. Au-delà de l'air est la matière céleste , incomparablement plus pure , plus subtile , et mcme plus agitée qu'il n'est.
Vous me présentez la terre sous des idées bien méprisables, dit la marquise. C'est pourtant sur cette coque de ver à soie qu'il se fait de si grands travaux, de si grandes guerres , et qu'il règne de tous côtés une si grande agitation. Oui, répondis-je; et pendant ce temps là, la nature, qui n'entre point en connaissance de tous ces petits mouvemens particuliers, nous emporte tous ensemble d'un mouvement général , et se joue de la petite boule.
Il me semble, reprit-elle, qu'il est ridicule d'être sur quelque chose qui tourne, et de se tourmenter tant; mais le malheur est qu'on n'est pas assuré qu'on tourne ; car enfin , à ne vous rien celer , toutes les précautions que vous prenez pour empêcher qu'on ne s'a-
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perçoive du mouvement de la terre, me sont suspectes. Est-il possible qu'il ne laissera pas quelque petite marque sensible à laquelle on le reconnaisse ?
Les mouvemens les plus naturels, répondis-je, et les plus ordinaires , sont ceux qui se font le moins sentir : cela est vrai, jusques dans la morale. Le mouvement de l'amour-propre nous est si naturel , que le plus souvent nous ne le sentons pas, et que nous croyons agir par d'autres principes. Ah ! vous moralisez, dit-elle, quand il est question de physique; cela s'appelle bâiller. Pietirons-nous ; aussi bien en voilà assez pour la première fois ; demain nous reviendrons ici , vous avec vos systèmes , et moi avec mon ignorance.
En retournant au château , je lui dis , pour épuiser la matière des systèmes, qu'il y en avait un troisième inventé par Tycho-Brahé, qui, voulant absolument que la terre fut immobile, la plaçait au centre du jnonde , et faisait tourner autour d'elle le soleil, autour duquel tournaient toutes les autres planètes, parce que depuis les nouvelles découvertes , il n'y avait pas moyen de faire tourner les planètes autour de la terre. Mais la marquise , qui a le discernement vif et prompt, jugea qu'il y avait trop d'affectation à exempter la terre de tourner autour du soleil, puisqu'on n'en pouvait pas exempter tant d'autres grands corps ; que le soleil n'était plus si propre à tourner autour de la terre , depuis que toutes les planètes tournaient autour de lui ; que ce système ne pouvait être propre, tout au plus, qu'à soutenir l'immobilité de la terre, quand on avait bien envie de la soutenir, et nullement à la persuader; et enfin, il fut résolu que nous nous en tien-
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drions à celui de Copernic, qui est plus uiiilorme et plus riant, et n'a aucun mélange de préjugé. En effet , la simplicité dont il est , persuade, et sa hardiesse fait plaisir.
Que la Lune est. une Terre habitée.
Le lendemain au matin, dès que Ton put entrer dans l'appartement de la marquise, j'envoyai savoir de ses nouvelles , et lui demander si elle avait pu dormir en tournant : elle me fit répondre qu'elle était déjà tout accoutumée à cette allure de la terre, et qu'elle avait j»assé la nuit aussi tranquillement qu'aurait pu faire Copernic lui-même. Quelque temps après, il vint chez elle du monde, qui y demeura jusqu'au soir, selon lennuyeuse coutume de la campagne : encore leur fut-on bien obligé; car la campagne leur donnait anssi le droit de pousser leur visite jusqu'au lendemain , s'ils eussent voulu, et ils eurent l'honnêteté de ne le pas faire. Ainsi, la marquise et moi, nous nous retrouvâmes libres le soir. Nous allâmes encore dans le parc, et la conversation ne manqua pas de tourner aussitôt sur nos systèmes. Elle les avait si bien conçus, qu'elle dédaigna d'eu parler une seconde fois, et elle voulut que je la menasse à quelque chose de nouveau. Hé bien donc , lui dis-je , puisque le soleil , qui est présentement immobile , a cessé d'être planète, et que la terre, qui se meut autour de lui, a commencé d'vii être une, vous.
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ne serez pas si surprise d'entendre dire que ia lune est une terre comme celle-ci, et qu'apparemment elle est habitée. Je n'ai pourtant jamais ouï parler de la lune habitée , dit-elle , que comme d'une folie et d'une vision. C'en est peut-être une aussi, répondis-je. Je ne prends parti, dans ces choses-là, que comme on en prend dans les guerres civiles , où l'incertitude de ce qui peut arriver, fait qu'on entretient toujours des intelligences dans le parti opposé, et qu'on a des ménagemens avec ses ennemis mêmes. Pour moi , quoique je croie la lune une terre habitée , je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croient pas , et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur , si elle avait le dessus : mais en attendant qu'ils aient sur nous quelque avantage considérable , voici ce qui m'a fait pencher du coté des habitans de la lune. Supposons qu'il n'y ait jamais eu nul commerce entre Paris et Saint-Denis , et qu'un bourgeois de Paris, qui ne sera jamais sorti de sa ville, soit sur les tours de Notre-Dame, et voie Saint-Denis de loin, on lui demandera s'il croit que Saint-Denis soit habité comme Paris. Il répondra hardiment qvie non : car , dira-t-il , je vois bien les habitans de Paris , mais ceux de Saint- Denis je ne les vois point : on n'en a jamais entendu parler. Il y aura quelqu'un qui lui représentera , qu'à la vérité, quand on est sur les tours de Notre-Dame, on ne voit pas les habitans de Saint-Denis, mais que l'éloignement en est cause, que tout ce qu'on peut voir de Saint-Denis ressemble fort à Paris ; que Saint-Denis a des clochers, des maisons, des murailles, et qu'il pourrait bien encore ressembler à Paris pour être habité. Tout cela ne gagnera rien sur mon bourgeois; il
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s'obstinera toujours à soutenir que Saint-Denis n'est point habite, puisqu'il n'y voit personne. Notre Saint- Denis , c'est la lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris, qui n'est jamais sorti de sa ville.
Ah! interrompit la marquise, vous nous faites tort, nous ne sommes point si sots que votre bourgeois; puisqu'il voit que Saint-Denis est tout fait comme Paris, il faut qu'il ait perdu la raison pour ne le pas croire habité : mais la lune n'est point du tout faite comme la terre. Prenez garde, Madame , repris-je , car, s'il faut que la lune ressemble en tout à la terre , vous voilà dans l'obligation de croire la lune habitée. J'avoue > répondit-elle, qu'il n'y aura pas moyen de s'en dispenser, et je vous vois un air de confiance qui me fait déjà peur. Les deux mouvemens de la terre, dont je ne me fusse jamais doutée, me rendent timide sur tout le reste. Maispourtant serait-il bien possible que la terre fût lumineuse comme la lune? car il faut cela pour leur ressemblance. Hélas! Madame, répliquai-je , être lumineux n'est pas si grand'chose que vous pensez. Il n'y a que le soleil en qui cela soit une qualité considérable. Il est lumineux par lui-même , et en vertu d'une nature particulière qu'il a ; mais les planètes n'éclairent que parce qu'elles sont éclairées de lui. Il envoie sa lumière à la lune; elle nous la renvoie; et il faut que la terre renvoie aussi à la lune la lumière du soleil. Il n'y a pas plus loin de la terre à la lune, que de la lune à la terre.
Mais, dit la marquise, la terre est-elle aussi propre que la lune à renvoyer la lumière du soleil? Je vous vois toujours pour la lune , repris-je , un reste d'estime dont vous ne sauriez vous défaire. La lumière est composée de petites balles qui bondissent sur ce qui est
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solide , et retournent d'un autre côté , au lieu qu'elles passent au travers de ce qui leur présente des ouvertures en ligne droite, comme l'air ou le verre. Ainsi, ce qui fait que la lune nous éclaire, c'est qu'elle est un corps dur et solide, qui nous renvoie ces petites balles. Or, je crois que vous ne contesterez pas à la terre cette même dureté et cette même solidité. Admirez donc ce que c'est que d'être posté avantageusement. Parce que la lune est éloignée de nous , nous ne la voyons que comme un corps lumineux, et nous ignorons que ce soit une grosse masse semblable à la terre. Au contraire , parce que la terre a le malheur que nous la voyons de trop près , elle ne nous parait qu'une grosse masse , propre seulement à fournir de la pâture aux animaux , et nous ne nous apercevons pas qu'elle est lumineuse, faute de nous pouvoir mettre à quelque distance d'elle. Il en irait donc de la même manière, dit la marquise , que lorsque nous sommes frappés de l'éclat des conditions élevées au-dessus des nôtres, et que nous ne voyons pas qu'au fond elles se ressemblent toutes extrêmement.
C'est la même chose, répondis-je. Nous voulons juger de tout , et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue: nous voulons juger de nous, nous en sommes trop près : nous voulons juger desauti'es, nous en sommes trop loin. Qui serait entre la lune et la terre, ce serait la vraie place pour les bien voir. Il faudrait être simplement spectateur du monde, et non pas habitant. Je ne me consolerai jamais , dit-elle, de l'injustice que nous faisons à la terre, et de la préoccupation trop favorable où nous sommes pour la lune , si vous ne m'assurez que les gens de la lune ne connais^
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sent pas mieux leurs avantages que nous les nôtres , et qu'ils prennent notre terre pour un astre , sans savoir que leur habitation en est un aussi. Pour cela, reprisje , je vous le garantis : nous leur paraissons faire assez régulièrement nos fonctions d'astre. Il est vrai qu'ils ne nous voient pas décrire un cercle autour d'eux; mais il n'importe , voici ce que c'est : la moitié de la lune qui se trouva tournée vers nous au commencement du monde , y a toujours été tournée depuis; elle ne nous présente jamais que ces yeux , cette bouche , et le reste de ce visage que notre imagination lui compose sur le fondement des taches qu'elle nous montre. Si l'autre moitié opposée se présentait à nous, d'autres taches différemment arrangées nous feraient , sans doute , imaginer quelque autre figure. Ce n'est pas que la lune ne tourne sur elle-même; elle y tourne en autant de temps qu'autour de la terre , c'est-à dire , en un mois ; mais lorsqu'elle fait une partie de ce tour sur elle-même , et qu'il devrait se cacher à nous , une joue, par exemple, de ce prétendu visage, et paraître quelque autre chose, elle fait justement une semblable partie de son cercle autour de la terre ; et se mettant dans un nouveau point de vue, elle nous montre encore cette même joue. Ainsi la lune qui, a l'égard du soleil et des autres astres, tourne sur elle-même, n'y tourne point à notre égard : ils lui paraissent tous se lever et se coucher en l'espace de quinze jours ; mais pour notre terre , elle la voit toujours suspendue au même endroit du ciel. Cette immobilité apparente ne convient guère à un corps qui doit passer pour un astre, mais aussi elle n'est pas parfaite. La lune a un certain balancement qui fait qu'\in petit coin du visage se cache quel-
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quefois , et qu'un petit coin de la moilië opposée se aiioiitre. Or, elle ne manque pas, sur ma parole, de nous attribuer ce tremblement, et de s'imaginer que nous avons , dans le ciel , comme un mouvement de pendule qui va et vient.
Toutes ces planètes, dit la marquise, sont faites comme nous qui rejetons toujours sur les autres ce qui est en nous-mêmes. La terre dit : Ce n'est pas mci qui tourne, c'est le scdeil. La lune dit: Ce n'est pas mci qui tremble, cesl la teire. Il v a bien de l'erreur partout. Je ne vous conseille pas d'entreprendre dvrien réformer, répondis-je; il vaut mieux que vous acheviez de vous convaincre de l'entière ressemblance de la terre et de la lune. Représentez-vous ces deux grandes boules suspendues dans les cieux. Vous savez que le soleil éclaire toujours une moitié des corps qui sont ronds, et que l'autre moitié est dans l'ombre. Il y a donc toujours une moitié, tant de la terre que de la lune, qui est éclairée du soleil, c'est-à-dire, qui a le jour, et une autre moitié qui est dans la nuit. Remarquez d'ailleurs que comme une balle a moins de force et de vitesse après qu'elle a été donner conire une muraille qui l'a renvoyée dun autre coté, de même la lumière s'affaiblit lorsqu'elle a été réfléchie par quelque corps. Cette lumière blanchâtre , qui nous vient de la lune , est la lumière même du soleil ; mais elle ne peut venir de la lune à nous que par une réflexion. Elle a donc beaucoup perdu de la force et de la vivacité qu'elle avait lorsqu'elle était reçue directement sur la lune ; et cette lumière éclatante, que nous recevons du soleil, et que la terre réfléchit sur la lune, ne doit plus être qu'ue lumière blanchâtre, quand elle y est arrivée, \iiisi , ce qui
nous paraît lumineux dans la lune , et qui nous éclaire pendant nos nuits , ce sont des parties de la lune qui ont le jour; et les parties de la terre qui ont le jour, lorsqu'elles sont tournées vers-, les parties de la lune qui ont la nuit, les éclairent aussi. Tout dépend de la manière dont la lune et la terre se regardent. Dans les premiers jours du mois que l'on ne voit pas la lune, c'est qu'elle est entre le soleil et nous, et qu'elle marche de jour avec le soleil. Il faut nécessairement que toute sa moitié, qui a le jour, soit tournée vers le soleil , et que toute sa moitié , qui a la nuit, soit tournée vers nous. Nous n'avons garde de voir cette moitié qui n'a aucune lumière pour se faire voir; mais cette moitié de la lune, qui a la nuit, étant tournée vers la moitié de la terre, qui a le jour, nous voit sans être vue , et nous voit sous la même figure que nous voyons la pleine-lune : c'est alors pour les gens de la lune pleine-terre ^ s'il est permis de parler ainsi. Ensuite la lune qui avance sur son cercle d'un mois, se dégage de dessous le soleil, et commence à tourner vers nous un petit coin de sa moitié éclairée , et voilà le croissant. Alors aussi les parties de la lune , qui ont la nuit, commencent à ne plus voir toute la moitié de la terre qui a le jour , et nous sommes en décours pour elles. Il n'en faut pas davantage , dit brusquement la marquise ; je saurai tout le reste quand il me plaira ; je n'ai qu'à y penser un moment, et qu'à promener la lune sur son cercle d'un mois. Je vois, en général , que dans la lune ils ont un mois à rebours du nôtre, et je gage que , quand nous avons pleine-lune , c'est que toute la moitié lumineuse de la lune est tournée vers toute la moitié obscure de la terre; qu'alors ils ne nous voieiit
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point du tout, et qu'ils comptent ncuvelle-terre. Je ne voudrais pas qu'il me fût reproché de m'être fait expliquer tout au long une chose si aisée. Mais les éclipses, comment vont-elles? Il ne tient qu'à vous de le deviner , répondis-je. Quand la lune est nouvelle , qu'elle est entre le soleil et nous , et que toute sa moitié obscure est tournée vers nous , qui avons le jour , vous voyez bien que l'ombre de cette moitié obscure se jette vers nous. Si la lune est justement sous le soleil , cette ombre nous le cache , et en même temps noircit une partie de cette moitié lumineuse delà terre qui était vue par la moitié obscure de la lune. Voilà donc une éclipse de soleil pour nous pendant notre jour , et une éclipse de terre pour la lune pendant sa nuit. Lorsque la lune est pleine , la terre est entre elle et le soleil, et toute la moitié obscure de la terre est tournée vers toute la moitié lumineuse de la lune. L'ombre de la terre se jette donc vers la lune; si elle tombe sur le corps de la lune , elle noircit cette moitié lumineuse que nous voyons , et à cette moitié lumineuse qui avait le jour , elle lui dérobe le soleil. Voilà donc une éclipse de lune pendant notre nuit , et une éclipse de soleil pour la lune pendant le jour dont elle jouissait. Ce qui fait qu'il n'arrive pas des éclipses toutes les fois que la lune est entre le soleil et la terre, ou la terre entre le soleil et la lune, c'est que souvent ces trois corps ne sont pas exactement rangés en ligne droite, et que par conséquent celui qui devrait faire l'éclipsé , jette son ombre un peu à côté de celui qui en devrait être couvert.
Je suis fort étonnée, dit la marquise, qu'il y ait si peu de mystère aux éclipses , et que tout le monde n'eu
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devine pas la cause. A.h ! vraiment, répond is-j e , il y a bien des peuples qui, de la manière dont il s'y prennent, ne la devineront encore de long-temps. Dans toutes les Indes orientales, on croit que, quand le soleil et la lune s'éclipsent, c'est qu'un certain dragon, qui a les griffes fort noires , les étend sur ces astres, dont il veut se saisir ; et vous voyez , pendant ce tempslà, les rivières couvertes de tètes d'Indiens , qui se sont mis dans l'eau jusqu'au col , parce que c'est une situation très dévote , selon eux , et très propre à obtenir du soleil et de la lune qu'ils se défendent bien contre le dragon. En Amérique , on était persuadé que le soleil et la lune étaient fâchés quand ils s'éclipsaient; et Dieu sait ce qu'on ne faisait pas pour se raccommoder avec eux. îMais les Grecs, qui étaient si raffinés, n'ont-ils pas cru long-temps que la lune était ensorcelée, et que des magiciennes la faisaient descendre du ciel, pour jeter sur les herbes une certaine écume malfaisante? Et nous, n'eùmes-nous pas belle peur, il n'y a que trente deux ans i^eii 1654), à une certaine éclipse de soleil, qui, à la vérité, fut totale? Une infinité de gens ne se tinrent-ils pas enfermés dans des caves? Et les philosophes , qui écrivirent pour nous rassurer , n'écrivirenl-ils pas en vain , ou à peu près? Ceux qui s'étaient réfugiés dans Içs caves , en sortirent-ils?
En vérité, reprit-elle, tout cela est trop honteux pour les hommes ; il devrait y avoir un arrêt du genre humain , qui défendit qu'on parlât jamais d'éclipsé , de peur que l'on ne conserve la mémoire des sottises qui ont été faites ou dites sur ce chapitre-là. Il faudrait donc, répliquai-je, que le même arrêt abolit la mémoire de tontes choses, et défendît qu'on parlât jamais
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de rien; car je ne sache rien au monde qui ne soit le
monument de quelque sottise des hommes.
Dites-moi , je vous prie , une chose , dit la marquise; ont-ils autant de peur des éclipses dans la lune, que nous en avons ici? Il me paraîtrait tout-à-fait burlesque que les Indiens de ce pays-là se missent à l'eau comme les nôtres ; que les Américains crussent notre terre fâchée contre eux; que les Grecs s'imaginassent que nous fussions ensorcelés , et que nous allassions gâter leurs herbes, et qu'enfin nous leur rendissions la consternation qu'ils causent ici bas. Je n'en doute nullement, répondis-je. Je voudrais bien savoir pourquoi messieurs de la lune auraient l'esprit plus fort que nous. De quel droit nous feront-ils peur sans que nous leur en fassions? Je croirais même, ajoutai-je en riant , que comme un nombre prodigieux d'hommes ont été assez fous , et le sont encore assez pour adorer la lune , il y a des gens dans la lune qui adorent aussi la terre , et que nous sommes à genoux les uns devant les autres. Après cela, dit-elle , nous pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune, et à donner des crises à ses malades; mais comme il ne faut qu'un peu d'esprit et d'habileté dans les gens de ce pays-là , pour détruire tous ces honneurs dont nous nous flattons , j'avoue que je crains toujours que nous n'ayons quelque désavantage.
Ne craignez rien , répondis-je , il n'y a pas d'apparence que nous sovons la seule sotte espèce de l'univers. L'ignorance est quelque chose de bien propre à être généralement répandue; et quoique je ne fasse que deviner celle des gens de la lune , je n'en doute non plus que des nouvelles lesplus sûres qui nous viennent de là.
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Et quelles sont ces nouvelles sûres, interrompitelle? Ce sont celles, répondis-je , qui nous sont rapportées par ces savans qui y voyagent tous les jours avec des lunettes d'approche. Ils vous diront qu'ils y ont découvert des terres , des mers , des lacs , de très hautes montagnes, des abîmes très profonds.
Vous me surprenez , reprit-elle. Je conçois bien qu'on peut découvrir sur la lune des montagnes et des abimes; cela se reconnaît apparemment à des inégalités remarquables : mais comment distinguer des terres et des mers? On les distingue, répondis-je, parce que les eaux qui laissent passer au travers d'elles-mêmes une partie de la lumière , et qui en renvoient moins , paraissent de loin comme des taches obscures, et que les terres qui, par leur solidité, la renvoient toute, sont des endroits plus brillans. L'illustre Cassini , l'homme du monde à qui le ciel est le mieux connu , a découvert sur la lune quelque chose qui se sépare en deux, se réunit ensuite, et se va perdre dans une espèce de puits. Nous pouvons nous flatter, avec bien de l'apparence , que c'est une rivière. Enfin , on connaît assez toutes ces différentes parties pour leur avoir donné des noms , et ce sont souvent des noms de savans. Un endroit s'appelle Copernic, un autre Archimède , un autre Galilée; il y a un promontoire des songes, une mer des pluies , une mer de nectar, une mer de crises ; enfin , la description de la lune est si exacte, qu'un savant qui sy trouverait présentement ne s'y égarerait non plus que je ferais dans Paris.
Mais, reprit-elle", je serais bien aise de savoir encore plus en détail comment est fait le dedans du pavs. Il n'est pas possible , répliquai-jc , que messieurs de lob-
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servaloire vous en instruisent ; il faut demander à Astolfe, qui fut conduit dans la lune par saint Jean. Je TOUS parle d'une des plus agréables folies de l'Arioste , et je suis sûr que vous serez bien aise de la savoir. Javoue qu'il eûttnieux fait de n'y pas mêler saint Jean, dont le nom est si digne de respect ; mais enfin , c'est une licence poétique , qui peut seulement passer pour un peu trop gaie. Cependant, tout le poème est dédié a un cardinal, et un grand pape l'a honoré d'une approbation éclatante , que Ton voit au-devant de quelques éditions. Voici de quoi il s'agit. Roland , neveu de Charlemagne , était devenu fou , parce que la belle Angélique lui avait préféré Médor. Un jour Astolfe , brave paladin, se trouva dans le paradis terrestre , qui était sur la cime d'une montagne très haute, où son hippogriffe l'avait porté. Là, il rencontra saint Jean, qui lui dit, que pour guérir la folie de Roland , il était nécessaire qu'ils fissent ensemble le voyage de la lune. Astolfe, qui ne demandait qu'à voir du pays, ne se fait point prier, et aussitôt voilà un chariot de feu qui enlève^, par les airs, l'apôtre et le paladin. Comme Astolfe n'était pas grand philosophe , il fut fort surpris de voir la lune beaucoup plus grande qu'elle ne lui avait paru de dessus la terre. Il fut bien plus surpris encore de voir d autres fleuves, d autres lacs, d'autres montagnes, d'autres villes, d'autres forêts, et, ce qui m'aurait bien surpris aussi, des nymphes qui chassaient dans ces forets. Mais ce qu'il vit de plus rare dans la lune, c'était un vallon où se trouvait tout ce qui se perdait sur la terre de quelqu'espèce qu'il fût, et les couronnes , et les richesses , et la renommée , et une infinité d'espérances, et le temps qu'on donne au jeu,
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elles aumônes qu'on fait l'aire après sa mort, et les vers qu'on présente aux princes , et les soupirs des amans.
Pour les soupirs des amans, interrompit la marquise, je ne sais pas si , du temps de l'Arioste , ils étaient perdus ; mais, en ce temps-ci , je n'en connais point qui aillent dans la lune. !N'y eut-il que vous , Madajne , repris-je, vous y en avez fait aller un assez bon nombre. Enfin , la lune est si exacte à recueillir ce qui se perd ici bas , que tout y est; mais l'Arioste ne vous dit cela qu'à l'oreille, tout y est jusqu'à la donation de Constantin. C'est que les papes ont prétendu être maîtres de Rome et de l'Italie, en vertu d'une donation que l'empereur Constantin leur en avait faite; et la vérité est qu'on ne saurait dire ce qu'elle est devenue. Mais devinez de quelle sorte de chose on ne trouve \ 3int dans la lune? De la folie. Tout ce qu'il y en a jamais eu sur la terre s'y est très bien conservé. En récompense , il n'est pas croyable combien il y a dans la lune d'esprits perdus. Ce sont autant de fioles pleines d'une liqueur fort subtile , et qui s'évapore aisément si elle n'est enfermée ; et sur chacune de ces fioles est écrit le nom de celui à qui l'esprit appartient. Je crois que l'Arioste les met toutes en un tas ; mais j'aime mieux me figurer qu'elles sont rangées bien proprement dans de longues galeries. Astolfe fut fort étonné de voir que lesfiolesde beaucoup degens, qu'il avait cru très sages, étaient pourtant bien pleines; et pour moi, je suis persuadé que la mienne s'est remplie considérablement depuis queje vous entretiensde visions, tantôt philosophiques, tantôt poétiques. Mais ce qui me console, c'est qu'il n'est pas possible que, par tout ce que je
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vous dis , je ne vous fasse avoir bientôt aussi une petite fiole dans la lune. Le bon paladin ne manqua pas de trouver la sienne parmi tant d'auires. Il s'en saisit avec la permission de saint Jean , et reprit tout son esprit par I3 nez, comme de l'eau delà reine de Hongrie ; mais l'Ârioste dit qu'il ne le porta pas bien loin , et qu'il le laissa retourner dans la lune par une folie qu'il fit à quelque temps de là. Il n'oublia pas la fiole de Roland, qui était le sujet du voyage. Il eut assez de peine à la porter; car l'esprit de ce héros était de sa nature assez pesant , et il n'v en manquait pas une seule goutte. Ensuite l'Arioste, selon sa louable coutume de dire tout ce qu'il lui plait , apostrophe sa maîtresse, et lui dit en de fort beaux vers : «Qui montera aux cieux, » ma belle, pour en rapporter l'esprit que vos charmes » m'ont fait perdre? Je ne me plaindrais pas de cette » perte là , pourvu qu'elle n'allât pas plus loin ; mais » s'il faut que la chose continue comme elle a com- » mencé , je n'ai qu'à m'attendre à devenir tel que j'ai » décrit Roland, .le ne crois pourtant pas que , pour » ravoir mon esprit, il soit besoin que j'aille par les » airs jusques dans la lune; mon esprit ne loge pas si » haut , il va errant sur vos veux , sur votre bouche; » et si vous voulez bien que je m'en ressaisisse , per- » mettez que je le recueille avec mes lèvres. » Cela n'estil pas joli'.' Pour moi , à raisonner comme l'Ârioste , je serais d'avis qu'on ne perdit jamais l'esprit que par l'amour; car vous vovez qu'il ne va pas bien loin, et qu'il ne faut que des lèvres qui sachent le recouvrer; mais quand on le perd par d'autres voies , comme nous le perdons , par exemple , à philosopher présentement , il va droit dans la lune , et on ne le rattrape pas quand
on veut. En récompense, répondit la marquise, nos fioles seront honorablement dans le quartier des fioles philosophiques; au lieu que nos esprits iraient peut-èlre errants sur quelqu'un qui n'en serait pas digne. Mais pour achever de m'ôter le mien, dites-moi, et dites-moi bien sérieusement, si vous croyez cjuil v ait des hommes dans la lune ; car jusqu'à présent vous ne m'en avez pas parlé d'une manière assez positive. Moi, repris-je; je ne crois point du tout qu'il y ait des honnnes dans la lune. Voyez combien la face de la nature est changée d'ici à la Chine; d'autres visages, d'autres figures, d'autres mœurs, et presque d'autres principes de raisonnement. D'ici à la lune, le changement doit être bien plus considérable. Quand on va vers de certaines terres nouvellement découvertes, à peine sontce des hommes que les habitans qu'on y trotive; ce sont des animaux à figure humaine , encore quelquefois assez imparfaite, mais presque sans aucune raison humaine : qui pourrait pousser jusqu'à la lune, assurément ce ne seraient plus des hommes qu'on y trouverait.
Quelles sortes de gens seraient-ce donc , reprit la marquise, avec un air d'impatience? De bonne foi, Madame, répliquai-je , je n'en sais rien. S'il se pouvait faire que nous eussions de la raison, et que nous ne fussions pourtant pas hommes ; et si d'ailleurs nous habitions la lune , nous imaginerions-nous bien qu'il y eût ici bas cette espèce bizarre de créatures qu'on appelle le genre humain ? Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui y eût des passions si folles et des réflexions si sages; une durée si courte , et des vues si longues ; tant de science sur des choses presque
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inutiles , et tant d'ignorance sur les plus importantes ; tant d'ardeur pour la liberté , et tant d'inclination à la servitude; une si forte envie d'être heureux, et une si grande incapacité de l'être ? Il faudrait que les gens de la lune eussent bien de l'esprit s'ils devinaient tout cela. Nous nous voyons incessamment nous-mêmes, et nous en sommes encore à deviner comment nous sommes faits. On a été réduit a dire que les dieux étaient ivres de nectar, lorsqu'ils firent les hommes; et que quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de sang-froid , ils ne purent s'empêcher d en rire. Nous voilà donc bien en sûreté du côté des gens de la lune, dit la marquise; ils ne nous devineront pas : mais je voudrais que nous les pussions deviner ; car , en vérité, cela inquiète de savoir qu'ils sont là-haut dans cette lune que nous voyons , et de ne pouvoir pas se figurer comment ils sont faits. Et pourquoi, répondisje , n'avez-vous point d'inquiétude sur les habitans de cette grande terre australe , qui nous est encore entièrement inconnue? Nous sommes portés eux et nous sur un même vaisseau , dont ils occupent la proue et nous la poupe. Vous voyez que , de la poupe à la proue, il n'y a aucune communication, et qu'à un bout du navire on ne sait point quels gens sont à l'autre , ni ce qu'ils y font; et vous voudriez savoir ce qui se passe dans la lune, dans cet autre vaisseau qui flotte loin de nous par les cieux?
Oh 1 reprit-elle , je compte les habitans de la terre australe pour connus , parce qu'assurément ils doivent nous ressembler beaucoup; et qu'enfin on les connaîtra , quand ou voudra se donner la peine de les aller voir; ils demeureront toujours là, et ne nous échap-
peroiit pas : mais ces gens de la lune , on ne les connaîtra jamais , cela est désespérant. Si je vous répondais sérieusement, répliquai-je, qu'on ne sait ce qui arrivera , vous vous moqueriez de moi , et je le mériterais sans doute. Cependant, je me défendrais assez bien, si je voulais. .l'ai une pensée très ridicule , qui a un air de vraisemblance qui me surprend ; je ne sais où elle peut l'avoir pris, étant aussi impertinente qu'elle est. Je gage que je vais vous réduire à avouer , contre toute raison, qu'il pourra y avoir un jour du commerce entre la terre et la lune. Remettez-vous dans l'esprit l'état où était l'A-mérique avant qu'elle eût été découverte par Christophe Colomb. Ses habitans vivaient dans une ignorance extrême. Loin de connaître les sciences, ils ne connaissaient pas les arls les plus simples et les plus nécessaires ; ils allaient nus ; ils n'avaient point d'autres armes que l'arc : ils n'avaient jamais conçu que les hommes pussent être portés par des animaux; ils regardaient la mer comme un grand espace défendu aux hommes, qui se joignait au ciel , et au-delà duquel il n'y avait rien. Il est vrai, qu'après avoir passé des années entières à creuser le tronc d'un gros arbre, avec des pierres tranchantes, ils se mettaient sur la mer dans ce tronc, et allaient terre-à-lerre , portés par le vent et par les flots. Mais comme ce vaisseau était sujet à être souvent renversé, il fallait qu'ils se missent aussitôt à la nage pour le rattraper; et, à proprement parler, ils nageaient toujours, hormis le temps qu'ils se délassaient. Qui leur eût dit qu'il y avait une sorte de navigation incomparablement plus parfaite , qu'on pouvait traverser cette étendue infinie d'eaux de tel côté et de tel sens qu'on voulait; qu'on
s'y pouvait arrêter sans niouveinent au milieu des flots émus ; qu'on était maître de la vitesse avec laquelle on allait; qu'enfin, cette mei-, quelque vaste qu'elle fût, n'était point un obstacle à la communication des peuples , pourvu seulement qu'il y eût des peuples au-delà. Vous pouvez compter qu'ils ne l'eussent jamais cru. Cependant , voilà un beau jour le spectacle du monde le plus étrange et le moins attendu qui se présente à eux. De grands corps énormes qui paraissent avoir des ailes blanches, qui volent sur la mer, qui vomissent du feu de toutes parts , et qui viennent jeter sur le rivage des gens inconnus, tout écaillés de fer, disposant, comme ils veulent , des monstres qui courent sous eux, et tenant en leur main des foudres, dont ils terrassent tout ce qui leur résiste. D'où sont-ils venus? Qui a pu les amener par-dessus les mers? Qui a mis le feu en leur disposition? Sont-ce les enfans du soleil? car assurément ce ne sont pas des hommes. Je ne sais, Madame , si vous entrez comme moi dans la surprise des Américains; mais jamais il ne peut y en avoir eu une pareille dans le monde. Après cela , je ne veu.v plus jurer qu'il ne puisse y avoir commerce quelque jour entre la lune et la terre. Les Américains eussent-ils cru qu'il eût dû y en avoir entre l'Amérique et l'Europe , qu'ils ne connaissaient seulement pas? Il est vrai qu'il faudra traverser ce grand espace d'air et de ciel , qui est entre la terre et la lune ; mais ces grandes mei*s paraissent-elles aux Américains plus propres à être traversées? En vérité , dit la marquise, en me regardant, vous êtes lou. Qui vous dit le contraire, répondis-je? Mais je veux vous le prouver, reprit-elle; je ne me contente pas dr l'aveu que vous en faites. Les Américains
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ëlaient si ignoraus, qu'ils n'avaient ^arû<' de soupçonner qu'on pût se l'aire des chenains au travers de mers si vastes ; mais nous qui avons tant de connaissances , nous nous figurerions bien qu'on pût aller par les airs, si l'on pouvait eflectivement y aller. On fait plus que se figurer la chose possible , répliquai-je ; on commence déjà à voler un peu. Plusieurs personnes différentes ont trouvé le secret de s'ajuster des ailes qui les soutinssent en l'air, de leur donner du mouvement, et de passer par-dessus des rivières. A la vérité, ce n'a pas été un vol d'aigle , ci il cm a qiielqueioii^ coûté à ces nouveaux oiseau\ un bras ou une jambe , mais enfin , cela ne représente encore que les premières planches que l'on a mises sur l'eau , et qui ont été le commencement de la navigation. De ces planches là , il y avait bien loin jusqu'à de gros naviics qui pusscnL iaiie le tour du monde. Cependant, peu à peu sont venus les gros navires. L'art de voler ne fait que de naître ; il se perfectionnera encore; ei quelque jour on irajusqu'à la lune. Prétendons-nous avoir découvert toutes choses, ou les avoir mises à un point qu'on n'y puisse rien ajouter"? Eh I de grâce, consentons qu'il y ait encoie quelque chose à faire pour les siècles à venir. Je ne consentirai point, dit-elle, qu'on vole jamais que d'une manière à se rompre aussitôt le cou. Eh bien , lui répondis-je, si vous voulez qu'on vole toujours si mal ici , on volera mieux dans la lune ; ses habitans seront plus propres que nous à ce métier, car il n'importe que nous allions là , ou qu'ils viennent ici ; et nous serons comme les Américains , qui ne se figuraient pas qu'on pût naviguer, quoiqu'à l'autre bout du monde on naviguât fort bien. Les gens de la lune seraient donc déjà
venus? reprit-elle presque en colère. Les Européens n'ont été en Amérique qu'au bout de six mille ans, répliquai-je, en éclatant de rire; il leur fallut ce tempslà pour perfectionner la navigation , jusqu'au point de pouvoir traverser l'Océan. Les gens de la lune savent peut-être déjà faire de petits voyages dans l'air. A l'heure qu'il est , ils s'exercent : quand ils seront plus habiles et plus expérimentés , nous les verrons, et Dieu sait quelle surprise. Vous êtes insupportable, dit-elle, de me pousser à bout avec un raisonnement aussi creux que celui-là. Si vous me fâchez , repris-je, je sais bien ce que j'ajouterai encore pour le fortifier. Remarquez que le monde se développe peu à peu. Les anciens se tenaient bien sûrs que la zone torride et les zones glaciales ne pouvaient être habitées, à cause de l'excès , ou du chaud , ou du froid ; et du temps des Romains , la carte générale de la terre n'était guère plus étendue que la carte de leur empire , ce qui avait de la grandeur en un sens, et marquait beaucoup d'ignorance en un autre. Cependant, il ne laissa pas de se trouver des hommes, et dans les pays très chauds, et dans les pays très froids. Voilà déjà le monde augmenté ; ensuite, on jugea que l'Océan couvrait toute la terre, hormis ce qui était connu alors, et qu'il n'y avait point d'antipodes, car on n'en avait jamais .ouï parler; et puis, auraient-ils eu les pieds en hautet la tète en bas? Après ce beau raisonnement, on découvre pourtant les antipodes. Nouvelle réformation à la carte , nouvelle moitié de la terre. Vous m'entendez bien. Madame, ces antipodes là , qu'on a trouvés contre toute espérance, devraient nous apprendre à être retenus dans nos jugemens. Le monde achèvera pcut-clrc de se déve-
lopper pour nous ; on connaîtra jusqu'à la lune. Nous n'en sommes pas encore là , parce que toute la terre n'est pas découverte , et qu'apparemment il faut que tout cela se fasse d'ordre. Quand nous aurons bien connu notre habitation , il nous sera permis de connaître celle de nos voisins les gens de la lune. Sans mentir , dit la marquise , en me regardant attentivement , je vous trouve si profond sur cette matière , qu'il n'est pas possible que vous ne croyez tout de bon ce que vous dites. J'en serais bien fâché, répondis-je ; je veux seulement vous faire voir qu'on peut assez bien soutenir une opinion chimérique pour embarrasser une personne d'esprit, mais non pas assez bien pour la persuader. Il n'y a que la vérité qui persuade , même sans avoir besoin de paraître avec toutes ses preuves. Elle entre si naturellement dans l'esprit, que quand on l'apprend pour la première fois , il semble qu'on ne fasse que s'en souvenir. Ah I vous me soulagez , répliqua la marquise; votre faux raisonnement m'incommodait, et je me sens plus en état d'aller me coucher tranquillement , si vous voulez bien que nous nous retirions.
Particularités du Monde de la Lune. Que les autres Planètes sont habitées aussi.
La marquise voulut m'engager, pendant le jour, à poursuivre nos entretiens ; mais je lui représentai que nous ne devions confier de telles rêveries qu'à la lune
et aa.\ étoiles , puisqu'aussi bien elles en étaient l'objet. >'ous ne manquâmes pas à aller le soir dans le parc, qui devenait uu lieu consacré a nos conversations savantes.
J'ai bien des nouvelles à vous apprendre, lui dis-je ; la lune que je vous disais hier, qui, selon toutes les apparences , était habitée, pourrait bien ne l'être point; j'ai pensé à une chose qui met ses habitans en péril. Je ne souffrirai point cela , répondit-elle. Hier, vous m'aviez préparée à voir ces gens là venir ici au premier jour, et aujourd'hui ils ne seraient seulement pas au monde"? Vous ne vous jouerez point ainsi de moi. Vous m'avez fait croire les habitans de la lune; j'ai surmonté la peine que j'y avais; je les croirai. Vous allez bien vite, repris-je; il faut ne donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que l'on croit, et en réserver une autre moitié libre , où le contraire puisse être admis s'il en est besoin. Je ne me paie point de sentences ; répliqua-t-elle ; allons au fait. INe faut-il pas raisonner de la lune comme de Saint-Denis '.' Non, répondis je; lu lune ne ressemble pas autant à la terre que Saint-Denis ressemble à Paris. Le soleil élève de la terre et des eaux des exhalaisons et des vapeurs, qui, montant en l'air jusqu'à quelque hauteur, s'y assemblent, et forment les nuages. Ces nuages suspendus voltigent irrégulièrement autour de notre globe, et ombragent tantôt un pays, tantôt un autre. Qui verrait la terre de loin , remarquerait souvent quelques changemens sur sa surface . parce qu'un grand pays , couvert par des nuages, serait un endroit obscur, et deviendrait plus lumineux dès qu'il serait découvert. On verrait des taches qui changeraient de place, ou s'assembleraient
diversement, ou disparaîtraient tout-à-fait. On verrait donc aussi ces mêmes changemens sur la surface de la lune , si elle avait des nuages autour d'elle , mais tout au contraire, toutes ses taches sont fixes, ses endroits lumineux, le sont toujours, et voilà le malheur. A ce compte-là, le soleil n'élève point de vapeurs ni d'exhalaisons de dessus la lune. C'est donc un corps infiniment plus dur et plus solide que notre terre, dont les parties les plus subtiles se dégagent aisément d'avec les autres, et montent en haut dès ((u'elles sont mises en mouvement par la chaleur. Il faut que ce soit quelque amas de rochers et de marbres, où il ne se fait point d'évaporation : d'ailleurs, elles se font si naturellement et si nécessairement où il y a des eaux, qu'il ne doit point y avoir d'eaux où il ne s'en fait point. Qui sont donc les habitans de ces rochers qui ne peuvent rien produire, et de ce pays qui n'a point d'eaux? Eh quoi, s'écria-t-elle, il ne vous souvient plus que vous m'avez assuré qu'il v avait clans la lune des mers que l'on distinguait d'ici? Ce n'est qu'une conjecture, répondis-je ; j'en suis bien fâché. Ces endroits obscurs , qu'on prend pour des mers, ne sont peut-être que de grandes cavités. De la distance ou nous sommes, il est permis de ne pas deviner tout-à-fait jusre Mais, ditelle , cela suffira-t-il pour nous faire abandonner les habitans de la lune? Non pas tout-à-fait, Madame, répondis je ; nous ne nous déterminerons, ni pour eux , ni contre eux. Je vous avoue ma faiblesse, répliqua-t-elle; je ne suis point capable d'une si parfaite détermination, j'ai besoin de croire. Fixez-moi poraptement à une opinion sur les habitans de la lune; conservons-les ou anéantissons-les pour jamais, et qu'il n'en soit plus
parlé : mais conservons-le plutôt, s'il se peut: j'ai pris pour eux une inclinalioii que j'aurais de la peine à perdre. Je ne laisserai donc pas la lune déserte , repris-je , repeuplons-la, pour vous faire plaisir. A la vérité, puisque l'apparence des taches de la lune ne change point, on ne peut pas croire qu'elle ait des nuages autour d'elle, qui ombragent, tantôt une partie , tantôt une autre; mais ce n'est pas à dire qu'elle ne pousse point hors d'elle de vapeurs ni d'exhalaisons. Nos nuages, que nous voyons portés en l'air, ne sont que des exhalaisons et des vapeurs, qui, au sortir de la terre, étaient séparées en trop petites parties pour pouvoir être vues, et qui ont rencontré un peu plus haut un froid qui les a resserrées et rendues visibles, par la réunion de leurs parties ; après quoi ce sont de gros nuages qui flottent en l'air, où ils sont des corps étrangers, jusqu'à ce qu'ils retombent en pluies. 3Iais ces mêmes vapeurs et ces mêmes exhalaisons se tiennent quelquefois assez dispersées pour être imperceptibles, et ne se ramassent qu'en formant des rosées très subtiles, qu'on ne voit tomber d'aucune nuée. Je suppose donc qu'il sorte des vapeurs de la lune, car enfin il faut qu'il en sorte ; il n'est pas croyable que la lune soit une masse, dont toutejiesparties soient d'une égale solidité , toutes égalemeni yn repos les unes auprès des autres, toutes incapables de recevoir aucun changement par l'action du soleil sur elles. Nous ne connaissons aucun corps de cette nature, les marbres mêmes n'en sont pas; tout ce qui est le plus solide change et s'altère , ou par le mouvement secret et invisible qu'ila en lui-même, ou par celui qu'il reçoit de dehors. jMais les vapeurs de la lune ne se rassemblejont point autour d'elle en nuages, et ne retomberont
point sur elle en pluies ; elles ne formeront que des rosées. Il suffit, pour cela, que l'air dont apparemment la lune est environnée en son particulier, comme notre terre l'est du sien , soit un peu différent de noire air, et les vapeurs de la lune un peu différentes des vapeurs de la lerre , ce qui est quelque chose de plus que vraisemblable. Sur ce pied-la, il faudra que la matière étant disposée dans la lune autrement que sur la terre, les effets soient différens : mais il n'importe ; du moment que nous avons trouvé un mouvement intérieur dans les parties de la lune , ou produit par des causes étrangères, voilà ses habitans qui renaissent, et nous avons le fonds nécessaire pour leur subsist '.nce. Cela nous fournira des fruits , des blés , des eaux , et tout ce que nous voudrons. J'entends des fruits, des blés, des eaux à la manière de la lune, que je fais profession de ne pas connaître, le tout proportionné aux besoins de ses habitans , que je ne connais pas non plus.
C'est-à dire, me dit la marquise, que vous savez seulement que tout est bien , sans savoir comment il est. C'est beaucoup d'ignorance sur bien peu de science : mais il faut s'en consoler. Je suis encore trop heureuse que vous ayez rendu à la lune ses habitans; je suis même fort contente que vous lui donniez un air qui l'enveloppe en son particulier ; il me semblerait désormais que, sans cela', une planète serait trop nue.
Ces deux airs différens, repris-je, contribuent à empêcher la communication des deux planètes. S'il ne tenait qu'à voler , que savons-nous , comme je vous di .; sais hier, si on ne volera pas fort bien quelque jour? J'avoue pourtant qu'il n'y a pas beaucoup d'apparence. Le grand éloignement de la lune à la terre, serait en-
core une difficulté à surmonter, qui est assurément considérable ; mais quand même elle ne s'y rencontrerait pas , quand même les deux planètes seraient fort proches, il ne serait pas possible de passer de l'air de l'une dans l'air de l'autre. L'eau est l'air des poissons ; ils ne passent jamais dans l'air des oiseaux , ni les oiseaux dans l'air des poissons. Ce n'est pas la distance qui les en empêche , c'est que chacun a pour prison l'air qu'il respire. Nous trouvons que le nôtre est mêlé de vapeurs plus épaisses et plus grossières que celui de la lune. \ ce compte , un habitant de la lune , qui serait arrivé aux confins de notre monde, se noyerait dès qu'il entrerait dans notre air, et nous le verrions tomber mort sur la terre.
Oh! que j'aurais d'envie, s'écria la marquise, qu'il arrivât quelque grand naufrage, qui répandît ici bon nombre de ces gens là, dont nous irions considérer a notre aise les figures extraordinaires I Mais , répliquai-je , s'ils étaient assez habiles pour naviguer sur la surface extérieure de notre air, et que de là, par la curiosité de nous voir, ils nous péchassent comme des poissons, cela vous plairait-il? Pourquoi non, répondit-elle en riant? Pour moi, je me mettrais de mon propre mouvement dans leurs fdets , seulement pour avoir le plaisir de voir ceu\ qui m'auraient pêchée.
Songez , répliquai-je , que vous n'arriveriez que bien malade au haut de notre air; il n'est pas respirable pour nous dans toute son étendue, il s'en faut bien : on dit qu'il ne l'est déjà presque plus au haut de certaines montagnes ; et je m'étonne bien que ceux qui ont la folie de croire que des génies corporels habitent l'air le plnr pur, ne disent aussi que ce qui fait que
ces génies ne nous rendent que des visites et très rares et très courles, c'est qu'il y en a peu d'entre eux qui sachent plonger, et que ceux là même ne peuvent faire jusqu'au fond de cet air épais où nous sommes, que des plongeons de très peu de durée. Voilà donc bien des barrières naturelles qui nous défendent la sortie de notre monde, et l'entrée de celui de la lune. Tâchons du moins, pour notre consolation , à deviner ce que nous pourrons de ce monde là. Je crois par exemple, qu'il faut qu'on y voie le ciel, le soleil et les astres d'une autre couleur que nous ne les voyons. Tous ces objets ne nous paraissent qu'au travers d'une espèce de lunette naturelle, qui nous les change. Cette lunette, c'est notre air, mêlé comme il est de vapeurs et d'exhalaisons, et qui ne s'étend pas bien haut. Quelques modernes prétendent que de lui-même il est bleu , aussi bien que l'eau de la mer, et que cette couleur ne paraît dans l'un et dans l'autre qu'à une grande profondeur. Le ciel, disent-ils, où sont attachées les étoiles fixes, n'a de lui-même aucune lumière, et par conséquent il devrait paraître noir ; mais on le voit au travers de l'air qui est bleu , et il paraît bleu. Si cela est, les rayons du soleil et des étoiles ne peuvent passer au travers de l'air sans se teindre un peu de sa couleur , et perdre autant de celle qui leur est naturelle. IMais quand même l'air ne serait pas coloré de lui-même , il est certain qu'au travers d'un gros brouillard, la lumière d'un flambeau , qu'on voit un peu de loin , paraît toute rougeâtre , quoique ce ne soit pas sa vraie couleur ; et notre air n'est non plus qu'un gros brouillard, qui nous doit altérer la vraie couleur, et du ciel, et du soleil , et des étoiles. Il n'appartiendrait qu'à la matière
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céleste de nous apporter la lumière et les couleurs dans toute leur pureté, et telles qu'elles sont. Ainsi, puisque l'air de la lune est d'une autre nature que notre air, ou il est teint en lui-même d'une autre couleur, ou du moins c'est un autre brouillard qui cause une autre altération aux couleurs des corps célestes. Enfin, à l'égard des gens de la lune , cette lunette au travers de laquelle on voit tout, est changée.
Cela me fait préférer notre séjour à celui de la lune, dit la marquise; je ne saurais croire que l'assortiment des couleurs célestes y soit aussi beau qu'il l'est ici. Mettons si vous voulez un ciel rouge et des étoiles vertes, l'effet n'est pas si agréable que les étoiles couleur d'or sur du bleu. On dirait , à vous entendre , repris-je , que vous assortiriez un habit ou un meuble : mais, croyez-moi , la nature a bien de l'esprit ; laissez-lui le soin d'inventer un assortiment de couleurs pour la lune , et je vous garantis qu'il sera bien entendu. Elle n'aura pas manqué de varier le spectacle de l'univers à chaque point de vue différent , et de le varier d'une manière toujours agréable.
Je reconnais son adresse, interrompit la marquise; elle s'est épargné la peine de changer les objets pour chaque point de vue; elle n'a changé que les lunettes, et elle a l'honneur de cette grande diversité, sans en avoir fait la dépense. Avec un air bleu , elle nous donne un ciel bleu; et peut-être avec un air rouge, elle donne un ciel rouge aux habitans de la lune : c'est pourtant toujours le même ciel. Il me paraît qu'elle nous a mis dans l'imagination certaines lunettes , au travers desquelles on voit tout, et qui changent fort les objets , à l'égard de chaque homme, .\lexandre voyait
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la terre comme une belle place bien propre à y établir un grand empire ; Céladon ne la voyait que comme le séjour d'Astrée ; un philosophe la voit comme une grosse planète qui va par les cieux toute couverte de fous. Je ne crois pas que le spectacle change plus de la terre à la lune, qu'il fait ici d'imagination à imagi nation.
Le changement de spectacle est plus surprenant dans nos imaginations, répliquai -je , car ce ne sont que les mêmes objets qu'on voit si difTéremment ; du moins, dans la lune, on peut voir d'autres objets, ou ne pas voir quelques uns de ceux qu'on voit ici. Peutêtre ne connaissent-ils point en ce pays là l'aurore ni les crépuscules. L'air qui nous environne , et qui est élevé au-dessus de nous, reçoit des rayons qui ne pourraient pas tomber sur la terre ; et parce qu'il est fort grossier , il en arrête une partie , et nous les renvoie , quoiqu'ils ne nous fussent pas naturellement destinés. Ainsi l'aurore et les crépuscules sont une grâce que la nature nous fait; c'est une lumière que régulièrement nous ne devrions point avoir, et qu'elle nous donne par-dessus ce qui nous est dû. Mais dans la lune , où apparemment l'air est plus pur , il pourrait bien n'être pas si propre à renvoyer en bas les rayons qu'il reçoit avant que le soleil se lève, ou après qu'il est couché. Les pauvres habitans n'ont donc point cette lumière de faveur, qui, en se fortifiant peu à peu, les préparerait agréablement à l'arrivée du soleil, ou qui, en s'affaiblissant comme de nuance en nuance ^ les accoutumerait à sa perte. Ils sont dans des ténèbres profondes, et tout d'un coup il semble qu'on tire un rideau , voilà leurs yeux frappés de tout l'éclat qui est