‹ Œuvres de Fontenelle (volume 3)Chapitre 12 sur 20 · DE DU VER NEW · texte numérisé non relu

DE DU VER NEW

tèran , et sa place fut remplie par Petit, docteur en médecine. Il paraissait avoir oublié l'académie , lorsque tout d'un coup il se réveilla a l'occasion de la réimpression de l'histoire naturelle des animaux , à laquelle il avait eu anciennement beaucoup de part. Il reprit à quatre-vingts ans des forces , de la jeunesse , pour revenir dans nos assemblées , où il parla avec toute la vivacité qu'on lui avait connue, et qu'on n'attendait plus. Une grande passion est une espèce d'ame immortelle à sa manière, et presque indépendante des organes.

Il ne perdait aucun des intervalles que lui laissaient des souffrances qui redoublaient toujours , et qui le mirent plusieurs fois au bord du tombeau. Il revoyait avec Vinslow son traité de l'oreille, dont il voulait donner une seconde édition , que se serait bien sentie des acquisitions postérieures. Il avait entrepris un ouvrage sur les insectes, qui l'obligeait à des soins très pénibles. Malgré son grand âge, par exemple, il passait des nuits dans les endroits les plus humides du jardin , couché sur le ventre , sans oser faire aucun mouvement, pour découvrir les allures, la conduite des limaçons, qui semblent en vouloir faire un secret impénétrable. Sa santé en souffrait, mais il aurait encore plus souffert de rien négliger. Il mourut le lo septembre 1780 , âgé de quatre-vingt-deux ans.

Il était en commerce avec les plus grands anatomistes de son temps , Malpighi , Ruysch , Pitcarne , Bidloo , Boerhaave. J'ai vu les lettres qu'il en avait reçues; et je ne puis m' empêcher d'en traduire ici une de Pitcarne, écrite en latin, datée de l'an 1712 , à cause de son caractère singulier.

Très illuslre du Verneif , voici ce que l'icril un homme

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qui le doit beauccup , et qui te rend grâce de ces discours divins qu'il a entendus de toi à Paris il y a trente ans. Je te reccmwaude Thcmscn, vicn ami , et Ecossais. Je t'enverrai lientct mes dissertaticns cii je résoudrai ce prohUme : Une maladie étant donnée , trouver le remède. ^ Edim- Icurff , etc. Celui qui s'élevait à de pareils problèmes , et dont effectivement le nom est devenu si célèbre, se faisait honneur de se reconnaître pour disciple de du Yerney. On voit de plus par des lettres de iGgSjquelui qui aurait pu instruire parfaitement dans l'anatomie un frère qu'il avait, il l'envoyait d'Angleterre à Paris, pour y étudier sous le plus grand maître.

En général, il paraît par toutes -ces lettres, que la réputation de du Yernev était très brillante chez les étrangers , non-seulement par la haute idée qu'ils remportaient de sa capacité , mais par la reconnaissance qu'ils lui devaient de ses manières obligeantes , de l'intérêt qu'il prenait à leurs progrès, de l'affection dont il animait ses leçons. Ceux qui lui adressaient de nouveaux disciples, ne lui demandaient pour eux que ce qu'ils avaient éprouvé eux-mêmes. Ils disent tous que son traité de l'ouïe leur a donné une envie extrême de voir les traités des quatre autres sens qu'il avait promis dans celui-là. Ils l'exhortent souvent à faire part à tout le public de ses richesses , qu'il ne peut plus tenir cachées après les avoir laissé apercevoir dans ses discours du jardin royal. Ils le menacent du péril de se les voir enlever par des gens peu scrupuleux ; et on lui cite même un exemple où l'on croit le cas déjà arrivé; mais il a toujours été ou peu sensible à ce malheur, ou trop irrésolu à force de savoir.

On lui donne assez souvent dans ces lettres une pre-

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mière place entre tous les analomistes. Il est vrai que clans ce qu'on écrit à un homme illustre , il y entre d'ordinaire du compliment : on peut mettre à un haut rang celui qui n'est pas à un rang fort haut; mais on n'ose pas mettre au premier rang celui qui n'y est pas : la louange est trop déterminée, et onj'ie pourrait sau- A'er l'honneur de son jugement.

Il est du devoir de l'académie de publier un bienfait qu'elle a reçu de lui. Il lui a légué par son testament toutes ses préparations aiialomiques , qui sont et en grand nombre , et de la perfection qu'on peut imaginer. Cela joint à tous les squelettes d'animaux rares, que la compagnie a depuis long-temps dans une salle du jardin royal , composera un grand cabinet d'unatomie, moins estimable encore par la curîbsité que par l'utilité dont il ser^ dans les recherches de ce genre.

Louis -F«uDi>ANn Marsigli naquit à Kologne le >o juillet 1608, du comte Charles-François' Marsigli , issu d'une ancienne maison Patricienne de Bologne , et de la comtesse Marguerite Cicolani. Il fut élevé par ses parens selon qu'il convenait à sa naissance ; mais il se donna à lui-même , quant aux lettres , une éducation bien supérieure à celle que sa naissance demandait. Il alla dès sa première jeunesse chercher tous les plus illustres savans d'Italie; il apprit les mathématiques de

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Geminiano Montanari et d'Alphonse Borelli , l'anatomie de Marcel Malpighi, l'histoire naturelle des observations que son génie lui fournissait dans ses voyages.

Mais ils eussent été trop bornés, s'ils se fussent renfermés dans l'Italie. Il alla à Constantinople en 1679, avec le Bayle que Venise y envoyait. Comme il se destinait à la guerre, il s'informa, mais avec toute l'adresse et les précautions nécessaires , de l'état des forces Ottomanes , et en même temps il examina en philosophe le Bosphore de Thrace et ses fameux courans. Il écrivit sur l'un et l'autre de ces deux sujets. Le traité du Bosphore parut à Bome en 1681 , dédié à la reine Christine de Suède, et c'est le premier qu'on ait de lui. L'autre intitulé : Del incrcmentc , e décrémente dell' imperic Ottcmanc , doit paraître présentement imprimé à Amsterdam, avec une traduction française.

Il revint de Constantinople dès l'an 1680 , et peu de temps après , lorsque les Turs menaçaient d'une irruption en Hongrie , il alla à \ ienne offrir ses services à l'empereur Léopold, qui les accepta. Il lui fut aisé de prouver combien il était au-dessus d'un simple soldat, par son intelligence dans les fortifications et dans toute la science de la guerre. Il fit, avec une grande approbation des généraux, des lignes et des travaux sur le Raab , pour arrêter les Turcs ; et il en fut récompensé par une compagnie d'infanterie en i683 , quand les ennemis parurent pour passer cette rivière. Ce fut là qu'après une action assez vive , il tomba blessé et presque mourant entre les mains des Tartares, le 2 juillet, jour de la Visitation. Ce n'est pas sans raison que nous ajoutons le nom de cette fête à la date du jour. Il a fait de sa captivité une relation , où il a bien senti que l'art

n'était point nécessaire pour la rendre touchante. Le sabre toujours levé sur sa tête , la mort toujours présente à ses yeux , des traitemens plus que barbares, qui étaient une mort de tous les momens , feront frémir les plus impitoyables ; et l'on aura seulement de la peine à concevoir comment sa jeunesse , sa bonne constitution , son courage , la résignation la plus chrétienne , ont pu résister à une si affreuse situation. Il se crut heureux d'être acheté par deux Turcs , frères et très pauvi'es , avec qui il souffrit encore beaucoup , mais plus par leur misère que par leur cruauté ; il comptait qu'ils lui avaient sauvé la vie. Ces maîtres , si doux , le faisaient enchaîner toutes les nuits à un pieu planté au milieu de leur chétive cabane , et un troisième Turc , qui vivait avec eux , était chargé de ce soin.

Enfin , car nous supprimons beaucoup de détails , quoique intéressans , il trouva moyen de donner de ses nouvelles en Italie, et de se faire racheter; et le jour de sa liberté fut le 26 mars 1684, jour de l'Annonciation. Ses réflexions sur ces deux dates de sa captivité et de sa délivrance font la plus remarquable partie de son éloge, puisqu'elles découvrent en lui un grand fonds de piété. Il conçut, et ce sont ici ses paroles , que dans deux jours , où l'auguste protectrice des fidèles est particulièrement honorée , elle lui avait obtenu deux grâces du ciel : l'une consistait à lé punir salutairement de ses fautes passées, l'autre à faire cesser la punition.

Remis en liberté , il alla à Bologne se montrer à ses concitoyens, qui avaient pleuré sa mort , et qui versèrent d'autres larmes en le revoyant; et après avoir joui de toutes les douceurs d'une pareille situation , il retourna à Vienne se présenter à l'empereur , et reprendre

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ses emplois miliiaires. il lut chargé de fortifier Slrigonie et quelques autres places, et d'ordonner les travaux nécessaires pour le siège de Bude que méditaient les impériaux. Il eut part à la construction d'un pont sur le Danube ; ce qui lui donna occasion d'observer les ruines d'un ancien pont de Trajan sur ce même fleuve. 11 fut fait colonel en 1689.

En cette même année , l'empereur l'envoya deux fois à Rome , pour faire part aux papes Innocent XI et Alexandre \ III , des grands succès des armées chrétiennes, et^es projets formés pour la suite.

Lorsqu' après une longue guerre . funeste aux chrétiens mêmes qui en remportaient l'avantage, l'empereur et la république de Venise d'une part , et de l'autre la Porte, vinrent à songer à la paix, et qu'il fut question d'établir les limites entre les états de ces trois puissances, le comte Marsigli fut employé par l'empereur dans une afiFaire si importante, et comme un homme de guerre qui connaissait ce qui fait une bonne frontière, et comme un savant bien instruit des anciennes possessions , et comme un habile négociateur qui saurait fa^ire valoir des droits. Se trouvant sur les confins de la Dalmatie vénitienne , il reconnut à quelque distance de là une montagne, au pied de laquelle habitaient les deux Turcs dont il avait été esclave. 11 fit demander dans le pays turc s'ils vivaient encore , et heureusement pour lui ils se retrouvèrent. Il eut le plaisir de se faire voir à eux environné de troupes qui lui obéissaient ou le respectaient , et le plaisir encore plus sensible de soulager leur extrême misère , et de les combler de présens. Il crut leur devoir encore sa rançon, parce que 1 argent qu'ils en avaient reçu leur avait

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été enlevé par le commandant turc, sous ce prétexte extravagant, que leur esclave était un fils ou un proche parent du roi de Pologne , qu'ils auraient du envoyer au grand-seigneur. Il fit encore plus pour eux, persuadé presque que c'étaient des libérateurs généreux , qui pour son seul intérêt l'avaient tiré des mains des Tartares. L'eniploi qu'il avait pour régler les limites le mettant à portée d'écrire au grand-visir, il lui demanda p«ur un de ces deux Turcs un timariot, bénéfice militaire, et en obtint un beaucoup plus considérable que celui qu'il demandait. Sa générosité fut sentie par ce visir, comme on aurait pu souhaiter qu'elle le fût par le premier ministre de la nation la plus polie et la plus exercée à la vertu.

Les différentes opérations d'une guerre très vive , suivies de toutes celles qui furent nécessaires pour un règlement de limites, devaient suffire pour occuper un homme tout entier. Cependant au milieu de tant de tumulte, d'agitation, de fatigues , de périls, Marsigli fit presque tout ce qu'aurait pu faire un savant qui aurait voyagé tranquillement pour acquérir des connaissances. Les armes k la main , il levait des plans , déterminait des positions par les méthodes astronomiques , mesurait la vitesse des rivières , étudiait les fossiles de chaque«pays , les mines , les métaux , les oiseaux , les poissons , tout ce qui pouvait mériter les regards d'un homme qui sait où il les faut porter. Il allait jusqu'à faire des épreuves chimiques et des anatomies. Le temps bien ménagé est beaucoup plus long que n'imaginent ceux qui ne savent guère que le perdre. Le métier de la guerre a des vides fréquens , et quelquefois considérables , abandonnés ou à une oisiveté entière ,

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ou à des plaisirs qu'on se rend témoignage d'avoir bien mérités. Ces vides n'en étaient point pour 'lie comte Marsigli; il les donnait à un autre métier presque aussi noble, à celui de philosophe et d'observateur, il les remplissait comme aurait fait Xénophon. Il amassa un grand recueil, non-seulement d'écrits, de plans, de cartes , mais encore de curiosités d'hi^oire naturelle.

La succession d'Espagne ayant rallumé en 1701 une guerre qui embrasa l'Europe , l'importante place de Brisac se rendit par capitulation à feu le duc de Bourgogne le 6 septembre l'oS, après tieize jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait, et sous lui Marsigli , parvenu alors au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brisac avait été en état de se défendre, et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles, nomma des juges pour connaître de cette grande affaire. Ils prononcèrent le 4 février 1704 une sentence , par laquelle le comte d'Arco était condamné a avoir la tète tranchée , ce qui fut exécuté le 18 du même mois ; et le comte Marsigli à élre dépesé de tous hcnneurs et charees , avec la rupture de l'épée. Un coup si terrible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tartai'es.

Il est presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur l'innocent : r un est terrassé, malgré lui-même , par le témoignage de sa conscience; l'autre en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aux pieds de l'empereur , et lui demander la révision du procès ; mais il ne put en huit mois approcher de Sa Majesté impériale, grâce en effet très difficile à obtenir du prince le plus juste, à cause des consc(jucnces ou dangereuses, ou tout au

moins désagréables. Il eut donc recours au public, et remplit l'Europe d'un grand mémoire imprimé pour sa justification. Par bonheur pour lui, un anonyme, et ce ne fut qu'un anonyme , y répondit ; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pu laisse^'. Le fond en est que long-temps avant le siège de Brisac , il avait représenté très instamment que la place ne pourrait se défendre , et il le fait voir par les états de la garnison , des munitions de guerre, etc., pièces dont on ne lui a pas contesté la vérité. On lui avait refusé, sous prétexte d'autres besoins, tout ce qu'il avait demandé de plus nécessaire et de plus indispensable. Il n'était point le commandant, et il n'avait fait que se ranger à l'avis entièrement unanime du conseil de guerre. Mais cette grande brièveté, à laquelle nous sommes obligés de réduire ses raisons , lui fait tort ; et il vaut mieux nous contenter de dire que le public, qui sait si bien faire entendre son jugement sans le prononcer en forme , ne souscrivit pas à celui des commissaires impériaux. Les puissances mêmes alliées de l'empereur, intéressées par conséquent à la conservation de Brisac, reconnurent l'innocence du comte Marsigli , et la Hollande nommément permit qu'on en rendit témoignage dans des écrits qui furent publiés. Parmi tous ces suffrages favorables nous en avons encore un à compter , qui n'est à la vérité que celui d'un particulier : mais ce particulier est le maréchal de Yauban , dont l'autorité aurait pu être opposée, s'il l'eût fallu, à celle de toute l'Europe, comme l'autorité de Caton à celle des dieux. Sur le fond de toute cette affaire, il parut généralement qu'on avait voulu au comraencemeTit d'une grande guerre donner un

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exemple effrayant de sévérité, dont on prévoyait les besoins dans beaucoup d'autres occasions pareilles. La morale des états se résout pour de si grands intérêts à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.

Marsigli envoya toutes ses pièces justificatives à l'académie , comme à un corps dont il ne voulait pas perdre l'estime , et il est remarquable dans la lettre qu'il lui écrivit , qu'après avoir parlé en peu de mots de sa malheureuse situation , il ne pense plus qu'à des projets d'ouvrages, et les expose assez au long , principalement l'idée qu'il avait d'établir le véritable cours de la ligne des montagnes , qui commence à la mer Noire , va parallèlement au Danube jusqu'au mont Saint-Gotard , et continue jusqu'à la Méditerranée.

Dans l'impression de ses apologies, il met pour vignette une espèce de devise singulière qui a rapport à son aventure. C'est une première lettre de son nom, qui porte de part et d'autre entre ses deux jambes les deux tronçons d'une épée rompue avec ces mots :Jractus integro. Eut-il imaginé , eût-il publié cette représentation affligeante, s'il se fut cru flétri? et n'eùt-il pas cru l'être, si la voix publique ne l'eût pleinement rassuré ?

Il chercha sa consolation dans les sciences , dont il s'était heureusement ménagé le secours , sans prévoir qu'il lui dût être un jour si nécessaire. Ce qui n'avait été pour lui qu'un lieu de plaisance devint un asile. Il conserva la pratique d'étudier par les voyages, dont il avait contracté l'habitude , et c'est réellement la meilleure pour l'histoire naturelle , qui était son grand objet. Il alla en Suisse, où la nature se présente sous un aspect si différent de tous les autres ; et ce pays

rintéressait particulièrement , parce qu'il voulait faire un traité de la structure organique de la terre , et que les montagnes sont peut-être des espèces d'os de ce grand corps. Il vint ensuite à Paris, où il ne trouva pas moins de quoi exercer sa curiosité, quoique d'une manière différente. De là il parcourut la France, et s'arrêta à Marseille pour étudier la mer.

Etant un jour sur le port, il reconnut un galérien turc pour être celui qui l'attachait toutes les nuits au pieu dont nous avons parlé. Ce malheureux , frappé d'un effroi mortel, se jeta à ses pieds pour implorer sa miséricorde, qui ne devait consister qu'à ne. pas ajouter de nouvelles rigueurs à sa misère présente. Marsigli écrivit au comte de Pontchartrain pour le prier de demander au roi la liberté de ce Turc , et elle fut accordée. On le renvoya à Alger, d'où il manda à son libérateur qu'il avait obtenu du bâcha des traitemens plus doux pour les esclaves chrétiens. Il semble que la fortune limitât un auteur de roman, qui aurait ménagé des rencontres imprévues et singulières en faveur des vertus de son héros.

Le comte Marsigli fut rappelé de Marseille en 1709 par les ordres du pape Clément XI, qui dans les conjonctures d'alors crut avoir besoin de troupes , et lui en donna le commandement, tant l'affaire de Brisac lui avait laissé une réputation entière , car la valeur et la capacité les plus réelles n'auraient pas suffi ; il faut toujours dans de semblables choix compter avec l'opinion des hommes. Quand ce commandement fut fini par le changement des conjonctures , le pape voulut retenir Marsigli auprès de lui par l'offre des emplois militaires les plus importans dont il disposât; et même,

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pour n'épargner aucun moyen, par l'offre de la prélature qui aurait pu le relever si glorieusement, et le porter à un rang si haut : mais il refusa tout pour aller reprendre en Provence les délicieuses recherches qu'il y avait commencées. Il en envoya à l'académie en 1 710 une assez ample relation dont nous avons rendu compte' , et la belle découverte des fleurs du corail v est comprise. Cet ouvrage a été imprimé à Amsterdam en 1710 sous le titre à' Histcire physique de la mer. Des affaires domestiques le rappelèrent à Bologne, et là il commença l'exécution d'un dessein qu'il méditait depuis longtemps , digne d'un homme accoutumé au grand pendant tout le cours de sa vie.

Entre toutes les villes d'Italie, Bologne est célèbre par rapport aux sciences et aux arts. Elle a une ancienne université pareille aux autres de l'Europe, une académie de peinture, de sculpture et d'architecture, nommée Clémentine , parce qu'elle a été établie par Clément XI ; enfin une académie des sciences ,• qui s'appelle l'académie des iiîquiels , nom assez convenable aux philosophes modernes, qui n'étant plus fixés par aucune autorité, cherchent et chercheront toujours. Le comte Marsigli voulut encore orner de ce côté-là sa patrie , quoique déjà si ornée. Il avait un fonds très riche de toutes les différentes pièces qui peuvent servir à l'histoire naturelle, d'instrumens nécessaires aux observations astronomiques ou aux expériences de chimie , de plans pour les fortifications , de modèles de machines, d'antiquités, d'armes étrangères , etc. ; le tout non-seulement acquis à grands frais , mais trans-

• P'ore: rHisioirede 1710 . pag. ^3 . 48^1 6g.

porté encore à plus grands frais, de différens lieux éloignés jusqu'à Bologne : et il en fît une donation au sénat de cette ville par un acte authentique du 1 1 janvier 1712, en formant un corps qui eût la garde de tous les fonds donnés, et qui en fît à l'avantage du public l'usage réglé par les conditions du contrat. Il nomma ce corps Y Institut des sciences et des arts de Bclcene. Sans doute il eut des difficultés à vaincre de la part des compagnies plus anciennes, différens intérêts à concilier ensemble , des caprices même à essuyer; mais il n'en reste plus de traces, eP c'est autant de perdu pour sa gloire , à moins qu'on ne lui tienne compte de ce qu'il n'en reste plus de traces. Il subordonna son institut à l'université, et le lia aux deux académies. De cette nouvelle disposition faite avec toute riîabileté requise, et tous les ménagemens nécessaires , il Kiw résulte certainement que la physique et les mathématiques ont aujourd'hui dans Bologne des secours et des avantage* considérables qu'elles n'y avaient jamais eus , et dont le fruit doit se communiquer par une heureuse contagion.

Le sénat donna à l'institut un palais tel que le demandaient les grands fonds reçus de Marsigli , qu'il fallait distribuer en différens appartemens , selon les sciences.

Dans ce palais habitent six professeurs, chacun dans le quartier de la science qui lui appartient. On croit voir l'A-tlantide du chancelier Bacon exécutée, le songe d'un savant réalisé. Il sera facile de juger qu'on n'k pas oublié un observatoire. Il est occupé par Eustachio Manfredi , astronome de l'institut, si ce n'est pas lui faire tort que de le désigner par cette seule qualité, TOM. n. 18

lui qui allie aux mathématiques les talens qui leur sont

le plus opposés.

L'institut s'ouvrit, en 17 14, par une harangue du P. Hercule Corazzi, religieux Olivétan, mathématicien de la nouvelle compagnie. Le comte Marsigli , qui n'avait pas voulu permettre que son nom parût dans aucun monument public, ne put échapper aux justes louanges de l'orateur. Comment séparer le fondateur d'avec la fondation? Les louanges refusées savent bien revenir avec plus de force , et il est peut-être aussi modeste de leur laisser leur cours naturel , en ne les prenant que pour ce qu'elles valent.

En 17 10, l'académie des sciences ayant proposé au roi , selon sa règle , pour une place vacante d'associé étranger, deux sujets , qui furent le duc d'Escalonne , grand d'Espagne , et Marsigli, le roi ne voulut point faire de choix entre eux , et il ordonna que tous deux seraient de l'académie , parce que la première place d'associé -étranger qui vaquerait ne serait point remplie. N'eût-il pas sans hésiter donné la préférence k »n homme du mérite et de la dignité du duc d'Escalonne , pour peu qu'il fût resté de tache au nom de son concurrent, et cette tache n'eût-elle pas été de l'espèce la plus odieuse aux yeux de ce grand prince ? Marsigli était aussi de la société royale de Londres , et de celle de Montpellier. Ce n'était pas un honneur à négliger pour les différentes académies , que de compter parmi leurs membres le fondateur d'une académie.

Elle l'occupait toujours : et il se livrait volontiers à toutes les idées qui lui venaient sur ce sujet, quelques soins et quelques dépenses qu'elles demandassent. Il mit sur pied une impiimerie, qui devait être four-

nie uon-seulemenl de caractères latins et grecs, mais encore hébreux et arabes, et il fit venir de Hollande des ouvriers habiles pour les fondre. Il eut des raisons pour ne pas donner ce grand fonds à l'institut directement , mais a^ux pères dominicains de Bologne, à condition que têkks les ouvrages qui partiraient de l'institut seraient imprimés en remboursant seulement les frais. Il donna à cette imprimerie le nom d'imprimerie de Saint-Thomas-d'Aquin , dont il invoquait la protection pour cet établissement et pour tout l'institut. Le prolecteur était bien choisi; car saint Thomas, dans un autre sièle et dans d'autres circonstances, était Descartes. Nous passons sous silence des processions , où il voulait que l'on portât huit bannières, qui auraient représenté les principaux événemens de la vie du saint, et auxquelles on jugea à propos de sub;Stituer la châsse de ses reliques. La dévotion d'Italie prend assez souvent une forme qui n'est guère de notre goût d'aujourd'hui.

Ce qui en sera certainement davantage , c'est l'établisssement qu'il fit d'un tronc dans la chapelle de l'institut, pour le rachat des Chrétiens , et principalement de ses compatriotes esclaves en Turquie. Il n'oublia rien pour animer cette charité ; il se souvenait de ses malheurs utilement pour les autres malheureux. Par le même souvenir il ordonna une procession solennelle de l'institut tous les vingt-cinq ans, le jour de l'Annonciation. Ces fêtes , ces cérémonies fondées sur la piété , pouvaient aussi avoir une politique sensée et légitime; elles liaient l'institut à la religion et en assuraient la durée.

Il manquait encore à la collection de l'histoire naiu-

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relie, dont l'institut était en possession, quantité de choses des Indes; car ce qui y dominait c'était l'Europe, et il jugea qu'il ne pouvait avoir promptement ces curiosités qu'en les allant chercher en Angleterre et en Hollande. 11 s'embarqua à Livourne pour Londres , quoique dans un âge déjà fort avancé ; evi\ alla de Londres à Amsterdam finir ses savantes empiètes. Là , il donna à imprimer son grand ouvrage du Cours du, Danube , dont il parut à la Haye en 1726 une édition magnifique en six volumes in-folio, et il négocia avec les libraires un nombre de bons livres destinés à son institut. Quand toutes ses nouvelles acquisitions furent rassemblées dans Bologne, il en fit sa donation en 1727.

Tout cela fini , tous ses projets heureusement terminés, il imita en quelque sorte Solon, qui après avoir été le législateur de son pays , et n'ayant plus de bien à lui faire , s'en exila. Il alla en 1 728 retrouver sa retraite de Provence , pour y reprendre ses recherches de la mer , et suivre en liberté ce génie d'observation qui le possédait. Mais il eut en 1729 une légère attaque d'apoplexie , et les médecins le renvoyèrent dans l'air natal. Il ne fit qu'y languir jusqu'au premier novembre 1780, qu'une seconde attaque l'emporta. Tout Bologne fit parfaitement son devoir pour un pareil citoyen , qui, à l'exemple des anciens Romains, avait uni en même degré les lettres et les armes, et donné tant de preuves d'un amour singulier pour sa patrie.

Etienne-François Geoffroy naquit à Paris, le i3 lévrier 1672 , de Mathieu-François Geoffroy, marchand apothicaire , ancien échevin et ancien consul , et de Louise de Vaux , fille d'un chirurgien célèbre en son temps. Le bisaïeul paternel de Geoffroy avait été aussi premier échevin de Paris, et alors on ne choisissait que des bourgeois d'ancienne famille et d'une réputation bien nette , espèce de noblesse qui devrait bien valoir celle dont la preuve ne consiste que dans les filiations.

Si nous disions que Tcducation d'un jeune homme u été telle, que quand il fut en physique, il se tenait chez son père des conférences réglées , où Cassini apportait ses planisphères , le P. Sébastien ses machines , Joblot ses pierres d'aimant; où du Ve;rney faisait ses dissections, et Homberg des opérations de chimie ; où se rendaient du moins par curiosité plusieurs autres savans fameux, et de jeunes gens qui portaient de beaux noms ; qu'enfin ces conférences parurent si bien entendues et si utiles , qu'elles furent le modèle et l'époque de l'établissement des expériences de physique dans les collèges : sans doute on croirait qu'il s'agissait de l'éducation d'un fils de ministre, destiné pour le moins aux grandes dignités de l'église. Cependant tout cela fut fait pour le jeune Geoffroy, que son père ne

destinait qu'à lui succéder dans sa profession. Mais il savait combien de connaissances demande la pharmacie embrassée dans toute son étendue; il l'aimait, et par goût , et parce qu'elle lui réussissait fort; et ii croyait ne pouvoir mieux faire que de fournir a son fils les moyens de poursuivre avec plus d'av^intage la carrière où lui-même aurait vieilli.

Après cette première étude de physique générale, Geoflroy fit des cours particuliers de botanique, de chimie et même d'anatomie , quoique cette science ne fût pas de son objet principal. Il s'en écartait encore davantage dans ses heures de délassement, où Ton est le maître de choisir ses plaisirs. Il tournait , il travaillait des verres de lunettes; il exécutait des machines en petit ; il apprenait l'italien de l'abbé Roselli , si connu par le roman de ï Infcrtuné Napçlitain.

En 1692, son père l'envoya à Montpellier, pour v apprendre la pharmacie chez un habile apothicaire, qui de son côté envoya son fils à Paris chez Geoffroy ; échange bien entendu, puisque l'un et l'autre de ces jeunes gens, en laissant dans la maison paternelle ce qu'il était bien sûr d'y retrouver toujours , allait chercher dans une maison étrangère ce qu'il n'feût pas trouvé chez lui.

Geoffrov suivit les plus habiles professeurs de la fameuse école de jMontpellier ; et il vit presque naître alors dans cette ville un grand nom qui s'est toujours accru depuis, et qui par lui-même, et sans nul secours étranger, s'est élevé à la première place. Avant que de revenir à Paris , Geoffroy voyagea dans les provinces méridionales du royaume, et alla voir les ports de VOcéan ; car il embrassait aussi ce qui n'était que de pure

curiosité. Il eu eut été peu t-ctré bien puni à Saint-Malo, où il se trouva enfermé en 1698, dans le temps du bombardement des Anglais , si la terrible machine infernale, qui menaçait d'abîmer tout, n'eut manqué son effet. Le comte de Tallard , depuis duc , pair et maréchal de France , ayant été nommé au commencement de 1698 à l'ambassade extraordinaire d'Angleterre, il choisit Geoffroy , qui n'étaitpoint médecin, pour avoir soin de sa santé; et il ne crut point que cette confiance, donnée au mérite dépourvu de titre, fut trop hardie. Geoffroy , qui savait voyager, ne manqua pas de profiter du séjour de Londres ; il gagna l'amitié de la plupart des illustres d'un pays qui en produit tant, et principalement celle du chevalier Sloane; et en moins de six mois il devint leur confrère par une place qu'ils lui donnèrent dans la société royale.

De là , il passa en Hollande, où il vit d'autres savans, fit d'autres observations, acquit de nouvelles connaissances. Il se présenta encore à lui l'occasion de faire un voyage agréable, celui d'Italie , où il alla en 1700 avec 1 abbé de Louvois , en qualité de son médecin , selon le langage de Geoffroy ; en qualité d'ami , selon le langage de cet abbé; car ils avaient tous deux le mérite de ne pas parler de même.

Le grand objet de Geoffroy était l'histoire naturelle et la matière médicinale , et il était d'autant plus obligé à porter ses vues de ce côté là , que son père avait dessein de lui laisser sa place et son établissement. Dès 1G93 il avait sttbi l'examen pour la pharmacie , et fait son chef-d'œuvre : cependant ce n'était point là le fond de son intention ; il voulait être médecin , et n'osait le déclarer. Il faisait des éludes équivoques qui couve-

liaient également au plan de son père et au sien : telle était la matière médicinale, qu'un habile apothicaire ne saurait trop connaître, et que souvent \in habile médecin ne connaît pas assez.

Enfin, quand le temps lut venu de ne pouvoir plus soutenir la dissimulation , et de prendre un parti décisil, il se déclara, et le père se rendit. Il avait destiné à la médecine son second fils, qui est aujourd'hui l'un des chimistes de celte académie; celui-là prit la pharmacie au lieu de son aîné. Cette légère transposition dut être assez indilTérente au père : mais enfin ce n'étaitpas là son premier projet; etil apprit combien la nature, qu'il n'avait pas assez consultée sur ses enfans, est jalouse de ses droits.

Geoffroy se mit donc sur les bancs de médecine, et lut reçu bachelier en 1702. Sa première thèse fut extrêmement relardée, parce que Fagon , premier médecin , qui devait y présider, et qui avait coutume de commettre pour la présidence , voulut présider en personne , honneur qui se fit acheter par des délais. Geoffroy , qui avait fait sa thèse lui-même, quoique, selon l'usage établi, elle dut être l'ouvrage du président, avait choisi cette question : // h médecin est en même temps un mécanicien chimiste? On sent assez qu'il avait intérêt de conclure pour l'affirmative, au hasard de ne pas comprendre tous les médecins dans sa définition. 11 composa pareillement ses deux autres thèses de bachelier, et à plus forte raison celles dont il fut président, après avoir été reçu docteur en 1704. Il prenait toujours des sujets utiles ou intéressans. Celle où il dtiinandait si l'homme a ccmmcncé par être ver , piqua lellemcnt la curiosité des dames, et des dames du plus

haut rang , qu'il fallut la traduire en français, pour les initier dans des mystères dont elles n'avaient point la théorie. On assure que toutes les thèses sorties de sa inayi n'ont pas seulement été regardées dans nos écoles comme des traités presque complets sur les sujets choisis, mais quelles se sont trouvées plus au goût des étrangers qu'un grand nomhre d'autres , où ils se plaignent que le soin dominant a été celui de l'élégance du style et de la belle latinité.

Il ne se pressa point de se jeter dans la pratique dès qu'il en eut le droit ; il s'enferma pendant dix ans dans son cabinet , et il voulut être sûr d'un grand fonds de connaissances avant que de s'en permettre l'usage. Les médecins ont entre eux ce qu'ils appellent les bons principes; et puisqu'ils sont les bons, ils ne sont pas ceux de tout le monde. Les confrères de Geoffroy conviennent qu'il les possédait parfaitement. Son caractère doux, circonspect, modéré, et peut être même un peu timide, le rendait fort attentif à écouter la nature, à ne la pas troubler par des remèdes, sous prétexte de l'aider, et à ne l'aider qu'à propos et autant qu'elle le demandait. Une chose singulière lui fit tort dans les commencemens ; ils s'affectionnait trop pour ses malades, et leur état lui donnait un air triste et affligé qui les alarmait; on en reconnut enfin le principe, et on lui sut gré d'une tendresse si rare et si chère à ceux qui souffrent.

Persuadé qu'un médecin appartient également à tous les malades, il- ne faisait nulle différence entre les bonnes pratiques et les mauvaises , entre les brillantes et les obscures. Il ne recherchait rien et ne rejetait rien., De là, il est aisé de conclure que ce qui dominait

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dans le nombre de ses pratiques, c'étaient les obscures ou les mauvaises , et d'autant plus que ses premiers enj^agémens lui étaient sacrés, et qu'il n'eût pas voulu les rompre ou s'en acquitter légèrement pour courir aux occasions les plus flatteuses qui seraient surveYiues. D'ailleurs, souverainement éloigné de tout faste, il n'était point de ceux qui savent aider à leur propre réputation , et qui ont l'art de suggérer tout bas à la renommée ce qu'ils veulent qu'elle répète tout haut avec ses cent bouches. Cependant le vrai avait percé à la longue , et Geoffroy était bien connu dans les grandes affaires de médecine : ceux qui s'étaient saisis deis premiers postes, l'appelaient presque toujours en consultation ; il était celui dont tous les autres voulaient emprunter les lumières. Cicéron conclut que les Romains étaient le plus vaillant peuple du monde, de ce que chaque peuple se donnait le premier rang pour la valeur .. et accordait toujours le second aux Romains. En 1709 , le roi lui donna la place de professeur en n'iédecine au collège royal , vacante par la mort de Tournefort. Il entreprit de dictera ses auditeurs toute l'histoire de la matière médicinale, sur laquelle il avait depuis long-temps amassé de grandes provisions. Tout le règne minéral a été expédié , c'est-à-dire tous les minéraux qui sont en usage dans la médecine , et c'est ce qu'on a jusqu'à présent sur ce sujet de plus recherché, de plus certain et de plus complet. Il en était au règne végétal ; et comme il suivait l'ordre alphabéti- (|ue , il en est resté à la mélisse, qui, quoiqu'assez avancée dans l'alphabet , laisse après elle un grand vicîc, et beaucoup de regret aux curieux de ces sortes do matières. Il n'avait point touché au règne animal ;

mais du moins tout ce qu'il a dicté s'est trouvé en très bon ordre dans ses papiers , et on espère que sa famille le donnera au public.

Fagon , qui était toujours demeuré titulaire de la charge de professeur en chimie au jardin royal , la faisait exercer par quelqu'un qu'il choisissait. Saiîit-Yon, à qui il avait donné cet emploi, n'ayant pu le i-emplir en 1 707 à cause de ses infirmités , Geoffroy eut sa place, et s'en acquitta si bien , que dans la suite Fagon se démit absolument de la charge en sa faveur. Cela arriva en 171 2. Fagon , pour mettre en œuvre Geoffroy tout entier, lui demanda qu'aux leçons ordinaires de chimie il en joignît sur la matière médicinale, ce qui dans une même séance ajoutait deux heures, et quelquefois trois , à deux autres heures déjà employées. Geoffroy y consentit, emporté par son zèle, et sans doute aussi par un certain sentiment de gloire qui agit et qui doit agir sur les âmes les plus éloignées de la vanité. 11 était soutenu par le plaisir de voir que de si longues séances , loin de rebuter les auditeurs, ne les rendaient que plus assidus et plus attentifs; mais enfin il consulta trop peu les intérêts de sa santé , qui était naturellement faible , et qui en souffrit.

La faculté de médecine , qui se choisit tous les deux ans un chef, qu'on appelle doyen, crut en 1726 se trouver dans des circonstances où il lui en fallait un qui , quoique digne de l'être, ne fit aucun ombrage à sa liberté, et qui aimât mieux sa compagnie que sa place. Geoffroy fut élu : mais comme tous les membres d'une république ne sont pas également républicains , quelques uns attaquèrent son élection par des irrégularités prétendues, et lui-même aurait été volontiers

de leur parti; mais l'élection fut confirmée par le jugement de la cour.

Ses deux années de décanat finies , il fut continué ; et cela par les suffrages mêmes qui auparavant lui avaient été contraires. On sentait un nouveau besoin qu'on avait de lui. 11 s'était élevé un procès entre les médecins et les chirurgiens , espèce de guerre civile qui divisait les citoyens d'un même état; et il fallait ou du zèle pour la soutenir, ou de la douceur pour la terminer; et même en la soutenant, il fallait toujours de la douceur avec le zèle. On lui fit un honneur singulier : il y a sous le doyen un censeur qui est son lieutenant , et ce censeur est toujours le doyen qui vient de sortir de place. On supprima le titre de censeur pour les deux années du nouveau décanat. de Geoffroy , et on le laissa le maître de choisir ceux qu'il voudrait pour l'aider. Ces témoignages d'estime de la part de sa compagnie , qu'il n'aurait pas recherchés par ambition , il les sentit vivement par un principe de reconnaissance d'autant plus fort, qu'on est plus dégagé de passions tumultueuses. Il se livra sans ménagement aux travaux extraordinaires du second décanat, qui, joints à ceux qu'exigeaient sa profession et ses différentes places, ruinèrent absolument sa santé, et au commencement de 1780 il tomba accablé de fatigues. Il eut cependant le courage de mettre la dernière main à un ouvrage que ses prédécesseurs doyens avaient jugé nécessaire , mais qu'ils n'avaient pas fini : c'est un recueil des médicamens composés les plus usités, que les pharmaciens doivent tenir toujours prêts.

Nous ne l'avons point encore représenlé comme aca- <l('niicicn , parce que nos histoires imprimées foiU foi

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qu'il n'a pas rempli ce devoir avec moins d'exactitude que les autres, si ce n'est dans les quatre dernières années, où le décanat était une dispense assez légitime. Il donna en 1718 un système singulier, et une table des affinités ou rapports des différentes substances de chimie. Ces affinités^firent de la peine à quelques uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées, d'autant plus dangereuses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes : mais enfin , on reconnut qu'on pouvait passer par-dessus ce scrupule , et admettre la table de Geoffroy , qui , bien entendue et amenée à toute la précision nécessaire, pouvait devenir une loi fondamentale des opérations de chimie, et guider avec succès ceux qui travaillent. Il était entré dans cette compagnie dès \\n 1699 , et il est mort le 6 janvier 1781.

DE RUYSGH.

Frédéric Ruysch naquit à la Haye le 28 mars i638, de Henry Piuysch, secrétaire des états-généraux, et d'\nne Van-Berghem. La famille des Ruysch était d'Amsterdam, où depuis i365 elle avait continuellement occupé les premières magistratures jusqu'en 1076, que la guerre contre l'Espagne apporta du changement à sa fortune.

Ruysch se destina à la médecine ; et il commença par s'appliquer à la matière médicinale, aux plantes, aux

animaux ou parties d'animaux , aux minéraux qui y appartiennent , aux opérations de chimie , aux dissections anatomiques ; et de tout cela il se fit de bonne heure un cabinet déjà digne des regai'ds et de l'attention des connaisseurs. Il était tout entier à ce qu'il avait entrepris ; peu de sommeil avec beaucoup de santé ; point de ces amusemens inutiles qui passent pour des délassemens nécessaires; nul autre plaisir que son travail : et quand il se maria en 1661 , ce fut en grande partie pour être entièrement soulagé des soins domestiques ; ce qui lui réussit assez aisément d^ns le pays où il vivait.

En ce temps là vint à Leyde un anatomiste assez fameux , nommé Bilsius, que le roi d'Espagne avait envoyé professera Louvain. Ce docteur traitait avec très peu de considération ceux qui avaient jusques-là le plus brillé dans cette science, et préférait de beaucoup et hautement ses découvertes aux leurs, principalement sur ce qui regarde le mouvement de la bile, de la lymphe, du chyle , de la graisse. Del Boé ou Sylvius et Van-Horne, professeurs à Leyde, qui auraient voulu répi'imer la vanité de cet étranger, crurent ne le pouvoir sans le secours du jeune Ruysch , qui avait donné plus de temps qu'eux à des dissections fines et délicates. Delà Haye, où il demeurait, il venait à Leyde leur apporter sea préparations , et leur mettre en main de quoi étonner Bilsius, et il retournait bien vite à la Haye pour travailler à de nouvelles préparations destinées au même usage.

Après avoir fourni en secret des armes contre Bilsius, il vint enfin à se battre avec lui à visage découvert ; car ceu\ qu'il avait aidés n'avaient pas prétendu

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le leiiir toujours caché. Il avail dit que la résistance qu'il sentait en soufflant les vaisseaux lymphatiques d'un certain sens , lui faisait croire qu'il s'y trouvait des valvules^ quil n'avait pourtant pas encore vups, et il n'était pas le seul qui eût eu cette pensée. Bilsius nia ces valvules avec la dernière assurance, et même avec mépris pour ceux qui les jugeaient seulement possibles. Ruysch fit si bien par son adresse singulière , qu'il les découvrit, et au nombre de plus de deux mille, et les démontra à la grande satisfaction de ceux qui étaient bien aises de voir confondre des décisions téméraires et superbes. L'adversaire , qui, se tenant bien sûr qu'il ne verrait pas , avait promis de se rendre s'il voyait , fit effectivement tout son possible pour ne pas voir; et quand il y fut forcé, il se sauva par un endroit qu'on n'avait pas prévu : il dit cju'il connaissait bien ces valvules, mais qu'il n'avait pas jugé à propos de le déclarer. Ruysch , dans un très petit volume qu'il donna en i665 , et qui est le premier des. siens, a fait l'histoire détaillée de cette contestation , où le vaincu , qui pouvait l'être sans honte et même avec honpeur, trouva moyen de l'être honteusement.

Ruysch fut dès l'an 1664 docteur en médecine dans l'université de Leyde; et il eut presque aussitôt après une occasion qui n'était que trop décisive , de prouver combien il méritait cette dignité. La peste ravagea la Hollande , et il se dévoua aux pestiférés de la Haye, sa patrie; début qui , quelque glorieux qu'il soit , ne sera pas envié.

Mais sa grande occupation, celle qui a rendu son nom si célèbre , a été de porter l'anatomie à une perfection jusques-là inconnue. On s'était long-temps con-

tente des premiers instrumens , qui s'étaient d'abord offerts comme d'eux-mêmes , et qui ne servaient guère qu'à séparer des parties solides dont on observait la structure particulière , ou la disposition qu'elles avaient entre elles. Reynier Graaf , ami intime de Ruysch, fut le premier qui , pour voir le mouvement du sang dans les vaisseaux, et les routes qu'il suit pendant la vie, inventa une nouvelle espèce de seringue, par où il injectait dans les vaisseaux une matière colorée qui marquait tout le chemin qu'elle faisait, et par conséquent celui du sang. Cette nouveauté fut d'abord approuvée; mais ensuite on l'abandonna , parce que la matière injectée s'échappait continuellement, et que l'injection devenait bientôt inutile.

Jean Swammerdam remédia au défaut de l'invention de Graaf. Il pensa très heureusement qu'il fallait prendre une matière chaude , qui en se refroidissant à mesure quelle coulait dans les vaisseaux, s'y épaissît de sorte qu'arrivée à leur extrémité elle cessât de couler ; ce qui demande, comme on voit, une grande précision, tant pour la nature particulière de la matière qu'on emploiera, que pour le juste degré de feu qu'il faudra lui donner , et le plus ou moins de force dont on la poussera. Par ce moyen, Swammerdam rendait visibles pour la première fois les artères et les veines capillaires de la face; mais il ne suivit pas lui-même bien loin sa nouvelle invention. Une grande piété, qui vint à l'occuper entièrement, l'en empêcha, et ne le rendit pourtant pas assez indifférent sur son secret, pour en faire partk Ruysch , son ami, (jui était extrêmement curieux.

Il le chercha donc de son côté, et le trouva pour le

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moins; car il y a beaucoup d'apparence que ce qu'il trouva était encore plus parfait que ce qu'avait fait Swammerdam lui-même. Les parties étaient injectées de façon que les dernières ramifications des vaisseaux, plus fines que des fils d'araignées , devenaient visibles ; et, ce qui est encore plus étonnant, ne l'étaient pas quelquefois sans microscope. Quelle devait être la matière assez déliée pour pénétrer dans de pareils canaux, et en même temps assez solide pour s'y durcir?

On voyait de petites parties qui ne s'aperçoivent ni dans le vivant , ni dans le mort tout frais.

Des cadavres d'enfans étaient injectés tout entiers; l'opération n'eût guère été possible dans les autres. Cependant en 1666, il entreprit par ordre des étatsgénéraux le cadavre déjà fort gâté de Guillaume Bercley, vice-amiral anglais, tué à la bataille donnée le II juin , entre les flottes d'Angleterre et de Hollande, et on le renvoya en Angleterre, traité comme aurait pu l'être le plus petit cadavre. Les états-généraux récompensèrent ce travail d'une manière digne d'eux , et du travail même.

Tout ce qui était injecté conservait sa consistance , sa molesse, sa flexibilité, et même s'embellissait avec le temps , parce que la couleur en devenait plus vive jusqu'à un certain point.

Les cadavres , quoique avec tous leurs viscères , n'avaient point de mauvaise odeur; au contraire, ils en prenaient une agréable, quand même ils eussent senti fort mauvais avant l'opération.

Tout se garantissait de la corruption par le secret de Ruysch. Une fort longue vie lui a procuré le plaisir de ne voir aucune de ses pièces se gâter par les ans , et de

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lie pouvoir fixer de terme à leur durée. Tous ces morts sans dessèchement apparent, sans rides, avec un teint fleuri et des membres souples, étaient presque des ressuscites : ils ne paraissaient qu'endormis , tout prêts a parler quand ils se réveilleraient. Les momies de Ruysch prolongeaient en quelque sorte la vie , au lieu que celles de l'ancienne Egypte ne prolongeaient que la mort.

Quand ces prodiges commencèrent à faire du bruit , ils trouvèrent, selon une loi bien établie de tout temps, beaucoup d'incrédules ou de jaloux. Ils détruisaient par quantité de raisonnemens les faits qu'on leur avançait : quelques uns disaient en propres termes , quV// se laisseraient plutôt crever les yeux , que de croire de pareilles fables. A tous leurs discours , Piuysch répondit simplement : venez, et voyez. Son cabinet était toujours prêt h leur parler, et à raisonner avec eux. Ces deux mots étaient devenus son refrainperpétuel, son cri de guerre.

Un professeur de médecine lui écrivit bien gravement qu'il ferait mieux de renoncer à toutes ces nouveautés , et de s'attacher à l'ancienne doctrine si solidement établie, et qui renfermait tout. Comme le novateur ne se rendait point , le docteur redoubla ses lettres ; et il lui dit enfin que tout ce qu'il faisait dérogeait à la dignité de professeur. Ruysch répondit : velut , et voyez.

Il a caché le nom de ce professeur si délicat sur cette dignité ; mais il n'a pas ménagé de même ceux de Rau et de Bidloo , célèbres tous les deux dans Fanatomie , et qui s'étaient hautement déclarés contre lui, Bidloo surtout. Celui-ci se vantait d'avoir, et même avant Ruysch , le secret de préparer et de conserver les cada-

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vres; et sur cela Ruysch lui demande pourquoi donc il n'a pas vu telles et telles choses , pourquoi il a gâté ses tables anatomiques par des fautes qu'il lui marque, etc. Jusques-là tout est dans les règles , et Ruysch paraît avoir tout l'avantage : mais il faut avouer qu'il en perd une partie pour la forme , quand sur ce que Bidloo l'avait traité de boucher subtil , il répondit qu'il aimait mieux être lanic subtilis que lenc famosus . Le jeu de mots latins peut l'avoir tenté ; mais c'était aller trop rudement aux mœurs de son adversaire, dont il ne s'agissait point. Il est vrai aussi qu'on ne sait quel nom donner à Bidloo , lorsqu'il s'emporte jusqu'à appeler Uuysch le plus misérable des analcmisles . Sera-ce donc toujours un écueil pour la vertu des hommes, qu'un simple combat d'esprit ou de savoir?

Après un premier feu , quelquefois cependant assez long , essuyé de la part de l'ignorance ou de l'envie , la vérité demeure ordinairement victorieuse. Comment eût-on fait pour ne pas sentir à la fin les avaiilagcs de l'invention de Ruysch? Les sujets nécessaires pour les dissections , et que la superstition populaire rend toujours très rares , périssaient en peu de jours entre les mains des analomistes , et lui il savait les rendre d'un usflge éternel. L'anuiomie ne portait plus avec elle ce dégoût et celte horreur, qui ne pouvaient être surmontés que par une extrême passion. On ne pouvait auparavant faire les démonstrations qu'en hiver : les étés les plus chauds y étaient devenus également propres, pourvu que les jours fussent également clairs. Enfin, l'anatomie, aussi bien que l'astronomie, était parvenue à oflVir aux hommes des objets tout nouveaux,, dont la vue leur paraissait interdite.

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Et comme dans Tune et l'autre de ces sciences il est impossible de mieux voir sans découvrir , on ne sera pas surpris que Ruysch ait beaucoup découvert. Nous en renvoyons le détail à ses ouvrages : une artère bronchiale inconnue aux plus grands scrutateurs du poumon ; le périoste des osselets de l'organe de l'ouïe qui paraissaient nus ; les ligamens des articulations de ces osselets; la substance corticale du cerveau uniquement composée de vaisseaux infiniment ramifiés , et non pas glanduleuse, comme on le croyait; plusieurs autres parties qui passaient pareillement pour glanduleuses , réduites à n'clre que des tissus de vaisseaux, toujours simples dans chacune, et qui, ne différaient que par leur longueur, leur diamètre; les courbes décrites dans leur cours ; la distance de l'extrémité de ce cours à l'origine du mouvement de la liqueur ; différences d'où devaient naître les différentes sécrétions ou filtrations , etc. Cependant il faut avouer, et il l'avouait sans peine, qu'il n'avait pas tout vu. Quelquefois il tombe dans des difficultés où il ne feint point d'avoir recours, soit à la volonté de Dieu, qui opère sans mécanisme, soit au dessein qu'il a eu de nous cacher le mécanisme. Un premier voile qui couvrait l'Isis des Égvptiens , a été enlevé depuis un temps; «un second , si l'on veut, l'est aussi de nos jours; un troisième ne le sera pas , s'il est le dernier.

Ruysch , outre les fonctions de médecin et de professeur en analomie , avait encore été chargé par les bourgmestres d'Amsterdam , où était son domicile , de l'inspection de tous ceux qui avaient été tués ou blessés dans les querelles particulièies, pour en faire son rapport aux juges. De plus, par des vues d'un bon gouver-

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uement , on avait créé pour lui une place de professeur ou maître des sages-femmes , qui souvent n'étaient pas assez instruites. Elles se hâtaient , par exemple , de tirer , et même avec violence , le placenta lorsqu'il tardait à venir; et elles aimaient mieux le mettre en pièces, ce qui causait souvent la mort. Il leur appri^^, quoiqu'avec peine, à l'attendre sans impatience , où à n'aider que doucement à sa sortie, parce qu'un muscle orîjiculaire qu'il avait découvert au fond de la matrice le poussait naturellement en dehors , et pouvait même suffire pour le chasser entièrement.

Il est aisé déjuger combien dans ses différentes fonctions il lui tombait entre les mains de faits remarquables , et avec quel soin s'en emparait un homme si curieux de ramasser , et si habile à conserver.

Enfin , il était profeseur en botanique ; et l'on peut bien croire qu'il ne démentait point dans cette occupation son caractère naturel. Le grand commerce des Hollandais lui fournissait des plantes de tous les climats de l'univers. 11 les disséquait avec la même adresse que les animaux ; et dégageant entièrement leurs vaisseaux de la pulpe ou parenchyme , il montrait à découvert tout ce qui faisait leur vie. Les animaux et les plantes étaient également embaumés, et sûrs de la même durée.

Son cabinet, où tout allait se rassembler, devint si abondant et si riche , qu'on l'eût pris pour le trésor savant d'un souvei'ain. Mais non content de la richesse et de la rareté , il voulut encore y joindre l'agrément, et égayer le spectacle. 11 mêlait des bouquets de plantes et des coquillages à de tristes squelettes, et animait le tout par des inscriptions ou des vers pris des meilleurs poètes latins.

C'était pour les étrangers une des plus grandes merveilles des Pays-Bas , que ce cabinet de Ruysch. Les savans seuls l'admiraient dignement ; tout le reste voulait seulement se vanter de l'avoir vu. Les généraux d'armée, les ambassadeurs, les princes, les électeurs, les rois y venaient comme les autres, et ces grands titres pi'ouvent du moins la grande célébrité. Quand le Czar Pierre 1^^ vint en Hollande pour la première fois en 1698 , il fut frappé , transporté à cette vue. Et en effet, quelle surprise et quel plaisir pour un génie naturellement avide du vrai , qu'un pareil spectacle , où il n'avait point été conduit par degrés ! Il baisa avec tendresse le corps d'un petit enfant encore aimable, et qui semblait lui sourire. Il ne pouvait sortir de ce lieu, ni se lasser d'y recevoir des instructions, et il dînait à la table très frugale de son maître pour passer les journées entières avec lui. A son second voyage en 17 17, il acheta le cabinet, et l'envoya à Pétersbourg, présent des plus utiles qu'il pût faire à la Moscovie , qui se trouvait tout d'un coup et sans peine en possession de ce qui avait coûté tant de travaux à un des plus habiles hommes des nations savantes.

Aussitôt après , Ruysch , âgé de soixante-dix-neuf ans, recommença courageusement un cabinet nouveau. Sa santé toujours ferme le lui permettait; le goût et l'habitude l'y obligeaient. Ce second travail devait même lui être plus facile et plus agréable que le premier. Il ne perdait plus de temps en tâtonnemens et en épreuves, il était sûr de ses moyens et du succès. D'ailleurs des choses rares, qui autrefois lui auraient échappé, ou qu'il n'aurait obtenues qu'avec peine, venaient alors s'offrir d'elles-mêmes à lui.

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En 1727 il tut choisi par cette académie pour être un de ses associés étrangers. Il était membre aussi de l'académie Léopoldine des curieux de la nature, et de la société royale d'Angleterre.

Il eut le malheur en 1728 de se casser l'os de la cuisse par une chute. Il ne pouvait plus guère marcher sans être soutenu par quelqu'un , mais du reste il n'en l'ut pas moins sain de corps et d'esprit jusqu'en 1781 , qu il perdit en peu de temps toute sa vigueur qui s'était maintenue sans altération sensible. Il mourut le 22 février, âgé de plus de quatre-vingt-douze ans , et n'ayant eu sur une si longue carrière qu'environ un mois d'infirmité. Peu de temps avant sa mort, il avait fini le catalogue de son second cabinet qu'il avait rendu tort ample en quatorze ans. Beaucoup de grands hommes n'ont pas assez vécu pour voir la fin des contradictions injustes et désagréables quUls s'étaient attirées par leur mérite, et leur nom seul a joui des honneurs qui leur étaient dûs. Pour lui il en a joui en personne, grâce à sa bonne constitution qui l'a fait survivre à Tenvie.

Il a donné un grand nombre d'ouvrages , ses seize épitres problématiques , les trois décades de ses adversariaanalcmicc-medicc-chiruraica, ses onze tréscr:s, etc. Tout cela est le produit d'une très longue vie , dont tous les momens ont été occupés du même objet : faits nouveaux, observations rares, réflexions de théorie, remarques de pratique, tout est écrit d'un style simple et concis, dont toutes les paroles signifient, et qui n'a pour but que l'instruction sans étalage. Le plus souvent, en parlant de ses découvertes, il ne se regarde que comme l instrument dont il a plu â Dieu de se servir pour manifester au genre humain des vérités uiiles ;

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et ce ton si humble et si chrétien ne peut être suspect dans un homme qui n'était obligé à le prendre , ni par son état, ni par l'exemple des autres auteurs de découvertes.

Encore une singularité de ses ouvrages. Il a publié ses adversaria en hollandais et en latin sur deux colonnes , l'un étant la traduction de l'autre. H y a des matières qu'il n'est permis qu'aux physiciens de traiter sans enveloppe et dans les termes propres. Quand il les traite, ce n'est qu'en latin, et on s'aperçoit d'un vide dans la colonne hollandaise. 11 n'a pas voulu présenter des images dangereuses à ceux ou à celles qui n'en avaient pas besoin.

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