Q U A TRI È M E S O IR
dans les pays chauds pendant des quatre mois entiers , justement dans les saisons les plus chaudes.
Cela se peut, repris-je , et même nous pouvons ra- Iraîchir encore Mercure d'une autre façon. H y a des pays dans la Chine qui doivent être très chauds par leur situation , et où il fait pourtant de grands froids pendant les mois de juillet et d'août, jusques-là que les rivières se gèlent. C'est que ces contrées-là ont beaucoup de salpêtre ; les exhalaisons en sont fort froides , et la force de la chaleur les fait sortir de la terre en grande abondance. Mercure sera, si vous voulez , une petite planète toute de salpêtre , et le soleil tirera d'elle-même le remède au mal qu'il lui pourrait faire. Ce qu'il y a de sûr , c'est que la nature ne saurait faire vivre les gens qu'où ils peuvent vivre , et que l'habitude , jointe à l'ignorance de quelque chose de meilleur , survient , et les y fait vivre agréablement. Ainsi , on pourrait même se passer, dans Mercure, du salpêtre et des pluies.
Après Mercure , vous savez qu'on trouve le soleil. Il n'y a pas moyen d'y mettre d'iiabitans. Le pourquoi non nous manque-la. INous jugeons par la terre qui est habitée , que les autres corps de la même espèce, doivent l'être aussi : mais le soleil n'est point un corps de la même espèce que la terre , ni que les autres planètes. Il est la source de toute cette lumière que les planètes ne font que se renvoyer les unes aux autres, après l'avoir reçue de lui. Elles en peuvent faire, pour ainsi (lire , des échanges entre elles ; mais elles ne la peuvent produire. Lui seul tire de soi-même cette précieuse substance ; il la pousse avec force de tous côtés
de là , elle revient à la rencontre de tout ce qui est so- TOM. \i\. i3
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lide; et d'une planète à l'autre, il s'épand de longues et vastes traînées de lumière qui se croisent , se traversent et s'entrelacent en mille façons différentes , et forment d'admirables tissus de la plus riche matière qui soit au monde. Aussi le soleil est-il placé dans le centre , qui est le lieu le plus commode d'où il puisse la distribuer également , et animer tout par sa chaleur. Le soleil est donc un corps particulier : mais quelle sorte de corps? on est bien embarrassé à le dire. On avait toujours cru que c'était un feu très-pur; mais on s'en désabusa au commencement de ce siècle , qu'on aperçut des taches sur sa surface. Comme on avait découvert, peu de temps auparavant, de nouvelles planètes, dont je vous parlerai , que tout le monde philosophe n'avait l'esprit rempli d'autre chose , et qu'enfin les nouvelles planètes s'étaient mises à la mode : on jugea aussitôt que ces taches en étaient; qu'elles avaient un mouvement autour du soleil , et qu'elles nous en cachaient nécessairement quelque partie , en tournant leur moitié obscure vers nous. Déjà les savans faisaient leur cour de ces prétendues planètes aux princes de l'Europe. Les uns leur donnaient le nom d'un prince , les autres d'un autre , et peut-être il y aurait eu querelle entre eux à qui serait demeuré le maître des taches pour les nommer comme il eût voulu.
Je ne trouve point cela bon , interrompit la marquise. Vous me disiez l'autre jour, qu'on avait donné aux différentes parties de la lune des noms de savans et d'astronomes, et j'en étais fort contente. Puisque les princes prennent pour eux la terre , il est juste que les savans se réservent le ciel, et y dominent : mais ils n'en devraient point permettre l'entrée à d'autres.
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Souffrez, répondis -je, qu'ils puissent du moins, en cas de besoin , engager aux princes quelque astre , ou quelque partie de la lune. Quant aux taches du soleil, ils n'en purent faire aucun usage. Il se trouva que ce n'étaient point des planètes , mais des nuages , des fumées , des écumes qui s'élèvent sur le soleil. Elles sont, tantôt en grande quantité, tantôt en petit nombre, tantôt elles disparaissent toutes; quelquefois elles se mettent plusieurs ensemble, quelquefois elles se séparent, quelquefois elles sont plus claires, quelquefois plus noires. H y a des temps où l'on en voit beaucoup; il y en a d'autres, et même assez longs , où il n'en parait aucune. On croirait que le soleil est une matière liquide , quelques-uns disent de l'or fondu , qui bouillonne incessamment, et produit des impuretés que la force de son mouvement rejette sur sa surface ; elles s'y consument, et puis il s'en produit d'autres. Imaginez-vous quels corps étrangers ce sont la. Il y en a tel qui est dix-sept cent fois plus gros qiie la terre ; car vous saurez qu'elle est plus d'un million de fois plus petite que le globe du soleil. Jugez par là quelle est la quantité de cet or fondu , ou l'étendue de cette grande mer de lumière et de feu. D'autres disent, et avx3c assez d'apparence , que les taches , du moins pour la plupart , ne sont point des productions nouvelles , et qui se dissipent au bout de quelque temps ; mais de grosses masses solides, de figures fort irrégulières, toujours subsistantes, qui, tantôt flottent sur le corps liquide du soleil , tantôt s'y enlbncent ou entièrement ou en partie , et nous présentent différentes pointes ou éminences, selon qu'elles s'enfoncent plus ou moins, et qu'elles se tournent vers nous de différens côtés. Peut-
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être font-elles partie de quelque grand amas de matière solide, qui sert d'aliment au feu du soleil. Enfin, quoi que ce puisse être que le soleil , il ne parait nullement propre à être habité. C'est pourtant dommage ; l'habitation serait belle : on serait au centre de^toiJt, on verrait toutes les planètes tourner régulièrement autour de soi ; au lieu que nous voyons dans leurs cours une infinité de bizarreries, qui n'y paraissentque parce que nous ne sommes pas dans le lieu propre pour en bien juger ; c'est-à-dire au centre de leur mouvement. Cela n'est-il pas pitoyable ? Il n'y a qu'un lieu dans le monde, d'où l'étude des astres puisse être extrêmement facile; et justement, dans ce lieu-là, il n'y a personne. Vous îi'v songez pas, dit la marquise. Qui serait dans le soleil ne verrait rien, ni planètes, ni étoiles fixes. Le soleil n'elface-t-il pas tout? Ce serait ses habitans qui seraient bien fondés à se croire seuls dans toute la nature.
J'avoue que je m'étais trompé, répondis-je; je ne songeais qu'à la situation où est le soleil , et non à l'effet de sa lumière : mais vous qui me redressez si à propos, vous voulez bien que je vous dise que vous vous êtes trompée aussi; les habitans du soleil ne le verraient seulement pas. Ou ils ne pourraient soutenir la force fie sa lumière, ou ils ne la pourraient recevoir, faute d'en être à quelque distance; et tout bien considéré, le soleil ne serait qu'un séjour d'aveugles. Encore un coup, il n'est pas fait pour être habité; mais voulez- A'ous que nous poursuivions notre voyage des mondes? Nous sommes arrivés aucentre , qui est toujours le lieu le plus bas danstoutce qui est rond; et je vous dirai, en passant, que pour aller d'ici là, nous avons fait unche-
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min de trente-trois millions de lieues. Il faudrait présentement retourner sur nos pas, et remonter. Nous retrouverons Mercure , Vénus, la terre , la lune , toutes planètes que nous avons visitées. Ensuite, c'est Mars qui se présente. Mars n'a rien de curieux que je sache , ses jours sont de plus d'une demi-heure plus longs que les nôtres, et ses années valent deux de nos années, à un mois et demi près. 11 est cinq fois plus petit que la terre ; il voit le soleil un peu moins grand et moins vif que nous ne le voyons : Enfin , Mars ne vaut, pas trop la peine qu'on s'y arrête. Mais la jolie chose que Jupiter , avec ses quatre lunes ou satellites ! Ce sont quatre petites planètes, qui, tandis que .lupi 1er tourne autour du soleil en douze ans, tournent autour de lui comme notre lune autour de nous. Mais, interrompit la marquise , pourquoi y a-t-il des planètes qui tournent autour d'autres planètes , qui ne valent pas mieux qu'elles? Sérieusement, il me paraîtrait plus régulier et plus uniforme que louies les planètes, et grandes et petites, n'eussent que le même mouvement autour du soleil.
Ah! Madame, répliquai-je, si vous saviez ce que c'est que les tourbillons de Descartes , ces tourbillons, dont le nom- est si terrible et l'idée si agréable , vous ne parleriez pas comme vous faites. La tète me dutelle tourner, dit-elle en riant, il est beau de savoir ce que c'est que les tourbillons. Achevez de me rendre folle ; je ne me ménage plus; je ne connais plus de retenue sur la philosophie ; laissons parler le monde , et donnons-nous aux tourbillons. .îe ne vous connaissais pas de pareils emportemens , repris-je; c'est dommage qu'ils n'aient que les tourbillons pour objet. Ce qu'on
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appelle un tourbillon , c'est un amas de matière , dont les parties sont détachées les unes des autres , et se meuvent toutes en un même sens ; permis à elles d'avoir, pendant ce temps-là, quelques petits mouvemens particuliers , pourvu qu'elles suivent toujours le mouvement général. Ainsi, un tourbillon de vent, c'est une infinité de petites parties d'air, qui tournent en rond toutes ensemble , et enveloppent ce qu'elles rencontrent. Vous savez que les planètes sont portées dans la matière céleste , qui est d'une subtilité et d'une agitation prodigieuse. Tout ce grand amas de matière céleste , qui est depuis le soleil jusqu'aux étoiles fixes , tourne en rond , et emportant avec soi les planètes , les fait tourner toutes en un même sens autour du soleil, qui occupe le centre; mais en des temps plus ou moins longs, selon qu'elles en sont plus ou moins éloignées. Il n'y a pas jusqu'au soleil qui ne tourne sur lui-même, parce qu'il est justement au milieu de toute cette matière céleste; vous remarquerez , en passant, que quand la terre serait dans la place où il est , elle ne pourrait encore faire moins que de tourner sur elle-même.
Voilà quel est le grand tourbillon dont le soleil est comme le maître; mais en même temps les planètes se composent de petits tourbillons particuliers , à l'imitation de celui du soleil. Chacune d'elles, en tournant autour du soleil, ne laisse pas de tourner autour d'elle-même , et fait tourner aussi autour d'elle en même sens une certaine quantité de cette matière céleste , qui est toujours prête à suivre tous les mouvemens qu'on lui veut donner, s'ils ne la détournent pas de son mouvement général. C'est là le tourbillon particulier de la planète; et elle le pousse aussi loin
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que la force de son mouvement se peut étendre. S'il faut qu'il tombe dans ce petit tourbillon quelque planète moindre que celle qui y domine , la voilà emportée par la grande , et forcée indispensablement à tourner autour d'elle, et le tout ensemble , la grande planète , la petite, et le tourbillon qui les renferme, n'en tournent pas moins autour du soleil. C'est ainsi qu'au commencement du monde, nous nous fîmes suivre par la lune, parce qu'elle se trouva dans l'étendue de notre tourbillon, et tout-a-fait à notre bienséance. Jupiter, dont je commençais à vous parler, fut plus heureux ou plus puissant que nous. Il y avait dans son voisinage quatre petites planètes ; il se les assujétit toutes quatre ; et nous qui sommes une planète principale, croyez-vous que nous l'eussions été , si nous nous fussions trouvés proche de lui? Il est mille fois plus gros que nous ; il nous aurait engloutis sans peine dans son tourbillon , et nous ne ferions qu'une lune de sa dépendance , au lieu que nous en avons une qui est dans la nôtre ; tant il est vrai que le seul hasard de la situation décide souvent de toute la fortune qu'on doit avoir !
Et qui nous assure , dit la marquise , que nous demeurerons toujours où nous sommes? Je commence à craindre que nous ne fassions la folie de nous approcher d'une planète aussi entreprenante que Jupiter, ou qu'il ne vienne vers nous pour nous absorber ; car il me paraît que dans ce grand mouvement où vous dites qu'est la matière céleste , elle devrait agiter les planètes irrégulièrement, tantôt les approcher, tantôt les éloigner les unes des autres. Nous pourrions aussitôt y gagner qu'y perdre , répondis-je ; peut-être irions-
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nous soumettre à uotre domination Mercure ou Mars, qui sont de plus petites planètes , et qui ne nous pourraient résister. Mais nous n'avons rien à espérer ni à craindre ; les planètes se tiennent où elles sont , et les nouvelles conquêtes leur sont défendues, comme elles l'étaient autrefois aux rois de la Chine. Vous savez bien que quand on met de l'huile avec de l'eau, l'huile surnage. Qu'on mette sur ces deux liqueurs un corps extrêmement léger, l'huile le soutiendra, et il n'ira pas jusqu'à l'eau. Qu'on y mette un autre corps plus pesant , et qui soit justement d'une certaine pesanteur , il passera au travers de l'huile qui sera trop faible pour l'arrêter , et tombera , jusqu'à ce qu'il rencontre l'eau qui aura la force de le soutenir. Ainsi, dans cette liqueur , composée de deux liqueurs qui ne se mêlent point , deux corps inégalement pesants se mettent à deux places différentes, et jamais l'un ne montera , ni l'autre ne descendra. Qu'on mette encore d'autres liqueurs qui se tiennent séparées, et qu'on y plonge d'autres corps, il arrivera la même chose. Pvepré sentezvous que la matière céleste, qui remplit ce grand tourbillon , a différentes couches qui s'enveloppent les unes les autres, et dont les pesanteurs sont différentes, comme celles de l'huile et de l'eau, et des autres liqueurs. Les planètes ont aussi différentes pesanteurs ; chacune d'elles par conséquent s'arrête dans la couche qui a précisément la force nécessaire pour la soutenir, et qui lui fait équilibre , et vous voyez bien qu'il n'est pas possible qu'elle en sorte jamais.
Je conçois , dit la marquise , que ces pesanteurs là règlent fort bien les rangs. Plût à Dieu qu'il y eût quelque chose de pareil qui les léglàt parmi nous, et qui
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fixât les gens dans les places qui leur sont naturellement convenables ! Me voilà fort- en repos du côté de Jupiter. Je suis bien aise qu'il nous laisse dans notre petit tourbillon , avec notre lune unique. Je suis d'humeur à me borner aisément, et je ne lui envie point les quatre qu'il a.
Vous auriez tort de les lui envier, repris-je; il n'en a point plus qu'il ne lui en faut. Il est cinq (ois plus éloigné du soleil que nous; c'est-à-dire qu'il en est à cent soixante-cinq millions de lieues, et par conséquent ses lunes ne reçoivent et ne lui renvoient qu'une lumière assez faible. Le nombre supplée au peu d'effet de chacune. Sans cela , comme Jupiter tourne sur luimême en dix heures, et que ses nuits, qui n'en durent que cinq, sont fort courtes, quatre lunes ne paraîtraient pas si nécessaires. Celle qui est la plus proche de Jupiter fait son cercle autour de lui en quarantedeux heures, la seconde en trois jours et demi , la troisième en sept, la quatrième en dix-sept; et par l'inégalité même de leurs cours , elles s'accordent à lui donner les plus jolis spectacles du monde. Tantôt elles se lèvent toutes quatre ensemble , et puis se séparent presque dans le moment; tantôt elles sont toutes à leur midi rangées l'une au-dessus de l'autre; tantôt on les voit toutes quatre dans le ciel , à des distances égales ; tantôt, quand deux se lèvent, deux autres se couchent: surtout j'aimerais à voir ce jeu perpétuel d'éclipsés qu'elles font ; car il ne se passe point de jour qu'elles ne s'éclipsent les unes les autres, ou qu'elles n'éclipsent le soleil ; et assurément les éclipses s'étant rendues familières en ce monde là , elles y sont un sujet de divertissement et non pas de frayeur, comme en celui-ci.
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Et vous ne manquerez pas , dit la marquise , à faire habiter ces quatre lunes , quoique ce ne soient que de petites planètes subalternes, destinées seulement à eu éclairer une autre pendant ses nuits? rs'en doutez nullement, répondis-je; ces planètes n'en sont pas moins dignes d'être habitées , pour avoir le malheur d'être asservies à tourner autour d'une autre plus importante.
Je voudrais donc , reprit-elle , que les habitans des quatre lunes de Jupiter fussent con'tme des colonies de Jupiter; qu'elles eussent reçu de lui , s'il était possible , leurs lois et leurs coutumes; que par conséquent elles lui rendissent quelque sorte d'hommage, et ne regardassent la grande planète qu'avec respect. Ne faudrait-il point aussi, lui dis-je, que les quatre lunes envoyassent, de temps en temps, des députés dans Jupiter, pour lui prêter serment de fidélité'? Pour moi, je vous avoue que le peu de supériorité que nous avons sur les gens de notre lune, me fait douter que Jupiter en ait beaucoup sur les habitans des siennes ; et je crois que l'avantage auquel il puisse le plus raisonnablement prétendre , c'est de leur faire peur. Par exemple, dans celle qui est la plus proche de lui , ils le voient seize cent fois plus grand que notre lune ne nous paraît. Quelle monstrueuse planète suspendue sur leurs têtes! En vérité , si les Gaulois craignaient anciennement que le ciel ne tombât sur eux, et ne les écrasât, les habitans de cette lune auraient bien plus de sujet de craindre une chute de Jupiter. C'est peut-être là aussi la frayeur qu'ils ont, dit-elle, au lieu de celle des éclipses dont vous m'avez assurée qu'ils sont exempts , et qu'il faut bien remplacer par quelque autre sottise. 11 le faut i\c nécessité absolue, répondis-je. 1/invenleur du iroi-
sième système dont je vous parlais l'autre jour, le célèbre Tvcho-Brahé , un des plus grands astronomes qui furent jamais, n'avait garde de craindre les éclipses, comme le vulgaire les craint; il passait sa vie avec elles. Mais croiriez-vous bien ce qu'il craignait en leur place? Si, en sortant de son logis, la première personne qu'il rencontrait était une vieille, si un lièvre traversait son chemin, Tycho-Brahé croyait que la journée devait être malheureuse , et retournait promptement se renfermer chez lui , sans oser commencer la moindre chose.
Il ne serait pas juste, reprit-elle, après que cet homme-là n'a pu se délivrer impunément de la crainte des éclipses, que les habitans de cette lune de Jupiter, dont nous parlions, en fussent quittes à meilleur marché. Nous ne leur ferons pas de quartier : ils subiront la loi commune; et s'ils sont exempts d'une erreur , ils donneront dans quelque autre ; mais comme je ne me pique pas de la pouvoir deviner ; éclaircissez-moi , je vous prie, une autre difficulté qui m'occupe depuis quelques momens. Si la terre est si petite , à l'égard de Jupiter, Jupiter nous voit-il ? Je crains que nous ne lui soyons inconnus.
De bonne foi, je crois que cela est ainsi, répondis-je. Il faudrait qu'il vît la terre cent fois plus petite que nous ne la voyons. C'est trop peu , il ne la voit point. Voici seulement ce que nous pouvons croire de meilleur pour nous. Il v aura dans Jupiter des astronomes , qui , après avoir bien pris de la peine à composer des lunettes excellentes, après avoir choisi les plus belles nuits pour observer, auront enfin découvert dans les cieux une très petite planète ([u'ils n'avaient jamais
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vue. D'abord le Journal des sa vans de ce pays là en parle : le peuple de Jupiter, ou n'en entend point parler, ou n'en fait que rire; les philosophes, dont cela détruit les opinions, forment le dessein de n'en rien croire; il n'v a que les gens très raisonnables qui en veulent bien douter. On observe encore : on revoit la petite planète; on s'assure bien que ce n'est point une vision; on commence même à soupçonner qu'elle a un mouvement autour du soleil : on trouve au bout de mille observations que ce mouvement est d'une amiée; et enfin, grâce à toutes les peines que se donnent les savans , on sait dans Jupiter que notre terre est au monde. Les curieux vont la voir au bout d'une lunette , et la vue à peine peut-elle encore l'attraper.
Si ce n'était, dit la marquise, qu'il n'est point trop agréable de savoir qu'on ne nous peut découvrir de dedans Jupiter qu'avec des lunettes dapproche, je me représenterais avec plaisir ces lunettes de Jupiter , dressées vers nous, comme les nôtres le sont vers lui , et cette curiosité mutuelle avec laquelle les planètes s'en- Ireconsidèrent , et demandent l'une de l'autre : Que/ mcnde est-ce là? quels fcns llialitoU ?
Cela ne va pas si vite que vous pensez, répliquai-je. Quand on verrait notre terre de dedans Jupiter, quand on l'v connaîtrait , notre terre ce n'est pas nous : on n'a pas le moindre soupçon qu'elle puisse être habitée. Si quelqu'un vient à se l'imaginer, Dieu sait comme tout Jupiter se moque ôe lui. Peut-être même sommesnous cause qu'on y a lait le procès à des philosophes qui ont voulu soutenir que nous étions. Cependant , je croirais plus volontiers qu(! les habitansde Jupiter sonl assez occupés à faire des découvertes sur leur planète ,
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pour ne songer point du tout à nous. Elle est si grande, que s'ils naviguent, assurément leurs Christophe Colomb ne sauraient manquer d'emploi. 11 faut que les peuples de ce monde là ne connaissent pas seulement de réputation la centième partie des autres peuples; au lieu que dans Mercure , qui est fort petit , il sont tous voisins les uns des autres; ils vivent familièrement ensemble et ne comptent que pour une promenade de faire le tour de leur monde. Si on ne nous voit point dans Jupiter, vous jugez bien qu'on y voit encore moins Vénus, qui est plus éloignée de lui , et encore moins Mercure, qui est et plus petit et plus éloigné. En récompense, ses habitans voient leurs quatre lunes, et Saturne avec les siennes, et Mars. Voilà assez de planètes pour embarrasser ceux d'entre eux qui sont astronomes; la nature a eu la bonté de leur cacher ce qui en reste dans l'univers.
Quoi, dit la marquise, vous comptez cela pouf une grâce? Sans doute, répondis-je : il y a dans tout ce grand tourbillon seize planètes. La nature, qui veutnous épargner la peine d'étudier tous leurs mouvemens, ne nous en montre quesept: n'est-ce paslà une assez grande faveur? Mais nous , qui n'en sentons pas le prix , nous faisons si bien , que nous attrapons les neuf autres qui avaientété cachées; aussi en sommes-nous punis par les grands travaux que l'astronomie demande présentement.
Je vois, reprit-elle, par ce nombre de seize planètes, qu'il faut que Saturne ait cinq lunes. Il les a aussi, répliquai-je, et avec d'autantplus de justice , que comme il tourne en trente ans autour du soleil , il a des pays où la nuit dure quinze ans, par la même raison que sur
la terre , qui tourne en un an , il y a des nuits de six mois sous les pôles. Mais Saturne étant deux fois plus éloigné du soleil que Jupiter, et par conséquent dix lois plus que nous , ses cinq lunes , si faiblement éclairées , lui donneraient-elles assez de lumière pendant ses nuits? Non, il a encore une ressource singulière et unique dans tout l'univers connu. C'est un grand cercle ou un grand anneau assez large qui l'environne, et qui , étant assez élevé pour être presque entièrement hors de l'ombre du corps de cette planète, réfléchit la lumière du soleil dans des lieux qui ne le voient point , et la réfléchit de plus près, et avec plus de force que toutes les cinq lunes, parce qu'il est moins élevé que la plus basse.
En vérité, dit la marquise, de l'air d'une personne qui rentrait en elle-même avec étonnement , tout cela est d'un grand ordre; il parait bien que la nature a eu en vui les besoins de quelques êtres vivans , et que la distribution des lunes n'a pas été faite au hasard. Il n'en est tombé en partage qu'aux planètes éloignées du soleil, à la terre, à Jupiter , à Saturne; car ce n'était pas la peine d'en donner à Vénus et à Mercure, qui ne reçoivent que trop de lumière , dont les nuits sont fort courtes, et qui les compten'^ apparemment pour déplus grands bienfaits de la nature que leurs jours mêmes. Mais attendez , il me semble que Mars , qui est encore plus éloigné du soleil que la terre, n'a point de lune. On ne peut pas vous le dissimuler, répondis-je ; il n'en a point, et il faut qu'il ait pour ses nuits des ressources, que nous ne savons pas. Vous avez vu des phosphores, de ces matières liquides ou sèches, qui, en recevant )a lumière du soleil, s'en imbibent et s'en pénètrent .
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et ensuite jettent un assez gi-and éclat dans l'obscurité. Peut-être Mars a-t-il de grands rochers fort élevés, qui sont des phosphores naturels, et qui prennent, pendant le jour, une provision de lumière qu'ils rendent pendant la nuit. V^ous ne sauriez nier que ce ne fut un spectacle assez agréalile de voir tous ces rochers s'allumer de toutes parts , dès que le soleil serait couché , et l'aire , sans aucun art , des illuminations magnifiques , qui ne pourraient incommoder par leur chaleur. V ous savez encore qu'il y a en Amérique des oiseaux qui sont si lumineux dans les ténèbres, qu'on s'en peut servir pour lire. Que savons-nous si Mars n'a point un grand nombre de ces oiseaux , qui dès que la nuit est venue , se dispersent de tous côtés, et vont répandre un nouveau jour ?
Je ne me contente , reprit-elle , ni de vos rochers, ni de vos oiseaux. Cela ne laisserait pas d'être joli : mais puisque la nature a donné tant de lunes à Saturne et à .Tupiter , c'est une marque qu'il faut des lunes. J'eusse été bien aise que tous les mondes éloignés du soleil en eussent eu, si Mars ne nous fut point venu faire une exception désagréable. Ah! vraiment, répliquai-je, si vous vous mêliez de philosophie plus que vous ne faites, il faudrait bien que vous vous accoutumassiez à voir des exceptions dans les meilleurs systèmes. Il y a toujours quelque chose qui y convient le plus juste du monde, et puis quelque chose aussi qu'on y fait convenir comme on peut, ou qu'on laisse là, si on désespère d'en pouvoir venir à bout. Usons-en de même pour Mars, puisqu'il ne nous est point favorable , et ne parlons point de lui. Nous serions bien étonnés , si nous étions dans Saturne , de voir sur nos têtes , pendant la
nuit , ce grand anneau qui ir^ait en forme de demi-cercle d'un bout à l'autre de l'horizon , et qui , nous renvoyant la lumière du soleil, ferait l'effet d'une lune continue. Et ne mettrons-nous point d'habitans dans ce grand anneau, interrompit-elle en riant? Quoique je sois d'humeur, répondis-je, à en envoyer partout assez hardiment, je vous avoue que je n'oserais en mettre là; cet anneau me parait une habitation trop irrégulière. Pour les cinq petites lunes , on ne peut pas se dispenser de les peupler. Si cependant l'anneau n'était, comme quelques uns le soupçonnent, qu'un cercle de lunes qui se suivissent de fort près, et eussent un mouvement égal , et que les cinq petites lunes fussent cinq échappées de ce grand cercle , que de mondes dans le tourbillon de Saturne ! Quoi qu'il en soit, les gens de Saturne sont assez misérables, même avec le secours de l'anneau. Il leur donne la lumière; mais quelle lumière dans l'éloignement où il est du soleil ! Le soleil même qu'ils voient cent fois plus petit que nous ne le voyons, n'est ponr eux qu'une petite étoile blanche et pâle, qui n'a qu'un éclat et qu'une chaleur bien faibles ; et si vous les mettiez dans nos pays les plus froids, dans le Groenland, ou dans la Laponie, vous les verriez suer k grosses gouttes , et expirer de chaud. S'ils avaient de l'eau , ce ne serait pointde l'eau pour eux, mais une pierre polie, un marbre ; et l'esprit de vin, qui ne gèle jamais ici , serait dur comme nos diamans.
Vous me donnez une idée de Saturne , qui me glace , dit la marquise ; au lieu que tantôt vous m'échauffiez en me parlant de Mercure. Il faut bien, répliquai-je , que les deux mondes, qui sont aux extrémités de ce grand tourbillon , soient opposés en toutes choses.
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Ainsi , reprit-elle , on est bien sage dans Saturne ; car vous m'avez dit que tout le monde était fou dans Mercure. Si on n'est pas bien sage dans Saturne , repris-je , du moins, selon toutes les apparences, on y est bien flegmatique. Ce sont des gens qui ne savent ce que c'est que de rire , qui prennent toujours un jour pour répondre à la moindre question qu'on leur fait, et qui eussent trouvé Caton d'Utique trop badin et trop folâtre.
Il me vient une pensée, dit-elle. Tous les habitans de Mercure sont vifs, tous ceux de Saturne sont lents. Parmi nous, les uns sont vifs, les autres sont lents: cela ne viendrait-il point de ce que notre terre étantjustement au milieu des autres mondes , nous participons des extrémités ? Il n'y a point pour les hommes de caractère fixe et déterminé ; les uns sont faits comme les habitans de Mercure, les autres comme ceux de Saturne, et nous sommes un mélange de toutes les espèces qui se trouvent dans les autres planètes. J'aime assez cette idée, repris-je : nous formons un assemblage si bizarre, qu'on pourrait croire que nous serions ramassés de plusieurs mondes différens. A ce compte, il est assez commode d'être ici : on y voit tous les autres mondes en abrégé.
Du moins, reprit la marquise, une commodité fort réelle qu'a notre monde par sa situation, c'est qu'il n'est, rf! si chaud que celui de Mercure ou de Vénus, ni si froid que celui de Jupiter ou de Saturne. De plus, nous sommes justement dans un endroit de la terre où nous ne sentons l'excès ni du chaud ni du froid. En vérité , si un certain philosophe rendait grâce à la nature d'être homme et non pas bête. Grec et non pas