TOM. III
i82 LES MONDES,
dans le soleil ; ils sont dans une lumière vive et éclatante , et tout d'un coup les voilà tombés dans des ténèbres profondes. Le jour et la nuit ne sont point liés par un milieu qui tienne de l'un et de l'autre. L'arcen-ciel est encore une chose qui manque aux gens de la lune ; car si l'aurore est un effet de la grossièreté de l'air et des vapeurs, lare -en -ciel se forme dans les pluies qui tombent en certaines circonstances , et nous devons les plus belles choses du monde à celles qui le sont le moins. Puisqu'il n'y a autour de la lune, ni vapeurs assez grossières , ni nuages pluvieux , adieu Tarc-en-ciel avec l'aurore , et à quoi ressembleront les belles de ce pays là? Quelle source de comparaisons perdue !
Je n'aurais pas grand regret à ces comparaisons là , dit la marquise , et je trouve qu'on est assez bien récompensé dans la lune de n'avoir ni aurore ni arc-en-ciel, car on ne doit avoir, par la même raison , ni foudres ni tonnerres, puisque ce sont aussi des choses qui se forment dans les nuages. On a de beaux jours toujours sereins, pendant lesquels on ne perd point le soleil de vue : on n'a point de nuits où toutes les étoiles ne se montrent; on ne connaît, ni les orages, ni les tempêtes, ni tout ce qui parait être un effet de la colère du ciel. Trouvezvous qu'on soit tant à plaindre? Vous me faites voir la lune comme un séjour enchanté, répondis-je ; cependant je ne sais s'il est si délicieux d'avoir toujours sur la tète, pendant des jours qui en valent quinze des nôtres , un soleil ardent, dont aucun nuage ne modère la chaleur. Peut-être aussi est-ce à cause de cela que la nature a creusé dans la lune , des espèces de puits qui sont assez grands pour être aperçus par nos lunettes;
TROISIÈMiE SOIR. i83
car ce ne sont point des vallées qui soient entre des montagnes , ce sont des creux que l'on voit au milieu de certains lieux plats, et en très grand nombre. Que sait-on si les habitans de la lune, incommodés par l'ardeur perpétuelle du soleil , ne se réfugient point dans ces grands puits? Ils n'habitent peut-être point ailleurs; c'est là qu'ils bâtissent leurs villes. Nous voyons ici que la Rome souterraine est plus gi'ande que la Rome qui est sur terre. Il ne faudrait qu'ôter celle-ci, l^É'reste serait une ville à la manière de la lune. Tout un peuple est dans un puits , et d'un puits à l'autre il y a des chemins souterrains pour la communication des peuples. Vous vous moquez de cette vision ; j'y consens de tout mon cœur : cependant, à vous parler très sérieusement, vous pourriez vous tromper plutôt que moi. Vous croyez que les gens de la lune doivent habiter sur la surface de leur planète , parce que nous habitons sur la surface de la notre : c'est tout le contraire ; puis que nous habitons sur la suiface de notre planète, ils pourraient bien ne pas habiter sur la surface de la leur. D'ici là, il faut que toutes choses soient bien différentes.
Il n'importe , dit la marquise ; je nepuis me résoudre à laisser vivre les habitans de la lune dans une obscurité perpétuelle. Vous v auriez encore plus de peine , repris-je , si vous saviez qu'un grand philosophe de l'antiquité a fait de la lune le séjour des âmes qui ont mérité ici d'être bienheureuses. Toute leur félicité consiste en ce qu'elles y entendent l'harmonie que les corps célestes font par leurs mouvemens. Mais comme il prétend, que quand la lune tombe dans l'ombre de la terre, elles ne peuvent plus entendre cette
i84 LES MONDES,
harmonie; alors, dit-il, ces âmes crient comme des désespérées, et la lune se hâte le plus qu'elle peut de les tirer d'un endroit si fâcheux. Nous devrions donc, répliqua-t-elle , voir arriver ici les bienheureux de la lune, car apparemment on nous les envoie aussi; et, dans ces deux planètes , on croit avoir assez pourvu à la félicité des âmes , de les avoir transportées dans un autre monde. Sérieusement, repris-je, ce ne serait pas un plaisM' médiocre de voir plusieurs mondes différens. Ce voyage me réjouit quelquefois beaucoup, à ne le faire qu'en imagination ; et que serait-ce si on le faisait en effet? Cela vaudrait bien mieux que d'aller d'ici au Japon ; c'est-à-dire , de ramper avec beaucoup de peine d'un point de la terre sur un autre , pour ne voir que des hommes. Eh bien, dit-elle, faisons le voyage des planètes comme nous pourrons ; qui nous en empêche? Allons nous placer dans tous ces différens points de vue ; et de là , considérons l'univers. N'avons-nous plus rien à voir dans" la lune? Ce monde là n'est pas encore épuisé , répondis-je. Vous vous souvenez bien que les deux mouvemens , par lesquels la lune tourne sur ellemême et autour de nous, étant égaux , l'un rend toujours à nos yeux ce que l'autre leur devrait dérober, et qu'ainsi elle nous présente toujours la même face. H n'y a donc que cette moitié là qui nous voie , et comme la lune doit être censée ne point" tourner sur son centre à notre égard, cette moitié qui nous voit, nous voit toujours attachés au même endroit du ciel. Quand elle est dans la nuit, et ces nuits là valent quinze de nos jours, elle voit d'abord un petit [coin de la terre éclairée , ensuite un plus grand , et presque d'heure en heure , la lumière lui paraît se répandre sur la face de
la terre, jusqu'à ce qu'enfin elle la couvre entière ; au lieu que ces mêmes changemens ne nous paraissent arriver sur la lune que d'une nuit à l'autre , parce que nous la perdons long-temps de vue. Je voudrais bien pouvoir deviner les mauvais raisonnemens que font les philosophes de ce monde là, sur ce que notre terre leur paraît immobile , lorsque tous les autres corps célestes se lèvent et se couchent sur leurs tètes en quinze jours. Ils attribuent^ apparemment cette immobilité à sa grosseur , car elle est soixante fois plus grosse que la lune; et quand les poètes veulent louer les princes oisifs, je ne doute pas qu'ils ne se servent de l'exemple de ce repos majestueux. Cependant, ce n'est pas un repos parfait. On voit fort sensiblement , de dedans la lune, notre terre tourner sur son centre. Imaginezvous notre Europe, notre Asie, notre Amérique, qui se présentent à eux l'une après l'autre en petit, et différemment figurées, à peu près comme nous les voyons sur les cartes. Que ce spectacle doit paraître nouveau aux voyageurs , qui passent de la moitié de la lune qui ne nous voit jamais , à celle qui nous voit toujours î Ah ! que l'on s'est bien gardé de croire les relations des premiers qui en ont parlé , lorsqu'ils ont été de retour en ce grand pays auquel nous sommes inconnus I II me vient à l'esprit , dit la marquise , que de ce pays-là dans l'autre, il se fait des espèces de pèlerinages pour venir nous considérer, et qu'il y a des honneurs et des privilèges pour ceux qui ont vu une fois en leur vie la grosse planète. Du moins, repris-je, ceux qui la voient ont le privilège d'être mieux éclairés pendant leurs nuits; l'habitation de Tautre moitié de la lune doit être beaucoup moins commode à cet égard là.
i86 LES MONDES.
Mais , Madame , continuons le voyage que nous avions entrepris de faire de planètes en planètes; nous avons assez exactement visité la lune. Au sortir de la lune , en tirant vers le soleil , on trouve Vénus. Sur Vénus , je reprends le Saint-Denis. Vénus tourne sur elle-même et autour du soleil comme la lune. On découvre avec les lunettes d'approche , que Vénus, aussi bien que la lune, est, tantôt en croissant, tantôt en décours, tantôt pleine , selon les diverses situations où elle est à l'égard de la terre. La lune , selon toutes les apparences, est habitée; pourquoi Vénus ne le sera-t-elle pas aussi ? Mais , inten'ompit la marquise , en disant toujours,/^i'wr^Mff'w^w , vous m'allez mettre des habitans dans toutes les planètes. ?^'en doutez pas, répliquai-je; ce pourquoi ncn a une vertu qui peuplera tout. Nous vovonsque toutes les planètes sont de la même nature, toutes des corps opaques, qui ne reçoivent de la lumière que du soleil, qui se la renvoient les uns aux autres, et qui n'ont que les mêmes mouvemens ; jusques-là , tout est égal. Cependant, il faudrait concevoir que ces grands corps auraient été faits pour n'être point habités, que ce serait là leur condition naturelle, et qu'il y aurait une exception justement en faveur de la terre toute seule. Qui voudra le croire, le croie; pour moi, je ne m'y puis pas résoudre. Je vous trouve, dit-elle , bien affermi dans votre opinion depuis quelques instans. Je viens de voir le moment que la lune serait déserte, et que vous ne vous en souciez pas beaucoup; et présentement, si on osait vous dire que toutes les planètes ne sont pas aussi habitées que la ferre , je vois bien que vous vous mettriez en colère. Il est vrai, répondisje , que dans le moment où vous
venez de me surprendre , si vous m'eussiez contredit sur les liabitans des planètes, non-seulement je vous les aurais soutenus, mais je crois que je vous aurais dit comnjeut ils étaient faits. Il y a des niomens pour croire ,etje ne les ai jamais si bien crus que dans celuilà ; présentement même que je suis un peu plus de sang-iroid, je ne laisse pas de trouver qu'il serait bien étrange que la terre fût aussi habitée qu'elle l'est , et que les autres planètes ne le fussent point du tout; car ne croyez pas que nous voyons tout ce qui habite la terre; il y a autant d'espèces d'animaux invisibles que de visibles. INous voyons depuis l'éléphant jusqu'au ciron ; là finit notre vue : mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux, dont il est l'éléphant, et que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours. On a vu avec des lunettes de très petites gouttes d eau de pluie, ou de vinaigre, ou d'autres liqueurs, remplies de petits poissons ou de petits serpens , que l'on n'aurait jamais soupçonnés d'y habiter; et quelques philosophes croient que le goûtqu'elles font sentir, sont les piqûres que ces petits animaux font à la langue. Mêlez de certaines choses dans quelques unes de ces liqueurs , ou exposez-les au soleil , ou laissez-les se corrompre , voilà aussitôt de nouvelles espèces de petits animaux.
Beaucoup de corps qui paraissent solides, ^e sont presque que des amas de ces animaux imperceptibles, qui y trouvent pour leurs mouvemens autant de liberté qu'il leur en faut. Une feuille d'arbre est un petit monde habité par des vermisseaux invisibles, à qui elle parait d'une étendue immense, qui y connaissent des montagnes et des abîmes, et qui, d'un côté de la feuille
i88 LES MONDES.
à l'autre, n'ont pas plus de communication avec les autres vermisseaux qui y vivent, que nous avec nos antipodes. A plus forte raison, ce me semble, une grosse planète sera-t-elle un monde habité. On a trouvé jusques dans des espèces de pierres très-dures, de petits vers sans nombre , qui y étaient logés de toutes parts dans des vides insensibles, et qui ne se nourrissaient que de la substance de ces pierres qu'ils rongeaient. Figurez-vous combien il y avait de ces petits vers, et pendant combien d'années ils subsistaient de la grosseur d'un grain de sable; et sur cet exemple, quand la lune ne serait qu'un amas de rochers, je la ferais plutôt ronger par ses habitans , que de n'y en pas mettre. Enfin, tout est vivant, tout est animé. Mettez toutes ces espèces d'animaux nouvellement découvertes , et même toutes celles que l'on conçoit aisément qui sont encore a découvrir , avec celles que l'on a toujours vues, vous trouverez assurément que la terre est peuplée, et que la nature y a si libéralement répandu les animaux, qu'elle ne s'est pas mise en peine que l'on en vît seulement la moitié. Croirez-vous qu'après qu'elle a poussé ici sa fécondité jusqu'à l'excès, elle a été pour toutes les autres planètes d'une stérilité à n'y rien produire de vivant?
Ma raison est assez bien convaincue, dit la marquise ; mais mf)n imagination est accablée de la multitude infinie des habitans de toutes ces planètes, et embarrassée de la diversité qu'il faut établir entre eux; car je vois bien que la nature , selon qu'elle est ennemie des répétitions , les aura tous fait différens. Mais comment se représenter cela? Ce n'est pas à l'imagination à prétendre se le représenter, répondis-je ; elle ne peut aller
plus loin que les yeux. On peut seulement apercevoir dune certaine vue universelle , la diversité que la nature doit avoir mise entre tous ces mondes. Tous les visages sont, en général , sur un même modèle ; mais ceux de deux grandes nations , comme des Européens , si vous voulez, et des Africains ou des Tartares , paraissent être faits sur deux modèles particuliers ; il faudrait encore trouver le modèle des visages de chaque famille. Quel secret doit avoir eu la nature pour varier eu tant de manières une chose aussi simple qu'un visage? Nous ne sommes dans l'univers que comme une petite famille, dont tous les visages se ressemblent; dans une autre planète , c'est une autre famille dont les visages ont un autre air.
Apparemment les différences augmentent à mesure que l'on s'éloigne ; et qui verrait un habitant de la lune et un habitant de la terre remarquerait bien qu'ils seraient de deux mondes plus voisins qu'un habitant de la terre et un habitant de Saturne. Ici, par exemple, on a l'usage de la voix ; ailleurs, on ne parle que par signes : plus loin, on ne parle point du tout. Ici, le raisonnement se forme entièrement par l'expérience; ailleurs, l'expérience y ajoute fort peu de chose : plus loin , les vieillards n'en savent pas plus que les enfans. Ici , on se tourmente de l'avenir plus que du passé ; ailleurs , on se tourmente du passé plus que de l'avenir : plus loin, on ne se tourmente ni de l'un ni de 1 autre , et ceux-là ne sont peut-être pas les plus malheureux. On dit qu'il pourrait bien nous manquer un sixième sens naturel, qui nous apprendrait beaucoup de choses que nous ignorons. Ce sixième sens est apparemment dans quelque au ire monde, on il manque
ujo LES MONDES,
quelqu'un des cinq que nous possédons. Peut-être même y a-t-il effectivement un grand nombre de sens naturels ; mais dans le partage que nous avons fait avec les habi tans des autres planètes, il ne nous en est échu que cinq , dont nous nous contentons , faute d'en connaître d'autres. Nos sciences ont de certaines bornes que l'esprit humain n'a jamais pu passer. Il y a un point où elles nous manquent tout à coup; le reste est pour d'autres mondes, où quelque chose de ce que nous savons est inconnu. Cette planète-ci jouit des douceurs de l'amour; mais elle est toujours désolée, en plusieurs de ses parties , par les fureurs de la guerre. Dans une autre planète, on jouit d'une paix éternelle; mais , au milieu de cette paix , on ne connaît point l'amour , et on s'ennuie. Enfin , ce que la nature pratique en petit entre les hommes pour la distribution du bonheur ou des talens , elle l'aura sans doute pratiqué en grand entre les mondes, et elle se sera bien souvenue de mettre en usage ce secret merveilleux qu'elle a de diversifier toutes choses, et de les égaler en même temps par les compensations.
Étes-vous contente, Madame, ajoutai-je? Vous ai-je ouvert un assez grand champ à exercer votre imagination? Voyez-vous déjà quelques habitans des planètes? Hélas ! non , répondit-elle : tout ce que vous me dites là est merveilleusement vain et vague ; je ne vois qu'un grand je ne sais quoi où je ne vois rien. Il me faudrait quelque chose de plus déterminé, de plus marqué. Hé bien donc, repris-je , je vais me résoudre à ne vous rien cacher de ce que je sais de plus particulier. C'est une chose que je tiens de très-bon lieu , et vous en Conviendrez , quand je vous aurai cité mes garans.
TROISIEME SOIR. igi
Ecoutez, s il vous plaît , avec un peu de patience ; cela sera assez long.
Il y a dans une planète , que je ne vous nommerai pas encore , des habitans très vifs , très laborieux , très adroits; ils ne vivent que de pillage, comme quelques uns de nos Arabes , et c'est la leur unique vice. Du reste, ils sont entre eux d'une intelligence parfaite, travaillant sans cesse de concert et avec zèle au bien de l'état, et surtout leur chasteté est incomparable. Il est vrai qu'ils n'y ont pas beaucoup de mérite; ils sont tous stériles; point de sexe chez eux. ÎMais , interrompit la marquise, n'avez-vous point soupronné qu'on se moquait, en vous faisant cette belle relation ? Comment la nation se perpétuerait-elle ? On ne s'est point moqué, repris-je d'un grand sang-froid; tout ce que je vous dis est certain , et la nation se perpétue. Ils ont une reine qui ne les mène point à la guerre , qui ne parait guèi^e se mêler des affaires de l'e'iat, et dont toute la royauté consiste en ce qu'elle est féconde, mais d'une fécondité étonnante. Elle fait des milliers d'enfans; aussi ne faitelle autre chose. -Elle a un grand palais, partagé en une infinité de chambres, qui ont toutes un berceau préparé pour un petit prince , et elle va accoucher dans chacune de ces chambres l'une après l'autre , toujours accompagnée d'une grosse cour, qui lui applaudit sur ce noble privilège , dont elle jouit à l'exclusion de tout son peuple.
Je vous entends. Madame , sans que vous parliez. Vous demandez où elle a pris des amans, ou, pour parler plus honnêtement, des maris. H y a des reines en Orient et en Afrique, qui ont publiquement des sérails d'hommes : celle-ci apparemment en a un , mais elle en
fait grand mystère; et si c'est marquer plus de pudeur, c'est aussi agir avec moins de dignité. Parmi ces Arabes, qui sont toujours en action , soit chez eux, soit au dehors , on reconnaît quelques étrangers en fort petit nombre , qui ressemblent beaucoup, pour la figure, aux naturels du pays, mais qui d'ailleurs sont fort paresseux , qui ne sortent point , qui ne font rien , et qui , selon toutes les apparences , ne seraient pas soufferts chez un peuple extrêmement actif s'ils n'étaient destinés aux plaisirs de la reine , et à l'important ministère de la propagation : en effet, si , malgré leur petit nombre , ils sont les pères des dix mille enfans, plus ou moins, que la reine met au monde , ils méritent bien d'être quittes de tout autre emploi ; et ce qui persuade bien que c'a été leur unique fonction , c'est qu'aussitôt qu'elle est entièrement remplie, aussitôt que la reine a fait ses dix mille couches , les Arabes vous tuent, sans miséricorde, ces malheureux étrangers , devenus inutiles à l'état.
Est-ce tout, dit la marquise? Dieu soit loué ! Rentrons un peu dans le sens commun, si nous pouvons. De bonne foi, où avez-vous pris tout ce roman là? Quel est le poète qui vous l'a fourni ? Je vous répète encore, lui répondis-je , que ce n'est point un roman. Tout cela se passe ici sur notre terre, sous nos yeux. Vous voilà bien étonnée ! Oui , sous nos yeux ; mes Arabes ne sont que des abeilles, puisqu'il faut vous le dire.
Alors , je lui appris l'histoire naturelle des abeilles, dont elle ne connaissait guère que le nom. Après quoi vous voyez bien, poursuivis-je, qu'en transportant seulement, sur d'autres planètes, des choses qui se passent sur la nôtre , nous imaginerions des bizarreries
QUATRIÈME SOIR. igS
qui paraîtraient extravagantes , et seraient cependant fort réelles, et nous en imaginerions sans fin ; car, afin que vous le sachiez, Madame, l'histoire des insectes en est toute pleine. Je le crois aisément, répondit-elle : n'y eùt-il que les vers à soie , qui me sont plus connus que n'étaient les abeilles, ils nous fourniraient des peuples assez surprenans , qui se métamorphoseraient de manière à n'être plus du tout les mêmes, qui ramperaient pendant une partie de leur vie , et voleraient pendant l'autre ; et que sais-je , moi , cent mille autres merveilles qui feront les différens caractères , les différentes coutumes de tous ces habitans inconnus. Mon imagination travaille sur le plan que vous m'avez donné, et je vais même jusqu'à leur composer des figures. Je ne vous les pourrais décrire; mais je vois pourtant quelque chose. Pour ces figures là, répliquai-je , je vous conseille d'en laisser le soin aux songes que vous aurez cette nuit. Nous verrons demain s'ils vous auront bien servie , et s'ils vous auront appris comment sont faits les habitans de quelque planète.
Particularités des Mondes de Vénus , de Mercure , de Mars , de Jupiter et de Saturne.
Les songes ne furent point heureux ; ils représentèrent toujours quelque chose qui ressemblait à ce que l'on voit ici. J'eus lieu de reprocher à la marquise ce que nous reprochent, à la vue de nos tableaux , de cer-
ic)4 LES MONDES,
tains peuples, qui ne font jamais que des peintures bizarres et grotesques. Ben, nous disent-ils, cela est tout fait ccmme des hommes ; Il n'y a pas là (l'imae (nation . Il fallut donc se résoudre à ignorer les figures des habitans de toutes ces planètes, et se contenter d'en deviner ce que nous pourrions , en continuant le voyage des mondes que nous avions commencé, Nous en étions à Vénus. On est bien sûr, dis-je à la marquise, que Vénus tourne sur elle-même ; mais on ne sait pas bien en quel temps, ni par conséquent combien ses jours durent. Pour ses années , elles ne sont que de près de huit mois , puisqu'elle tourne en ce temps-là autour du soleil. Elle est grosse comme la terre , et par conséquent la terre parait à Vénus de la même grandeur dont Vénus nous parait. J'en suis bien aise, dit la marquise : la terre pourra être pour Vénus l'étoile du berger et la mère des amours , comme Vénus l'est pour nous. Ces noms-là ne peuvent convenir qu'à une petite planète qui soit jolie, claire, brillante, et qui ait un air galant. J'en conviens, répondis-je; mais savez-vous ce qui rend Vénus si jolie de loin ? c'est qu'elle est fort affreuse de près. On a vu , avec les lunettes d'approche , que ce n'était qu'un amas de montagnes beaucoup plus hautes que les nôtres , fort pointues , et apparemment fort sèches; et par cette disposition, la surface d'une planète est la plus pi'opre qu'il se puisse à renvover la lumière avec beaucoup d'éclat et de vivacité. Notre terre , dont la surface est fort unie auprès de celle de Vénus , et en partie couverte de mers , pourrait bien n'être pas si agréable à voir de loin. Tant pis , dit la marquise , car ce serait assurément un avantage et un agrément pour elle, que de présidci-
QUATRIÈME SOIR. igS
aux amours des habitans de Vénus ; ces gens là doivent bien entendre Id galanterie. Oh! sans doute, répondis-je, le menu peuple de Vénus n'est composé que de Céladons et de Sylvandres , et leurs conversations les plus communes, valent les plus belles de Clélie. Le climat est très favorable aux amours. Vénus est plus proche que nous du soleil , et en reçoit une lumière plus vive et plus de chaleur. Elle est à peu près aux deux tiers de la distance du soleil à la terre.
Je vois présentement, interrompit la marquise, comment sont faits les habitans de Vénus ; ils ressemblent aux Maures grenadins , un petit peuple noir , brûlé du soleil, plein d'esprit et de feu, toujours amoureux , faisant des vers, aimant la musique , inventant tous les jours des fêtes , des danses et des tournois. Permettezmoi de vous dire , Madame , répliquai-je, que vous ne connaissez guère bien les habitans de Vénus. Nos Maures grenadins n'auraient été auprès d'eux que des Lapons et des Groënlandais pour la froideur et pour la stupidité.
Mais que sera-ce des habitans de Mercure? Ils sont plus de deux fois plus proches du soleil que nous. Il faut qu'ils soient fous à force de vivacité. Je crois qu'ils n'ont point de mémoire , non plus que la plupart des nègres, qu'ils ne font jamais de réflexions sur rien ; qu'ils n'agissent qu'à l'aventure , et par des mouvemens subits; et qu'enfin c'est dans Mercure que sont les petites maisons de l'univers. Ils voient le soleil neuf fois plus grand que nous le voyons ; il leur envoie une lumière si forte , que s'ils étaient ici , ils ne prendraient nos plus beaux jours que pour de très faibles crépuscules , et peut-être n'v pourraient-ils pas distinguer les
objets; et la chaleur à laquelle ils sont accoutumés, est si excessive, que celle qu'il fait ici au fond de l'Afrique, les glacerait. Apparemment notre fer, notre argent , notre or se fondraient chez eux , et on ne les y verrait qu'en liqueur , comme on ne voit ici ordinairement l'eau qu'en liqueur , quoiqu'en de certains temps ce soit un corps fort solide. Les gens de Mercure ne soupçonneraient pas que , dans un autre monde, ces liqueurs Ta, qui font peut-être leurs rivières , sont des corps des plus durs que Ton connaisse. Leur année n'est que de trois mois. La durée de leur jour ne nous est point connue , parce que Mercure est si petit et si proche du soleil , dans les rayons duquel il est presque toujours perdu, qu'il échappe à toute l'adresse des astronomes , et qu'on n'a pu encore avoir assez de prise sur lui pour observer le mouvement qu'il doit avoir sur son centre : mais ses habitans ont besoin qu'il achève ce tour en peu de temps; car apparemment, brûlés comme ils sont par un grand poêle ardent , suspendu sur leurs tètes, ils soupirent après la nuit. Ils sont éclairés , pendant ce temps-la , de Vénus et de la terre , qui leur doivent paraître assez grandes. Pour les autres planètes, comme elles sont au-delà de la terre , vers le firmament, ils les voient plus petites que nous ne les voyons, et n'en reçoivent que bien peu de lumière.
Je ne suis pas si touchée , dit la marquise , de celte perte là que font les habitans de Mercure , que de l'incommodité qu'ils reçoivent de l'excès de la chaleur. Je voudrais bien que nous les soulageassions un peu. Donnons à Mercure de longues et d'abondantes pluies qui le rafraîchissent comme on dit qu'il en tombe ici