TOM. III. I
Barbare , moi je veux lui rendre grâce d'être sur la planète la plus tempérée de l'univers, et dans un des lieux les plus tempérés de cette planète.
Si vous m'en croyez, Madame , répondis-je, vous lui rendrez grâce d'être jeune , et non pas vieille ; jeune et belle , et non pas jeune et laide ; jeune et belle française , et non pas jeune et belle italienne. Voilà bien d'autres sujets de reconnaissance que ceux que vous tirez de la situation de votre tourbillon , ou de la température de votre pays.
Mon Dieu I répliqua-t-elle , laissez-moi avoir de la reconnaissance sur tout, jusques sur le tourbillon où je suis placée. La mesure de bonheur qui nous a été donnée , est assez petite ; il n'en faut rien perdre , et il est bon d'avoir pour les choses les plus communes et les moins considérables, un goût qui les mette a profit. Si on ne voulait que des plaisirs vifs , on en aurait peu; on les attendrait long-temps , et on les paierait bien. Vous me promettez donc , répliquai-je , que si on TOUS proposait de ces plaisirs vifs, vous vous souviendriez des tourbillons et de moi, et que vous ne nous négligeriez pas tout-k-fait? Oui, répondit-elle; mais faites que la philosophie me fournisse toujours des plaisirs nouveaux. Du moins pour demain, répondisje, j'espère qu'ils ne vous manqueront pas. .T'ai des étoiles fixes qui passent tout ce que vous avez vu jusqu'ici. *
CINQUIEME SOIK. ai5
Que les Etoiles fixes sont autant de Soleils , dont chacun éclaire an Monde.
La marquise sentit une vraie impatience de savoir ce que les étoiles fixes deviendraient. Seront-elles habitées comme les planètes, me dit-elle? Ne le seront-elles pas? Enfin, qu'en ferons-nous? Vous le devineriez peut-être, si vous en aviez bien envie, répondis-je. Les étoiles fixes ne sauraient être moins éloignées de la terre que de vingt-sept mille six centsoixantefois la distance d'ici au soleil, qui est de trente-trois millions de lieues; et si vous fâchiez un astronome, il les mettrait encore plus loin. La distance du soleil à Saturne, qui est la planète la plus éloignée , n'est que de trois cent trente millions de lieues; ce n'est rien par rapport à la distance du soleil ou de la terreaux étoiles fixes, et on ne prend pas la peine de la compter. Leur lumière , comme vous voyez, est assez vive et assez éclatante. Si elles la recevaient du soleil, il faudrait qu'elles la reçussent déjà bien faible après un si épouvantable trajet; il faudrait que, par une réflexion qui l'affaiblirait en- €ore beaucoup, elles nous la renvoyassent à cette même dislance. Il serait impossible qu'une lumière, qui aurait essuyé une réflexion , et fait deux fois un semblable chemin , eût cette force et cette vivacité qu'a celle des étoiles fixes. Les voilà donc lumineuses
3i6 LES MONDES.
par elles-mêmes, et toutes, en un mot, autant de
soleils.
Ne me trompé-je point , s'écria la marquise , ou si je vois où vous me voulez mener ? M'allez-vous dire : « Les étoiles fixes sont autant de soleils; notre soleil est » le centre d'un tourbillon qui tourne autour de lui : » pourquoi chaque étoile fixe )ie sera-t-elle pas aussi le » centre d'un tourbillon qui aura un mouvement au- » tour d'elle ? Notre soleil a des planètes qu'jl éclaire; » pourquoi chaque étoile fixe n'en aura-t-elle pas aussi » qu'elle éclairera? » Je n'ai à vous répondre , lui disje , que ce que répondit Phèdre à OEnone : C'est toi qui l'as ncinmé.
Mais, reprit-elle , voila l'univers si grand que je m'y perds ; je ne sais plus où je suis; je ne suis plus rien. Quoi , tout sera divisé en tourbillons jetés confusément les uns parmi les autres? Chaque étoile sera le centre d'un tourbillon, peut-être aussi grand que celui où nous sommes? Tout cet espace immense, qui comprend notre soleil et nos planètes , ne sera qu'une petite parcelle de l'univers? Autant d'espaces pareils que d'étoiles fixes? Cela me confond, me trouble, m'épouvante. Et moi , répondis-je , cela me met à mon aise. Quand le ciel n'était que cette voûte bleue où les étoiles étaient clouées , l'univers me paraissait petit et étroit; je m'y sentais comme oppressé. Présentement qu'on a donné infiniment plus d'étendue et de profondeur à cette voûte , en la partageant en mille et mille tourbillons , il me semble que je respire avec plus de liberté , et que je suis dans un plus grand air, et assurément l'univers a toute une autre magnificence. La nature n'a rien «'pargité en le produisant ; elle a fait
une profusion de richesses toul-à-fait digne d'elle. Rien n'est si beau à se représenter que ce nombre prodigieux de tourbillons dont le milieu est occupé par uii soleil qui fait tourner des planètes autour de lui. Les habitans d'une planète d'un de ces tourbillons infinis , voient de tous côtés les soleils des tourbillons dont ils sont environnés ; mais ils n'ont garde d'en voir les planètes qui, n'ayant qu'une lumière faible, empruntée de leur soleil , ne la poussent point au-delà de leur monde.
Vous m'offrez, dit-elle , une espèce de perspective si longue, que la vue n'en peut attraper le bout. Je vois clairement les habitans de la terre ; ensuite vous me faites voir ceux de la lune et des autres planètes de notre tourbillon. assez clairement à la vérité, mais moins que ceux de la terre. Après eux viennent les habitans des planètes des autres tourbillons. Je vous avoue qu'ils sont tout-u-fait dans l'enfoncement, et que quelque effort que je fasse pour les voir, je ne les aperçois presque point. Et en effet , ne sont-ils pas presque anéantis par l'expression même dont vous êtes obligé de vou% servir en parlant d'eux? Il faut que vous les appeliez les habitans d'une des planètes de l'un de ces tourbillons , dont le nombre est infini. Nous-mêmes , à qui la même expression convient , avouez que vous ne sauriez presque plus nous démêler au milieu de tant de mondes. Pour moi , je commence à voir la terre si effroyablement petite , que je ne crois pas avoir désormais d'empressemen t pour aucune chose . Assurément, si on a tant d'ardeur de s'agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c'est que l'on ne connaît pas les tourbillons. Je pré-
tends bien que ma paresse profite de mes nouvelles lumières; et quand on me reprochera mon indolence , je répondrai : Ah ! si vcus saviez ce que cest que les étoiles fixes l II faut qu'Alexandre ne l'ait pas su, répliquai-je; car un certain auteur, qui tient que la lune est habitée , dit fort sérieusement qu'il n'était pas possible qu'Aristote ne fût dans une opinion si raisonnable (comment une vérité eût-elle échappé à Aristote?) ; mais qu'il n'en voulut jamais rien dire, de peur de fâcher Alexandre , qui eût été au désespoir de voir un monde qu'il n'eût pas pu conquérir. A plus forte raison lui eût-on fait mystère des tourbillons des étoiles fixes, quand on les eût connus en ce temps-là ; c'eût été faire trop mal sa cour que de lui en parler. Pour moi , qiti les connais , je suis bien fâché de ne pouvoir tirer d'utilité de la connaissance que j'en ai. Ils ne guérissent tout au plus, selon votre raisonnement, que de l'ambition et de l'inquiétude, et je n'ai point ces maladies là. Un peu de faiblesse pour ce qui est beau, voilà mon mal, et je ne crois pas que les tourbillons v puissent rien. Les autresmondesvous rendent celui-ci petit , mais ils ne vous gâtent point de beaux yeux ou une belle bouche; cela vaut toujours son prix, en dépit de tous les mondes possibles.
C'est une étrange chose que l'amour , répondit-elle en riant ; il se sauve de tout , et il n'y a point de système qui lui puisse faire de mal. iMais aussi , parlez-moi franchement, votre syslcme est-il bien vrai? Ne me déguisez tien ; je vous garderai le secret. 11 me semble qu'il n'est appuyé que sur une petite convenance bien légère. Une étoile fixe est lumineuse d'efle-même comme le soleil; par conséquent il fnut qu'elle soit,
CIIVQLIEME SOIR. %ïg
comme le soleil, le centre et l'âme d'un monde, et qu'elle ait ses planètes qui tournent autour d'elle. Cela est-il d'une nécessité bien absolue? Ecoutez, Madame, répondis-je , puisque nous sommes en humeur de mêler toujours des folies de galanterie à nos discours les plus sérieux , les raisonnemens de mathématiques sont faits comme l'amour. Vous ne sauriez accorder si peu de chose à un amant , que bientôt après il ne faille lui en accorder davantage , et à la fin , cela va loin. De même, accordez à un mathématicien le moindre principe, il va vous en tirer une conséquence qu'il faudra que vous lui accordiez aussi , et de cette conséquence encore une autre ; et malgré vous-même , il vous mène si loin , qu'à peine le pouvez-vous croire. Ces deux sortes de gens là prennent toujours plus qu'on ne leur donne. Vous convenez que quand deux choses sont semblables en lout ce qui me paraît , je les puis croire aussi semblables en ce qui ne me parait point, s'il n'y a rien d'ailleurs qui m'en empêche. De là, j'ai tiré que la lune était habitée, parce qu'elle ressemble à la terre; les autres planètes , parce qu'elles ressemblent à la lune. Je trouve que les étoiles fixes ressemblent à notre soleil ; je leur attribue tout ce qu'il a. Vous êtes engagée trop avant pour pouvoir reculer ; il faut franchir le pas de bonne grâce. Mais, dit-elle , sur le pied de celte ressemblance que vous mettez entre les étoiles fixes et notre soleil , il faut que les gens d'un autre grand tourbillon ne le voient que comme une petite étoile fixe , qui se montre à eux seulement pendant leurs nuits.
Cela est hors de doute , répondis-je. INotre soleil est si proche de nous , en comparaison des soleils des autres tourbillons, que sa lumière doit avoir infiniment
plus de force sur nos yeux que la leur. Nous ne voyons donc que lui quand nous le voyons , et il efface tout : mais dans un autre grand tourbillon , c'est un autre soleil qui y domine ; et il efface à son tour le nôtre, qui n'y paraît que pendant les nuits avec le reste des autres soleils étrangers, c'est-à-dire, des étoiles fixes. On l'attache avec elles à cette grande voûte du ciel, et il V fait partie de quelque ourse ou de quelque taureau. Pour les planètes qui tournent autour de lui, notre terre, par exemple , comme on ne les voit point de si loin , on n'y songe seulement pas. Ainsi , tous les soleils sont soleils de jour pour le tourbillon où ils sont placés , et soleils de nuit pour tous les autres tourbillons. Dans leur monde , ils sont uniques en leur espèce ; partout ailleurs , ils ne servent qu'à faire nombre. Ne faut-il pas pourtant , reprit-elle , que les mondes, malgré cette égalité, diffèrent en mille choses? car un fond de ressemblance ne laisse pas de porter des différences jnfinies.
Assurément, repris-je; mais la difficulté est de deviner. Que sais-je? Un tourbillon a plus de planètes qui tournent autour de son soleil , un autre en a moins. Dans l'un, il y a des planètes subalternes , qui tournent autour de planètes plus grandes : dans l'autre, il n'y en a point. Ici , elles sont toutes ramassées autour de leur soleil , et font comme un petit peloton , au-delà duquel s'étend un grand espace vide, qui va jusqu'aux tourbillons voisins : ailleurs, elles prennent leurs cours vers les extrémités du tourbillon , et laissent le milieu vide. Je ne doute pas même qu'il ne puisse y avoir quelques tourbillons déserts et sans planètes : d'autres dont le soleil, n'étant pas au centre, ait un véritable
mouvement , et emporte ses planètes avec soi; d'autres dont les planètes s'élèvent ou s'abaissent, à l'égard de leur soleil, par le changement de l'équilibre qui les, tient suspendues. Enfin , que voudriez-vous ? En voilà bien assez pour un homme qui n'est jamais sorti de son tourbillon.
Ce n'en est guère, répondit-elle , pour la quantité des mondes. Ce que vous dites ne suffit que pour cinq ou six, et j'en vois d'ici des milliers.
Que serait-ce donc, repris-je , si je vous disais qu'il y a bien d'autres étoiles fixes que celles que vous voyez ; qu'avec des lunettes on en découvre un nombre infini qui ne se montrent point aux yeux; et que dans une seule constellation, où l'on en comptait peut-être douze ou quinze , il s'en trouve autant que l'on en voyait auparavant dans le ciel?
Je vous demande grâce , s'écria-t-elle ; je me rends ; vous m'accablez de mondes et de tourbillons. Je sais bien , ajoutai-je , ce queje vous garde. Vous voyez cette blancheur qu'on appelle la voie de lait. Vous figureriez-vous bien ce que c'est ? Une infinité de petites étoiles invisibles aux yeux à cause de leur petitesse , et semées si près les unes des autres, qu'elles paraissent former une lueur continue. Je voudrais que vous vissiez, avec des lunettes, cette fourmilière d'astres, et cette graine de mondes. Ils ressemblent en quelque sorte aux îles Maldives , à ces douze mille petites lies ou bancs de sable, séparés seulement par des canaux de mer, que l'on sauterait presque comme des fossés. Ainsi, les petits tourbillons de la voie de lait sont si serrés , qu'il me semble que , d'un monde à l'autre , o^ pourrait se parler , ou même se donner la main. D\i
aaî LES MONDES.
moins, je crois que les oiseaux d'un monde passent aisément dans un autre, et que Tony peut dresser des pigeons à porter des lettres comme ils en portent ici dans le Levant d'une ville à une autre. Ces petits mondes sortent apparemment de la règle générale , par laquelle un soleil dans son tourbillon , efface , dès qu'il paraît , tous les soleils étrangers. Si vous êtes dans un des petits tourbillons de la voie de lait, votre soleil n'est presque pas plus proche de vous , et n'a pas sensiblement plus de force sur vos yeux, que cent mille autres soleils des petits tourbillons voisins. Vous voyez donc votre ciel briller d'un nombre infini de feux qui sont fort proches les uns des autres , et peu éloignés de vous. Lorsque vous perdez de vue votre soleil particulier, il vous en reste encore assez; et votre nuit n'est pas moins éclairée que le jour : du moins la différence ne peut pas être sensible ; et pour parler plus juste , vous n'avez jamais de nuit. Ils seraient bien étonnés, les gens de ces mondes là, accoutumés comme ils sont à une clarté perpétuelle , si on leur disait qu'il y a des malheureux qui ont de véritables nuits, qui tombent dans des ténèbres profondes, et qui, quand ils jouissent de la lumière, ne voient même qu'un seul soleil. Ils nous regarderaient comme des êtres disgraciés de la nature , et notre condition les ferait frémir d'horreur.
Je ne vous demande pas, dit la marquise, s'il y a des lunes dans les mondes de la voie de lait ; je vois bien qu'elles n'y seraient de nul usage aux planètes principales qui n'ont point de nuit, et qui d'ailleurs marchent dans des espaces trop étroits pour s'embarrasser de cet attirail de planètes subalternes. Mais savez-
CINQUIÈ.ME SOIR. aaS
vous bien qu'a force de me multiplier les mondes si libéralement, vous me faites naitre une véritable difficulté? Les tourbillons dont nous voyons les soleils, touchent le tourbillon où nous sommes. Les tourbillons sont ronds, n'est-il pas vrai? Et comment tant de boules en peuvent-elles toucher une sevile ? Je veux m'imaginer cela , et je sens bien que je ne le puis.
Il y a beaucoup d'esprit, répondis-je, à avoir cette difficulté là, et même à ne la pouvoir résoudre; car elle est très bonne en soi , et de la manière dont vous la concevez , elle est sans réponse ; et c'est avoir bien peu d'esprit que de trouver des réponses à ce qui n'en a point. Si notre tourbillon était de la figure d'un dé , il aurait six faces plates, et serait bien éloigné d'être rond ; mais sur chacune de ces faces on y pourrait mettre un touibillon de la même figure. Si au lieu de six faces plates, il en avait vingt, cinquante, mille, il y aurait jusqu'à mille tourbillons, qui pourraientposer sur lui, chacun sur une face; et vous concevez bien , que plus un corps a de faces plates , qui le terminent au dehors , plus il approche d'être rond , en sorte qu'un diamant, taillé à facettes de tous côtés, si les facettes étaient fort petites, serait quasi aussi rond qu'une perle de même grandeur. Les tourbillons ne sont ronds que de cette manière la. Ils ont une infinité de faces en dehors, dont chacune porte un autre tourbillon. Ces faces sont fort inégales ; ici , elles sont plus grandes; là, plus petites. Les plus petites de notre tourbillon, par exemple, répondent à la voie de lait, et soutiennentltous ces petits mondes. Que deux tourbillons , qui sont appuyés sur deux faces voisines , laissent quelque vide entre eux par en-bas , comme
:^a4 LES MONDES,
pela doit arriver très souvent , aussitôt la nature, ciui ménage bien le terrain, vous remplit ce vide par un petit tourbillon ou deux, peut-être par mille, qui n incommodent point les autres, et ne laissent pas d'être un, ou deux, ou mille mondes de plus. Ainsi, nous pouvons voir beaucoup plus de mondes que notre tourbillon n'a de faces pour en porter. Je gagerais que, quoique ces petits mondes n'aient été faits que pour être jetés dans des coins de l'univers, qui fussent demeurés inutiles , quoiqu'ils soient inconnus aux autres mondes qui les touchent , ils ne laissent pas d'être fort çontens d'eux-mêmes. Ce sont eux, sans doute, dont on ne découvre les petits soleils qu'avec des lunettes d'approche, et qui sont en une quantité si prodigieuse. Enfin , tous ces tourbillons s'ajustent les uns avec les autres le mieux qu'il est possible ; et comme il faut que chacun tourne autour de son soleil , sans changer de place, chacun prend la manière de tourner qui est la plus commode et la plus aisée dans la situation où il est. Ils s'engrènent en quelque façon les uns dans les autres , comme les roues d'une montre , et aident mutuellement leurs mouvemens. Il est pourtant vrai qu'ils agissent aussi les uns contre les autres. Chaque monde, à ce qu'on dit , est comme un ballon qui s'étendrait, si on le laissait faire; mais il est aussitôt repoussé par les mondes voisins, et il rentre en lui-même, après quoi il recommence à s'enfler, et ainsi de suite : et quelques philosophes prétendent que les étoiles fixes ne nous envoient cette lumière tremblante, et ne paraissent brillera reprises, que parce que leurs tourbillons poussent perpétuellement le nôtre, et en sont perpétuel-r leraent repoussés.
J'aime Fort toutes ces idées là, ditla marquise. J'aime ces ballons qui s'enflent et se désenflent à chaque moment, et ces mondes qui se combattent toujours ; et surtout j'aime à voir comment ce combat fait entre eux un commerce de lumière, qui apparemment est le seul qu'ils puissent avoir.
Non , non, repris-je, ce n'est pas le seul. Les mondes voisins nous envoient quelquefois visiter, et même assez magnifiquement. Il nous en vient des comètes qui sont ornées, ou d'une chevelure éclatante, ou d'une barbe vénérable , ou d'une queue majestueuse.
Ah ! quels députés, dit-elle en riant. On se passerait bien de leur visite , elle ne sert qu'à faire peur. Ils ne font peur qu'aux enfans , répliquai-je, à cause de leur équipage extraordinaire; mais les enfans sont en grand nombre. Les comètes ne sont que des planètes qui appartiennent à un tourbillon voisin. Elles avaient leur mouvement vers ses extrémités ; mais ce tourbillon étant peut-être différemment pressé par ceux qui l'environnent, est plus rond par en haut , et plus plat par en bas , et c'est par en bas qu'il nous regarde. Ces planètes qui auront commencé vers le haut à se mouvoir en cercle , ne prévoyaient pas qu'en bas le tourbillon leur manquerait, parce qu'il estlà comme écrasé; et pour continuer leur mouvement circulaire , il faut nécessairement qu'elles entrentdansun autre tourbillon, que je suppose qui est le nôtre , et qu'elles en occupent les extrémités. Aussi sont-elles toujours fort élevées à noire égard ; on peut croire qu'elles marchent au-dessus de Saturne. Il est nécessaire , vu la prodigieuse distance des étoiles fixes, que depuis Saturne jusqu'aux extrémités de notre tourbillon, il y ait un grand espace
ai6 ' LES MONDES,
vide et sans planèles. Nos ennemis nous reprochent l'inutilité de ce grand espace. Qu'ils ne.s'inquiètent plus, nous en avons trouvé l'usage ; c'est l'appartement des planètes étrangères qui entrent dans notre monde.
J'entends, dit-elle. iNousneleur permettons pas d'entrer jusques dans le cœur de notre tourbillon , et de se mêler avec nos planètes ; nous les recevons comme le grand Seigneur reçoit les ambassadeurs qu'onlui envoie. Il ne leur fait pas l'honneur de les loger à Constantinoplc , mais seulenieut dans un faulîourg de Ja ville. Nous avons encore cela de commun avec les Ottomans , repris-je, qu'ils reçoivent des ambassadeurs sans en renvoyer, et que nous ne renvoyons point de nos planètes aux mondes voisins.
A en juger par toutes ces choses, répliqua-t-elle , nous sommes bien fiers. Cependant, je ne sais pas trop encore ce que j'en dois croire. Ces planètes étrangères ont un air bien menaçant avec leurs queues et leurs barbes, et peut-être on nous les envoie pour nous insulter; au lieu que les nôtres , qui ne sont pas faites de la même manière, ne seraient pas si propres à se faire craindre quand elles iraient dans les autres mondes.
Les queues et les barbes , répondis-je , ne sont que de pures apparences. Les planètes étrangères ne diffèrent en rien des nôtres; mais en entrant dans notre tourbillon , elles prennent la queue ou la barbe par une certaine sorte d'illumination qu'elles reçoivent du soleil, et qui , entre nous, n'a pas encore été trop bien expliquée : mais toujours on est sûr qu'il ne s'agit que d'une espèce d'illumination; on la devinera quand on pourra. .le voudrais donc bien, reprit-elle, que notre Saturne allât prendre une queue on une barbe dans
CINQUIÈME SOIR. ua;
quelque autre tourbillon, et y répandre l'effroi; et qu'ensuite, ayant mis bas cet accompagnement terrible , il revint se ranger ici avec les autres planètes à ses. fonctions ordinaires. Il vautmieuxpour lui, répondisje, qu'il ne sorte point de notre tourbillon. Je vous ai dit le choc qui se fait à l'endroit où deu\ tourbillons se poussent et se repoussent l'un l'autre ; je crois que , dans ce pas-là , une pauvre planète est agitée assez rudement , et que ses habitans ne s'en portent pas mieux. Nous croyons, nous autres, être bien malheureux quand il nous parait une comète ; c'est la comète ellemême qui est bien malheureuse. Je ne le crois point, dit la marquise; elle nous apporte tous ses habitans eu bonne santé. Piien n'est si divertissant que de changer ainsi de tourbillon. Nous qui ne sortons jamais du nôtre, nous menons une vie assez ennuyeuse. Si les habitans d'une comète ont assez d'esprit pour prévoir le temps de leur passage dans notre monde , ceux qui ont déjà fait le voyage, annoncent aux autres par avance ce qu'ils y verront. Vous découvrirez bientôt une planète quia un grand anneau autour d'elle, disent-ils peut-être, en parlant de Saturne. Vous en verrez une autre qui en a quatre petites qui la suivent. Peut-être même y a-t-il des gens destinés à observer le moment où ils entrent dans notre monde , et qui crient aussitôt : Nouveau soleil , nouveau sclril , comme ces matelots qui crient : Terre , lerre.
Il ne faut donc plus songer, lui dis-je, à vous donner de la pitié pour les habitans d'une comète; mais j'espère du moins que vous plaindrez ceux qui vivent dans un tourbillon dont le soleil vient à s'éteindre, et qui demeurent dans une nuit éternelle. Quoi , s'écriii-
ai8 LES MONDES,
telle , des soleils s'éteignent ? Oui , sans doute , répondis-je. Les anciens ont vu dans le ciel des étoiles fixes que nous n'y voyons plus. Ces soleils ont perdu leur lumière , grande désolation assurément dans tout le tourbillon ; mortalité générale sur toutes les planètes ; car que faire sans soleil ? Cette idée est trop funeste , reprit-elle. N'y aurait-il pas moyen de me l'épargner? Je vous dirai , si vous voulez , répondis-je , ce que disent de fort habiles gens, que les étoiles fixes qui ont disparu , ne sont pas pour cela éteintes; que ce sont des soleils qui ne le sont qu'à demi , c'est-à-dire , qui ont une moitié obscure, et l'autre lumineuse; que comme ils tournent sur eux-mêmes, tantôt ils nous présentent la moitié lumineuse, tantôt la moitié obscure, et qu'alors nous ne les voyons plus. Selon toutes les apparences, la cinquième lune de Saturne est faite ainsi ; car pendant une partie de sa révolution , on la perd absolument de vue, et ce n'est pas qu'elle soit alors plus éloignée de la terre ; au contraire , elle en est quelquefois plus proche que dans d'autres temps où elle se laisse voir; et quoique cette lune soit une planète qui naturellement ne tire pas à conséquence pour un soleil , on peut fort bien imaginer un soleil qui soit en partie couvert de taches fixes , au lieu que le nôtre n'en a que de passagères. Je prendrais bien , pour vous obliger, ceLte opinion-là, qui est plus douce que l'autre ; maisje ne puis la prendre qu'à l'égard de certaines étoiles, qui ont des temps réglés pour paraître et pour disparaître , ainsi qu'on a commencé à s'en apercevoir; autrement les demi -soleils ne peuvent pas subsister. Mais que dirons-nous des étoiles qui disparaissent , et ne se remontrent pas après le temps pendant lequel
elles auraient dû assurément achever de tourner sur elles-mêmes? Vous êtes trop équitable pour vouloir m'obliger à croire que ce soient des demi-soleils ; cependant, je ferai encore un effort en votre faveur. Ces soleils ne se seront pas éteints; ils se seront seulement enfoncés dans la profondeur immense du ciel , et nous ne pouvons plus les voir : en ce cas , le tourbillon aura suivi son soleil , et tout s'y portera bien. 11 est vrai que la plus grande partie des étoiles fixes n'ont pas ce mouvement par lequel elles s'éloignent de nous; car en d'autres temps elles devraient s'en rapprocher , et nous les verrions, tantôt plus grandes, tantôt plus petites, ce qui n'arrive pas. .Alais nous supposerons qu'il n'y a que quelques petits tourbillons plus légers et plus agiles qui se glissent entre les autres, et font de certains tours, au bout desquels ils reviennent, tandis que le gros des tourbillons demeure immobile : mais voici un étrange malheur. Il y a des étoiles fixes qui passent beaucoup de temps à ne faire que paraître et disparaître, et enfin disparaissent entièrement. Des demisoleils reparaîtraient dans des temps réglés; des soleils qui s'enfonceraient dans le ciel, ne disparaîtraient qu'une fois pour ne reparaître de long-temps. Prenez votre résolution , Madame, avec courage; il faut que ces étoiles soient des soleils qui s'obscurcissent assez pour cesser d'être visibles à nos yeux, et ensuite se rallument, et à la fin s'éteignent tout-à-fait. Comment un soleil peut-il s'obscurrir et s'éteindre , dit la marquise, lui qui est en lui-même une source de lumière? Le plus aisément du monde, selon Descartes, répondis-je. Il suppose que les taches de notre soleil étant ou des écumes ou des brouillards , elles peuvent s'épaissir , se
TOM. Hf. i5
^3o LES MONDES,
mettre plusieurs ensemble , s'accrocher les unes aux autres ; ensuite, elles iront jusqu'à former autour du soleil une croûte qui s'augmentera toujours, et adieu le soleil. Si le soleil est un feu attaché à une matière solide qui le nourrit , nous n'en sommes pas mieux ; la matière solide se consumera. Nous l'avons déjà même échappé belle, dit-on. Le soleil a été très pâle pendant des années entières, pendant celle, par exemple, qui suivit la mort de César : c'était la croûte qui commençait à se faire ; la force du soleil la rompit et la dissipa; mais si elle eût continué , nous étions perdus. Vous me faites trembler, dit la marquise. Présentement que je saisies conséquences delà pâleur du soleil, je crois qu'au lieu d'aller voir les matins , à mon miroir, si je ne suis point pâle , j'irai voir au ciel si le soleil ne l'est point lui-même. Ah! Madame, répondis -je, rassurezvous; il faut du temps pour ruiner un monde. ÎMais enfin , dit-elle, il ne faut que du temps. Je vous l'avoue , repris-je. Toute cette masse immense de matière qui compose l'univers , est dans un mouvement perpétuel dont aucune de ses parties n'est entièrement exempte; et dès qu'il y a du mouvement quelque part , ne vous y fiez point : il faut qu'il arrive des changemens, soit lents , soit prompts , mais toujours dans des temps proportionnés à l'effet. Les anciens étaient plaisans de s'imaginer que les corps célestes étaient de nature à ne changer jamais , parce qu'ils ne les avaient pas encore vus changer. Avaient-ils eu le loisir de s'en assurer par l'expérience ? Les anciens étaient jeunes auprès de nous. Si les roses , qui ne durent qu'un jour , faisaient des histoires, et se laissaient des mémoires les unes aux autres , les premières auraient fait le portrait de leur jar-
CINQUIf^ME SOIR. a3i
dinier dune certaine façon , et de plus de quinze mille âges de roses ; les autres qui l'auraient encore laissé à celles qui les devaient suivre, n'y auraient rien changé. Sur cela, elles diraient : «Nous avons toujours » vu le même jardinier; de mémoire de rose on n'a vu " que lui; il a toujours été fait comme il est: assuré- » ment il ne meurt point comme nous ; il ne change «> seulement pas. » Le raisonnement des roses serait-il bon? Il aurait pourtant plus de fondement que celui que faisaient les anciens sur les corps célestes; et quand mémo il ne serait arrivé aucun changement dans les cieux jusqu'à aujourd'hui, quand ils paraîtraient marquer qu'ils seraient faits pour durer toujours , sans aucune altération , je ne les en croirais pas encore; j'attendrais une plus longue expérience. Devons -nous établir notre durée , qui n'est que d'un instant , pour la mesure de quelqu'autre ? Serait-ce à dire que ce qui aurait duré cent mille fois plus que nous , dût toujours durer? On n'est pas si aisément éternel. Il faudrait qu'une chose eût passé bien des âges d'homme mis bout à bout pour commencer à donner quelque signe d'immortalité. Vraiment, dit la marquise , je vois les mondes bien éloignés d'y pouvoir prétendre. Je ne leur ferais seulement pas l'honneur de les comparer à ce jardinier qui dure tant à l'égard des roses ; ils ne sont que comme les roses mêmes qui naissentet qui meurent dans un jardin les unes après les autres; car je m'attends bien que s'il disparait des étoiles anciennes , il en paraît de nouvelles ; il faut que l'espèce se répare. Il n'est pas ik crairidre qu'elle périsse , répondis-je. Les uns vous diront que ce ne sont que des soleils qui se rapprofe^heut de nous, après avoir été long-temps perdus pour
nous dans la profondeur du ciel. D autres vous diront que ce sont des soleils qui se sont dégagés de cette croûte obscure qui commençait à les environner. Je crois aisément que tout cela peut être ; mais je crois aussi que l'univers peut avoir été fait de sorte qu'il s'y formera de temps en temps des soleils nouveaux. Pourquoi la matière propre à faire un soleil ne pourra-l-elle pas, après avoir été dispersée en plusieurs endroits différens , se ramasser à la longue en un certain lieu, et y jeter les fondemens d'un nouveau monde ? J'ai d'autant plus d'inclination à croire ces nouvelles productions , qu'elles répondent mieux à la haute idée que j'ai des ouvrages de la nature. N'aurait-elle le pouvoir que de faire naître et mourir des planètes ou des animaux par une révolution continuelle ? Je suis persuadé, et vous l'êtes déjà aussi, qu'elle met en usage ce même pouvoir sur les mondes, et qu'il ne lui en coûte pas davantage. Mais nous avons sur cela plus que de simples conjectures. Le fait est, que depuis près de cent ans que l'on voit avec les lunettes un ciel tout nouveau et inconnu aux anciens, il n'y a pas beaucoup de constellations où il ne soit arrivé quelque changement sensible ; et c'est dans la voie de lait qu'on en remarque le plus , comme si dans cette fourmilière de petits mondes il régnait plus de mouvement et d'inquiétude. De bonne foi , dit la marquise , je trouve à présent les mondes , les cieux et les corps célestes si sujets au changement , que m'en voilà tout-à-fait revenue. Revenons-en encore mieux , si votis m'en croyez , répliquai-je , n'en parlons plus ; aussi bien , vous voilà arrivée à la dernière voûte des cieux ; et pour vous dire s'il y a encore des étoiles au-delà , il faudrait être
plus habile que je ne suis. Mettez-y encore des mondes, n'y en mettez pas , cela dépend de vous. C'est proprement l'empire des philosophes que ces grands pays invisibles qui peuvent être ou n'être pas si on veut, ou être tels que l'on veut. Il me suffit d'avoir mené votre esprit aussi loin que vont vos yeux.
Quoi , s'écria-t-elle , j'ai dans la tête tout le système de l'univers ! Je suis savante ! Oui , répliquai-je ; vous l'êtes assez raisonnablement, et vous l'êtes avec la commodité de yjouvoir ne rien croire de tout ce que je vous ai dit, dès que l'envie vous en prendra. Je vous demande seulement , pour récompense de mes peines, de ne voir jamais le soleil, ni le ciel , ni les étoiles , sans songer à moi.
Nota. Pui.squf j'ai leudii comj)le de ces Entretitns au public, je crois ne lui devoir plus rien cacher sur celte matière. Je publierai un nouvel Entretien qui vint long-temps après les autres , mais qui fut précisément de la même espèce. Il portera le nom de Soir, puisque les autres l'ont porte' 5 il vaut mieux que tout soit sous le même titre.
Nouvelles pensées qui confirment celles des Entretiens précédens. Dernières découvertes q ui ont été faites dans le Ciel.
Il y avait long-temps que nous ne parlions plus des mondes, madame L. M. D. G. et moi et nous commencions même a oublier que nous en eussions jamais parlé, lorsque j'allai un jour, chez elle, et y entrai justement comme deux hommes d'esprit, et assez connus daus le
a34 LES MONDES,
monde , en sortaient. A ous vovez bien, me dit-elle aussitôt qu'elle me vitj. quelle visite je viens de recevoir; je vous avouerai qu'elle m'a laissée avec quelque soupçon que vous pourriez bien m'avoir gâté l'esprit. Je serais bien glorieux, lui répondis-je, d'avoir eu tant de pouvoir sur vous ; je ne crois pas qu'on pût rien entreprendre de plus difficile. Je crains pourtant que vous ne l'ayez fait, reprit-elle. Je ne sais comment la conversation s'est tournée sur les mondes , avec ces deux hommes qui viennent de sortir; peut-être ont-ils amené ce discours malicieusement. Je n'ai pas manqué de leur dire aussitôt que toutes les planètes étaient habitées. L'un deux m'a dit qu'il était fort persuadé que je ne le croyais pas : moi , avec toute la naïveté possible, je lui ai soutenu que je le croyais; il a toujours pris cela pour unefeinte d'une personne qui voulait se divertir, et j'ai cru que ce qui le rendait si opiniâtre à ne me pas croire moi-même sur mes sentimens, c'est qu'il m'estimait trop pour s'imaginer que je fusse capable d'une opinion si extravagante. Pour l'autre, qui ne m'estime pas tant, il m'a cru sur ma parole. Pourquoi m'avez-vous entêtée d'une chose que les gens qui m'estiment ne peuvent pas croire que je soutienne sérieusement".' Mais, Madame, lui répondis-je, pourquoi la soutenez -vous sérieusement avec des gens que je suis sur qui n'entreraient dans aucun raisonnement qui fût un peu sérieux? Est-ce ainsi qu'il faut commettre les habitans des planètes.^ Contentons-nous d'être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. Comment, s'écria-t-elle, appelez- vous peuple les hommes qui sortent d'ici? Ils ont bien de l'esprit, répliquai-je; mais ils ne raisonnent jamais. Les
SIXIÈME SOIR. a35
raisonneurs, qui sont gens durs, les appelleront peuple sans difficulté. D'autre part, ces gens-ci s'en vengenten tournant les raisonneurs en ridicule ; et c'est , ce me semble , un ordre très bien établi , que chaque espèce méprise ce qui lui manque. 11 faudrait, s'il est possible, s'accommoder a chacune ; il eût bien mieux valu plaisanter des habitans des planètes avec ces deux hommes que vous venez de voir, puisqu'ils savent plaisanter , que d'en raisonner, puisqu'ils ne le savent pas faire. Vous en seriez sortie avec leur estime, et les planètes n'y aurait pas perdu un sevdde leurs habitans. Trahir la vérité ! dit la marquise ; vous n'avez point de conscience. Je vous avoue, répondis-je, que je n'ai pas un grand zèle pour ces vérités là, et que je les sacrifie volontiers aux moindres commodités de la société. Je vois, par exemple, à quoi il tient, et à quoi il tiendra toujours que l'opinion des habitans des planètes ne passe pour aussi vraisemblable qu'elle l'est. Les planètes se présentent toujours aux veux comme des corps qui jettent de la lumière , et non point comme de grandes campagnes ou de grandes prairies. Nous croirions bien que des prairies et des campagnes seraient habitées ; mais des corps lumineux, il n'y a pas moyen. La raison a beau venir nous dire qu'il y a dans les planètes des campagnes, des prairies; la raison vient trop tard, le premier coup d'œil a fait son effet sur nous avant elle; nous ne la voulons plus écouter. Les planètes ne sont que des corps lumineux ; et puis comment seraient faits leurs habitans? Il faudrait que notre imagination nous représentât aussitôt leurs figures, elle ne le peutpas; c'est le plus court de croire qu'ils ne sont point. Voudriez- Yous que pour établir les habitans des planètes , dont
a36 LES MOIS DES.
les iiuérèls me touchent d'assez loin , j allasse attaquer ces redoutables puissances qu'on appelle les sens et l'imagination? Il faudrait bien du courage pour cette entreprise ; on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux. Je vois quelquefois bien des gens assez raisonnables pour vouloir bien croire , aprcs mille preuves, que les planètes sont des terres; mais ils ne le croient pas de la même façon qu'ils le croiraient, s'ils ne les avaient pas vues sous une apparence différente ; il leur souvient toujours de la première idée qu'ils en ont prise , et ils li'en reviennent pas bien. Ce sont ces gens-là qui, en croyant notre opinion , semblent cependant lui faire grâce, et ne la favoriser qu'à cause d'un certain plaisir que leur fait sa singularité.
Eh quoi! interrompit-elle, n'en est-ce pas assez pour une opinion qui n'est que vraisemblable? Vous seriez bien étonnée , repris-je , si je vous disais que le terme lie vraisemblance est assez modeste. Est-il simplement vraisemblable qu'Alexandre ait été? Vous vous en tenez fort sîire , et sur quoi est fondée cette certitude? sur ce que vous en aA ez toutes les preuves que vous pouvez souhaiter en pareille matière, et qu'il ne se présente pas le moindre sujet de douter , qui suspende et qui arrête votre esprit ; car du reste vous n'avez jamais vu Alexandre, et vous n'avez pas de démonstration mathématique qu'il ait dû être. Mais que direzvous , si les habilans des planètes étaient à peu près dans le même cas ? On ne saurait vous les faire voir , et vous ne pouvez pas demander qu'on vous les démontre comme l'on ferait une affaire de matliém;uiquc : mais toutes les preuves qu on peut souhaiter d'une pareille
chose , vous les avez ; la ressemblance entière des planètes avec la terre qui est habitée, l'impossibilité d'imaginer aucun autre usage pour lequel elles eussent été iailes, la fécop.ditéet la magnificence de la nature, de certains égards qu'elle parait avoir eus pour les besoins de leurs habiîans, comme d'avoir donné des lunes aux planètes éloignées du soleil, et plus de lunes aux plus éloignées ; et ce qui est très important, tout est de ce coté là, et rien du tout de l'autre ; et vous ne sauriez imaginer le moindre sujet de doute, si vous'ne reprenez les yeux et L'esprit du peuple. Enfin , supposé qu'ils soient , ces habitans des planètes, ils ne sauraient se déclarer par plus de marques , et par des marques plus sensibles, et après cela, c'est à vous à voir si vous ne les voulez traiter que de chose purement vraisemblable. Mais vous ne voudriez pas , reprit-elle, que cela me parût aussi certain qu'il me le paraît qu'Alexandre a été ? Non pas toul-à-fuit , répondis-je ; car , quoique nous ayons sur les habitans des planètes autant de preuves que nous en pouvons avoir dans la situation où nous sommes, le nombre de ces preuves n'est pourtant pas grand. Je m'en vais renoncer aux habitans des planètes , interrompit-elle; car je ne sais plus en quel rang les mettre dans mon esprit : ils ne sont pas tout-à-fait certains ; ils sont plus que vraisemblables; cela m'embarrasse trop. \h ! Madame, répliquai-je , ne vous découragez pas. Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures ; il n'y a que celles qui sont travaillées avec plus d'art qui marquent les minutes. De même les esprits ordinaires sentent bien la différence d'une simple vraisemblance à une cerliludc entière; mais il n'y a que les esprits fins qui
seiitenl le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblaiice , et qui en marquent , pour ainsi dire , les minutes par leur sentiment. Placez les habitans des planètes un peu au-dessous d'Alexandre, mais au-dessus de je ne sais combien de points d'histoire qui ne sont pas tout-à-fait prouvés: je crois qu'ils seront bien là. J'aime Tordre, dit-elle, et vous me faites plaisir d'arranger mes idées; mais pourquoi n'avez-vous pas déjàpris ce soin là? l^arce que, quand vous croirez les habitans des planètes un peu plus ou un peu moins qu'ils ne méritent, il n'y aura pas grand mal, répondis-je. Je suis sûr que vous ne Croyez pas le mouvement de la terre autant qu'il devrait être cru ; en êtes-vous beaucoup à plaindre ? Oh ! pour cela , reprit-elle , j'en fais bien mon devoir , vous ii'avez rien à me reprocher : je crois fermement que la terre tourne. Je ne vous ai pourtant pas dit la meilleure raison qui le prouve , répliquai-je. Ah ! s'écria-telle , c'est une trahison de m'avoir fait croire les choses avec de faibles preuves. Vous ne me jugiez donc pas digne de croire sur de bonnes raisons? Je ne vous prouvais les choses , répondis-je , qu'avec de petits raisonnemens doux , et accommodés à votre usage ; en cuss8-je employé d'aussi solides et d'aussi robustes, (|ue si j'avais en à attaquer un docteur? Oui, dit-elle ; prene/:-moi présentement pour un docteur , et voyons cette nouvelle preuve du mouvement de la terre.
Volontiers, repris-je; la voici. Elle me plaît fort, peut-être parce que je crois l'avoir trouvée ; cependant elle est si bonne et si naturelle , que je n'oserais m'assurer d'en être l'inventeur. 11; est toujours sûr qu'un savant entêté , qui y voudrait répondre , serait réduit à parler beaucoup; ce qui est la seule manière
SIXIEME SOIR. a39
doiit uu savant puisse êlre confondu. 11 unit, ou que tous les corps célestes tournent en vingt-quatre heures autour de la terre, ou que la terre, tournant sur ellemême en vingt-quatre heures , attribue ce mouvement à tous les corps célestes. Mais qu'ils aient réellement cette révolution de vingt-quatre heures autour de la terre , c'est bien la chose du monde où il y a le moins d'apparence, quoique l'absurdité n'en saute pas d'abord aux yeux. Toutes les planètes font certainement leurs grandes révolutions autour du soleil : mais ces révolutions sont inégales entre elles , selon les distances où les planètes sont du soleil ; les plus éloignées font leurs cours en plus de temps, ce qui est fort naturel. Cet ordre s'observe même entre les petites planètes subalternes, qui tournent autour d'une grande. Les quatre lunes de Jupiter, les cinq de Saturne , font leurs cercles en plus ou moins de temps autour de leur grande planète, selon qu'elles en sont plus ou moins éloignées. Déplus , il est sur que les planètes ont des mouvemens sur leurs propres centres ; ces mouvemens sont encore inégaux : on ne sait pas bien sur quoi se règle cette inégalité; si c'est , ou sur la différente gross«iur des planètes, ou sur leur différente solidité', ou sur la différente vitesse des tourbillons particuliers qui les enferment, et des matières liquides où elles sont portées : mais enfin l'inégalité est très certaine; et en général tel est l'ordre de la nature , que tout ce qui est commun à plusieurs choses , se trouve en même temps varié par des différences particulières.
Je vous entends , interrompit la marquise,. et je crois que vous avez raison. Oui , je suis de votre avis : si les planètes tournaient autour de la terre , elles tourne-
24o LES MOWDES.
raient en des temps inégaux selon leurs distances, ainsi qu'elles font autour du soleil ; n'est-ce pas ce que vous voulez me dire? Justement , Madame, repris-je ; leurs distances inégales, à l'égard de la terre, devraient produire des différences dans ce mouvement prétendu autour de la terre; et les étoiles fixes , qui sont si prodigieusement éloignées de nous, si fort au-dessus de tout ce qui pourrait prendre autour de nous un mouvement général , du moins situées en lieu où ce mouvement devrait être fort affaibli , n'y aurait-il pas bien de l'apparence qu'elles ne tourneraient pas autour de nous en vingt-quatre heures , comme la lune qui en est si proche? Les comètes qui sont étrangères dans notre tourbillon , qui y tiennent des routes différentes les unes des autres , qui ont aussi des vitesses si différentes, ne devraient-elles pas être dispensées de tourner toutes autour de nous dans ce temps de vingt-quatre heures? Mais non, planètes, étoiles fixes, comètes, tout tournera en vingt-quatre heures autour de la terre. Encore , s'il y avait dans ces mouvemens quelques minutes de différence, on pourrait s'en contenter : mais ils seront tous de la plus exacte égalité, ou plutôt de la seule égalité exacte qui soit au monde; pas une minute de plus ou de moins. En vérité, cela doit être étrangement suspect.
Oh ! dit la marquise , puisqu'il est possible que cette grande' égalité ne soit que dans notre imagination , je me tiens fort sûre qu'elle n'est point hors de la. Je suis bien aise qu'une chose qui n'est point du génie de la nature , retombe entièrement sur nous, et qu'elle en soit déchargée, quoique ce soit à nos dépens. Pour juoi, repris-je, je suis si ennemi de Tégalité parfaite ,
que je ne trouve pas bon que lous les tours que la terre fait chaque jovir sur elle-même , soient précisément de vingt-quatre heures, et toujours égaux les uns aux autres; j'aurais assez d'inclination à croire qu'il y a des différences. Des différences , s'écria-t-elle ; et nos pendules ne marquent-elles pas une entière égalité? Oh ! répondis-je , je récuse les pendules; elles ne peuvent pas elles-mêmes être tout-à-fait justes; et quelquefois qu'elles le seronten marquant qu'un tour de vingt-quatre heures sera plus long ou plus court qu'un autre, on aimera mieux les croire déréglées que de soupçonner la terre de quelque irrégularité dans ses révolutions. Voilà un plaisant respect qu'on a pour elle ; je ne me fierais guère plus à la terre qu'à une pendule : les mêmes choses à peu près qui dérégleront l'une, dérégleront l'autre; je crois seuleuient qu'il faut plus de temps à la terre qu'à une pendule pour se dérégler sensiblement ; c'est tout l'avantage qu'on lui peut accorder. Ne pourrait-elle pas peu à peu s'approcher du soleil? Et alors se trouvant dans un endroit où la matière serait plus agitée et le mouvement plus rapide, elle ferait en moins de temps sa double révolution, et autour du soleil, et autour d'elle-même. Les années seraient plus courtes, et les jours aussi; mais on ne pourrait s'en apercevoir, parce qu'on ne laisserait pas de partager toujours les années en trois cent soixantecinq jours, et les jours en vingt-quatre heures. Ainsi, sans vivre plus que nous ne vivons présentement, on vivrait plus d'années; et au contraire, que la terre s'éloigne du soleil, on vivra moins d'années que nous , et on ne vivra pas moins. Il y a beaucoup d'apparence , dit-elle, que quand cela serait, de longues suites de
a.'p LES xAIONDES
siècles ne produiraient que de bien petites différences. J'en conviens, répondis-je; la conduite de la nature n'est pas brusque , et sa méthode est d'amener tout par des degrés qui ne sont sensibles que dans les changemens fort prompts et fort aisés. Nous ne sommes presque capables de nous apercevoir que de celui des saisons : pour les autres , qui se font avec une certaine lenteur , ils ne manquent guère de nous échapper. Cependant, tout est dans un branle perpétuel, et par conséquent tout change; et il n'y a pas jusqu'à une certaine demoiselle , que l'on a vue dans la lune avec des lunettes , il y a peut-être quarante ans , qui ne soit considérablement vieillie. Elle avait un assez beau visage ; ses joues se sont enfoncées, son nez s'est allongé, son front et son menton se sont avancés , de sorte que tous ses agrémens sont évanouis, et que l'on craint mcnae pour ses jours.
Que me contez-vous là? interrompit la marquise. Ce n'est point une plaisanterie , repris-je. On apercevait dans la lune une figure particulière , qui avait de l'air d'une tète de femme qui sortait d'entre des rochers, et il est arrivé du changement dans cet endroit là. Il est tombé quelques morceaux de montagnes, et ils ont laissé à découvert trois pointes, qui ne peuvent plus servir qu'à composer un front , un nez et un menton de vieille. Ne semble-t-il pas, dit-elle, qu'il y ait une destinée malicieuse qui en veuille particulièrcmentàla beauté? Ça été justement cette tète de demoiselle qu'elle a été attaquer sur toute la lune. Peut-être qu'en récompense, répliquai-je , les changemens qui arrivent sur notre terre embellissent quelque visage que les gens de la lune y voient ; j'entends quelque vi-
sage à la manière de la lune; car chacun transporte sur les objets les idées dont il est rempli. ?sos astronomes voient sur la lune des visages de demoiselles ; il pourrait être que des femmes , qui observeraient , v verraient de beaux visages d'hommes. Moi, Madame, je ne sais si je ne vous y verrais point. J'avoue, dit-elle, que je ne pourrais pas me défendre d'être obligée à qui me trouverait la : mais je retourne à ce que vous me disiez tout à l'heure ; arrive-t-il sur la terre des changemens considérables?
Il y a beaucoup d'apparence , répondis-je, qu'il v en est arrivé. Plusieurs montagnes élevées, et fort éloignées de la mer, ont de grands lits de coquillages, qui marquent nécessairement que l'eau les a autrefois couvertes. Souvent assez loin encore de la mer, on trouve des pierres où sont des poissons pétrifiés. Qui peut les avoir mis là, si la mer n'y a pas été? Les fables disent qu'Hercule sépara , avec ses deux mains , deux montagnes, nommées Calpé et Abila , qui étant situées entre l'Afrique et l'Espagne, arrêtaient l'Océan, et qu'aussitôt la mer entra avec violence dans les terres, et fit ce grand golfe, qu'on appelle la Méditerranée. Les fables ne sont pas tout-à-fait des fables; ce sont des histoires des temps reculés , mais qui ont été défigurées , ou par l'ignorance des peuples , ou par l'amour qu'ils avaient pour le merveilleux, très ancienne maladie des hommes. Qu'Hercule ait séparé deux montagnes avec ses deux mains, cela n'est pas trop croyable : mais que du temps de quelque Hercule, car il y en a cinquante, l'Océan ait enfoncé deux montagnes plus faibles que les autres, peut-être à l'aide de quelque tremblement de terre , et se soit jeté entre l'Europe et l'Afrique , je le
q4'i les mondes.
croirais sansbeauconp de peine. Ce fut alors une belle tache que les habitans de la lune virent paraître tout à coup sur notre terre ; car vous savez , Madame , que les mers sont des taches. Du moins Topinion commune est que la Sicile a été séparée de l'Italie , et Cypre de la Syrie : il s'est quelquefois formé de nouvelles îles dans la mer; des iremblemens de terre ont abimé des montagnes, en ont fait naître d'autres, et ont changé le cours des rivières. Les philosophes nous font craindre que le royaume de Naples et la Sicile , qui sont des terres appuyées sur de grandes voûtes souterraines , remplies de soufre , ne fondent quelque jour , quand les voûtes ne seront plus assez fortes pour résister au\ feux quelles renferment, et qu'elles exhalent pnésentement par des soupiraux tels que le Vésuve et l'Etna. En voilà assez pour diversifier un peu le spectacle que nous donnons aux gens de la lune.
J'aimerais bien mieux , dit la marquise, que nous les ennuyassions en leur donnant toujours le même , que de les divertir par des provinces abîmées.
Cela ne serait encore rien, repris-je, en comparaison de ce qui se passe dans Jupiter. Il parait sur sa surface comme des bandes dont il serait enveloppé, et que l'on distingue les unes des autres, ou des intervalles qui sont entre elles, par des différens degrés de clarté ou d'obscurité. Ce sont des terres et des mers, ou enfin de grandes parties de la surface de Jupiter aussi différentes entre elles. Tantôt ces bandes s'étrécissent, tantôt elles s'élargissent; elles s'interrompent quelquefois , et se réunissent ensuite ; il s'en forme de nouvelles en divers endroits, et il s'en efface, et tous ces changemens, qui ne sont sensibles qu'à nos meilleures lunettes, sont
SIXIÈME SOIR. a45
en eux-mêmes beaucoup plus considérables que si notre Océan inondait toute la terre ferme , et laissait en sa place de nouveaux continens. A moins que les habitans de Jupiter ne soient amphibies , et qu'ils ne vivent également sur la terre et dans l'eau, je ne sais pas trop bien ce qu'ils deviennent. On voit aussi, sur la surface de Mars , de grands changemens , et même d'un mois à l'autre. En aussi peu de temps des mers couvrent de grands continens , ou se retirent par un flux et reflux infiniment plus violent que le nôtre, ou du moins c'est quelque chose d'équivalent. Notre planète est bien tranquille auprès de ces deux là, et nous avons grand sujet de nous en louer, et encore plus, s'il est vrai qu'il y ait eu dans Jupiter des pays grands comme toute l'Europe embrasés. Embrasés I s'écria la marquise. Vraiment ce serait-là une nouvelle considérable l Très considérable, répondis-je. On a vu en Jupiter, il y a peut-être vingt ans , une longue lumière plus éclatante que le reste de la planète. iNous avons eu ici des déluges, mais rarement; pevit-ètre que dans Jupiter ils ont rarement aussi de grands incendies , sans préjudice des déluges qui v sont communs. Mais, quoi qu'il en soit , cette lumière de Jupiter n'est nullement comparable à une autre, qui, selon les appaiences , est aussi ancienne que le monde , et que l'on n'avait pourtant jamais vue. Comment une lumière fait-elle pour se cacher, dit-elle? il faut pour cela une adresse singulière.
Celle-là, repris-je^ ne paraît que dans le temps des crépuscules, de sorte que le plus souvent ils sont assez longs et assez forts pour la couvrir; et que quand ils peuvent la laisser paraître, ou les vapeurs de l'horizon la dérobent , ou elle est si peu sensible , qu'à moins TOM. m. 16
5!4fi LES MONDES,
d'être fort exact, on la prend pour les crépuscules mêmes. Mais enfin, depuis trente ans on l'a démêlée sûrement , et elle a fait quelque temps les délices des astronomes, dont la curiosité avait besoin d'être réveillée par quelque chose d'une espèce nouvelle. Ils eussent eu beau découvrir de nouvelles planètes subalternes , ils n'en étaient presque plus touchés. Les deux dernières lunes de Saturne, par exemple, ne les ont pas charmés ni ravis, comme avaient fait les satellites ou les lunes de Jupiter; on s'accoutume à tout. On voit donc un mois devant et après l'équinoxe de mars , lorsque le soleil est couché et le crépuscule fini , une certaine lumière blanchâtre, qui ressemble à une queue de comète. On la voit avant le lever du soleil et avant le crépuscule vers l'équinoxe de septembre , et on la voit soir et matin vers le solstice d'hiver. Hors de là , elle ne peut , comme je viens de vous dire , se dégager des crépuscules , qui ont trop de force et de durée; car on suppose qu'elle subsiste toujours , et l'apparence y est tout entière. On commence à conjecturer qu'elle est produite par quelque grand amas de matière un peu épaisse qui environne le soleil jusqu'à une certaine étendue. La plupart de ses rayons percent cette enceinte , et viennent à nous en ligne droite; mais il y en a qui , allant donner contre la surface intérieure de cette matière , en sont renvoyés vers nous , et y arrivent lorsque les rayons directs, ou ne peuvent pas encore V arriver le matin, ou ne peuvent plus y arriver le soir. Comme ces rayons réfléchis partent de plus haut que les rayons directs, nous devons les avoir plus tôt, et les perdre plus tard.
Sur ce pied-là, je dois uie dédire de ce que je vous
avais dit, que la lune ne devait point avoir de crépuscules , faute d'être environnée d'un air épais , ainsi que la terre. Elle n'y perdra rien : ses crépuscules lui viendront de cette espèce d'air épais qui environne le soleil , et qui en renvoie les rayons dans les lieux où ceux qui partent directement de lui ne peuvent aller. Mais ne voilà-t-il pas aussi, dit la marquise, des crépuscules assurés pour toutes les planètes qui n'auront pas besoin d'ê'reenveloppées chacune d'un air grossier, puisque celui qui enveloppe le soleil seul peut faire cet effet là pour tout ce qu'il y a de planètes dans le tourbillon? Je croirais assez volontiers que la nature , selon le penchant que je lui connais à l'économie , ne se serait servie que de ce seul moyen. Cependant, répliquai-je ^ malgré cette économie, il y aurait , à l'égard de notre terre , deux causes de crépuscules, dont l'une qui est l'air épais du soleil , serait assez inutile , et ne pourrait être qu'un objet de curiosité pour les habitans de l'Observatoire. Mais il faut tout dire : il se peut qu'il n'y ait que la terre qui pousse hors de soi des vapeurs et des exhalaisons assez grossières pour produire des crépuscules ; et la nature aura eu raison de pourvoir par un moyen général aux besoins de toutes les autres planètes , qui seront , pour ainsi dire , plus pures , et dont les évaporations seront plus subtiles. Nous sommes peut-être ceux d'entre tous les habitans des mondes de notre tourbillon , a qui il fallait doni.er à respirer l'air le plus grossier et le plus épais. Avec quel mépris nous regarderaient les habitans des autres planètes , s'ils savaient cela?
Ils auraient tort, dit la marquise; on n'est pas à mépriser pour être enveloppé d'un air épais , puisque le
o/jS LES MO?i"DES.
soleil lui-même en a un qui Tcnveloppe. Diles-moi, je vous prie , cet air n*cst-il point produit par de certaines vapeurs que vous m'avez dit autrefois qui sortaient du soleil, et ne sert-il point à rompre la preraière force des ravons , quiauraitpeut-êtreëtéexcessive?Jeconçoisque le soleil pourrait-ètre naturellement voilé, pour être plus proportionné à nos usages. Voilà , Madame, répondis-je , un petit commencement de système que vous avez fait assez heureusement. On y pourrait ajouter que ces vapeurs produiraient des espèces de pluies , qui retomberaient dans le soleil pour le rafraîchir, de la même manière que l'on jette quelquefois de l'eau dans une forge dont le feu est trop ardent. Il n'y a rien qu'on ne doive présumer de l'adresse de la nature ; mais elle a une autre sorte d'adresse toute particulière pour se dérober à nous , et on ne doit pas s'assurer aisément d'avoir deviné sa manière d'agir, ni ses desseins. En fait de découverfes nouvelles , il ne se faut pas trop presser de raisonner, quoiqu'on en ait toiijours assez d'envie ; et les vrais philosophes sont comme les élcphans. qui, en marchant , ne posent jamais le second pied à terre que le premier ne soit bien affermi. La comparaison me pr.rait d'autant plus juste, interrompit-elle , que le mérite de ces deux espèces , élcphans et philosophes, ne consiste nullement dans les agrémens extérieurs. Je consens que nous imitions le jugement des uns et des autres ; apprenez-moi encore quelques unes des dernières découvertes , et je vous promets de ne point laire de système précipité.
Je viens de vous dire, répondis-je, toutes les nouvelles queje sais du ciel, et je ne crois pas qu'il yen ait de plus fraîches. Je suis bien lichc qu'elles ne soient pas aussi sur-
prenantes et aussi merveilleuses que quelques observations queje lisais l'autre jour dans un abrégé des annales de la Chine, écrit en latin. On voit des mille étoiles à la foisquitombentdu ciel danslamer, avec ungrand fracas, ou quise disolvent et s'en vont en pluie. Cela n'a pas été vu pour une fois à la Chine, j'ai trouvé cette observation en deux temps assez éloignés; sans compter une étoile qui s'en va crever vers l'orient connne une fusée, toujours avec grand bruit. Il est fâcheux que ces spectacles là soient réservés pour la Chine, ctque ces pavs-ci n'en aient jamais eu leur part. Il n'y a pas long-temps que tous nos philosophes se croyaient fondés en expérience , pour soutenir que les cieux et tous les corps célestes étaient incorruptibles et incapables de changement; et pendant ce temps là d'autres hommes à l'autre bout de la terre voyaient des étoiles se dissoudre par milliers : cela est assez différent. Mais , dit-elle , n'ai-je pas toujours ouï dire que les Chinois étaient de si grands astronomes ? Il est vrai , repris-je ; mais les Chinois y ont gagné à être séparés de nous par un long espace de terre , comme les Grecs et les Romains à être séparés par une longue suite de siècles; tout éioignement est en droit de nous en imposer. En véi^té , je crois toujours , de plus en plus , qu'il y a un certain génie qui n'a point encore été hors de notre Europe , ou qui du moins ne s'en est pas beaucoup éloigné. Peut-être qu'il ne lui est pas permis de se répandre dans une grande étendue de terre à la fois, et que quelque fatalité lui prescrit des bornes assez étroites. Jouissons-en tandis que nous le possédons : ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'il ne se renferme pas dans les sciences et dans les spéculatious sèches : il s'étend avec autant de succès
aSo LES MOKDES.
jusqu'aux choses d'agrément, sur lesquelles je doute qu'aucun peuple nous égale. Ce sont celles là, Madame, auxquelles il vous appartient de vous occuper , et qui doivent composer toute votre philosophie.