DE LA MARQUISE DE LAMBERT
La marquise de Lambert , qui se nommait Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, était fille unique d'Etienne de Marguenat , seigneur de Courcelles, maître ordinaire en la chambre des comptes, mort le 22 mai i65o , et de Monique Passart, morte le 21 juillet 1692 , pour lors femme en secondes noces de François le Coigneux, seigneur de la Rocheturpinet de Bachaumont, célèbre par son bel esprit.
Elle avait été mariée le 22 février 1 606 avec Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris en Auxerrois, baron de
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Chytry et Augv , alors capitaine au régiment royal, et depuis mestre de camp d'un régiment de cavalerie , fait brigadier en 1674 , maréchal de camp le 20 février 1777 , commandant de Fribourg en Brisgaw au mois de novembre suivant , gouverneur de Longwy , et lieutenant-général des armées du roi au mois de juillet 1682, et enfin gouverneur et lieutenant-général de la ville et duché de Luxembourg, au mois de juin 1G84 , mort au mois de juillet 1686.
Elle avait eu, outre deux filles mortes en bas âge, un fils et une autre fille. Le fils est Henri-François de Lambert, marquis de Saint-Bris , né le i3 décembre 1677 , lieutenant-généi'al des armées du roi au 3o mars 1720, et gouverneur de la ville d'Auxerre , autrefois colonel du régiment de Périgord. Il a été marié le 12 janvier 1720 avec Angélique de Larlan de Piochefort , veuve de Louis- François du Parc, marquis de Locmaria , lieutenant-général des armées du roi, mort le 4 octobre 1709. La fille de la marquise de Lambert était Marie- Thérèse de Lambert, qui avait été mariée en 1703 avec Louis de Beaupoil, comte de Saint- Aulaire, seigneur de la Porcherie et de la Grenellerie, colonel-lieutenant du régiment d'Enguien , infanterie, tué au combat de Bamersheim dans la haute Alsace le 26 août 1 709. Elle est morte le 1 3 juillet 1731 , âgée de cinquante-deux ans , ayant laissé une fille unique, nommée Thérèse-Eulalie de Beaupoil de Saint-Aulaire, mariée le 7 février 1720 avec Anne-Pierre d'Harcourt, marqnis de Beuvron , seigneur de Tourneville , lieutenant-général pour le roi au gouvernement de Normandie, gouverneur du vieux palais de Bouen , et mestre de camp de cavalerie , frère du duc d'Harcourt.
La mère de la marquise de Lambert épousa, comme on l'a dit, M. de Bachaumont , qui non-seulement faisait fort agréablement des vers, comme tout le monde sait par le fameux voyage dont il partagea la gloire avec Chapelle; mais qui de plus était homme de beaucoup d'esprit, et de plus encore de très bonne compagnie , dans un temps où la bonne et la mauvaise se mêlaient beaucoup moins, et où l'on y étarit bien plus difficile. Il s'affectionna à sa belle-fiUe , presque encore enfant , à cause des dispositions heureuses qu'il découvrit bientôt en elle, et s'appliqua aies cultiver, tant par lui-même que par le monde choisi qui venait dans sa maison , et dont elle apprenait sa langue comme on fait la langue maternelle.
Elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier ; et elle s'accoutuma dès lors de son propre mouvement, à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. C'étaient déjà ou des réflexions fines sur le cœur humain , ou des tours d'expressions ingénieux, mais le plus souvent des réflexions. Ce goût ne la quitta, ni quand elle fut obligée de représenter à Luxembourg, dont le marquis de Lambert était gouverneur, ni quand après sa mort elle eut à essuyer de longs et cruels procès, où il s'agissait de toute sa fortune. Enfin , quand elle les eut conduits et gagnés avec toute la capacité d'une personne qui n'eut point eu d'autre talent, libre enfin, etmaitressed'un bien assez considérable qu'elle avait presque conquis , elle établit dans Paris une maison où il était honorable d'être reçu. C'était la seule, à un petit nombre d'exceptions près , qui se fût préservée de la maladie épidémique du jeu ; la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnable-
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ment les uns les auti*es , et même avec esprit selon l'occasion. Aussi ceux qui avaient leurs raisons pour trouver mauvais qu'il y eût encore de la conversation quelque part, lançaient-ils, quandilslepouvaient, quelques traits malins contre la maison de madame de Lambert; et madame de Lambert elle-même , très délicate sur les discours et sur l'opinion du public, craignait quelquefois de donner trop à son goût : elle avait le soin de se rassurer, en faisant réflexion que dans cette même maison , si accusée d'es'prit , elle y faisait une dépense très noble , et y recevait beaucoup plus de gens du monde et de condition, que de gens illustres dans les lettres.
Son extrême sensibilité sur les discours du public, fut mise à une bien plus rude épreuve. Elle s'amusait volontiers à écrire pour elle seule, et elle voulut bien lire ses écrits à un très petit nombre d'amis particuliers ; car quoiqu'on n'écrive que pour soi , on écrit aussi un peu pour les autres , sans s'en douter. Elle fit plus ; elle laissa sortir ses papiers de ses mains , sous les sermens les plus forts qu'on lui fit de la fidélité la plus exacte. On viola les sermens : des auteurs ne crurent point qu'une modestie d'auteur pût être sincère ; ils prirent des copies qui ne manquèrent point d'échapper. Voilà les^-Zi'iV d'une mère à scnjils , les Avis à sa fille imprimés ; et elle se croit déshonorée. Une femme de condition faire des livres! comment soutenir cette infamie?
Le public sentit bien cependant le mérite de ces ouvrages, la beauté du stvle, la finesse et l'élévation des sentimens, le ton aimable de vertu qui y règne partout. Il s'en fit en peu de temps plusieurs éditions , soit en France , soit ailleurs^ et ils furent traduits en an-
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glais. Mais madame de Lambert ne se consolait point; et on n'aurait pas la hardiesse d'assurer ici une chose si peu vraisemblable , si après ces succès on ne lui avait vu retirer de chez un libraire , et payer au prix qu'il voulut, toute l'édition qu'il venait de faire d'un autre ouvrage qu'on lui avait dérobé.
Les qualités de l'àme , plus importantes et plus rares, surpassaient encore en elle les qualités de l'esprit. Elle était née courageuse , peu susceptible d'aucune crainte, si ce n'était sur la gloire ; incapable de se rendre aux obstacles dans une entreprise nécessaire ou vertueuse Elle n'était pas seulement ardente à servir ses amis sans attendre leurs prières , ni l'exposition humiliante de leurs besoins : mais une bonne action à faire, même en faveur de personnes indifférentes, la tentai^ toujours vivement ; et il fallait que les circonstances fussent bien contraires, si elle n'y succombait pas. Quelques mauvais succès de ses générosités ne l'en avaient point corrigée, et elle était toujours également prête à hasarder de faire le bien. Elle fut fort infirme pendant tout le cours de sa vie. Ses dernières années furent accablées de souffrances , pour lesquelles son courage naturel n'eût pas suffi sans le secours de toute sa religion.
Enfin elle décéda à Paris le 12 juillet 1783 dans la quatre-vingt-sixième année de son âge, généralement regrettée , à cause des grandes qualités de son cœur et de son esprit. Nous avons d'elle , comme on l'a dit, un excellent ouvrage sous ce titre : Avis* d une mère à son Jils et à sa fille, imprimé à Paris en 1728 , un Aolunie in-i 2 ; et des réfiexicns sur les femmes , dont il y en a eu une édition en Hollande.
FoNTENELLE ayant été élu par Messieurs de l' Académie Française à la place de M. de Villayer , dcyen du Conseil d'Etat, y vint prendre séance le samedi 5 mai 1691 , etjit le remerctmenl qui suit :
Messieurs,
Si je ne songeais aujourd'hui à me défendre des mou- Temens flatteurs de la vanité, quelle occasion n'auraitelle pas de me séduire , et de me jeter dans la plus agréable erreur où je sois jamais tombé? En entrant dans votre illustre compagnie , je croirais entrer en partage de toute sa gloire ; je me croirais associé à l'immortelle renommée qui vous attend; et comme la vanité est également hardie dans ses idées, et ingénieuse à les autoriser, je me croirais digne du choix que vous avez fait de moi pour ne vous pas croire capables d'un mauvais choix.
Mais, Messieurs, j'ose assurer que je me garantis d'une si douce illusion; je sais trop ce qui m'a donné vos suffrages. J'ai prouvé par ma conduite , que je connaissais tout ce que vaut l'honneur d'avoir place dans l'académie française , et vous m'avez compté cette connaissance pour un mérite ; mais le mérite d'autrui vous a encore plus fortement sollicités en ma faveur. Je TOM. n. 26
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tiens , par le bonheur de ma naissance , à un grand nom , qui dans la plus noble espèce des productions de l'esprit efface tous les autres noms, à un nom que vous respectez vous-mêmes. Quelle ample matière m'offrirait l'illustre mort qui l'a ennobli le premier ! Je ne doute pas que le public , pénétré de la vérité de son éloge, ne me dispensât de cette scrupuleuse bienséance qui nous défend de publier des louanges où le sang nous donne quelque part : mais je me veux épargner la honte de ne pouvoir, avec tout le zèle du sang, parler de ce grand homme , que comme en parlent ceux que sa gloire intéresse le moins.
Vous , Messieurs , à qui sa mémoire sera toujours chère, daignez travailler pour elle, en me mettant en état de ne la pas déshonorer. Empêchez que l'on ne reproche à la nature de m'avoir uni à lui par des liens trop étroits. Vous le pouvez. Messieurs; j'ose croire même que vous vous y engagez aujourd'hui. Sûrs que vos lumières se communiquent, vous m'accordez l'entrée de l'académie ; et pourriez-vous me recevoir parmi vous, si vous n'aviez formé le dessein de m'élever jusqu'à vous? Oserais-je moi-même, si je ne comptais sur votre secours , succéder à un grand magistrat dont le génie , quelque distance qu'il y ait entre les caractères de conseiller d'état et d'académicien, embrassait toute cette étendue ?
Je senà que mon cœur me sollicite de m'étendre sur ce que je vous dois; et je résiste à un mouvement si légitime , non par l'impuissance où je suis de trouver des expressions dignes du bienfait , je n'en chercherais pas; mais parce que je vous marquerai mieux ma reconnaissance , lorsque j'entrerai avec une ardeur égale
A LACADÉMIE FRANÇAISE. 407
à la vôtre dans tout ce qui vous intéresse le plus vivement. Un grand spectacle est devant vos yeux, une grande idée vous occupe et vous rendrait indifférens à d'autres discours : je suspens mes sentimens particuliers ; je cours au seul sujet qui vous touche.
Mons vient d'être soumise; tandis qu'un prince, qui tire tout son éclat d'être jaloux de la gloire de Louisle-Grand , assemble avec faste des conseils composés de souverains , et que son ambition s'y laisse flatter par des hommages qu'il ne doit qu'à la terreur que l'on a conçue de la France ; tandis qu'il propose des projets d'une campagne plus heureuse que les précédentes, projets qu'a enfantés avec peine une sombre et lente méditation : c'est aux portes de ce conseil, c'est dans le fort des délibérations que Louis entreprend de se rendre maître de la plus considérable de toutes les places ennemies.
A ce coup de foudre , l'assemblée se dissipe ; le chef court, vole où il se croit nécessaire, remue tout, fait les derniers efforts, assemble enfin une assez grande armée pour ne pas être témoin de la prise de Mons sans en rehausser l'éclat. La fortune du roi avait appelé ce spectateur d'au-delà des mers. Conquête aussi heureuse que glorieuse , si au milieu du bonheur dont elle a été accompagnée, elle ne nous avait pas coûté des craintes mortelles. Il n'est pas besoin d'en exprimer le sujet : sous le règne de Louis , nous ne pouvons craindre que quand il s'expose.
Dans le même temps, Nice, qui dans les états d'un autre ennemi décide presque de leur sûreté , Nice est forcée de se rendre à nos armes , et la campagne n'est pas encore commencée. Quelle grandeur, quelle no-
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blesse dans les entreprises du roi ! Rien ne peut nuire à leur gloire que la promptitude du succès , qui peutêtre aux yeux de l'avenir cachera les difficultés du dessein , et fera disparaître tous les obstacles qui ont été ou prévenus ou surmontés. Il manque à des entreprises si vastes et si hardies la lenteur de l'exécution.
Quand nous vîmes , il y a quelques années , s'élever l'orage que formait contre nous un esprit né pour en exciter, ambitieux sans mesure, et cependant ambitieux avec conduite , enorgueilli par des crimes heureux ; quand nous vîmes entrer dans la ligue jusqu'à des princes , qui malgré leur faiblesse pouvaient être à redouter , parce qu'ils augmentaient un nombre déjà redoutable : nous espérâmes , il est vrai , que tant d'ennemis viendraient se briser contre la puissance de Louis ; mais ne dissimulons pas que l'idée que nous en avions , quelque élevée qu'elle fût , ne nous promettait rien au-delà d'une glorieuse résistance. Apprenons que la résistance de Louis , ce sont de nouvelles conquêtes : il ne sait point assurer ses frontières sans les étendre ; il ne défend ses états qu'en les agrandissant.
Il avait renoncé par la paix à se rendre maître de l'Europe , et l'Europe entière rallume une guerre qui le rétablit dans ses droits , et l'invite à réparer les pertes volontaires d© sa modération. Il tenait sa valeur captive ; ses ennemis eux-mêmes l'ont dégagée , et l'univers lui est ouvert.
Que ne pouvons-nous rappeler du tombeau , et rendre spectateur de tant de merveilles , le grand ministre à qui l'académie française doit sa naissance ! lui qui sous les ordres du plus juste des rois a commencé l'élévation de la France, avec quel étonnement verrait-il
ses propres desseins poussés si loin au-delà de son idée et de son attente? lui qui nous fut donné pour préparer le chemin à Louis-le-Gra>'d , aurait-il cru ouvrir une si belle et si éclatante carrière?
Surpris de tant de gloire , il pardonnerait à cette compagnie , si elle ne remplit pas sous son règne le devoir qu'il lui avait imposé de célébrer dignement les héros que la France produirait. Il verrait avec un plaisir égal et notre zèle et notre impuissance. Ceux qui voudraient entreprendre l'éloge de Lons, sont accablés sous ce même poids de grandeur , de valeur et de sagesse , qui accable aujourd'hui tous les ennemis de cet état. Une sincère soumission est le seul parti qui reste à l'envie; et une admiration muette est le seul qui reste à l'éloquence.
LETTRE AU CZAR
Sa Majesté Czarienne ayant fait savoir à V Académie royale des Sciences qvûElle vculail bien être à la tète de ses hcncraires , V Académie chargea son secrétaire de lui en écrire ; ce qu'il Jit en ces termes :
Sire,
L'honneur que Votre Majesté fait à l'académie rovalc des sciences , de vouloir bien que son auguste nom soit mis à la tête de sa liste , est infiniment au-dessus des idées les plus ambitieuses qu'elle pût concevoir , et de
4io LETTRE AU CZAR.
toutes les actions de grâces que je suis chargé de vous rendre. Ce grand nom , qu'il nous est presque permis de compter parmi les nôtres , marquera éternellement l'époque de la plus heureuse révolution qui puisse arriver à un empire , celle de l'établissement des sciences et des arts dans les vastes pays de la domination de Votre Majesté. La victoire que vous remportez , Sire , sur la barbarie qui y régnait , sera la plus éclatante et la plus singulière detoutes vos victoires. Vous vous êtes fait, ainsi que d'autres héros, de nouveaux sujets par les armes ; mais de ceux que la naissance vous avait soumis, vous vous en êtes fait par les connaissances, qu'ils tiennent de vous, des sujets tout nouveaux, plus éclairés, plus heureux, plus dignes de vous obéir; vous les avez conquis aux sciences, et cette espèce de conquête , aussi utile pour eux que glorieuse pour vous , vous était réservée. Si l'exécution de ce grand dessein conçu par Votre Majesté s'attire les applaudissemens de toute la teiTC, avec quel transport de joie l'académie doit-elle y mêler les siens , et par l'intérêt des sciences qui l'occupent, et par celui de votre gloire, dont elle peut se flatter désormais qu'il rejaillira quelque chose sur elle !
Je suis avec un très profond respect.
Si RE,
De Votre Majesté,
Le très humble et très obéissant serviteur ,
Secrétaire perpétuel de V Académie royale des Sciences. De Paris , ce 27 décembre 1 7 19.
LETTRE AU CZAR. 411
LETTRE AU CZAR
Le CzAR ayant fait l'honneur à l'Académie de lui répondre, le secrétaire eut encore l'honneur d'écrire au Czar la lettre suivante :
L'académie royale des sciences est infiniment honorée de la lettre que Votre Majesté a daigné lui écrire, et elle m'a chargé de lui en rendre en son nom de très humbles actions de grâces. Elle vous respecte , Sire , non-seulement comme un des plus puissans monarques du monde , mais comme un monarque qui emploie la grande étendue de son pouvoir à établir les sciences dont elle fait profession , dans de vastes pays où elles n'avaient pas encore pénétré. Si la France a cru ne pouvoir mieux immortaliser le nom d'un de ses rois, qu'en ajoutante ses titres celui de restaurateur des lettres, quelle sera la gloire d'un souverain qui en est dans ses états le premier instituteur ! L'académie a fait mettre dans ses archives la carte de la mer Caspienne , dressée par ordre de Votre Majesté ; et quoique ce soit une pièce unique et très importante pour la géographie , elle lui est encore plus précieuse en ce qu'elle est un monument de la correspondance que Votre Majesté
4i2 COMPLIMENT AU ROI.
veut bien entretenir avec elle. L'observatoire a été ouvert au bibliothécaire de Votre Majesté , qui a voulu y dessiner quelques machines.
L'académie la supplie très humblement d'accepter les derniers volumes de son histoire, qu'elle lui doit, et qu'elle est bien glorieuse de lui devoir.
Je suis avec un très profond respect ,
Sire , De Votre Majesté ,
Le très humble et très obéissant serviteur ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Sciences,
De Paris , ce 1 5 octobre 1 7 2 1 .
COMPLIMENT
Fait au Rci sur son Sacre , par Fontenelle , alors directeur de l'Académie Française , le 9 novembre 1722.
Sire ,
Au milieu des acclamations de tout le royaume , qui répète avec tant de transport celles que Votre Majesté a entendues dans Rheims, l'académie française est trop heureuse et trop honorée de pouvoir faire entendre sa voix jusqu'au pied de votre trône. La naissance , Sire, vous a donné à la France pour roi , et la religion veut que nous tenions aussi de sa main un si grand bienfait ; ce que l'une a établi par un droit inviolable, l'autre
COMPLIMENT AU ROI. 4i3
vient de le confirmer par une auguste cérémonie. Nous osons dire cependant que nous l'avions prévenue : votre personne était déjà sacrée par le respect et par l'amour. C'est en elle que se renferment toutes nos espérances; et ce que nous découvrons de jour en jour dans Votre Majesté , nous promet que nous allons voir revivre en même temps les deux plus grands d'entre nos monarques , Louis , à qui vous succédez , et Charlemagne dont on vous a mis la couronne sur la tête.
COMPLIMENT
Fait au, Rci le i^ décembre 1122 , sur la mcrl de Madame, ^ar FoNTENELLE , alcTS directeur de V Académie .
Sire ,
Quand l'art de la parole serait tout-puissant , quand l'académie française , qui l'étudié avec tant de soin , le posséderait au plus haut degré de perfection , elle n'entreprendrait pas d'adoucir la douleur de Votre Majesté. Vous regretterez très légitimement, Sire, une grande princesse qui couronnait toutes ses vertus par un attachement pour vous , aussi tendre que l'amour maternel. Quoique déjà languissante, et attaquée d'un mal dont elle ne se dissimulait pas les suites , elle voulut être témoin de la cérémonie qui a consacré votre personne , et remporter de cette vie le plaisir de ce dernier spectacle si touchant pour elle. Nous osons avouer, Sire , que l'affliction que vous ressentez de sa perte
4i4 COMPLIMENT AU DUC D'ORLÉANS,
nous est précieuse ; elle nous annonce , dans Votre Majesté , ce que nous y désirons le plus. Combien doit être cher aux peuples , un maitre dont le cœur sera sensible et capable de s'attendrir pour eux !
COMPLIMENT
Faille i6 décembre 1722 à S. A. R. le duc d'Orléans , réeent du royaume , sur la mcrt de Madame , par Fonte- NELLE , alors direcleur de l'Académie.
Tout le royaume partage la douleur de Votre Altesse Royale. Les larmes que vous donnez au lien le plus étroit du sang , et aux vertus de l'auguste mère que vous perdez, il les donne à ses vertus seules, et il rend à sa mémoire le tribut dont les princes doivent être le plus jaloux. Sa bonté et son humanité lui attiraient tout ce que la dignité n'est pas en droit d'exiger de nous. Si les qualités du cœur faisaient les rangs, sa droiture , sa sincérité, son courage lui en auraient fait un au-dessus même de celui où sa naissance l'avait placée. Elle a conservé dans tout le cours de sa vie cette égalité de conduite , qui ne peut partir que d'une rare vigueur de l'àme , et d'un certain calme respectable qui y règne. La France se glorifiait d'avoir acquis cette grande princesse , et lui rendait grâces des exemples qu'elle donnait aux personnes les plus élevées. Ceux qui cultivent les lettres, sont ordinairement oncore
COMPLIMENT AU DUC D'ORLÉANS. 4i5
plus touchés que les autres , des peines que fait la vertu ; du moins le sommes-nous davantage de tout ce qui vous intéresse, Monseigneur, nous à qui vous accordez une protection que vos lumières rendent si flatteuse pour nous. Si j'ose parler ici de moi , l'académie française ne pouvait avoir , auprès de vous , un interprète de ses sentimens qui en fût plus pénétré, ni qui tint à Votre Altesse Royale par un plus long , plus sincère et plus respectueux attadiement.
REPONSE
Z)^ FoNTENELLE , alcrs directeur de V Académie Française , au discours que S. E. le cardinal DuiiOis , premier ministre, Jit à cette Académie, le 3 décemlre 1722, lorsqu'il y fut reçu.
Monseigneur ,
Quelle eût été la joie du grand cardinal de Richelieu , lorsqu'il donna naissance à l'académie française , s'il eût pu prévoir qu'un jour le titre de son protecteur , qu'il porta si légitimement , deviendrait trop élevé pour qui ne serait pas roi; et que ceux qui, revêtus comme lui des plus hautes dignités de l'état et de l'église , voudraient comme lui protéger les lettres, se feraient honneur du simple titre d'académicien !
Il est vrai, car votre éminence pardonnera aux jMuses leur fierté naturelle , surtout dans un lieu où elles égalent tous les rangs , et dans un jour où vous les enorgueillissez vous-même; il est vrai que vous leur deviez
4i6 DISCOURS
de la reconnaissance. Elles ont commencé votre élévation , et vous ont donné les premiers accès auprès du prince qui a si bien su vous connaître. Mais ce grand prince vous avait acquitté lui-même envers elles , par les fruits de son heureuse éducation , par l'étendue et la variété des lumières qu'il a prises dans leur commerce , par le goût qui lui marque si sûrement le prix de leur différens ouvrages. Je ne parle point de la constante protection qu'il leur accorde; elles sont plus glorieuses de ses lumières et de son goût que de sa protection même. Leur grande ambition est d'être connues.
Ainsi, Monseigneur, ce que vous faites maintenant pour elle est une pure faveur. Vous venez prendre ici la place d'un homme qui n'était célèbre que par elles; et quand votre éminence lui envie en quelque sorte cette distinction unique , combien ne la relève-t-elle pas?
M. Dacier se Tétait acquise par un travail de toute sa vie, et qui lui fut toujours commun avec son illustre épouse , espèce de communauté inouie jusqu'à nos jours. Attaché sans relâche aux grands auteurs de l'antiquité grecque et romaine , admis dans leur familiarité à force de veilles , confident de leurs plus secrètes pensées, il les faisait revivre parmi nous, les rendait nos contemporains , et par un commerce plus libre et plus étendu qu'il nous ménageait avec eux , enrichissait un siècle déjà si riche par lui-même. Quoique sa modestie , ou peut-être son aussi amour pour les anciens , lui persuadât que leurs trésors avaient perdu de leur prix en passan t par ses mains, il ne pouvait guère avoir perdu que cet éclat superficiel, qui ne se retrouve point dans des métaux précieux long-temps enfouis sous terre, mais
dont la substance n'est point altérée. Il employait une longue étude à pénétrer les beaiités de l'antiquité , un soin passionné aies faire sentir, un zèle ardent à les défendre, toute son admiration à les faire valoir; et l'exemple seul de cette admiration si vive pouvait ou persuader ou ébranler les rebelles. Il a eu l'art de se rendre nécessaire à Horace, à Platon, à Marc-Aurèle , à Plutarque, aux plus grands hommes : il a lié soîi nom avec les noms les plus surs de l'immortalité; et pour surcroît de la récompense due à son mérite , son nom se trouvera encore lié avec celui de votre éminence.
Quel bienfait ne nous accordez-vous pas en lui succédant ? Vous eussiez pu nous favoriser comme premier ministre : mais un premier ministre peut-il jamais nous favoriser davantage, que lorsqu'il devient l'un d'entre nous? Les grâces ne partiront point d'une main étrangère à notre égard, et nous y serons d'autant plus sensibles , que vous nous les déguiserez sous l'apparence d'un intérêt commun.
Aussi les applaudissemens que nous vous devions seront-ils désormais, non pas plus vifs, mais plus tendres. Dans un concert de louanges , il est facile de distinguer les voix de ceux qui admirent et de ceux qui aiment. Toute votre gloire est devenue la nôtre, et dansnos annales particulières, qui, aussi bien quel'histoiregéné'rale du royaume , auront droit de se parer de vos actions et de vous, nous mêlerons à ce sentiment commun d'ambition un sentiment de zèle qui n'appartiendra qu'à nous.
Telle est la nature du ministère, dont jusqu'à présent votre éminence avait été uniquement chargée , que l'éclat des succès n'v est pas ordinairement propor-
4i8 DISCOURS
tionné au nombre ni à la grandeur des difficultés vaincues. Les ressorts des négociations doivent être inconnus, même après leur effort; il faut les faire jouer sans bruit, et sacrifier courageusement à la solide utilité tout l'honneur delà conduite la plus prudente et la plus délicate. Il n'y a que les événemens qui la décèlent , mais le plus souvent sans rien découvrir du détail, qui en ferait briller le mérite, ils se font seulement reconnaître par l'ouvrage de quelque grand génie, et donnent l'exclusion aux jeux de la fortune. Eussions-nous prévu que nous serions tranquilles pendant une minorité, qui semblait inviter les puissances voisines à reprendre les armes? Eussions-nous osé en concevoir l'espérance ? Le règne du feu roi , si brillant par une longue prospérité, etplusencoreparlesadversités héroïquement soutenues, et habilement réparées; l'union de deux monarchies dans sa maison, défendue contre des efforts si violens et si opiniâtres; son pouvoir trop reconnu et trop éprouvé; un certain éclat du nom français , ajouté par ce grand monarque au pouvoir réel ; enfin tout ce qui faisait alors notre gloire , faisait aussi notre danger; les soupçons et lesjalousies se réveillaient; les équivoques des traités, les questions qu'ils laissaient indécises, ne fournissaient que trop de ces prétextes toujours prêts k servir tous les beso^ ou toutes les passions ; l'occasion seule suffisait pour faire naître des ennemis. Cependant un calme profond a régné en France , interrompu seulement par un léger mouvement de guerre. Quelle intelligence a produit cette merveille ? de quels moyens s'est-elle servi ? Nous ignorons les moyens ; mais l'intelligence ne peut être cachée. Le régent du royaume a pensé; son ministre a
pensé avec lui, et a exécuté. Les siècles suivans en sauront davantage : fiez-vous à eux, Monseigneur.
Ils sauront, et c'est une connaissance que cette compagnie leur doit particulièrement envier; ils sauront quelle éloquence a seconde vos entreprises , combien elle était digne des matières et de vous ; ils jouiront des ouvrages qu'elle a produits , et que le temps présent ou votre modestie nous dérobe. Un autre cardinal français , élevé par son seul mérite à cette dignité , célèbre à jamais par ses importantes et difficiles négociations , vous a prévenu dans ce genre d'éloquence , et en a laissé des modèles immortels. Il dédaignait d'employer d'autres armes que celles de la raison : mais avec quelle noble vigueur employait-il toutes les armes de la raison ! Quand il avait les préventions ou les passions à combattre , ce n'était qu'à force de les éclairer qu'il en triomphait. L'académie a été formée trop tard , et elle n'a pu posséder un orateur d'un caractère si rare ; mais il fallait qu'elle lui pût opposer un rival.
Jusqu'ici les traités de paix avaient la guerre pour véritable objet. On se ménageait ou un repos de quelques années pour réparer ses forces , ou plus de forces pour attaquer un ennemi commun ; une haine dissimulée par nécessité, une vengeance méditée de loin, une ambition adroitement cachée, formaient toutes les liaisons ; et le désir sincère d'une tranquillité générale et durable, était un sentiment inconnu à la politique. C'est vous , Monseigneur, qui en suivant les vues, et, ce qui nous touche encore davantage, le caractère du prince dépositaire du sceptre, avez le premier amené dans le monde une nouveauté si peu attendue. Vous avez fait des traités de paix qui ne
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pouvaient produire que la paix : vous en avez ménagé d'autres qui vinssent déplus loin seconder vos principaux desseins; et par un grand nombre de ces liens difTérens , qui tiennent tous ensemble , et se fortifient mutuellement , vous avez eu l'art d'enchaîner si bien toute l'Europe , qu'elle en est en quelque sorte devenue immobile, et qu'elle se trouve réduite à un heureux et sage repos.
Quel doit être pour tous les hommes le charme de ce repos , si les souverains qui habitent une région ordinairement inaccessible aux malheurs de la guerre, ont senti comme les peuples les avantages que leur apportait la situation présente de l'Europe I Ils les ont sentis , et si vivement , qu'ils ont tous concouru à vous faire obtenir la pourpre. Eux à qui l'union la plus étroite permet encore tant de division sur une infinité de sujets particuliers, ils se sont rencontrés dans l'entreprise de procurer votre élévation ; ils ont même relâché de leurs droits en votre faveur, et peut-être, pour la première fois, ont sacrifié leurs délicates jalousies. Le souverain pontife n'a entendu qu'une demande de la bouche de tous les ambassadeurs, et vous avez paru être un prélat de tous les états catholiques , et un ministre de toutes les cours.
Ce même esprit , qui sait si bien concilier , vous l'avez porté dans la grande affaire dont l'église de France n'est occupée que depuis trop long-temps. Mais combien les intérêts politiques sont-ils plus aisés à manier que ceux de religion , que chacun se fait une loi de suivre tels qu'il les a conçus ; qui n'admettent point une modeste déférence aux lumières supérieures d'autrui ; qui ne peuvent céder , je ne dis pas à des
considérations étrangères, mais mêmeà d'autres intérêts de religion plus importans ; qui enfin semblent avoir le droit de changer l'aveugle opiniâtreté en une constance respectable? Malgré ces difficultés renaissantes à chaque instant , des vues sages , et sagement communiquées, des soins agissans avec circonspection, mais toujours agissans , ont réuni les sentimens de presque tous les prélats du royaume ; et il nous est permis désormais d'attendre une paix entière , où l'église n'aura plus rien à craindre du zèle et de l'amour même de ses enfans.
C'est dans cette disposition singulière des affaires générales que se fait le passage paisible du plus glorieux règne qu'ait vu la France, à un règne également glorieux qu'elle espère. Nul obstacle étranger n'empêchera que les inclinations naturelles du roi , cultivées avec tant de soin par de si excellens maîtres , ne se déploient dans toute leur étendue. Il n'aura qu'à vouloir rendre ses peuples heureux, et tout nous dit qu'il le voudra. Déjà nos désirs les plus impatiens trouvent en lui tout ce qu'ils cherchent; et nos espérances, à force de se conQrmer de jour en jour , ne sont plus de simples espérances.
S'il était besoin qu'elles s'accrussent , elles s'accroîtraient encore par l'application que ce jeune monarque donne depuis quelque temps aux matières du gouvernement, par ces entretiens où il veut bien vous faire entrer. Là , vous pesez à ses yeux les forces de son état, et des différens états (jui nous environnent ; vous lui dévoilez l'intérieur de son royaume , et celui du reste de l'Europe , tel que vos regards perçans l'ont pénétré; vous lui démêlez cette foule confuse d'intérêts politi- TOM. II. 27
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ques, si diversement embarrassés les uns dans les autres; vous le mettez dans le secret des cours étrangères ; vous lui portez sans réserve toutes vos connaissances acquises par une expérience éclairée ; vous vous rendez inutile autant que vous le pouvez.
Voilà, Monseigneur, ce que pense l'académie dans un des plus beaux jours qu'elle ait jamais eus. Depuis plus de trente ans qu'elle m'a Aùt l'honneur de me recevoir , le sort l'avait assez bien servie pour ne me charger jamais de parler en son nom à aucun de ceux qu'elle a reçus après moi : il me réservait à une occasion singulière , où les sentimens de mon cœur pussoit suffire pour une fonction si noble et si dangereuse. Vous vous souvenez que mes vœux vous appelaient ici long-temps avant que vous y pussiez apporter tant de titres : personne ne savait mieux que moi que vous v eussiez apporté ceux que nous préférerons toujours à tous les autres.
REPONSE
De FoxTENELLE à Néricallt Destouches , lorsqu'il fut reçu à l'Académie Française , le 20 août 1728.