‹ Œuvres de Fontenelle (volume 3)Chapitre 18 sur 20 · MONSIEU R · texte numérisé non relu

MONSIEU R

On sait assez que l'académie française n'affecte point de remplacer un orateur par un orateur, ni un poète par un poète ; il lui suffit que des talens succèdent à des talons , et que le même fonds de mérite subsiste dans

A L'ACADEMIE FRANÇAISE. /,-j3

la compagnie , quoique formée de différens assemblages. Si cependant il se trouve quelquefois plus de conformité dans les successions , c'est un agrément de plus que nous recevons avec plaisir des mains de la fortune. Nous avions perdu Campistron , illustre dans le genre dramatique ; nous retrouvons en vous un auteur revêtu du même éclat. Tous deux vous avez joui de ces succès si flatteurs du théâtre , où la louange ne passe point lentement de bouche en bouche, mais sort impétvieusement de toutes les bouches a la fois, et où souvent même les transports de toute une grande assemblée prennent la place de la louange interdite à la vivacité de l'émotion.

Il est vrai que votre théâtre n'a pas été le même que celui de votre prédécesseur. Il s'était donné à la muse tragique; et quoiqu'il ne soit venu qu'après des hommes qui avaient porté la tragédie au plus haut degré de perfection , et qui avaient été l'honneur de leur siècle, àun point qu'ils devaient être aussi le désespoir éternel des siècles suivans , il a été souvent honoré d'un aussi grand nombre d'acclamations , et a recueilli autant de larmes. On voit assez d'ouvrages , qui , ayant paru sur le théâtre avec quelque éclat, ne s'y maintiennent pas dans la suite des temps, et auquel le public semble n'avoir fait d'abord un accueil favorable qu'à condition qu'il ne les reverrait plus. Mais ceux de Campistron se conservent en possession de leurs premiers honneurs. Son Alcibiade, son Andronic , sonTiridate vivent toujours; et à chaque fois qu'ils paraissent, les applaudissemens se renouvellent, et ratifient ceux qu'on avait donnés à leur naissance. Non , les campagnes où se moissonnent les lauriers n'ont pas encore été entiè-

ment dépouillées ; non , tout ne nous a pas été enlevé par nos admirables ancêtres : et à l'égard du théâtre en particulier, pourrions-nous le croire épuisé dans le temps même où un ouvrage sorti de cette académie, brillant d'une nouvelle sorte de beauté , passe les bornes ordinaires des grands succès , et de l'ambition des poètes? Pour vous , Monsieur , vous vous êtes renfermé dans le comique , aussi difficile à manier , et peut-être plus , que le tragique ne l'est arec toute son élévation, toute sa force , tout son sublime. L'àme ne serait-elle point plus susceptible des agitations violentes que des mouvemens doux? ne serait-il point plus aisé de la transporter loin de son assiette naturelle , que de l'amuser avec plaisir en l'y laissant; de l'enchanter par des objets nouveaux et revêtus de merveilleux, que de lui rendre nouveaux des objets familiers ? Quoi qu'il en soit de cette espèce de différent entre le tragique et le comique , du moins la plus difficile espèce de comique est celle où votre génie vous a conduit, celle qui n'est comique que pour la raison , qui ne cherche point a exciter bassement un rire immodéré dans une multitude grossière ; mais qui élève cette multitude , presque malgré elle-même, à rire finement et avec esprit. Qui est celui qui n'a point senti dans le Curieux impertinent, dans l'Irrésolu, dans le Médisant, le beau choix des caractères , ou plutôt le talent de trouver encore des caractères; la justesse du dialogue, qui fait qu'on se parle et qu'on se répond , et que chaque chose se dit à sa place , beauté plus rare qu'on ne pense ; la noblesse et l'élégance de la veisification , cachées sous toutes les apparences nécessaires du style familier.

De là vient que vos pièces se lisent , et cette louange si simple n'est pourtant pas fort commune. Il s'en faut bien que tout ce qu'on a applaudi au théâtre , on le puisse lire. Combien de pièces fardées par la représentation ont ébloui les yeux du spectateur ; et dépouillées de cette parure étrangère, n'ont pu soutenir ceux du lecteur ? Les ouvrages dramatiques ont deux tribunaux à esuver, très différens , quoique composés des mêmes juges; tous deux également redoutables, Tun parce qu'il est trop tumultueux , l'autre parce qu'il est trop tranquille : et un ouvrage n'est pleinement assuré de sa gloire, que quand le tribunal tranquille a confirmé le jugement favorable du tumultueux.

La réputation que vous deviez aux iMuses, Monsieur, vous a enlevé à elles pour quelque temps. Le public vous a vu avec regret passer à d'autres occupations plus élevées , à des afTaires d'état dont il aurait volontiers chargé quelqu'autre moins nécessaire à ses plaisirs. Toute votre conduite en Anglelerre , où les intérêts de la France vous étaient confiés , a bien vengé l'honneur du génie poétique , qu'une opinion assez commune condamne à se renfermer dans la poésie. Et pourquoi veut-on que ce génie soit si frivole ? Ses oJ^jets sont sans doute moins importans que des traités entre des couronnes : mais une pièce de théâtre , qui ne fera que l'amusement du public, demande peut-être des réflexions plus profondes, plus de connaissance des hommes et de leurs passions, plus d'art de combiner et de concilier des choses opposées , qu'un traité qui fera la destinée des nations. Quelques gens de lettres sont incapables de ce qu'on appelle les affaires sérieuses ; j'en conviens : mais il y en a qui les fuient sans en être in-

(ii6 DISCOURS

capables, encore plus qui , sans les luir et sans être incapables , ne se sont tournés du coté des lettres, que faute d'une autre matière à exercer leurs talens. Les lettres sont l'asile d'une infinité de talens oisifs et abandonnés par. la fortune ; ils ne font guère alors que parer, qu'embellir la société : mais on peut les obliger à la servir plus utilement; ces ornemens deviendront des appuis. C'est ainsi que pensait le grand cardinal de Richelieu , notre fondateur : c'est ainsi qu'a pensé à votre sujet celui qui commençait à le remplacer à la France , et que la France et l'académie viennent de perdre.

Venez parmi nous, Monsieur, libre des occupations politiques , et rendu à vos premiers goûts. Je suis en droit de vous dire , sans craindre aucun reproche de présomption, que notre commerce vous sera utile. Les plus grands hommes ont été ici , et n'en sont devenus que plus grands. L'académie a été en même temps une récompense de la gloire acquise , et un moyen de l'augmenter. Vous en devez être persuadé plus que personne, vous qui savez si bien quel est le pouvoir de la noble émulation.

REPONSE

De FoNTENELLE ilcyen de l' Académie Fraiiçaise, et alors dirccleur , au discciirs de M. de Chalamont de la Vis- CLÈDE , secrétaire perpétuel , et l'un des députés de l'Académie de Marseille, à la réception de Messieurs les députés de celle Académie, au sujet de scnadcpticn par l' Académie Française, le \^ septembre 1726.

Messieurs,

Si l'académie française avait , par son choix , adopté l'académie de Marseille pour sa fdle, nous ne nous défendrions pas de la gloire qui nous reviendrait de cette adoption; nous recevrions avec plaisir les louanges que ce choix nous attirerait. Mais nous savons trop nousmêmes que c'est votre académie qui a choisi la nôtre pour sa mère : nous n'avons sur vous que les droits que vous nous donnez volontairement ; et à cet égard nous vous devons des remercîmens de notre supériorité.

Ce n'est pas que nous ne puissions nous flatter d'avoir quelque part a la naissance de votre compagtie. Un de ceux qui en ont eu la première idée , celui qui s'en est donné les premiers mouvemens , qui y a mis toute cette ardeur nécessaire pour commencer un ouvrage , est un homme que nos jugemens solennels avaient enflammé d'un amour pour les lettres , encore plus grand que celui qu'il tenait de son heureux naturel. Nous l'avions couronné deux fois de suite , et d'une tloublo

couronne à chaque fois, honneur unique jusqu'à présent. Et combien un pareil honneur , aussi singulier en son espèce, eût-il eu d'éclat dans les jeux de l'Elide? Combien Pindare l'eût-il célébré ? Nos lois ne donnaient pas à ce vainqueur, comme celles des Grecs, des privilèges dans sa patrie : mais lui , il a voulu multiplier dans sa patrie , il a voulu y éterniser les talens qui l'avaient rendu vainqueur. D'un autre coté, le crédit qui vous a obtenu de l'autorité royale les grâces nécessaires pour votre établissement, ça été celui d'un des membres de l'académie française. Sous une qualité si peu fastueuse et si simple, vous ne laissez pas de reconnaître le gouverneur de votre province , le général d'armée qui rendit à la France la supériorité des armes qu'elle avait perdue; et qui ensuite , par une glorieuse paix dont il fut le négociateur, termina cette même guerre qu'il nous eût encore fait soutenir avec avantage. Et ne pourrions-nous pas nous glorifier aussi de ce que , pour ces grâces qu'il vous a obtenues , il a eu besoin lui-même d'un autre académicien ? Nous ne lui donnerons que ce litre, puisqu'il néglige celui des fonctions les plus brillantes , content de pouvoir être utile , peu louché de ce qui n'y ajoute rien.

Mais à quoi servirait-il de rechercher des raisons qui vous liassent a l'académie française, tandis que votre inclinalion même vous faitprendre avec elle les liaisons les plus étroites? Attendez de nous. Messieurs, tout ce que demande une conduite si flatteuse à notre égard , tout ce que votre mérite personnel exige encore plus fortement. Yotre académie sera plulôL une sœur de la nôtre qu'une fdlc. Cet ouvrage, que vous vous êtes engagés à nous envoyer t(»us les ans, nous le recevrons

comme un présent que vous nous ferez , comme un gage de notre :union , semblable à ces marques employées chez les anciens , pour se faire reconnaître à des amis éloignés.

Nous avons déjà vu naître des académies dans quelques villes du royaume, et l'académie de Marseille, qui naît aujourd'hui , nous donne le plaisir de voir que cette espèce de production ne s'arrête point. Si lorsque le grand cardinal de Richelieu eut formé notre compagnie dans la capitale , il s'en fût formé aussitôt d'autres pareilles dans les provinces , on eût pu croire que l'esprit d'imitation et de mode, si reproché à notre nation, agissait; et s'il eût agit, il est certain qu'il ne se fût pas soutenu. Mais les académies, nées après l'académie française, sont nées en des temps assez différens. Ce n'est donc plus une mode qui entraîne la nation : une utilité réelle et solide se fait sentir, mais lentement , parce qu'elle ne regarde que l'esprit; et eu récompense elle se fait toujours sentir : la pure raison ne fait pas rapidement ses conquêtes; il faut qu'elle se contente de les avancer toujours de quelques pas.

Si les villes, si les provinces du royaume s'étaient disputé le droit d'avoir une académie , quelle ville l'eût emporté sur Marseille par l'ancienneté des titres? quelle province en eût produit de pareils aux vôtres, JMessieurs? Marseille était savante et polie dans le temps que le reste des Gaules était barbare ; car il n'est pas à présumer que le savoir des druides y répandît beaucoup de lumières, Marseille a eu des hommes, fameux encore aujourd'hui, que les Grecs reconnaissent pour leur appartenir , non-seulement par le sang, mais par le génie. 11 est sorti de la Provence , soumise à l'empire romain,

43a DISCOURS

des orateurs et des philosophes que Rome admirait. Et dans des temps beaucoup moins reculés, lorsque cette épaisse nuit d'ignorance et de barbarie , qiri avait couvert toute l'Europe , commença un peu à se dissiper , ne fut-ce pas en Provence que brillèrent les premiers rayons de la poésie française , comme si une heureuse fatalité eut voulu que cette partie des Gaules fût toujours éclairée la première ? Alors la nature y enfanta tout à coup un grand nombre de poètes dont elle avait seule tout l'honneur; l'art, les règles, l'étude des Grecs et des Romains ne lui pouvaient rien disputer. Ces auteurs, qui n'avaient que de l'esprit sans culture, dont les noms sont a peine connus aujourd'hui de quelques-uns d'entre les savans les plus curieux , sont ceux cependant dont les Italiens ont pris le premier goût de la poésie ; ce sont ceux que les anciens poètes de cette nation si spirituelle, et le grand Pétrarque lui-même , ont regardés comme leui^ maîtres, ou du moins comme des prédécesseurs respectables. La gloire de Pétrarque peut encore appartenir plus particulièrement à la Provence par un autre endroit : il fut inspiré par une provençale. Vous aviez aussi dans ces mêmes siècles , une académie d'une constitution singulière ; le savoir , à la vérité , n'y dominait pas ; mais en sa place l'esprit et la galanterie. L'élite de la noblesse du pays, tant en hommes qu'en femmes, composait la fameuse cour d'amour, où se traitaient avec méthode et avec une espèce de régularité académique, toutes les questions que peuvent fournir ou les sentimens ou les aventures des amans; questions si ingénieuses pour la plupart, et si fnies^ que celles de nos romans modernes ne sont souvent que les mêmes, ou ne les surpassent pas : mais il est

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 43i

vrai que sur ces sortes de sujets, l'étude des anciens et les livres ne sont pas si nécessaires. Vous n'avez pas voulu , Messieurs , vous parer beaucoup de tout cet éclat, qui ne vient que de vos ancêtres : mais avec ceux qui ne font pas valoir leur noblesse, on est d'autant plus obligé a s'en souvenir et à faire sentir qu'on s'en souvient. Une ancienne possession d'esprit est certainement un avantage. Ou c'est un don du climat, s'il y en a de privilégiés : et quel climat le devrait être plus que le vôtre ? ou c'est un motif qui anime et qui encourage : c'est une gloire déjà acquise qui devient la semence d'une nouvelle.

Combien de talens semés assez indifféremment en tous lieux, périssent faute d'être cultivés ! Les académies préviennent ces pertes dans les différens départemens dont on leur a en quelque sorte confié le soin ; elles mettent en valeur des bienfaits de la nature, dont on n'eût presque retiré aucun fruit. Rome envoyait des colonies dans les provinces de son empire, parce qu'elle n'y eût pas trouvé des Romains tout formés : mais chez nous il se formera des Romains, pour ainsi dire, loin de Rome ; et qui sait s'il n'y en aura pas quelques uns que la capitale enviera , et qu'elle enlèvera même aux provinces ?

REPONSE

De FoNTENELLE , doyeti de l'Académie Française , et alors directeur, à M. Mirabeau, 1er s qu il y fui reçu, le 2S septembre 1726.

Monsieur,

On craint quelquefois que les lettres ne conservent pas encore long-temps clans ce royaume , tout l'éclat qu'elles ont acquis; il semble qu'elles ne soient plus assez considérées : et en effet une certaine familiarité que l'on a contractée avec elles , peut leur être nuisible. Beaucoup plus d'excellens ouvrages ont porté tous les genres d'écrire à un point qu'il serait très difficile de passer; et dès que l'esprit ne s'élève plus, on croit qu'il tombe. La prompte décadence des Grecs et des Romains nous fait peur ; car nous pouvons sans trop de vanité , nous appliquer ces grands exemples. Cependant quand une place de l'académie française est à remplir, quel est notre embarras? c'est le nombre des bons sujets. Nous perdons M. le duc de la Force , qui joignait à une grande naissance et à une grande dignité plus de goût pour toute sorte de littérature que la naissance et les dignités n'en souffrent ordinairement, et même plus de lalens qu'il n'osait en laisser voir; et aussitôt notre choix est balancé entre plusieurs hommes , tous recommandables par dilférens endroits , et dont le nombre est si grand par rapport à l'espèce dont ils sont, qu'il fait presque une foule. > ous avez été choisi ,

Monsieur; mais dans la suite vous vous donnerez vousmêmes pour confrères ceux qui ont été vos rivaux , et cette rivalité vous déterminera en leur faveur.

C'a été votre belle traduction de la Jérusalem du Tasse qui a brigué nos voix. La renommée n'a encore depuis trois mille ans consacré que trois noms dans le genre du poème épique , et le nom du Tasse est le troisième. Il faut que les nations les plus jalouses de leur gloire , les plus fières de leur succès dans toutes les autres productions de l'esprit , cèdent cet honneur à ritalie.

Mais il arrive le plus souvent que les noms sont , sans comparaison , plus connus que les ouvrages qui ont fait connaître les noms. Les auteurs célèbres des siècles passés ressemblent à ces rois d'Orient , que les peuples ne voient presque jamais , et dont l'autorité n'en est pas moins révérée. Vous avez appris aux Français combien était estimable ce poète italien qu'ils estimaient déjà tant : dès qu'il a parlé par votre bouche , il a été reçu partout : partout il a été applaudi : les hommes ont trouvé dans son ouvrage tout le grand du poème épique, et les femmes tout l'agréable du roman. L'envie et la critique n'ont pas eu la ressource de pouvoir attribuer ce grand succès aux seules beautés du Tasse : il perdait les charmes de la poésie ; il perdait les grâces de sa langue; il perdait tout, si vous ne l'eussiez dédommagé : le grand, l'agréable, tout eût disparu par un style , je ne dis pas faible et commun , mais peu élevé et peu élégant. Aussi le public a-t-il bien su démêler ce qui vous appartenait , et vous donner vos louanges a part. Sa voix, qui doit toujours prévenir les nôtres , vous indiqua dès lors à l'académie.

Voilà votre titre , Monsieur ; et nous ne comptons pas la protection que vous avez d'un prince , la seconde tête de Vétat. Ces grandes protections sont une parure pour le mérite ; mais elles n'en sont pas un : et quand on veut les employer dans toute leur force , quand on ne veut pas qu'elles trouvent de résistance , osons le dire, elles déshonorent le mérite lui-même. Tous les suffrages auront été unanimes : mais quelle triste unanimité! On aura été d'accord, non à préférer celui qu'on nomme , mais à redouter son protecteur. Pour vous , 3Ionsieur , vous avez le bonheur d'appartenir à un prince , dont la modération, dont l'amour pour l'ordre et pour la règle , qualités si rares et si héroïques dans ceux de son rang, vous ont sauvé l'inconvénient d'être protégé avec trop de hauteur, et appuyé d'un excès d'autorité qui fait tort. Nous avons senti qu'il ne permettait pas à son grand nom d'avoir tout son poids naturel : et le moven d'en douter , après qu'il avait déclaré expressément qu'il aimait mieux que sa recommandation fût sans efTet* que de gêner la liberté de l'académie? Il savait, j'en conviens , qu'il pouvait se fier à vos talens , et à la connaissance que nous en avions : mais un autre en eût été d'autant plus impérieux, qu'il eût été armé de la raison et de la justice. Nous avons droit d'espérer , ou plutôt nous devons absolument croire qu'un exemple parti de si haut, sera désormais une loi, et votre élection aura eu cette heureuse circonstance d'affermir une liberté qui nous est si nécessaire et si précieuse.

.l'avouerai cependant , et peut-être , Monsieur, ceci ne devrait-il être qu'entre vous et moi, que mon suffrage pourrait n'avoir pas été tout-à-fait aussi libre que

A L'ACADEMIE FRAÏVÇAISE. 435

ceux du l'esté de l'académie Vous savez qui m'a parlé pour vous. On en est quitte envers la plus haute naissance pour les respects qui lui sont dûs : mais la beauté et les grâces qui se joignent à cette naissance ont des droits encore plus puissans, et principalement les grâces d'une si grande jeunesse , qu'on ne peut guère les accuser d'aucun dessein de plaire , quoique ce dessein même fût une faveur.

Quel agréable emploi que celui dont vous êtes chargé ! Vous donnez à deux jeunes princesses toutes les connaissances qui leur conviennent : en même temps que les charmes de leur personne croîtront sous vos yeux, ceux de leur esprit croîtront aussi par vos soins ; et je puis vous annoncer de plus que les instructions qu'elles recevront de vous , ne vous seront pas inutiles à vous-même, et qu'elles vous en rendront d'autres à leur tour. La nécessité de vous accommoder à leur âge et à leur délicatesse naturelle, vous accoutumera à dépouiller tout ce que vous leur apprendrez d'une sécheresse et d'une dureté trop ordinaires au savoir; et d'un autre côté , les personnes de ce rang , quand elles sont nées avec de l'esprit , ont une langue particulière , des expressions , des tours que les savans seraient trop heureux de pouvoir étudier chez elles. Pour les recherches laborieuses, pour la solidité du raisonnement, pour la force , pour la profondeur , il ne faut que des hommes. Pour une élégance naïve , pour une simplicité fine et piquante, pour le sentiment délicat des convenances, pour une certaine fleur d'esprit, il faut des hommes polis par le commerce des femmes. Il y en a plus en France que partout ailleurs , grâces à la forme de notre société; et de là nous viennent des

avantages dont les autres nations tâcheront inutilement ou de rabaisser, ou de se dissimuler le prix. La perfection en tout genre consiste dans un mélange juste de qualités opposées , dans une réunion heureuse qui s'en fait malgré leur opposition. L'éloquence et la poésie demandent de la vivacité et de la sagesse, de la délicatesse et de la force ; et il arrive que Tesprit français , auquel les hommes et les femmes contribuent assez également, est un résultat plus accompli de différens caractères. L'académie croira avoir bien rempli sa destination , si par ses soins et par ses exemples elle réussit à perfectionner ce goût et ce ton qui nous sont particuliers; peut-être même suffira- t-il qu'elle les maintienne.

REPONSE

Z)^ Fo^TE^ELLE à l'éveque de Luçcn, lorsqu'il fat reçu à V Acadeinie Française , le 6 mars 1782.

Monsieur,

Il arrive quelquefois que, sans examiner les motifs de notre conduite , on nous accuse d'avoir dans nos élections beaucoup d'égard aux noms et aux dignités, et de songer du moins autant à décorer notre liste qu'à fortifier solidement la compagnie. Aujourd'hui nous n'avons point cette injuste accusation à craindre. Il est vrai que vous portez un beau nom ; il est vrai que vous êtes revêtu d'une dignité respectable : on ne nous

reprochera cependant ni l'un ni l'autre. Le nom vous donnerait presque un droit héréditaire; la dignité vous adonné lieu de fournir vos véritables titres , ces ouvrages où vous avez traité des matières, qui, très épineuses par elles-mêmes, le sont devenues encore davantage parles circonstances présentes. Beaucoup d'autres ouvrages du même genre ont essuyé de violentes attaques, dont les vôtres se sont garantis par eux-mêmes : mais ce qu'il nous appartient le plus particulièrement d'observer, il y règne cette beauté de style, ce génie d'éloquence dont nous faisons notre principal objet.

Nous voyons déjà combien notre choix est applaudi par ce monde plus poli et plus délicat, qui peut-être ne sait pas trop en quoi consiste notre mérite académidfjifé, mais qui se connaît bien en esprit. Ce monde où v(5fus êtes né, et où vous avez vécu, ne se lasse point de vanter les agrémens de votre conversation et les charmes de votre société. Nous croirons aisément que ces louanges vous touchent peu, soit par l'habitude de les entendre, soit parce que la gravité de votre caractère peut vous les faire mépriser : mais l'académie est bien aise que ses membres les méritent, elle que son nom d'académie française engage à cultiver ce qui est le plus particulier aux Français, la politesse et les agrémens.

Ici , Monsieur , je ne puis résister à la vanité de dire que vous n'avez pas dédaigné de m'admettre au plaisir que votre commerce faisait à un nombre de personnes mieux choisies; et je rendrais grâces avec beaucoup de joie au sort qui m'a mis en place de vous en marquer publiquement ma reconnaissance , si ce même sort ne me chargeait aussi d'une autre fonction très douloureuse et très pénible.

TOM. u. 28

Il faut que je parle de votre illustre prédécesseur, d'un ami qui m'était extrêmement cher, et que j'ai perdu : il faut que jen parle , que j'appuie sur tout ce qui cause mes »e^'ets , et que je mette du soin à rendre la plaie de mon cœur encore plus profonde. Je conviens qu'il y a toujours un certain plaisir à dire ce que Ton sent : mais il faudrait le dire dans cette assemblée d'une manière digne délie , et digne du sujet ; et c'est à quoi je ne crois pas pouvoir suffire , quelque aidé que je sois par un tendre souvenir , par ma douleur même , et par mon zcle pour la mémoire de mon ami.

Le plus souvent on est étrangement borné par la nature. On ne sera qu'un bon poète . c'est être déjà assez réduit: mais de plus, on ne le sera que dans un certain genre; la chanson même en est un où l'on peut se t^ftkver renfermé. La 3Iotte a traité presque tous le,s genres de poésie. L'ode était assez oubliée depuis Malherbe ; l'élévation qu'elle demande , les contraintes particulières qu elle impose avaient causé sa disgrâce, quand un jeune inconnu parut subitement avec des odes à la main . dont plusieurs étaient des chefs-d'œuvre, et les plus faibles avaient de grandes beautés. Pindare dans les siennes est toujours Pindare, Anacréon est toujours Anacréon , et ils sont tous deux très opposés. La Motte, après avoir commencé par être Pindare , sut devenir Anacréon.

Il passa au théâtre tragique, et il y fut universellement applaudi dans trois pièces de caractères différens. Les Machabées ont le sublime et le majestueux qu'exige une religion divine ; Romulus représente la grandeur romaine naissante , et mêlée de quelque férocité ; Inès de Castro exprime les senlimens les plus tendrez, les plus

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. /j3,)

touchans, les plus adroitement ^isés dans le sein de la nature. Aussi l'histoire du théâtre n'a-t-elle point d'exemple d'un succès pareil à celui d'Inès. C'en est un grand pour une pièce (|ue d'avoir attiré une fois chacun de ceux qui vont aux spectacles. Inès n'a peut-être pas eu un seul spectateur qui ne l'ait été qu'une fois. Le désir de la voir renaissait après la curiosité satisfaite.

Un autre théâtre a encore plus souvent occupé le même auteur; c'est celui où la musique s'unissant à la poésie, la pare quelquefois, et la tient toujours dans un rigoureux esclavage. De grands poètes ont fièrement méprisé ce genre , dont leur génie , trop roide et trop inflexible, les excluait; et quand ils ont voulu prouver que leur mépris ne venait pas d'incapacité, ils n'ont fait que prouver, par des efforts malheureux^ que c'est un genre très difficile. La ^Nlotte eût été aussi en droit de le mépriser: mais il a fait mieux, ily a beaucoup réussi. Quelques unes de ses pièces, car, fussent-elles toutes d'un mérite égal, le succès dépend ici du concours de deux succès; l'Europe galante, Issé , le Carnaval de la Folie, Amadis de Grèce, Omphale, dureront autant que le théâtre pour lequel elles ont été faites, et elles feront toujours partie de ce corps de réserve qu'il se ménage pour ses besoins.

Dans d'autres genres que La Motte a embrassés aussi, il n'a pas reçu les mêmes applaudissemens. Lorsque ses premiers ouvrages parurent, il n'avait point passé par de faibles essais, propres seulement à donner des espérances : on n'était point averti , et on n'eut pas le loisir de se précautionner contre l'admiration. Mais dans la suite on se tint sur ses gardes : on l'attendait avec une

'.',o DISCOURS

indisposition secrète contre hii ; il en eût coûté trop d'estime pour lui rendre une justice entière. Il fit une Iliade , en suivant seulement le plan général d'Homère, et on trouva mauvais qu'il touchât au divin Homère sans l'adorer. Il donna un recueil de fables , dont il avait inventé la plupart des sujets ; et on demanda pourquoi il faisait des fables après La Fontaine. Sur ces raisons on prit la résolution de ne lire l'Iliade ni les fables, et de les condamner.

Cependant on commence à revenir peu à peu sur les fables , et je puis être témoin qu'un assez grand nombre de personnes de goût avouent qu'elles y trouvent une infinité de belles choses ; car on n'ose encore dire qu'elles sont belles. Pour l'Iliade, elle ne paraît pas jusqu'ici se relever; et je dirai, le plus obscurément qu'il me sera possible , que le défaut le plus essentiel qui l'en empêche , et peut-être le seul , c'est d'être l'Iliade. On lit les anciens par une espèce de devoir ; on ne lit les modernes que pour le plaisir, et malheureusement un trop grand nombre d'ouvrages nous ont accoutumés à celui des lectures intéressantes.

Dans la grande abondance de preuves que je puis donner de l'étendue et de la variété du talent de La Motte , je néglige des comédies qui , quoiqu'en prose , appartiennent au génie poétique , et dont l'une a été tout nouvellement tirée de son premier état de prose , pour être élevée à la dignité de pièce en vers , si cependant c'était une dignité selon lui ; mais enfin c'était toujours un nouveau style auquel il savait se plier.

Cette espèce de dénombrement de ses ouvrages poétiques ne les comprend pas encore tous. Le public ne connaît ni un grand nombre de ses psaumes et de ses

A L ACADÉMIE FRANÇAISE. ^i

cantates spirituelles , ni des églogues qu'il renfermait , peut-être par un principe d'amitié pour moi , ni beaucoup de pièces galantes enfantôes par l'amour, mais par un amour d'une espèce singulière , pareil à celui de Voiture pour mademoiselle de Rambouillet , plus parfaitement privé d'espérance, s'il est possible, et sans doute infiniment plus disproportionné. Il n'a manque à un poète si universel qu'un seul genre, la satire; et il est plus glorieux pour lui qu'elle lui manque, qu'il ne l'est d'avoir eu tous les autres genres à sa disposition.

Malgré tout cela, La Motte n'était pas poète, ont dit quelques uns , et mille échos l'ont répété. Ce n'était point un enthousiasme involontaire qui le saisît, une fureur divine qui l'agitât; c'était seulement une volonté de faire des vers , qu'il exécutait, parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Quoi! ce qu'il y aura de plus estimable en nous , sera-ce donc ce qui dépendra le moins de nous, ce qui agira le plus en nous sans nous-mèuies, ce qui aura le plus de conformité avec l'instinct des animaux PCar cet enthousiasme et cette fureur bien expliquées, se réduiront à de véritables instincts. Les abeilles font un ouvrage bien entendu , à la vérité , mais admirable seulement en ce qu'elles le font sans l'avoir médité et sans le connaître. Est-ce là le modèle que nous devons nous proposer ; et serons-nous d'autantplus parfaits que nous en approcherons davantage? Vous ne le croyez pas, Messieurs ; vous savez trop qu'il faut du talent naturel pour tout, de l'enthousiasme pour la poésie ; mais qu'il faut en même temps une raison qui préside à tout l'ouvrage , assez éclairée pour savoir jusqu'où elle peut lâcher la main à renthou-

4o2 DISCOURS

siasme, et assez ferme pour Je retenir quand il va s'emporter. Voilà ce qui rend un grand poète si rare ; il se forme de deux contraires heureusement unis dans un certain point, non pas tout à fait indivisible, mais assez juste. Il reste un petit espace libre où la différence des goûts aura quelque jeu. On peut désirer un peu plus ou un peu moins : mais ceux qui n'ont pas formé le dessein de chicaner le mérite, et qui veulent juger sainement, n'insistent guère sur ce plus ou sur ce moins qu'ils désireraient , et l'abandonnent , ne fut-ce qu'à cause de l'impossibilité de Texpliquer.

Je sais ce qui a le plus nui à La Motte. Il prenait assez souvent ses idées dans des sources assez éloignées de celle de l'Hippocrène, dans un fonds peu connu de réflexions fines et délicates , quoique solides; en un mot, car je ne veux rien dissimuler , dans la métaphysique , même dans la philosophie. Quantité de gens ne se trouvaient plus en pays de connaissance, parce qu'ils ne A'oyaient plus Flore et les Zéphyrs, Mars et Minerve, et tous ces autres agréables et faciles riens de la poésie ordinaire. Un poète si peu frivole, si fort de choses, ne pouvait pas être un poète; accusation plus injurieuse à la poésie qu'à lui. Il s'est répandu depuis un temps un esprit philosophique presque tout nouveau , une lumière qui n'avait guère éclairé nos ancêtres; et je ne puis nier aux ennemis de La Motte, qu'il n'eût été vivement frappé de cette lumière , et n'eût saisi avidement cet esprit. Il a bien su cueillir les fleurs du Parnasse ; mais il y a cueilli aussi , ou plutôt il y a fait naître des fruits qui ont plus de substance que ceux du Parnasse ïi'en ont communément. Il a mis beaucoup de raison dans ses ouvrages , j'en conviens; mais il n'y a pas mis

moins de feu , d'élévation , d'agrément , que ceux qui ont le plus brillé par l'avantage d'avoir mis dans les leurs moins de raison.

Parlerai-je ici de cette foule de censeurs que son mérite lui a faits ? seconderai-je leurs intentions en leur aidant à sortir de leur obscurité ? Non, Messieurs ; non, je ne puis m'y résoudre : leurs traits partaient de trop bas pour aller jusqu'à lui. Laissons-les jouir de la gloire d'avoir attaqué un grand nom , puisqu'ils n'en peuvent avoir d'autre ; laissons-les jouir du vil profit qu'ils en ont espéré , et que quelques uns cherchaient à accroître par un retour réglé de critiques injurieuses. Je sais cependant que , même en les méprisant , car on ne peut s'en empêcher , on ne laisse pas de recevoir d'eux quelque impression : on les écoute , quoiqu'on ne l'ose le plus souvent , du moins si on a quelque pudeur , qu'après s'en être justifié par convenir de tous les titres odieux qu'ils méritent. Mais toutes ces impressions qu'ils peuvent produire ne sont que très-passagères; nulle force n'égale celle du vrai. Le nom de La Motte vivra, et ceux de ses injustes censeurs commencent déjà à se précipiter dans l'éternel oubli qui les attend.

Quand on a été le plus avare de louanges sur son sujet, on lui a accordé un premier rang dans la prose, pour se dispenser de lui en donner un pareil dans la poésie ; et le moyen qu'il n'eût pas excellé en prose , lui qui avec un esprit nourri de réflexions , plein d'idées bien saines et bien ordonnées, avait une force, une noblesse, et une élégance singulière d'expression, même dans son discours ordinaire.

Cependant cette beauté d'expression , ces réflexions.

ces idées , il ne les devait presque qu'à lui-même. Privé dès sa jeunesse de l'usage de ses yeux et de ses jambes , il n'avait pu guère profiter ni du grand commerce du monde , ni du secours des livres. Il ne se servait que des yeux d'un neveu , dont les soins constans et perpétuels pendant vingt-quatre années qu'il a entièrement sacrifiées à son oncle, méritent l'estime, et en quelque sorte la reconnaissance de tous ceux qui aiment les lettres , ou qui sont sensibles à l'agréable spectacle que donnent des devoirs d'amitié bien remplis. Ce qu'on peut se faire lire ne va pas loin, et La Motte était donc bien éloigné d'être savant; mais sa gloire en redouble. Il ferait lui-même dans la dispute des anciens et des modernes un assez fort argument contre l'indispensable nécessité dont on prétend que soit la grande connaissance des anciens , si ce n'est qu'on pourrait fort légitimement répondre qu'un homme si rare ne tire pas à conséquence.

Dans les grands hommes, dans ceux surtout qui en méritent uniquement le titre par des talens , on voit briller vivement ce qu'ils sont, mais on sent aussi, et le plus souvent sans beaucoup de recherches, ce qu'ils ne pourraient pas être : les dons les plus éclatans de la nature ne sont guère plus marqués en eux que ce qu'elle le»r a refusé. On n'eût pas facilement découvert de quoi La Motte était incapable. Il n'était n'y physicien, ni géomètre, ni théologien; mais on s'apercevait que pour l'être , et même à un haut point, il ne lui avait manqué que des yeux et de l'étude. Quelques idées de ces différentes sciences qu'il avait recueillies ça et là , soit par un peu de lecture, soit par la conversation d'habiles gens , avaient germé dans sa tête , y avaient

jeté des racines, et produit des fruits surprenans par le peu de culture qu'ils avaient coûté. Tout ce qui était du ressort de la raison était du sien ; il s'en emparait avec force, et s'en rendait bientôt maître. Combien ces talens particuliers, qui sont des espèces de prisons souvent fort étroites d'où un génie ne peut sortir , seraient-ils inférieurs à cette raison universelle qui contiendrait tous les talens, et ne serait assujétie par aucun , qui d'elle-même ne serait déterminée à rien , et se porterait également à tout ?

L'étendue de l'esprit de La Motte embrassait jusqu'aux agrémens de la conversation , talent dont les plus grands auteurs, les plus agréables même dans leurs ouvrages , ont été souvent privés , à moins qu'As ne redevinssent en quelque sorte agréables par le contraste perpétuel de leurs ouvrages et d'eux-mêmes. Pour lui , il apportait dans le petit nombre de ces sociétés une gaieté ingénieuse, fine et féconde , dont le mérite n'était que trop augmenté par l'état continuel de souffrance où il vivait.

Il n'y a jamais eu qu'une voix à l'égard de ses mœurs, de sa probité , de sa droiture, de sa fidélité dans le commerce , de son attachement à ses devoirs; sur tous ces points la louange a été sans restriction , peut-être parce que ceux qui se piquent d'esprit ne les ont pas jugés assez iraportans, et n'y ont pas pris beaucoup d'intérêt. Mais je dois ajouter ici, qu'il avait les qualités de l'âme les plus rarement unies à celles de l'esprit dans les plus grands héros des lettres. Ils sont sujets ou à une basse jalousie qui les dégrade , ou à un orgueil q«i les dégrade encore plus en les voulant trop élever. La Molle approuvait , il louait^vec une satisfaction si

vraie , qu'il semblait se complaire dans le talent d'au-, trui. Il eût acquis par là le droit de se louer lui-même, si on pouvait l'acquérir. Ce n'est pas que les défauts lui échappassent, et comment l'auraient-ils pu? Mais il n'était pas touché de la gloire facile, et pourtant si recherchée, de les découvrir, et encore moins de celle d'en publier la découverte. Sévère dans le particulier pour instruire, il était hors de là très indulgent pour encourager. Il n'avait point établi dans sa tête son style pour règle de tous les autres styles; il savait que le beau ou l'agréable sont rares , mais non pas uniques : ce qui était le moins selon ses idées particulières , n'en avait pasmoins droit de le toucher; et il se présentaità tout, bien exempt de cette injustice du cœur qui borne et qui resserre l'esprit. Aussi était-ce du fond de ses sentimens qu'il se répandait sur ses principaux écrits une certaine odeur de vertu délicieuse pour ceux qui en peuvent être frappés. Qu'un auteur qui se rend aimable dans ses ouvrages, est au-dessus de celui qui ne fait que s'y rendre admirable !

Un des plus célèbres incidens de la querelle sur Homère , fut celui où l'on vit paraître dans la lice, d'un côté , le savoir sous la figure d'une dame illustre ; de l'autre , l'esprit, je ne veux pas dire la raison, car je ne prétends point toucher au fond de la dispute, mais seulement à la manière dont elle fut traitée. En vain le savoir voulut se contraindre àquelques dehors de modération, dont notre siècle impose la nécessité; il retomba malgré lui dans son ancien style, et laissa échapper de l'aigreur, delà hauteur et de l'emportement. L'esprit au contraire fut doux , modeste , tranquille , même etijoué , toujours respectueux pour le vénérable savoir, et

encore plus pour celle qui le représentait. Si La Motte eût pris par art le ton qu'il prit, il eut fait un chefd'œuvre d'habileté; mais les efforts de l'art ne vont pas si loin, et son caractère naturel eut beaucoup de part à la victoire complète qu'il remporta.

Je sens bien, Messieurs, que je viens de faire un éloge peu vraisemblable , et je ne crains pas cependant que l'amitié m'ait emporté au-delà du vrai ; je crains seulement qu'elle ne m'ait pas inspiré assez heureusement, ou ne m'ait engagé a un trop long discours. Si La Motte était encore parmi nous , et que je me fusse échappé à parler aussi long-temps, je le prierais de terminer la séance, selon sa coutunae, par quelqu'une de ses productions, et vous ne vous seriez séparés qu'en applaudissant, ainsi que vous avez fait tant de fois. Mais nous ne le possédons plus, et il faut bien que nous nous attendions à le regretter souvent.

Prcncncé par Fontenelle, doyen et directeur de V Académie Française, à V ouverture de l'assemblée publique du 25 açût 1741.

Messieu rs ,

Avant que de faire enpublic les fonctions de la place où j'ai l'honneur d'être dans cejour solennel, jeme sens obligé à vous rendre grâces de ce que j'y suis. Une loi toujours exactement observée, veut que ce soit le sort

qui mette l'un d'entre vous à votre tète ; et vous avez voulu me déférer cette dignité indépendamment du sort, en considération des cinquante années que je compte présentement depuis ma réception. Un demisiècle passé parmi vous , m'a fait un mérite ; mais je l'avouerai , Messieurs , je me flatte d'en avoir encore un autre , et plus considérable , et qui vous a plus touchés ; c^est mon attachement pour cette compagnie , d'autant plus grand , que j'ai eu plus de temps pour la bien connaître. Je dirai plus , ceux qui la composent présentement, je les ai vu tous entrer ici, tous naître dans ce monde littéraire , et il n'y en a absolument aucun à la naissance de qui je n'aie contribué. Il m'est permis d'avoir pour vous une espèce d'amour paternel , pareil cependant à celui d'un père qui se verrait des enfans fort élevés au-dessus de lui , et qui n'aurait guère d'autre gloire que celle qu'il tirerait d'eux.

Les trois âges d'hommes que Nestor avait vus , je les ai presque vus aussi dans cette académie, qui s'est renouvelée plus de deux fois sous mes yeux. Combien de talens , de génies , de mérites , tous singulièrement estimables en quelque point , tous différens entre eux , se sont succédés les uns aux autres; et en combien de façon le tout s'est-il arrangé pour former un corps également digne dans tous les temps de prétendre à l'immortalité , selon qu'il a osé le déclarer dès sa naissance! Tantôt la poésie , tantôt l'éloquence , tantôt l'esprit, tantôt le savoir ont eu la plus grande part à ce composé, toujours égal à lui-même et toujours divers ; et j'ose prédire , sur la foi de ma longue expérience , qu'il ne dégénérera point , et soutiendra cette haute et noble prétention dont il s'est fait un devoir.

J'ai vu aussi, et de fort près, et long-temps, une autre compagnie célèbre , dont je ne puis m'empêcher de parler ici , quoique sans une nécessité absolue, mais à l'exemple' de ce Nestor que je viens de nommer. Quand l'académie des sciences prit une nouvelle forme par les mains d'un de vos plus illustres confrères , il lui inspira le dessein de répandre, le plus qu'il lui serait possible , le goût de ces sciences abstraites et élevées qui faisaient son unique occupation. Elles ne se servaient ordinairement , comme dans l'ancienne Egypte , que d'une certaine langue sacrée , entendue des seuls prêtres et de quelques initiés. Leur nouveau législateur voulait qu'elles parlassent, autant qu'il se pourrait, la langue commune; et il me fit l'honneur de me prendre ici pour être leur interprète , parce qu'il compta que j'y aurais reçu des leçons excellentes sur l'art de la parole.

Cet art est beaucoup plus lié qu'on ne le croit peut-être avec celui dépenser. Il semble que l'académie française ne s'occupe que des mots; mais à ces mots répondent souvent des idées fines et déliées, difficiles à saisir et à rendre précisément telles qu'on les a, ou plutôt telles qu'on les sent, aisées à confondre avec d'autres par des ressemblances trompeuses, quoique très fortes. L'établissement des langues n'a pas été fait par des raisonnemens et des discussions académiques, mais par l'assemblage bizarre en apparence d'une infinité de hasards compliqués; et cependant il y règne au fond une espèce de métaphysique fort subtile qui a tout conduit ; non que les hommes grossiers qui la suivaient se proposassent de la suivre, elle leur était parfaitement inconnue : mais rien ne s'établissait généralement, riert

45o DISCOURS

n'était constamment adopté, que ce qui se trouvait conforme aux idées naturelles de la plus grande partie des esprits, et c'était là l'équivalent de nos assemblées et de nos délibérations. Elles ne font plus , qu'avec assez de travail, ce qui se fit alors sans aucune peine, de la même manière à peu près qu'un homme fait n'apprendra point , sans beaucoup d'application, la même langue qu'un enfant aura apprise sans y penser.

Un des plus pénibles soins de l'académie, est de développer dans notre langue cette métaphysique qui se cache , et ne peut être aperçue que par des yeux assez perçans. L'esprit d'ordre, de clarté, de précision , nécessaire dans ces recherches délicates , est celui qui sera la clef des plus hautes sciences, pourvu qu'on l'y applique de la manière qui leur convient ; et j'avais pu prendre ici quelque teinture de cet esprit qui devait m'aider à remplir les nouveaux devoirs dont ^ on me chargeait. Avec un pareil secours, ce savoir que les maîtres ne communiquaient pas réellement dans leurs ouvrages, mais qu'ils montraient seulement de loin, placé sur des hauteurs presque inaccessibles, pouvait en descendre jusqu'à un certain point, et se laisser amener à la portée d'un plus grand nombre de personnes.

Ainsi, ^lessieurs, car je cesse enfin d'abuser des privilèges de ÎSestor, c'est l'académie française qui m'a formé la première ; c'est elle qui en mettant mon nom dans sa liste , y a la première attaché une certaine prévention favorable; c'est elle qui m'a rendu plus susceptible de l'honneur d'entrer dans de pareilles sociétés , et je me tiens heureux de pouvoir aujourd'hui lui en marquer publiquement ma vive reconnaissance. La ce

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 45i

rémonie du renouvellement des vœux au bout de cinquante ans se pratique dans de certains corps ; et si quelque chose d'approchant était en usage dans celuici, je descendrais volontiers de la première place pour me remettre à celle de récipiendaire , et y prendre de nouveau les mêmes engagemens que j'y pris il y a si long-temps. Je me porterais à cette action avec d'autant plus d'ardeur, que je suis présentement plus redevable que jamais à cette respectable compagnie.

Lu dans l' as semlUc publique du 20 acûl i74g.

L'académie juge à propos #Bterendre l'occasion de cette assemblée publique , poiir avertir ceux qui aspireront aux prix de poésie que nous proposons ici tous les ans , d'être aussi exacts sur la rime , que l'ont été tous nos bons poètes du siècle passé. Quelques ouvrages modernes, qui, quoiqu'ils manquassent souvent de cette exactitude, n'ont pas laissé de réussir à un certain point, ont donné un exemple commode , qui a été aussitôt saisi avec ardeur , et prospère de jour en jour.

L'académie s'en est aperçue bien sensiblement dans un grand nombre des ouvrages de poésie qu'elle a reçus cette année ; et elle croit qu'il est de son devoir de s'opposer au progrès de l'abus , en déclarant que dans ses jugemens elle se conduira à cet égard avec toute la rigueur convenable.

Cette rigueur va peut-être scandaliser quelques personnes. Quest-ce que la rime , dira-t-on ? N'est-ce pas une pure bagatelle ? J'en conviens, à parler selon la pure raison ; mais le nombre réglé des syllabes , un repos fixé au milieu de nos grands vers , ou la césure , ne sont-cepas aussi des bagatelles précisément de la même espèce ? Traitez-les comme vous voulez traiter la rime ; négligez-les autant , les proportions gardées, et vous n'aurez plus de poésie française, rien qui la distingue de la prose. On peut même remarquer ici , à l'avantage de la rime, que des trois conditions ou règles arbitraires qui distinguent dans notre langue la poésie d'avec la prose , la rime est celle qui la distingue le plus ; elle en fait plus elle seule que les deux autres ensemble , et il est clair qu'elle en doit être d'autant plus soigneusement conservée.

Ne sont-ce pas les difficultés vaincues qui font fa gloire des -poètes ? N^jBiice pas sur cet unique fondement, par cette seule œiisidération , qu'on leur a permis une espèce de langage particulier, des tours plus hardis , plus imprévus ; enfin ce qu'ils appellent euxmêmes, en se vantant, un beau, un noble, un heureux délire ; c'est-à-dire, en un«not, ce que la droite raison n'adopterait pas ? S'ils ne se soumettent pas aux conditions apposées à leurs privilèges , on aura droit de les condamner à redevenir sages.

Il ne faut pas traiter de la même manière les arts utiles et ceux qui ne sont qu'agréables. Les utiles le sont d'autant plus , qu'ils sont d'une plus facile exécution , la raison en est évidente : au contraire , les arts purement agréables perdraient de leur agrément à devenir moins difficiles , puisque c'est de leur difficulté que

naît tout le plaisir qu'ils peuvent faire. Le plus grand inconvénient qu'on aurait à craindre , ce serait que le nombre des poètes ne diminuât : hé bien , il faudrait se résoudre à prendre ce mal là en patience ; certainement nous ne perdrions pas les grands génies , ils n'en seraient que plus excités à user de toutes leurs forces, et le sentiment intérieur de celte même force ne leur permettrait pas de demeurer oisifs.

Ce que l'académie voudrait faire aujourd'hui chez nous, on croirait presque qu'il s'est fait de soi-même chez les Latins. Lesfragmens d'Ennius ne nous donnent l'idée que d'une versification extrêmement lâche, et qui se permettait à peu près tout ce qu'elle voulait.

Lucrèce vint ensuite, qui se permet moins, mais encore beaucoup. Virgile paraît; il abolit une infinité des anciens privilèges, et tout le Parnasse latin obéit. Cette poésie était toujours allée en augmentant à la fois de difficulté et de perfection; et elle s'est maintenue en cet état, du moins à l'égard de la difficulté et des règles, pendant plus de quatre siècles; après quoi un affreux déluge de barbarie a tout abîmé. Si nous voulions en croire les novateurs d'aujourd'hui sur la rime, nous ferions précisément le contraire de ce qu'ont fait les Latins arrivés à leur beau siècle; il s'y sont tenus long-temps : nous , dès que nous serions arrivés au nôtre (car nous pouvons hardiment qualifier ainsi celui de Louis XIV ), nous nous presserions volontairement d'en déchoir; ce serait pousser bien loin l'inconstance qu'on nous reproche tant.

Il est vrai cependant que les novateurs peuvent avoir des chefs qui agiront par un autre motif, par la noble ambition d'être à la tête d'un parti , d'une espèce de TOM. II. 29

révolution clans les lettres, de quelque chose enfin ; et en ce cas, ils ont raison de croire qu'ils engageront mieux leurs gens par une diminution, que par une augmentation de travail.

Si nous remontions jusqu'aux Grecs, nous trouverions que chez eux la poésie a toujours marché aussi, en resserrant elle-même ses chaînes. Homère , qui est à la tête de tout, est si excessivement licencieux, qu'il ne paraît presque pas possible d'y rien ajouter à cet égard ; et il était bien naturel que l'on se fît un honnête scrupule d'aller si loin. Mais je ne veux pas m'engager dans une discussion trop étendue , et, pour tout dire , dont je ne serais pas capable : renfermons-nous chez les Latins ; comparons leurs gênes avec les nôtres. Ce serait un long détail, si l'on voulait : mais il me semble que tout l'essentiel de ce parallèle peut se réduire à deux chefs principaux.

1°. Sur les six pieds qui composent un vers hexamètre latin , il n'y a que les deux derniers qui soient assujétis à être d'une certaine quantité; les quatre premiers sont libres, non absolument, mais par rapport aux deux autres. De cette structure du vers hexamètre, il résulte qu'il y a un assez grand nombre de mots latins qui n'y peuvent jamais entrer. Voilà donc la langue latine appauvrie d'autant, et la difficulté de s'exprimer en vers augmentée. Chez nous, les règles du grand vers n'excluent aucun mot, h moins qu'il ne fût de sept syllabes , ce qui est très rare.

2°. En latin , les mots exclus du vers hexamètre peuvent se réfugier dans les phaleuques , dans les odes alcaïques , etc. Mais là il n'y a aucun pied libre comme il y en avait dans Thexamètre; et c'est là tout ce qu'on

a pu imaginer de plus cruel et de plus tyrannique. Le français n'a rien d'approchant. Jusques-là les Latins, qui, accablés d'un joug si pesant, n'ont pas laissé de s'élever jusqu'où nous ne pouvons guère que les suivre , ont, du côté des difficultés vaincues , un avantage infini sur nous.

Mais il faut avouer qu'ils avaient une commodité qu'on peut aussi appeler infinie , et dont nous sommes presque entièrement privés ; c'est l'inversion des mots. Je crois qu'on pourrait prouver, par les meilleurs poètes, que cette inversion était, à très peu de choses près , totalement arbitraire ; et cela supposé, il est certain que cinq mots seulement peuvent être arrangés en cent vingt façons différentes, dix mots iraient à plus de trois millions. Horace dit galamment et ingénieusement à l'aimable Pirrha , qu'il s'était sauvé du naufrage dont il était menacé par ses charmes; et voici très littéralement et dans la dernière exactitude ses propres mots : Une muraille sacrée marque, par un tableau vctif, que j' ai appendu au puissant Dieu de la mer mes vtlemens tout mcuillés. L'image est poétique et heureuse : cela fait au moins onze mots latins; et voici comment ils ont été arrangés par Horace pour faire les A'ers qu'il voulait : Par un tableau une sacrée vctif muraille marque tout mouillés que j'ai appendu au puissant mes vclemens de la mer Dieu. J'ai vu des gens d'esprit, mais qui ne savaient point le latin, fort étonnés qu'Horace eût parlé ainsi ; et d'autres, qui avaient fait leurs études, étonnés encore de ce qu'ils ne l'avaient pas été jusques-là. Tout ce que je prétends présentement , c'est que l'arrangement qu'Horace donne à ces onze mots lalins , est tel que l'on voit assez qu'une infinité d'autres

arrangemens pareils auraient été également recevables; que ces arrangemens étaient donc arbitraires ; que puisqu'il s'agissait d'onze mots, il y avait plus de dix millions d'arrangemens possibles ; et que quand il y en aurait eu quelques uns d'absolument insupportables , il en restait encore un nombre prodigieux plus que suffisant pour y satisfaire.

Que les Latins n'aient dans un certain genre de vers aucune syllabe libre , mais une entière liberté de placer les mots comme ils voudront; et que nous n'ayons aucune gêne sur les syllabes , mais un extrême assujétissement à un certain ordre des mots, et cela en tout genre de vers , il me semble qu'il ne serait pas aisé de juger de quel côté il y aurait plus ou moins de difficulté, et qu'on pourrait supposer ici une égalité assez parfaite. Mais il est question de savoir laquelle des deux pratiques est la plus raisonnable ; la décision pourra être assez prompte. Certainement la licence effrénée des transpositions produira souvent de l'obscurité et de l'embarras ; exigera du lecteur, et principalement de l'auditeur, une attention pénible, qui n'ira qu'à entendre le sens littéral , et non à envisager l'idée , et produira dans la phrase une confusion et un chaos où l'on ne se reconnaîtra un peu que lorsqu'on sera parvenu jusqu'au bout. Souvenons -nous du morceau cité d'Horace. Il y a là un Icut mouillés adjectif détaché de son substantif, qu'on verra quelque temps après; jusques-là ce mot n'a aucun rapport à tout ce qui l'environne , et il paraît tout à fait hors d'oeuvre et comme suspendu en l'air. Il faudra faire effort pour s'en souvenir , et le rejoindre au mot de vétemens quand il daignera paraître.

Mais n est-il pas à propos que le poète prenne tous les moyens possibles d'empêcher que l'attention qu'on lui donne ne se relâche? Sans doute , il les doit prendre ; mais il faut que ce soit à ses dépens , et non aux dépens de l'auditeur. Le poète n'est fait que pour le plaisir d'autrui; moins il vendra cher celui qu'il fera , plus il en fera : il doit se sacrifier de bonne grâce, sans songer jamais à faire partager ses peines.

Nous étions partis de la rime , et nous voilà arrivés bien loin, et peut-être beaucoup trop loin, sur un sujet si léger. Nous demandons cependant la permission de dire encore un mot. En supposant que la rime soit régulière , quelle sera sa plus grande perfection possible ?

Il y a un bon mot fort connu. Vcilà deux mets bietv étonnés de se trouver ensemble , a dit un homme d'esprit, en se moquant d'un mauvais assortiment de mots. J'applique cela à la rime , mais en le renversant; et je dis qu'elle est d'autant plus parfaite, que les deux mots qui la forment sont plus étonnés de se trouver ensemble. J'ajoute seulement qu'ils doivent être aussi aises qu'étonnés. Si vous avez fini un vers par le mot ôi'âme, il vous sera bien aisé de trouver le mot de flâme pour finir l'autre. Non-seulement il y a peu de mots de cette terminaison dans la langue ; mais de plus , ceux-ci ont entre eux une telle affinité pour le sens, qu'il sera très difficile que le discours où le premier sera employé, n'admette ou même n'amène nécessairement le second. La rime est légitime; mais c'est presque un mariage. Je dis qu'alors les mots ne sont pas étonnés , mais ennuyés de se rencontrer.

Si au contraire vous faites \\mev fable et affable , et je

suppose que le sens des deux vers soit bon , on pourra

dire que les deux mois seront étonnés et bien aises de

se trouver. On en voit assez la raison , en renversant

ce qui vient d'être dit. Ce seront là des rimes riches et

heureuses.

Toute langue cultivée se partage en deux branches différentes, dont chacune a un grand nombre de termes que Fautre n'emploie point : la branche sérieuse et noble, la branche enjouée et badine. On pourrait croire que les poètes sont plus obligés de bien rimer dans le sérieux qvie dans le badin : mais pour peu qu'on y pense, on verra que c'est le contraire. Leur assujétissement a la rime doit être d'autant plus grand, qu'il leur est plus aisé d'y satisfaire. Or, la langue badine est de beaucoup la plus abondante et la plus riche; outre tous les termes qui lui sont propres, et auxquels l'autre n'ose jamais toucher , elle a tous ceux de cette autre, sans exception, qu'elle peut tourner en plaisanterie tant qu'elle voudra; elle peut aller même jusqu'à en forger de nouveaux. Il est bien juste que la joie, si nécessaire aux hommes, ait quelques privilèges.

REPONSE

De Fo.MENELLE, directeur de l'Académie Française , au discours proncncé par M. l'évéque de Rennes, le jour de sa rcceplicn , le ih septembre 1749.

Ce que nous venons d'entendre ne nous a point surpris ; nous savions , il y a long-temps, que dès votre entrée dans' le monde on jugea qu'à beaucoup d'esprit naturel, et à une grande capacité dans les matières de l'état ecclésiastique que vous aviez embi-assé , vous joigniez l'agréable don de la parole, qui ne s'attache pas toujours au plus grand fonds d'esprit, et encore moins à des connaissances également épineuses et éloignées de l'usage commun. Nous savions qu'après avoir été nommé évéque de la capitale d'une grande province qui se gouverne par des états , votre dignité , qui vous mettait à la tête de ces états, vous avait donné occasion d'exercer souvent un genre d'éloquence peu connu parmi nous , et qui lient assez du caractère de l'éloquence grecque et romaine. Les orateurs français, excepté les orateurs sacrés, ne traitent guère que des sujets particuliers , peu intéressans, souvent embarrassés de cent minuties importantes, souvent avilis par les noms mêmes des principaux personnages. Pour vous , Monsieur , vous aviez toujours en main dans vos discours publics, les intérêts d'une grande province

]6o DISCOURS-

combinés avec ceux du roi; vous étiez, si on ose le (lire, une espèce de médiateur entre le souverain qui devait être obéi , et les sujets quil fallait amener à une obéissance volontaire. De là vous avez passé, Monsieur, à l'ambassade d'Espagne , où il a fallu emplover une éloquence toute différente, qui consiste autant dans le silence que dans les discours. Les intérêts des potentats sont en si grand nombre , si souvent et si naturellement opposés les uns aux autres , qu'il est difficile que deux d'entre eux, quoique étroitement unis par les liens du sang, soient parfaitement d'accord ensemble sur tous les points, ou que leur accord subsiste long-temps. Les deux branches de la maison d'Autiiche n'ont pas toujours été dans la même intelligence. L'une des deux maisons royales de Bourbon vous a chargé de ses affaires auprès de l'autre. La renommée, quoique si curieuse, surtout des affaires de cette nature, quoique si ingénieuse et même si hardie à deviner, ne nous a rien dit de ce qui s'est passé dans un intérieur où vous avez eu besoin de toute votre habileté ; et cela même vous fait un mérite. Seulement nous voyons que l'Espagne , pour laquelle vous avez dû être le moins zélé , ne vous a laissé partir de chez elle que revêtu du titre de grand de la première classe, honneui' qu'elle est bien éloignée de prodiguer.

Le grand cardinal de Richelieu , lorsqu'il forma une société de gens presque tous peu considérables par euxmêmes , connus seulement par quelques talens de l'esprit , eùt-il pu, même avec ce sublime génie qu'il possédait, imaginer à quel point eux et leurs successeurs porteraient leur gloire par ces talens et par leur union? Eùt-il osé se flatter que dans peu d'années les noms les

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 46i

plus célèbres de toute espèce ambitionneraient d'entrer dans la liste de son académie ; que dès qu'elle aurait perdu un cardinal de Piohan , il se trouverait un autre prélat, tel que vous, Monsieur, prêt à le remplacer?

Le nom de Rohan seul fait naître de grandes idées. Dès qu'on l'entend , on est frappé d'une longue suite d'illustres aïeux , qui va se perdre glorieusement dans la nuit des siècles : on voit des héros dignes de ce nom par leurs actions, et d'autres héros dignes de ces prédécesseurs ; on voit les plus hautes dignités accumulées, les alliances les plus brillantes , et souvent le voisinage des trônes : mais en même temps il n'est que trop sûr que tous ces avantages naturels, si précieux aux yeux de tous les hommes , seraient des obstacles qu'aurait à combattre celui qui aspirerait au mérite réel des vertus tels que la bonté, l'équité, l'humanité, la douceur des mœurs. Tous ces obstacles, dont la force n'est que trop connue par l'expérience, non-seulement M. le cardinal de Rohan, durant tout le cours de sa vie, les surmonta ; mais il les changea eux-mêmes en moyens, et de pratiquer mieux les vertus qu'ils combattaient, et de rendre ces vertus plus aimables. Il est vrai, pour ne rien dissimuler, qu'il y était extrêmement aidé par l'extérieur du monde le plus heureux, et qui annonçait le plus vivement et le plus agréablement tout ce qu'on avait le plus d'intérêt de trouver en lui. On sait ce qu'on entend aujourd'hui, en parlant des grands , par le don de représenter. Quelques uns d'entre eux ne savent guère que représenter : mais lui, il représentait et il était.

Dès son jeune âge , destiné à l'état ecclésiastique , il

ne crut point que son nom, ni un usage assez établi chez, ses pareils, pussent le dispenser de savoir par luimême. Il fournit la longue et pénible carrière prescrite ])ar les lois avec autant d'assiduité, d'application, de zèle, qu'un jeune homme obscur, animé d'une noble ambition, et qui n'aurait pu compter que sur un mérite acquis. Aussi dès ces premiers temps se fit-il une grande réputation dans l'université; les dignités et les titres qui l'attendaient , pour ainsi dire, avec impatience, ne laissaient pas de venir le trouver selon un certain ordre.

Il était à l'âge de trente-un ans coadjuteur de IM. le cardinal de Furslenberg, évêque et prince de Strasbourg, lorsqu'il survint dans cette académie un de ces incidens qui en troublent quelquefois la paix , et fournissent quelque légère pâture a la malignité du public. Le principe général de ces espèces d'orages est la liberté de nos élections ; liberté qui ne nous en est pas cependant, ainsi qu'aux anciens Romains, moins nécessaire , ni moins précieuse. Ce fut enide pareilles circonstances que le coadjuteur de Strasbourg se montra, et calma tout : et je puis dire hardiment qu'il entra dans cette académie par un bienfait. Avec quel redoublement et de joie et de reconnaissance ne lui fimesnous pas ensuite nos complimens sur le chapeau de cardinal , sur la charge de grand-aumônier de France , dignités dont l'éclat rejaillissait sur nous, et qui nous élevaient toujours nous-mêmes de plus en plus I

Nous savons assez en France ce que c'est que les affaires de la constitution. Ne fussent-elles que théologiqups , elles seraient déjà d'une extrême difficulté : un Kr;ind nomlire de gens d'esprit ont fait tous les efforts

possibles pour découvrir quelques nouveaux rayons de lumière dans des ténèbres sacrées , et ils n'ont fait que s'y enfoncer davantage; peut-être eût-il mieux valu les respecter d'un peu plus loin. Mais les passions humaines ne manquèrent pas de survenir, et de prendre part à tout, voilées avec toute l'industrie possible, d'autant plus difficiles à combattre, qu'il ne fallait pas laisser sentir qu'on les reconnût. Le roi convoqua sur ce sujet des assemblées d'cvêques , à la tète desquelles il mit M. le cardinal de Roban. Que l'on réfléchisse un instant sur ce qu'exige une pareille place dans de pareilles conjonctures, et l'on jugera aussitôt qu'un prélat, avec peu de talens , peu de savoir, des lumières acquises dans le besoin, moment par moment, empruntées en si bon lieu que l'on voudra, eût paru bien vite à tous les veux tel qu'iPétait naturellement. J'atteste la renommée sur ce qu'elle publia alors dans toute l'Europe à la gloire du prélat dont nous parlons. Il joignit même au mérite de grand homme d'état et de savant évêque , un autre mérite de surcroît , qu'il ne nous siérait pas de passer sous silence , quoique réellement fort inférieur ; il fut quelquefois obligé de porter la parole au roi à la tête du respectable corps qu'il présidait, et il s'en acquitta en véritable académicien.

11 fut envové quatre fois à Rome par le roi pour des élections de souverains pontifes. H n'y a certainement rien sur tout le reste de la terre qui ressemble à un conclave. Là sont renfermés, sous des lois très étroites et très gênantes , un certain nombre d'hommes du premier ordre et du premier mérite en différentes na lions, qui n'ont tous que le même objet en vue. ei tous différens intérêts par rapporta cet objet. La na^

tiou italienne est de beaucoup la plus nombreuse, très spirituelle par une faveur constante de la nature , dressée par elle-même aux négociations , adroite à tendre des pièges subtils et imperceptibles , à pénétrer finement les apparences trompeuses qui couvrent le vrai , et même les secondes ou troisièmes apparences qui , pour plus de sûreté , couvrent encore les premières. M. le cardinal de Rohan ne fut que prudent, que circonspect, sans artifice et sans mystère , ouvertement zélé pour les intérêts de la religion et de la France ; et il ne laissa pas de réussir et de s'attirer une extrême considération des Italiens les plus habiles. Des exemples pareils un peu plus fréquens, rendraient peut-être au vrai plus de crédit qu'il n'en a aujourd'hui, ou du moins plus de hardiesse de se montrer.

Toute la partie du diocèse de Strasbourg située audelà du Rhin appartient en souveraineté à l'évêque qui en prend l'investiture de l'empereur. D'un autre côté , révêché de Strasbourg est extrêmement mêlé de luthériens autorisés par des traités inviolables. M. le cardinal de Rohan avait à soutenir le double personnage , et de prince souverain, et d'évêque catholique. Prince , il gouverna ses sujets avec toute l'autorité , toute la fermeté de prince , et en même temps avec toute la bonté , toute la douceur qu'un évêque doit à son troupeau ; seulement il y joignit l'esprit de conquête si naturel aux princes, mais l'esprit de conquête chrétien. Il employa tous ses soins , mais ses soins uniquement, à ramener dans le sein de l'église ceux qui s'en étaient écartés : il était né avec de grands talens pour y réussir ; et en effet le nombre des catholiques est sensiblement augmenté dans le diocèse de Strasbourg.

De cette augmentation , moins difficile à continuer qu'elle n'était à commencer, il en a laissé le soin à un neveu, son cligne successeur, déjà revêtu de ses plus hautes dignités. Quelle gloire pour nous , que le titre d'académicien n'ait pas été négligé dans une si noble et si brillante succession !

Après tout ce qui vient d'être dit, nous dédaignons presque de parler de la magnificence de cet illustre cardinal. La magnificence, considérée par rapport aux grands, est plutôt un grand défaut quand elle y manque, qu'un grand mérite quand elle s'y trouve. Son essence est d'être pompeuse et frappante; sa perfection serait d'avoir quelque effet utile et durable. Notre grand prélat l'a pratiquée de toutes les manières. Tantôt il a fait des présens rares à des souverains ; tantôt il a répandu ses bienfaits dans les lieux de sa dépendance qui en avaient besoin ; tantôt il a construit des palais superbes ; tantôt il a doté , pour tous les siècles à venir, un assez grand nombre de filles indigentes. Dans toutes les fêtes où pouvaient entrer la justesse et l'élégance du goi*it français , il n'a pas manqué de faire briller aux yeux des étrangers cet avantage, qui , quoique assez superficiel en lui-même, n'est nullement indigne d'être bien ménagé.

Je sens, Messieurs, que je vous fais un portrait, et fort étendu , et peut-être peu vraisemblable à force de rassembler trop de différentes perfections; on m'accusera de cet esprit de flatterie qu'on se plaît à nous reprocher. Je vous demande encore un moment d'attention , et j'espère que je serai justifié.

Le roi a dit : « C'est une vraie perte que celle du » cardinal de Rohan ; il a bien servi l'état; il était bon

» citoyen et grand seigneur; je n'ai jamais été haran-

» gué par personne qui m'ait plu davantage. »

Je crois n'avoir plus rien à dire sur le reproche de flatterie. J'ajouterai seulement que de cet éloge fait par le roi il en résulte un plus grand pour le roi luimême. Il sait connaître, il sait apprécier le mérite de ses sujets; et combien toutes les vertus, tous les talens doivent-ils s'animer dans toute l'étendue de sa domination ! C'est là ce qui nous intéresse le plus particulièrement : l'Europe entière retentit du reste de ses louanges; et ce qui est le plus glorieux , et en même temps le plus touchant pour lui, on compare déjà son règne à celui de Louis XIV.

riîS' DU DEUXIEME VOLUME.

Page 1