DU MARÉCHAL DE TALLARD
Camilled'Hostl> naquit le 14 février 1602, de Roger d'Hostun , marquis de la Beaume , et de Catherine de Bonne , fille et unique héritière d'Alexandre de Bonne d'Auriac , vicomte de Tallard. Sa naissance le destinait à la guerre, et encore plus son inclination. Il entra dans le service aussitôt qu'il put y entrer : il fut mestre de camp du régiment des Cravattes en 1668, c'est-à-dire à l'âge de seize ans; et en 1672 il suivit le roi à la campagne de Hollande. Nous supprimons un détail trop militaire des différentes actions où il se trouva pendant le cours de cette guerre , des blessures qu'il reçut : nous ne rapporterons qu'un traitqui prouvera combien sa valeur , et même sa capacité dans le commandement furent connues debonne heure, et es-
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limées par le meilleur juge que l'on puisse nommer. Turenne le choisit en 1674 pour commander le corps de bataille de son armée aux combats de Mulhausen et de Turkeim.
Dans la guerre suivante , qui commença en 1688 , il eut presque toujours non-seulement des commandemens particuliers pendant les hivers, mais des corps d'armée séparés sous ses ordres seuls pendant les étés. II commandait l'hiver en 1690 dans les pays situés entre l'Alsace, la Sarre, la Moselle et le Rhin, lorsqu'il conçut le dessein , presque téméraire , de passer le Rhin sur la glace, pour mettre à contribution le Bergstrat et le Rhingau, et y réussit. Il fut fait lieutenant-général en 1698.
Après cette guerre, terminée en 1697, l'Europe se voyait sur le point de retomber dans un trouble du moins aussi grand , par la mort de Charles II , roi d'Espagne. Toutes les cours étaient pleines de prétentions , de projets, d'espérances, de craintes, et toutes auraient souhaité qu'une heureuse négociation eût pu prévenir l'embrasement général dont on était menacé. Ce fut pour cette négociation , qui demandait les vues les plus pénétrantes et la plus fine dextérité, que le roi nomma le comte de Tallard seul. Il l'envoya en Angleterre ambassadeur extraordinaire , chargé de ses pleins pouvoirs et de ceux du Dauphin, pour y traiter de ses droits à la succession d'Espagne avec l'empereur, le roi Guillaume et les états-généraux. Un homme de guerre fit tout ce qu'on aurait attendu de ceux qui ne se sont exercés que dans les affaires du cabinet, et qui s'y sont exercés avec le plus de succès. Il conclut un traité de partage en faveur du prince de Bavière en 1698 : mais ce prince étant mort peu de temps après , TOM. a. i4
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tout changea de face ; l'habileté politique du comte de Tallard fut mise à une épreuve toute nouvelle , et il vint à bout de conclure un second traité. Le roi lui en marqua son entière satisfaction, en le faisant chevalier de ses ordres , et gouverneur du comté de Foix.
On ne sait que trop que la sage prévoyance des ne gociations fut inutile. Après la mort du roi d'Espagne, arrivée en 1700 , la guerre se ralluma l'année suivante. Les ennemis ayant assiégé Keyservert en 1702, le comte de Tallard , qui commandait un corps destiné à agir sur le Rhin , leur en fit durer le siège pendant cinquante jours de tranchée ouverte. Souvent pour ces chicanes de guerre bien conduites , il faut plus d'activité , plus de vigilance , plus d'habileté que pour des actions plus brillantes. 11 chassa aussi les Hollandais du camp de Mulheini où ils s'étaient établis , et soumit Traerbach à l'obéissance du roi.
Il avait passé par toutes les occasions qui pouvaient prouver ses talens dans le métier de la guerre , et par tous les grades qui devaient les récompenser , à l'exception d'un seul ; il l'obtint de la justice du roi au commencement de 1703, et fut fait maréchal de France. A peine était-il revêtu de cette dignité , qu'il vola au secours de Traerbach , que le prince héréditaire de Hesse assiégeait avec toutes ses forces; et il conserva à la France cette conquête qu'elle lui devait.
Dans la même année , il commanda l'armée d'Allemagne sous l'autorité du duc de Bourgogne; et après avoir tenu long-temps les ennemis en suspens sur ses desseins, il forma le siège de Brisac, et prit cette importante place. Le prince étant parti de 1 armée, le maréchal de Tallard entreprit le siège de Landau , place
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non moins considérable queBrisac. Les ennemis, forts de 3o,ooo hommes, marchèrent pour secourir Landau ; et le maréchal ayant laissé une partie de son armée au siège , alla avec l'autre leur livrer bataille dans la plaine de Spire, et les défit. Il leur prit trente pièces de canon et plus de 4000 prisonniers. Landau , qui se rendit le même jour , et la soumission de tout le Palatinat, furent les fruits incontestables do la victoire.
Les états ne peuvent pas plus que les particuliers se flatter d'une prospérité durable. L'année 1704 mit fin à cette longue suite d'avantages remportés jusques-là par nos armes, et la fortune delaFrance changea. Une armée française, qui sous la conduite du maréchal de Villars avait pénétré dans le cœur de l'Allemagne , commandée ensuite par les maréchaux de Tallard et de Marsi , sous l'autorité de l'électeur de Bavière , fut absolument défaite à Hochstet, le maréchal de Tallard blessé, pris et conduit en Angleterre, où il fut détenu sept ans. Le roi opposa ses faveurs aux disgrâces de la fortune ; et peu de mois après la bataille d'Hochstet , il nomma le maréchal de Tallard gouverneur de Franche-Comté , pour l'assurer qu'il ne jugeait pas de lui par cet événement ; consolation la plus flatteuse qu'il pût recevoir , et qui cependant devait encore augmenter la douleur de n'avoir pas en cette occasion servi heureusement un pareil maître. Quand il fut revenu d'Angleterre, le roi le fit duc en 171 2 , et ensuite pair de France en 1 7 1 5 .
Mais ces grands titres , quoique les premiers de l'état, sont presque communs en comparaison de l'honneur que le roi lui fit en le nommant par son testa-
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ment pour être du conseil de régence. Ce testament n'eut pas d'exécution , et Tallard fut quelque temps oublié : mais cette place , qui lui avait été destinée , lui fut bientôt après rendue par le duc d'Orléans, et d'autant plus glorieusement, que ce grand prince si éclairé paraissait en quelque sorte se rendre au besoin qu'on avait du maréchal de Tallard. Enfin , sitôt que le roi eut pris en 1726 la résolution de gouverner par lui-même son royaume, il appela ce maréchal à son conseil suprême , en qualité de ministre d'état.
Comblé de tant d'honneurs capables de remplir la plus vaste ambition , il désira d'être de cette académie; il ne lui restait plus d'autre espèce de mérite à prouver , que le goût des sciences. Il entra honoraire dans la compagnie en 1728, et l'année suivante nous l'eûmes à notre tête en qualité de président. Après avoir commandé des armées , il ne négligea aucune des fonctions d'un commandement si peu brillant par rapport à l'autre , et s'appliqua avec soin à tout ce qui lui en était nouveau.
Il avait une constitution assez ferme , et il parvint à l'âge de soixante-seize ans avec une santé qui n'avait été guère altérée ni par les travaux du corps, ni par ceux de l'esprit, ni par toute l'agitation des divers événemens de sa vie. Il mourut le 29 mars 1728.
Il avait épousé en 1667 ^larie -Catherine de GroUée de Dorgeoise de la Tivolière. Il en a eu deux fils dont l'aîné fut tué à la bataille d'Hochstel , et le second est le duc de Tallard ; et une fille , qui est la marquise de Sassenage.
DU P. SÉBASTIEN TRUCHET.
Jean Truchet naquit à Lyon en 1607, d'un marchand fort homme de bien, dont la mort le laissa encore très jeune entre les mains d'une mère pieuse aussi, qui le chérissait tendrement, et ne négligea rien pour son éducation. Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Carmes , et prit le nom de Sébastien ; car cet ordre est de ceux où l'on porte le renoncement au monde , jusqu'à changer son nom de baptême. Il n'a été connu que sous celui de frère ou de père Sébastien; et il le choisit par affection pour sa mère , qui se nommait Sébastiane.
Ceux qui ont quelque talent singulier, peuvent l'ignorer quelque temps, et ils en sont d'ordinaire avertis par quelque petit événement, par quelque hasard favorable. Un homme destiné à être un grand mécanicien , ne pouvait être placé par le hasard de la naissance dans un lieu où il en fût ni plus promptement, ni mieux averti qu'à Lyon. Là était le fameux cabinet de Servière , gentilhomme d'une ancienne noblesse, qui, après avoir long-temps servi, mais peu utilement pour sa fortune , parce qu'il n'avait songé qu'à bien servir, s'était retiré couvert de blessures, et avait employé son loisir à imaginer et à exécuter lui-même un grand nombre d'ouvrages de tours nouveaux , de différentes horloges , de modèles d'inventions propres
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pour la guerre ou pour les arts. 11 n'y avait rien de plus célèbre en France que ce cabinet, rien que les voyageurs et les étrangers eussent été plus honteux de n'avoir pas vu. Ce fut là que le P. Sébastien s'aperçut de son génie pour la mécanique. La plupart des pièces de Servière étaient des énigmes dont il s'était réservé le secret: le jeune homme devinait la construction, le jeu, l'artifice; et sans doute l'auteur était mieux loué par celui qui devinait, et dès-là sentait le prix de l'invention, que par une foule d'admirateurs, qui, ne devinant rien , ne sentaient que leur ignorance , ou tout au plus la surprise d'une nouveauté.
Les supérieurs du P. Sébastien renvoyèrent à Paris au collège royal des Carmes de la place Maubert, pour y faire ses études en philosophie et en théologie. 11 n'v eut guère que la physique qui fut de son goût, toute scolastique qu'elle était, toute inutile, toute dénuée de pratique ; mais enfin elle avait quelque rapport éloigné aux machines. Il leur donnait tout le temps que ses devoirs laissaient en sa disposition, et peut-être, sans s'en apercevoir, leur en abandonnait-il quelque petite pai'tie que les autres études eussent pu réclamer. Le moyen que le devoir et le plaisir fassent entre eux des partages si justes ?
Charles II, roi d'xVngleterre, avait envoyé au feu roi deux montres à répétition , les premières qu'on ait vues en France. Elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret; précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction, et s'en assurer d'autant plus la gloire et le profit. Les montres se dérangèrent, et lurent remises entre les mains de Martineau, horloger du roi , qui n'y put iravailler faute de les savoir ou-
vrir. Il dit à Colbert , et c'est un trait de courage digne d'être remarqué , qu'il ne connaissait qu'un jeune Carme capable d'ouvrir les montres; que s'il n'y réussissait pas, il fallait se résoudre à les renvoyer en Angleterre. Colbert consentit qu'il les donnât au P. Sébastien , qui les ouvrit assez promptement, et de plus les raccommoda sans savoir qu'elles étaient au roi, ni combien était important par ces circonstances l'ouvrage dont on l'avait chargé. Il était déjà habile en horlogerie , et ne demandait que des occasions de s'y exercer. Quelques temps après il vient de la part de Colbert un ordre au P. Sébastien de le venir trouver à sept heures du matin d'un jour marqué : nulle explication sur le motif de cet ordre; un silence qui pouvait causer quelque terreur. Le P. Sébastien ne manqua pas à l'heure ; il se présente interdit et tremblant : le ministre, accompagné de deux membres de cette académie , dont Mariette était l'un , le loue sur les montres , et lui apprend pour qui il a travaillé; l'exhorte à suivre son grand talent pour les mécaniques, surtout à étudier les hydrauliques , qui devenaient nécessaires à la magnificence du roi, lui recommande de travailler sous les yeux de ces deux académiciens, qui lé dirigeront; et pour l'animer davantage, et parler plus dignement en ministre, il lui donne 600 livres de pension , dont la première année , selon la coutume de ce temps là, lui est payée le même jour. Il n'avait alors que dix-neuf ans; et de quel désir de bien faire dut-il être enflammé ! Les princes ou les ministres qui ne trouvent pas des hommes en tout genre, ou ne savent pas qu''il faut des hommes , ou n'ont pas l'art d'en trouver.
Le P. Sébastien s'appliqua à la géométrie absolument nécessaire pour la théorie de la mécanique. Que le génie le plus heureux pour une certaine adresse d'exécution, pour l'invention même, ne se flatte pas d'être en droit d'ignorer et de mépriser les principes de théorie , qui ne sauraient que trop bien s'en venger. Mais après cela , le géomètre a encore beaucoup à apprendre pour être un vrai mécanicien; il faut que la connaissance des différentes pratiques des arts, et cela est presque immense , lui fournisse dans les occasions des idées et des expédiens ; il faut qu'il soit instruit des qualités des métaux , des bois , des cordes , des ressorts , enfin de toute la matière machinale , si l'on peut inventer cette expression à l'exemple de matière médicinale ; il faut que de tout ce qu'il emploiera dans ses ouvrages , il en connaisse assez la nature , pour n'être pas trompé par des accidens physiques imprévus qui déconcerteraient les entreprises. Le P. Sébastien, loin de rien négliger de ce qui pouvait lui être utile par rapport aux machines, allait jusqu'au superflu , s'il y en peut avoir ; il étudiait l'anatomie , il travaillait assidûment en chimie dans le laboratoire de Homberg , ou plutôt dans celui de feu le duc d'Orléans, dont le commerce était si flatteur par sa bonté naturelle, et l'approbation si précieuse par ses grandes lumières.
Selon l'ordre que le P. Sébastien avait reçu d'abord de Colbert de s'attacher aux hydrauliques , il posséda à fond la construction des pompes et la conduite des eaux : il a eu part à quelques aqueducs de Versailles, et il ne s'est guère fait ou projeté en France pendant sa vie de grands canaux de communication de rivières , pour lesquels on n'ait du moins pris ses conseils; et
l'on ne doit pas seulement lui tenir compte de ce qui a été exéculé sur ses vues, mais encore de ce qu'il a empêché qui ne le fût sur des vues fausses , quoiqu'il ne reste aucune trace de cette sorte de mérite. En général le travail d'esprit que demandent ces entreprises, est assez ingrat : c'est un bonheur rare que le projet le mieux pensé vienne à son entier accomplissement ; une infinité d'inconvéniens et d'obstacles étrangers se jettent à la traverse. Nous commençons à sentir depuis un temps combien sont avantageuses les communications des rivières; et cependant nous aurons bien de la peine à faire dans l'étendue de la France ce que les Chinois, moins instruits que nous en mécanique, et qui ne connaissent pas l'usage des écluses, ont fait dans l'étendue de leur état presque cinq fois plus grande.
La pratique des arts , quoique formée par une longue expérience, n'est pas toujours aussi parfaite à beaucoup près qu'on le pense communément. Le P. Sébastien a travaillé à un grand nombre de modèles pour différentes manufactures : par exemple , pour les proportions des filières des tireurs d'or de Lyon , pour le blanchissage des toiles à Senlis, pour les machines des monnaies de France ; ti»avaux peu brillans , et qui laissent périr en moins de rien le nom des inventeurs, mais par cet endroit là même réservés aux bons citoyens.
Sur la réputation du P. Sébastien , Gunterlield , gentilhomme suédois, vint à Paris lui redemander, pour ainsi dire, ses deux mains, qu'un coup de canon lui avait emportées : il ne lui restait que deux moignons au-dessus du coude. Il s'agissait de faire deux mains
artificielles, qui n'auraient pour principe de leur mouvement que celui de ces moignons, distribué par des fils à des doigts qui seraient flexibles. On assure que l'officier suédois fut renvoyé au P. Sébastien par les plus habiles anglais, peu accoutumés cependant à reconnaître aucune supériorité dans notre nation. Une entreprise si difficile , et dont le succès ne pouvait être qu'une espèce de miracle , n'effraya pas tout-à-fait le P. Sébastien. Il alla même si loin, qu il osa exposer ici aux yeux de l'académie et du public ses éludes y c'est-àdire , ses essais, ses tentatives, et différeus morceaux déjà exécutés, qui devaient entrer dans le dessein général. Mais feu Monsieur eut alors besoin de lui pour le canal d'Orléans, et l'interrompit dans un travail qu'il abandonna peut-être sans beaucoup de regret. En partant , il remit le tout entre les mains d'un mécanicien , dont il estimait le génie , et qu'il connaissait propre à suivre ou à rectifier ses vues. C'est Duquet, dont l'académie a approuvé différentes inventions. Celui-ci mit la main artificielle en état de se porter au chapeau de l'officier suédois, de l'ôter de dessus sa tête , et de l'y remettre. Mais cet étranger ne put faire un assez long séjour à Paris , et se résolut à une privation dont il avait pris peu à peu l'habitude. Après tout cependant on avait trouvé de nouveaux artifices , et passé les bornes où l'on se croyait renfermé. Peut-être se trompera-t-on plutôt en se défiant trop de l'industrie humaine qu'en s'y fiant trop.
Feu le duc de Lorraine étant à Paris incoenilc, fit l'honneur au P. Sébastien de l'aller trouver dans son couvent, et il vit avec beaucoup de plaisir le cabinet curieux qu'il s'était fait. Dèsqu'il fut de retour danssesélats, où il vou-
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lait entreprendre dilTérens ouvrages , il le demanda au duc d'Orléans, régent du royaume, qui accorda avec joie au prince son beau-frère un homme qu'il aimait, et dont il était bien aise de favoriser la gloire. Son voyage eu Lorraine, la réception et l'accueil qu'on lui fit renouvelèrent presque ce que l'histoire grecque raconte sur quelques poètes ou philosophes célèbres qui allèrent dans les cours. Les savans doivent d'autant plus s'intéresser à ces sortes d'honneurs rendus à leurs pareils , qu'ils en sont aujourd'hui plus désaccoutumés.
Le feu czar Pierre - le - Grand honora aussi le P. Sébastien d'une visite qui dura trois heures. Ce monarque né dans une barbarie si épaisse, et avec tant de génie , créateur d'un peuple nouveau , ne pouvait se rassasier de voir dans le cabinet de cet habile homme Uint de modèles de machines , ou inventées ou perfectionnées par lui; tant d'ouvrages, dont ceux qui n'étaient pas recommandables par une grande utilité , l'étaient au moins par une extrême industrie. Après la longue application que ce prince donna à cette espèce d'étude , il voulut boire , et ordonna au P. Sébastien , qui s'en défendit le plus qu'il put, de boire après lui dans le même verre , où il versa lui-même le vin , lui à qui le despotisme le plus absolu aurait pu persuader que le commun des hommes n'était pas de la même nature qu'un empereur de Piussie : on peut même penser qu'il fit naître exprès une occasion de mettre le P. Sébastien de niveau avec lui.
Ceux d'entre les seigneurs français qui ont eu du goût et de l'intelligence pour les mécaniques, ont voulu être en liaison particulière avec un homme qui les possédait si bien. Il a imaginé poiu le duc de Noail-
les, lorsqu'il faisait la guerre en Catalogne, de nouveaux canons qui se portaient plus aisément sur les montagnes, et se chargeaient avec moins de poudre; il a fait des mémoires pour le duc de Chaulnes , sur un canal de Picardie. Il a été appelé pour cette partie aux études des trois enfans de France , petits-fils du feu roi , et il a souvent travaillé pour le roi même. C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tout entiers sans les endommager; de sorte que du jour au lendemain Marly changeait de face , et était orné de longues allées arrivées de la veille.
Ses tableaux mouvans ont été encore un des ornemens de Marly : il les fit sur ce qu'on en avait exposé de cette espèce au public, et que le feu roi lui demanda s'il en ferait bien de pareils. Il s'y engagea , et enchérit beaucoup sur cette merveille dans deux tableaux qu'il présenta à Sa Majesté.
Le premier, que le roi appela son petit opéra, changeait cinq fois de décoration à un coup de sifflet; car ces tableaux avaient aussi la propriété d'être résonnans ou sonores. Une petite boule qui était au bas de la bordure, et que l'on tirait un peu , donnait le coup de sifflet, et mettait tout en mouvement, parce que tout était réduit à un seul principe. Les cinq actes du petit opéra étaient représentés par des figures qu'on pouvait regarder comme les vi'aies pantomimes des anciens ; elles ne jouaient que par leurs mouvemens ou leurs gestes, qui exprimaient les sujets dont il s'agissait. Cet opéra recommençait quatre fois de suite sans qu'il fût besoin de remonter les ressorts; et si l'on voulait arrêter le cours dune représentation à quelque instant que ce fût , on le pouvait par le moyen d'une petite
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détente cachée dans la bordure : on avait aussitôt un tableau ordinaire et fixe ; et si on retouchait la petite boule, tout reprenait où il avait fini. Ce tableau long de seize pouces six lignes sans la bordure, et haut de treize pouces quatre lignes , n'avait qu'un pouce trois lignes d'épaisseur pour renfermer toutes les machines. Quand on les voyait désassemblées , on était effrayé de leur nombre prodigieux et de leur extrême délicatesse. Quelle avait dû être la difficulté de les travailler toutes dans la précision nécessaire , et de lier ensemble une longue suite de mouvemens, tous dépendans d'instrumens si minces et si fragiles? N'était-ce pas imiter d'assez près le mécanisme de la nature dans les animaux , dont une des plus surprenantes merveilles est le peu d'espace qu'occupent un grand nombre de machines ou d'organes qui produisent de grands effets ?
Le second tableau , plus grand et encore plus ingénieux, représentait un paysage où tout était animé. Une rivière y coulait ; des tritons, des sirènes, des dauphins nageaient de temps en temps dans une mer qui bornait l'horison ; on chassait, on péchait, des soldats allaient monter la garde dans une citadelle élevée sur une montagne ; des vaisseaux arrivaient dans un port, et saluaient de leur canon la ville : le P. Sébastien lui-même était là qui sortait d'une église pour aller remercier le roi d'une grâce nouvellement obtenue ; car le roi y passait en chassant avec sa suite. Cette grâce était quarante pièces de marbre qu'il donnait aux Carmes de la place Maubert pour leur grand autel. On dirait que le P. Sébastien eut voulu rendre vraisemblable le fameux bouclier d'Vchille pris à la lettre , ou
ces statues à qui \ ulcaiu savait donner du mouvement,
et même de l'intelligence.
En même temps que le roi donna à l'académie le règlement de 169Ç), il nomma le P. Sebastien pour un des honoraires. Son titre ne l'obligeait à aucun travail réglé, et d'ailleurs il était fort occupé au dehors : cependant outre quelques ouvrages qu'il nous a donnés, comme son élégante machine du système de Galilée pour les corps pesans , ses combinaisons des carreaux mi-parties , qui ont excité d'autres savans à cette recherche, il a été souvent employé par l'académie pour l'examen des machines , qu'on ne lui apportait qu'en trop grand nombre. Il en faisait très promptement l'analyse et le calcul, et même sans analyse et sans calcul il aurait pu s'en fier au coup-d'œil, qui en tout genre n'appartient qu'aux maîtres , et non pas même à tous. Ses critiques n'étaient pas seulement accompagnées de toute la douceur nécessaire , mais encore d'instructions et de vues qu'il donçiait volontiers : il n'était point jaloux de garder pour lui seul ce qui faisait sa supériorité.
Les dernières années de sa vie se sont passées dans des infirmités continuelles , et enfin il mourut le 5 février 1729.
Il arrive quelquefois que des talens médiocres, de faibles connaissances, que l'on ne compterait pour rien dans des personnes obligées par leur état a en avoir du moins de cette espèce, brillent beaucoup dans ceux que leur état n'y oblige pas. Ces talens, ces connaissances font fortune par n'être pas à leur place ordinaire. Mais le P. Sébastien n'en a pas été plus estimé comme mécanicien ou comme ingénieur, parce qu'il
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était religieux. Quand il ne l'eût pas été , sa réputation n'y aurait rien perdu. Son mérite personnel en a même paru davantage; car, quoique fort répandu au dehors, presque incessamment dissipé , il a toujours été un très bon religieux , très fidèle à ses devoirs , extrêmement désintéressé, doux, modeste, et, selon l'expression dont se servit feu le prince , en parlant de lui au roi, aussi simple que ses machines. Il conserva toujours dans la dernière rigueur tout l'extérieur convenable à son habit : il ne prit rien de cet air cjue donne le grand commerce du monde , et que le monde ne manque pas de désapprouver, et de railler dans ceux mêmes à qui il l'a donné, quand ils ne se sont pas faits pour l'avoir. Et comment eût-il manqué aux bienséances d'un habit qu'il n'a jamais voulu quitter, quoique des personnes puissantes lui offrissent de l'en défaire par leur crédit, en se servant de ces moyens que l'on a su rendre légitimes? Il ne prêta point l'oreille à des propositions qui en auraient apparemment tenté beaucoup d'autres, et il préféra la contminte et la pauvreté où il vivait, à une liberté et à des commodités qui eussent inquiété sa délicatesse de conscience.
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François Bianchini naquit à Vérone le i3 décembre 1662 , de Gaspard Bianchini et de Cornélie Vialetti. Il embrassa l'état ecclésiastique ; et l'on pourrait
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croire que des vues de fortune , plus sensées et encore mieux fondées en Italie que partout ailleurs , l'y déterminèrent, s'il n'avait donné dans tout le cours de sa vie des preuves d'une sincère piété. Il fut reçu docteur en théologie : mais il ne se contenta pas des connaissances qu'exige ce grade ; il voulut posséder à fond toute la belle littérature , et non-seulement les livres écrits dans les langues savantes , mais aussi les médailles, les inscriptions, les bas-reliefs, tous les précieux restes de l'antiquité; trésors assez communs en Italie pour prouver encore aujourd'hui son ancienne domination.
A.près avoir amassé des richesses de ce genre presque prodigieuses , il forma le dessein d'une histoire universelle, conduite depuis la création du monde jusqu'à nos jours , tant profane qu'ecclésiastique ; mais l'une de ces parties toujours séparée de l'autre , et séparée avec tant de scrupule, qu'il s'était fait une loi de n'employer jamais dans la profane rien de ce qui n'était connu que par l'ecclésiastique. La chronologie ou de simples annales sont trop sèches ; ce ne sont que des parties de l'histoire mises véritablement à leur place , mais sans liaison , et isolées. Un air de musique ( c'est lui-même qui parle ) , est sans ccmparaiscn plus aisé à retenir que le même ncmlre de nctes qui se suivraient sans faire un chant. D'un autre côté , l'histoire , qui n'est pas continuellement appuyée sur la chronologie , n'a pas une marche assez réglée ni assez ferme. Il voulait que la suite des temps et celle des faits se développassent toutes deux ensemble avec cet agrément que produisent, même aux yeux, la disposition industrieuse et la mutuelle dépendance des parties d'un corps organisé.
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Il avait imaginé une division des temps facile et commode, quarante siècles depuis la création jusqu'à Auguste, seize siècles d'Auguste à Charles V , chacun de ces seize siècles partagé en cinq vingtaines d'années ; de sorte que dans les huitpremiers , de même que dans les huit derniers, il y a quarante de ces vingtaines comme quarante siècles dans la première division, régularité de nombres favorable à la mémoire. Au milieu des seize siècles comptés depuis Auguste, se trouve justement Charlemagne, époque des plus illustres. Le hasard semblait s'être souvent trouvé d'accord avec les intentions de Bianchini. Il avait imaginé de plus , de mettre à la tête de chaque siècle de la quarantaine par où il ouvrait ce grand théâtre, et ensuite à la tête de chaque vingtaine d'années, la représentation de quelque monument qui eût rapport aux principaux événemens qu'on allait voir : c'était la décoration particulière de chaque scène , non pas un ornement inutile , mais une instruction sensible donnée aux yeux et à l'imagination par tout ce qui nous reste de plus rare et de plus curieux. Il publia en i fig- la première partie de ce grand dessein, Elle devait contenir les quarante premiers siècles de l'histoire profane ; mais il se trouva que le volume aurait été d'une grosseur difforme, et il n'y entra que trente-deux siècles, qui finissent à la ruine du grand empire d'Assyrie. Le titre est : La istcria universale provala ccn mcniimenti , et Jieurala ccn sivihcli deg-li Anlichi. Bianchini, occupé d'autres travaux qui lui sont survenus , n'a point donné de suite. Mais cette partie n'est pas seulement suffisante pour donner une haute idée de tout l'ouvrage; elle en est le morceau qui eût été le plus considérable , par la difficidté et l'obscurité des ma- TOM. ir. i5
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tières à ëclaircir : la précisément où elle se termine , le jour allait commencer à paraître , et k conduire les pas de l'historien.
Si d'un grand palais ruiné on en trouvait tous les débris confusémnt dispersés dans l'étendue d'un vaste terrain , et qu'on fût sur qu'il n'en manquât aucun , ce serait un prodigieux travail de les rassembler tous , ou du moins sans les rassembler , de se faire , en les considérant, une idée juste de toute la structure de ce palais. Mais s'il manquait des débris, le travail d'imaginer cette structure serait plus grand , et d'autant plus grand, qu'il manquerait plus de débris; et il serait tort possible que l'on fit de cet édifice diflërens plans qui n'auraient. presque rien de commun entre eux. Tel est l'état où se trouve pour nous l'histoire des temps les plus anciens. Une infinité d'auteurs ont péri ; ceux qui nous restent ne sont que rarement entiers : de petits fragmens , et en grand nombre, qui peuvent être utiles , sont épars çà et là dans des lieux fort écartés des routes ordinaires, où l'on ne s'avise pas de les aller déterrer. îMais ce qu'il y a de pis , et qui n'arriverait pas à des débris matériels , ceux de l'histoire ancienne se contredisent souvent; et il faut ou trouver le secret de les concilier , ou se résoudre à faire un choix qu'on peut toujours soupçonner d'être un peu arbitraire. Tout ce que des savans du premier ordre , et les plus originaux , ont donné sur cette matière , ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d'antiquités, et il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles, soit que tous les matériaux n'aient pas été employés, soit qu'on en puisse faire un assemblage plus heureux , ou seulement un autre assemblage.
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Il parait que Bianchini les a ramassés de toutes parts avec un extrême soin , et les a mis eh œuvre avec une industrie singulière. Les siècles qui ont précédé le déluge, vides dans l'histoire profane que l'on traite ici, et à laquelle on interdit le secours de l'histoire sainte , sont remplis par l'invention des arts les plus nécessaires, et l'on en rapporte tout ce que les anciens en ont dit de plus certain, ou imaginé de plus vraisemblahle. Il est aisé de voir quels sujets suivent le déluge. Partout c'est un grand spectacle raisonné , appuvé nonseulement sur les témoignages que le savoir peut fournir , mais encore sur des réflexions tirées de la nature des choses, et fournies par l'esprit seul, qui donne la vie a ce grand amas de faits inanimés. Pvien n'est mieux manié que les établissemens des premiers peuples en différens pays , leurs transmigrations , leurs colonies , l'origine des monarchies ou des républiques , les navigations, ou de marchands ou de conquérans ; et sur ce dernier article , Bianchini fait toujours grand cas de ce qu'il appelle la Thalassccratie , l'empire ou du moins l'usage libre de la mer. En cfFet, l'importance de cette thalassocratie connue et sentie dès les premiers temps , l'est aujourd'hui plus que jamais ; et les nations de l'Europe s'accordent assez à penser qu'elles acquièrent plus de véritable puissance en s'enrichissant par un commerce tranquille, qu'en agrandissant leurs états par des conquêtes violentes. Selon Bianchini , ce n'était point du ravissement d'Hélène qu'il s'agissait entre les Grecs et les Troyens : c'était de la navigation de la mer Egée et du Pont-Euxin , sujet beaucoup plus raisonnable et plus intéressant; et la guerre ne se termiiia point par la prise de Troie , mais par un traité ai": com-
merce. Cela est même assez fondé sur raiiliquité : mais de là l'auteur se trouve conduit à un paradoxe plus surprenant ; c'est que Tlliade n'est qu'une pure histoire, allégorisëe dans le goût oriental. Ces dieux, tant reprochés à Homère , et qui pourraient l'empêcher d'être reconnu pour divin , sont pleinement justifiés par un seul mot : ce ne sont point des dieux , ce sont des hommes ou des nations. Sesostris, roi de l'Ethiopie orientale ou Arabie , avait conquis l'Egypte , toute l'Asie mineure, une partie de la grande Asie; et après sa mort , les rois ou princes qu'il avait rendu tributaires, secouèrent peu à peu le joug. Le Jupiter d'Homère est celui des successeurs de Sesostris , qui régnait au temps de la guerre de Troie ; il ne commande qu'à demi aux dieux, c'est-à-dire aux princes ses vassaux, et il ne les empêche pas de prendre parti pour les Grecs ou pour les Troyens, selon leurs intérêts et leurs passions. Junon est la Syrie , appelée Hanche, alliée de l'Ethiopie orientale, mais avec quelque dépendance; et cette Svrie est caractérisée par les Iras lianes de Junon. Minerve est la savante Egypte ; Mars , une ligue de l'Arménie , de la Coichide , de la Thrace et de la Thessalie , et ainsi des autres. A la faveur de cette allégorie, Homère se retrouve divin ; il faut avouer cependant qu'il l'était déjà , quoiqu'on ne la connut point.
Après tout ce qui vient d'être dit, on ne s'attendrait point que Bianchini fût un grand mathématicien. Naturellement le génie des vérités mathématiques et celui de la profonde érudition sont opposés; ils s'excluent l'un l'autre , ils se méprisent muLuellement : il est rare de les avoir tous deux , et alors même il est presque impossible de trouver le temps de satisfaire à tous les
deux. Bianchini les posséda pourtant ensemble, et les porta loin. Il eut une occasion heureuse de donner en même temps des preuves incontestables de l'un et de l'autre. Lorsqu'au commencement de ce siècle il fut question à Rome de l'affaire du calendrier dont nous avons parlé en 1700' et 1701 % et que le pape Clément XI eut fait une congrégation sur ce sujet, Bianchini, qu'il en avait nommé secrétaire, fit deux ouvrages qui avaient rapport et à cette grande affaire et à sa nouvelle dignité , et où la mathématique se liait nécessairement avec l'érudition la plus recherchée. Il Tes publia en 1703 sous ces titres : De calendaric et cycle Cœsaris , ac de cancne Paschali sanctl Hippchjli marlyris , disserlaticnes diiœ. Telle est la nature de ces ouvrages, qu'on les défigurerait trop , si on voulait en donner une idée : tout lecteur en sentira le prix , pourvu qu'il soit assez savant pour les bien lire. Nous rapporterons seulement que l'auteur s'est attaché à défendre le canon pascale de saint Hippolyte, que le grand Scaliger avait hardiment traité de puéril , et qui , par les remarques de Bianchini, se trouve être le plus bel ouvrage qu'on ait fait êki ce genre jusqu'à la réformation du calendrier sous Grégoire XIII. Ce devait être un double plaisir pour un savant et pour un catholique zélé, qu'une victoire remportée en cette matière sur Scaliger.
Bianchini fut purement mathématicien dans la construction du grand Gnomon qu'il fit dans l'église des Chartreux de Home , pareil à celui que le grand Cassini avait fait dans Saint-Petrone de Bologne. Il envient
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de naître un troisième dans Saint-Sulpice de Paris , par les soins d'un pasteur qui songe à tout, et on en finit actuellement a l'observatoire un quatrième. Ces Gnomons ne sont que des grands quarts de cercle, mais plus justes à proportion de leur grandeur, et ce plus de justesse paie assez tous les soins presque incroyables de leur construction. Clément XI fit frapper une médaille du Gnomon des Chartreux , et Bianchini publia une ample dissertation De Summc et Gncmcne Cleineiitinc.
Il partageait continuellement sa vie entre les recherches d'antiquité et les recherches de mathématiques, surtout celles d'astronomie. Tantôt astronome, et tantôt antiquaire , il observait ou les cieux ou d'anciens monumens avec des yeux éclairés de la lumière propre à chaque objet, ou plutôt il savait prendre des yeux différens selon ses dilTérens objets. Nous ne donnerons pour exemple de cette remarque alternative , que ses deux derniers ouvrages imprimés à une année l'un de l'autre. Le premier en 1727, Caméra ed Inscrizicni Sepolcrali de Lilerd , Servi , ed Ujffkiali délia Casa di Auguste, etc. Le second en 1728, Hesperi et Phcsftlfiei nova pheBUcmena , sive olservaticnes circa planetam Veneris.
On découvrit en 1726, hors de Rome, sur la voie Appienne un bâtiment souterrain consistant en trois grandes salles , dont les murs étaient percés dans toute leur étendue de niches pareilles à celles que l'on fait dans les colombiers, afin que les pigeons s'y logent. Elles étaient remplies le plus souvent de quatre urnes cinéraires, et accompagnées d'inscriptions, qui marquaient le nom et la condition des personnes dont on voyait les cendres : tous étaient ou esclaves ou affran-
chis de la maison d'Auguste, et principalement de celle d€ Livie. L'édifice était magnifique, tout de marbre, avec des ornemens de mosaïque d'un bon goût. Bianchini ne manqua pas de sentir toute la joie d'un antiquaire , et de se livrer avec transport à sa curiosité. Il pensa lui en coûter la vie : il allait tomber de quarante pieds de haut dans ces ruines, et il fit, pour se retenir, un effort violent dont il fut long-temps fort incommodé; ce qui interrompit les observations qu'il faisait en même temps sur Vénus. Il s'enfermait donc le jour dans le colombier sépulcral et souterrain , et la nuit il montait dans son observatoire. Il a donné une description exacte de ce colombier, et toutes les recherches savantes qu'on peut faire à l'occasion des inscriptions , surtout l'explication d'un grand nombre de noms d'offices, qui sont sans doute d'une excellente latinité, vu le siècle , mais d'une latinité presque perdue aujourd'hui. En joignant le nombre des morts de ce grand tombeau à ceux d'un autre tout pareil découvert précédemment, et qui n'était non plus que pour la maison d'Auguste , Bianchini en trouve 6000 , sans tous ceux qui devaient être dispersés en une infinité d'autres lieux plus éloignés de Rome. Ce grand nombre n'étonne plus, dès que l'on voit, par plusieurs charges rapportées dans les inscriptions , combien le service était divisé en petites parties. Telle esclave n'était employée qu'à peser la laine que filait l'impératrice, une autre à garder ses boucles d'oreilles , une autre son petit chien.
Les observations de Bianchini sur Vénus nous intéressent davantage. Vénus est très difficile à observer autant et de la manière qu'il le faudrait pour en ap-
prendre tout ce que la curiosité astronomique demanderait. Comme le cercle de sa révolution autour du soleil est enfermé dans celui de la terre, .on ne la voit ni quand elle est entre le soleil et nous , parce qu'alors son hémisphère ohscur est tourné vers nous; ni quand îe soleil est entre nous et elle , parce qu'alors il la cache ou l'efface. Il ne reste que le temps où elle n'est ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux parties opposées de son cours , et où même elle en est h un certain éloignement. Ces temps, qui précèdent le lever du soleil ou suivent son coucher, sont courts, parce que Vénus ne s'écarte pas beaucoup du soleil ; encore en faut-il nécessairement perdre une bonne demi-heure pour attendre que Vénus soit assez dégagée des rayons de cet astre. Mercure , qui étant plus proche du soleil est encore plus dans le cas de ces difficultés , échappe presque entièrement aux astronomes.
Cassini étant encore en Italie s'était appliqué en 1666 et 1667 à découvrir les taches de Vénus , pour déterminer par leur moyen son mouvement diurne ou de rotation, si elle en avait un. Il vit des taches à la vérité, et même une partie plus luisante, qui fait le même effet par rapport au mouvement de rotation; il crut que ce mouvement pouvait être de vingt- trois heures, si cependant ce n'en était pas un de libration , tel que celui qu'on attribue à la lune , car les plus grands hommes sont les moins hardis à affirmer. Le peu de durée que pouvait avoir chacune de ses observations, lui rendait le tout assez incertain, et depuis ce temps là il paraît avoir abandonné cette planète. Knsuite iluyghens, qui avait découvert l'anneau de Saturne et un de ses salcllitcs, chercha inutilement des
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taches dans Vénus; il n'y vit qu'une lumière parfaitement égale. iNous avons dit en 1700 ' , que de la Hire y avait vu de grandes inégalités en saillie , qui pouvaient être des montagnes; ce qui ne s'accorde ni avec Cassini , ni avec Huyghens , et ne prouve que la difficulté du sujet. En dernier lieu , le P. Briga, jésuite, professeur en mathématiques au collège de Florence, qui travaillait à un grand ouvrage sur Vénus, avait invité tous les ohservatcurs de sa connaissance et en Europe et à la Chine , a chercher les taches de cette planète avec leurs meilleurs télescopes ; et tous lui avaient répondu qu'ils y avaient perdu leurs peines.
De plus, il manquait à la théorie de Vénus que sa parallaxe fût connue par ohservation immédiate; elle n'était que tirée par des conséquences ou des circuils , toujours moins sûrs que l'ohservation. On sait que la parallaxe d'une planète est la différence entre les deux lieux du ciel où on la rapporte vue du centre de la terre , ou vue d'un point de la surface ; ce qui donne la grandeur dont le demi-diamètre de la terre serait vu de cette planète , et la distance de la planète à la terre.
Ce fut par la recherche de la parallaxe de Vénus que Bianchini commença. Il voulut tenter d'y appliquer l'ingénieuse méthode trouvée par feu Cassini pour la parallaxe de Mars, et expliquée en 170G '. Elle consiste à comparer à une étoile fixe extrêmement proche de la planète dont on cherche la parallaxe , le mouvement de cette planète , et cela pendant un temps assez long. On n'aurait pas vu assez long-temps Vénus prise le matin
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ou le soir; mais avec des lunettes on la peut voir en plein jour et dans le méridien , quelquefois même à l'œil nu , et alors on avait le temps nécessaire. Mais on ne voit pas ainsi les fixes , à moins cependant qu'elles ne soient de la première grandeur, et c'était un pur bonheur d'en trouver quelqu'une extrêmement proche de Vénus vue en plein jour et au méridien. Bianchini espéra , sur la foi des tables du mouvement de Vénus , que le 3 juillet 1716 elle se trouverait dans le méridien à peu près avec Régulus, ou le cœur du lien ; et en effet , il vit ces deux astres dans la même ouverture de sa lunette. Il répéta l'observation les trois jours suivans; et après s'en être bien assuré , il trouva par la méthode de Cassini , et vérifia encore par une autre voie, que la parallaxe de Vénus était de vingt-quatre secondes. Nous supprimons toutes les attentions fines et délicates qu'il apporta ; le mérite n'en serait senti que par les astronomes, et les astronomes supposeront aisément qu'il ne les oublia pas dans une recherche si nouvelle et si importante.
Il ne faut pourtant pas compter pour absolument sûres les vingt-quatre secondes de la parallaxe de Vénus; elles en donneraient quatorze pour celle du soleil, qui , selon Cassini , n'est que de dix , et , selon de la Hire , de six , et ces deux noms sont d'un grand poids. C'est plutôt la manière de trouver la parallaxe de Vénus , qui est enfin trouvée par Bianchini, que ce n'est cette parallaxe même. Il voulait recommencer ses observations en 1724 ; où Vénus se devait retrouver en passant par le méridien dans la même position à peu près à l'égard de Régulus, position unique et précieuse. Mais il n'eut plus alors le même lieu pour observer, et il n'en put
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Hvoir d'autre qui y fût propre. Eh! quel déplaisir de dépendre tant d'un certain concours de circonstances étrangères! Comme Vénus ne revenait avec Régulus qu'au bout de huit ans, il se flatta de reprendre son travail en 1782; mais sa vie ne s'est pas étendue jusques-là.
Il fut plus heureux dans l'observation encore plus importante des taches de Vénus, qu'il fit en 1726. Ce n'était pas la faute de ceux qui ne les avaient point vues , ou les avaient mal vues : ils ne se servaient que de verres de cinquante ou soixante pieds de foyer, qui n'étaient pas suffisans. Campani et Divini , les plus excellens ouvriers en ce genre , en avaient fait de cent et de cent vingt pieds ; mais la difficulté était de manier des tuyaux de cette énorme longueur , qui se courbaient toujours très-sensiblement vers le milieu. Huyghens avait ingénieusement imaginé le moyen de se passer de tuyau ; mais il restait encore tant d'embarras et d'incommodités qu'on aurait apparemment abandonné l'invention , si Bianchini n'eût trouvé le secret de remédier à tout. Il vint à Paris en 1712 , et fit voir à l'académie sa machine, qui parut simple , portative , maniable, et expéditive au-delà de tout ce qu'on eût osé espérer. L'académie a cru qu'elle en devait la description au public, et elle l'a donnée dans ses mémoires de 1718 '. Il était dans l'ordre que l'auteur en recueillît le fruit. Il vit très sûrement les taches de Vénus prise dans toutes les situations où elle le peut être et dans toute la variété , quoique assez bornée , de ces situations. Ces taches , vues par les grands verres qu'il em-
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ployait, ne sont que comme les taches de la lune vues à l'œil nu ; et si celles-ci sont des mers , les autres en seront aussi. Il conseille à ceux qui voudront bien voir les taches de Ténus, de s'accoutumer auparavant à regarder avec attention celles de la lune , à bien suivre leurs contours , et à les distinguer les unes des autres. L'œil préparé par cet apprentissage , en sera plus habile et plus savant , quand il se transportera sur Vénus.
Bianchini en distingua assez nettement les taches pour y établir vers le milieu du disque sept mers , qui se communiquent par quatre détroits, et vers les extrémités deux autres mers sans communication avec les premières. Des parties qui semblaient se détacher du contour de ces mers, il les appela promontoires , et en compta huit. Comme il avait un droit de propriété sur ce grand globe presque tout nouveau , et dû à ses veilles, il imposa des noms à ces mers, à ces détroits , à ces promontoires ; et à l'exemple tant des anciens Grecs qui ont mis dans le ciel leurs héros , que des astronomes modernes qui ont rempli la lune de philosophes et de savans , il favorisa qui il voulut de ces espèces d'apothéoses, toujours cependant avec un choix judicieux. Il avait reçu des grâces du roi de Portugal, et il donna son nom a la première mer. Pour ces autres grands pays dont il disposait, il les partagea entre les généraux portugais les plus illustres par leurs conquêtes dans les deux Indes , et entre les plus célèbres navigateurs qui ont ouvert le chemin à ces conquêtes. Galilée et Cassini se trouvent là , non pas tant par l'amour de Bianchini pour sa patrie, que parce que ces deux grands hommes, qui n'ont jamais navigué, ont été aussi utiles à la navigation et à la connaissance du
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globe terrestre que Colomb , Vespuce et Magellan. L'académie des sciences et le nouvel institut de Bologne ont aussi leur place dans \énus. Les principaux domaines des savans ne sont point exposés à la jalousie des autres hommes.
Nous avons dit en plusieurs endroits de nos histoires, et principalement en 1701 ', quelle est la méthode dont on se sert pour découvrir par les taches d'une planète, et par les circonstances de leur mouvement , l'axe de la rotation , et sa position sur le plan de l'orbite que la planète décrit. Parce que Yénus est une planète inférieure , on ne saurait voir son disque entièrement éclairé du soleil : il y a toujours sur ce disque une ligne qui sépare la partie obscure d'avec l'éclairée, et est une portion d'un cercle qui, vu du soleil , séparait les deux hémisphères , l'un éclairé , l'autre obscur. Le plan de ce cercle est toujours perpendiculaire à une ligne tirée du centre du soleil à celui de Yénus, et cette ligne est nécessairement dans le plan de l'orbite de Vénus ou de son écliptique particulière. C'est par rapport à la ligne de la dernière illumination sur le disque de la planète , que Bianchini observait le mouvement des taches et l'inclinaison de la ligne de ce mouvement : par là il parvint à déterminer que l'axe de la rotation de Vénus était incliné de quinze degrés à son orbite ou écliptique.
Lorsque l'axe de rotation d'une planète est perpendiculaire à son orbite , comme l'est presque celui de Jupiter , cette planète a toujours le soleil dans son équateur , et ses deux pôles éclairés en même temps ;
' Pag. loi et suiv., seconde édition.
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elle jouit d'Un ëquiiioxe perpétuel , et chacune de ses parties n'a jamais que la même saison. Si au contraire l'axe de rotation est infiniment incliné sur l'orbite , c'est-à-dire couché dans son plan , la planète n'a un équinoxe que deux fois dans son année ; ses deux pôles ont alternativement le soleil vertical, et chacune de ses parties a la plus grande inégalité de saisons qu'il soit possible. L'axe de Vénus est si incliné sur son orbite , qu'il s'en faut peu qu'elle ne soit dans ce dernier cas; et l'on ne connaît point de planète qui à cet égard diffère tant de Jupiter.
Cassini avait cru , ou plutôt soupçonné que la rotation de Vénus était de vingt-trois heures. Il voyait d'un jour à l'autre une certaine partie du disque avancée d'une certaine quantité , et il jugeait qu'elle s'était ainsi avancée après une révolution entière du globe , qui par conséquent n'aurait pas duré ving-quatre heures. Cela était fort possible ; mais il l'était aussi que le globe n'eût pas fait une révolution entière , qu'il en eût seulement continué une dont la lenteur aurait été nécessairement assez grande. Gn n'avait point d'exemple d'une lenteur pareille dans aucune rotation de planète ; mais , quoique peu vraisemblable , elle n'a pas laissé de se trouver vraie , et Bianchini a déterminé la rotation de Vénus de vingt-quatre jours huit heures. Selon le système de Mairan, rapporté en cette aninée 1729 ' , cette lenteur de la rotation de Vénus est en partie une suite de la grande inclinaison de l'axe.
Enfin, une découverte très remarquable de Bianchini est celle du parallélisme constant de l'axe de Vé-
' Pag. 5i el siiiv.
nus sur son orbite, pareil à celui que Copernic fut obligé de donner à la terre. Ce qu'il avait imaginé et supposé pour le besoin de son système est maintenant vérifié dans toutes les planètes dont on connaît la l'otation: nulle vaiûété à cet égard , tandis que tout le reste varie ; et Copernic a eu la gloire de deviner ce qui fait aujourd'hui une des principales clefs de l'astronomie physique. Cependant Bianchini craint que ce parallélisme de Vénus et quelques autres points où la bonne astronomie le jette indispensablement, ne paraissent trop favorables à Copernic , et il a toujours grand soin d'avertir que tout cela peut s'accorder avecTycho. Ces précautions sont nécessaires aux compatriotes de Galilée ; une petite difTérence de climat en mettrait apparemment dans leur style.
L'ouvrage sur les phénomènes de Vénus fait mention d'une méridienne que Bianchini voulait tracer dans toute l'étendue de l'Italie , à l'exemple de la méridienne de la France , unique jusqu'à présent. Pendant l'espace de huit années il avait employé tous les intervalles de ses autres travaux à faire tous les préparatifs nécessaires pour ce grand dessein ; mais il n'a pas vécu assez pour en commencer seulement l'exécution.
Nous nous arrêtons là, en avouant que nous lui faisons tort de nous y arrêter ; mais la raison même qui nous y oblige tourne à sa gloire. Les vies des papes , par Anastase le bibliothécaire , dont il a donné une nouvelle édition en trois tomes in-fcl., enrichie d'une infinité de recherches très savantes , sont un trop grand ouvrage qui nous mènerait trop loin, surtout après ceux du même genre dont nous avons rendu compte ; et plusieurs ouvrages moiiïs considérables seulement par le.
volume sont en trop grand nombre. Il y en a même quelques uns qui sont des pièces d'éloquence ; et l'on dit qu'il embrassait jusqu'à la poésie. Il se trouve en effet dans son style , quand les occasions s'en présentent, une force et une beauté d'expression, des figures , des comparaisons , qui sentent le génie poétique.
L'académie le mit dès l'an 1 700 dans le petit nombre de ses associés étrangers.
Il mourut d'une hydropisie le 2 mars 1729. Ou lui trouva un cilice, qui ne fut découvert que par sa mort; et toute sa vie , par rapport à la religion , avait été conforme à cette pratique secrète. La facilité, la candeur de ses mœurs étaient extrêmes, et encore plus, s'il se peut , son ardeur à faire plaisir. Il n'était jamais engagé dans aucune étude si intéressante pour lui, dans aucun travail dont la continuation fut si indispensable et l'interruption si nuisible, qu'il n'abandonnât tout dans le moment avec joie pour rendre un service.
Son mérite a été bien connu, et l'on pourrait dire récompensé, si l'on s'en rapportait à sa modestie. Il a eu deux canonicats dans deux des principales églises de Piome. Il a été camérier d'honneur de Clément XI , et prélat domestique de Benoît XIII. Outre le secrétariat de la congrégation du calendrier. Clément XI lui donna par une bulle une intendance générale sur toutes les antiquités de Rome auxquelles il était défendu de toucher sans sa permission. Il aurait pu aspirer plus haut dans un pays où l'on sait qu'il faut quelquefois décorer la pourpre elle-même par les talens et par le savoir; l'exemple récent du cardinal Noris l'autorisait
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à prendre des vues si élevées et si flatteuses : mais on assure que sa modération naturelle et la religion l'en préservèrent toujours.
Jacques -Philippe Maraldi naquit le 21 août 1660 à Perinaldo , dans le comté de Nice , lieu déjà honoré par la naissance du grand Cassini. Il fut fils de François Maraldi et d'Angela- Catherine Cassini, sœur de ce fameux astronome. ,
Après qu'il eut fini avec distinction le cours des études ordinaires , son goût naturel le porta aux sciences plus élevées , aux mathématiques; et il y avait fait tant de progrès à l'âge de vingt-deux ans , que son oncle , établi en France depuis plusieurs années , l'y appela en 1687 pour cultiver lui-même ses talens, et les faire connaître dans un pays où l'on avait eu un soin singulier d'en rassembler de toutes parts. Sans doute Cassini, étranger et circonspect comme il était, ne se fût pas chargé d'un neveu dont il n'eût pas beaucoup espéré, et qui lui aurait été plus reproché que tout autre qu'il eût mis à la même place.
Dès les premiers temps que Maraldi se mit à observer le ciel, il conçut le dessein de faire un catalogue des étoiles fixes. Ce catalogue est la pièce fondamentale de tout l'édifice de l'astronomie. Les fixes , qui à la vé-
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rite ont un mouvement, mais d'une extrême lenteur, et d'une quantité présentement bien connue, et qui d'ailleurs ne changent point de situation entre elles, sont prisent pour des points immobiles auxquels ont rapport tous les mouvemens qui sont au-dessous d'elles , ceux des planètes et des comètes ; et par là il est de la dernière importance de connaître exactement et le nombre et la position de ces points lumineux qui régleront tout. Non-seulement les télescopes ont prodigieusement enrichi le ciel de fixes , auparavant invisibles ; mais la simple vue , plus attentive et mieux dirigée , en a porté le nombre beaucoup au-delà de celui que les'anciens avaient prétendu déterminera peu près, et c'est proprement de nos jours qu'il n'est presque plus permis de les compter. Mais que ne peut la curiosité ingénieuse et opiniâtre? On les compte, ou du moins on leur assigne à toutes leurs places dans leurs constellations. Le catalogue de Bayer est celui dont les astronomes se servent le plus ordinairement, et auquel ils semblent être convenus de donner leur confiance : mais ÎMaraldi crut pouvoir porter la précision et l'exactitude au-delà de celles de tous les catalogues connus , et il se détermina courageusement à en faire un nouveau.
Quelques efforts d'esprit que l'on fasse , et quelque assiduité que l'on y donne , on est trop heureux quand il n'en coûte que de demeurer dans son cabinet. Ces veilles, que les savans et les poètes mêmes ont tant de soin de faire valoir, prises dans le sens le plus littéral , ne sont pas des veilles en comparaison de celles qui se font en plein air et en toutes saisons pour étudier le ciel. Le géomètre le plus laborieux mène presque une
vie molle au prix d'un astronome également occupé de sa science. Surtout quand on a entrepris un catalogue des fixes, on n'a point trop de toutes les nuits de l'année : les seules que l'on ait de relâche sont celles où le ciel est trop couvert; encore se plaint-on de cette grâce de la nature. Aussi jMaraldi altéra-t-il beaucoup sa santé par un si long et si rude travail ; il en contracta de fréquens maux d'estomac , dont il s'est toujours ressenti , parce qu'il ne put pas s'empêcher d'en entretenir toujours la cause.
Cependant il communiquait assez facilement ce qui lui avait tant coûté. De son ouvrage , qui n'est encore que manuscrit, il en a détaché des positions d'étoiles, dont quelques auteurs avaient besoin ; par exemple , Delisle , pour son globe céleste ; Manfredi pour ses éphémérides ; Izaac Broukner pour le globe dont il a été parlé en 1720 '.
Son catalogue n'était pas seulement sur le papier ; il était tellement gravé dans sa tète , qu'on ne lui pouvait désigner aucune étoile quoique presque imperceptible à la vue , qu'il ne dit sur-le-champ la place qu'elle occupait dans sa constellation. Puisque les étoiles ont été appelées dans les livres saints \ armée du ciel, on pourrait dire que Maraldi connaissait toute cette arjnée, comme Cyrus connaissait la sienne.
Quelquefois de petites comètes, et qui durent peu, ne sont pas reconnues pour comètes, parce qu'on les prend pour des étoiles de la constellation où elles paraissent ; et cela , faute de savoir assez de quel assemblage d'étoiles cette constellation est composée. Peut-
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être croit-on que ce ne serait pas un grand malheur d'ignorer une comète si petite et de si peu de durée, qu'elle ne devait pas dans la suite se faire remarquer. Mais les astronomes n'en jugent pas ainsi. Ils ont tous aujourd'hui une extrême ardeur pour le système des comètes , qui fait à notre égard les dernières limites du système entier de l'univers ; et ils ne veulent rien perdre de tout ce qui peut conduire à en avoir quelque connaissance ; tout sera mis à profit. Il était difficile que des phénomènes célestes échappassent à Maraldi : la plus petite nouveauté dans le eiel frappait aussitôt des yeux si accoutumés à ce grand objet. Ceux qui observaient en même lieu que lui, et qui auraient pu être jaloux des premières découvertes, avouent que le plus souvent c'est lui qui en a eu l'honneur.
La construction du catalogue, des observations, soit journalières , soit rares , et dont le temps se fait beaucoup attendre , comme celles des phases de l'anneau de Saturne, des déterminations de retours d'étoiles fixes, qui disparaissent quelquefois , des applications adroites des méthodes données par Cassini , des vérifications de théories dont il est important de s'assurer , des corrections d'autres théories qui peuvent recevoir plus d'exactitude ; voilà tous les événemens de la vie de Maraldi : nos histoires en sont pleines, et ont lait d'avance une grande partie de son éloge.
Il travailla sous Cassini en 1 700 à la prolongation de la fameuse méridienne jusqu'à l'extrémité méridionale du royaume, et eut beaucoup de part à ce grand ouvrage. De là il alla en Italie; et comme alors on travaillait à Rome sur la grande affaire du calendrier dont nous
avons parlé en 1700' et 1701' le pape Clément XI profita de l'heureuse occasion d'y employer un astronome formé par Cassini. Il donna entrée à Maraldi dans les congrégations qui se tenaient sur ce sujet. Bianchini , lié d'une grande amitié avec Cassini , ne manqua pas de s'associer son neveu dans la construction d'une grande méridienne qu'il traçait pour l'église des Chartreux de Rome, à l'imitation de celle de Saint-Pelrone, de Bologne , tracée par celui qu'ils reconnaissaient tous deux pour leur maître.
En 1718. Maraldi alla avec trois autres académiciens terminer la grande méridienne du côté du septentrion. A ces vovages près , il a passé sa vie , depuis son arrivée à Paris, renfermé dans l'observatoire ; ou plutôt il l'a passée tout entière renfermé dans le ciel, d'où ses regards et ses recherches ne sortaient point.
Il se délassait pourtant quelquefois; il prenait des divertissemens. Il faisait des observations physiques sur des insectes , sur des pétrifications curieuses , sur la cidture des plantes , partie de la botanique à laquelle il serait temps que l'on songeât autant qu'on a fait jusqu'ici à la nomenclature , qui n'est qu'un préliminaire. Ce n'est pas que ce préliminaire soit fini : s'il doit l'être jamais , ce ne sera que dans plusieurs siècles ; mais on l'a mis en état de permettre que l'on aille désormais plus avant. Nous avons rendu compte en 1 7 1 2 ^ de la plus importante observation terrestre de Maraldi : c'est celle des abeilles, qui, malgré l'agrément naturel dr. sujet , a demandé un travail très fatigant par la longue
' Pag. i'i~, seconde éiUlion.
^ Pag. io3, seconde i-dilion.
^ Pag. 5 cl .suIt.
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assiduité de plusieurs anuées , et par l'extrême difficulté de bien voir tout ce qui se passait dans ce merveilleux petit état.
Il ne restait plus à Maraldi , pour achever son catalogue des fixes, que d'en déterminer quelques unes vers le zénith et vers le nord ; et dans ce dessein , il venait de placer un quart de cercle mural sur le haut de la terrasse de Tobservatoire , lorsqu'il tomba malade. Il employa le seul remède auquel il eût confiance , une diète austère : il s'en était toujours bien trouvé ; mais nul remède ne réussit toujours. Il mourut le premier décembre 1729.
Son caractère était celui que les sciences donnent ordinairement à ceux qui en font leur unique occupation , du sérieux , de la simplicité , de la droiture ; mais ce qui n'est pas si commun , c'est le sentiment de la reconnaissance porté au plus haut point , tel qu'il l'avait pour son oncle. Il voulait le veiller lui-même dans ses maladies , et il y apportait le soin le plus attentif et la plus tendre inquiétude : Cassini avait en lui un second fils. L'impression des bienfaits redouble de force , quand il part d'un homme à qui les indifférens mêmes ne pourraient refuser de la vénération.