‹ Œuvres de Fontenelle (volume 3)Chapitre 6 sur 20 · TOM. I · texte numérisé non relu

TOM. I

ces volumes , a été son opinion sur la circulation du sang dans le fœtus , ou sur l'usage du trou ovale , directement opposée à celle de tous les autres anatomistes. Il fut cause que l'académie , dès son renouvellement en 1 699 , fut agitée par cette question. Un monde d'adversaires élevés contre lui, tant au dedans qu'au dehors de l'académie , ne Tébranla point. Il publia même en 1700, hors de nos mémoires, un traité exprès sur ce sujet , auquel il joignit ses remarques sur une nouvelle manière de tailler la pierre , pratiquée alors par un frère Jacques , franc-comtois : c'est là le seul livre qu'on ait de lui. On ne sait point encore aujourd'hui quel parti est victorieux , et c'est une assez grande gloire pour celui qui seul était un parti. Il paraît, ainsi que nous osâmes le soupçonner il y a long-temps, que les deux systèmes opposés pourraient être vrais , et se concilier ; dénouement qui mériterait d'être remarqué dans riiistoire de la philosophie, et qui condamneraitbien la grande chaleur de toute cette contestation. Merv était si retenu à former ou à adopter des systèmes, qu il hésitait à recevoir, ou, si Ion veut, ne recevait pas celui de la génération par les œufs, si vraisemblable, si appuyé, si généralement reçu. Il n'en substituait pas d'autres à la place ; mais des structures de parties, qui effectivement ne s'y accordaient pas trop , l'arrêtaient ' ; au lieu que les autres anatomistes se laissent emporter à un grand nombre d'apparences très favorables , et se reposent en quelque sorte sur la nature de la solution de quelques difficultés. Nous n'avons garde de décider entre leur hardiesse

' T'^nyez l'Hisloirc (le 1-0 1 . paj;. 38 cl suiv., spirontlf cilition .

el la timidité opposée ; seulement pouvons-nous dire qu'en fait de sciences, les hommes sont nés dogmatiques et hardis , el qu'il leur en coûte plus d'efforts pour être timides et pyrrhoniens.

Cependant Mery, peu disposé à prendre trop facilement les opinions les plus dominantes, ne l'était pas davantage à quitter facilement les siennes particulières. Le témoignage qu'il se rendait de la grande sûreté de ses observations , et du peu de précipitation de ses conséquences , l'affermissait dans ce qu'il avait une fois pensé délerminément. La vie retirée y contribuait encore ; les idées qu'on y prend sont plus roides et plus inflexibles , faute d'être traversées, pliées par celles des autres, entretenues dans une certaine souplesse : on s'accoutume trop dans la solitude k ne penser que comme soi. Cette même retraite lui faisait ignorer aussi des ménagemens d'expressions nécessaires dans la dispute; il ne donnait point à entendre qu'un fait rapporté était faux, qu'un sentiment était absurde : il le disait ; mais cet excès de naïveté et de sincérité ne blessait pas tant dans l'intérieur de l'académie. Et si les suites assez ordinaires du savoir n'y étaient excusées , où le seraient-elles? On y a remarqué avec plaisir, que Mery, quelque 'attaché qu'il fût à ses senlimcns, eu avait changé en quelques occasions. Par exemple , il avait d'abord fort approuvé l'opération du frère Jacques, et il se rétracta dans la suite. 11 était de bonne grâce d'avoir commencé par l'approbation. Un anatomiste de la compagnie raconte qu'il a convaincu Mery sur certains points qui lui avaient paru d'abord insoutenables; et il le raconte pour la gloire de Mery , et non pour la sienne.

Ce même anatomiste prétend que Mery a entrevu la valvule d'Eustachius , connu les glandes de Couper long-temps avant Couper même. Mais il faut laisser les découvertes aux noms qui en sont en possession ; et quand même ce ne serait que la faveur du sort qui les leur aurait adjugées plutôt qu'à d'autres, il vaut mieux n'en point appeler.

Malgré une constitution très ferme , et une vie toujours très réglée d'un bout à l'autre, Mery se sentit presque tout d'un coup abandonné de ses jambes vers l'âge de soixante-quinze ans, sans avoir nulle autre incommodité. 11 fut réduit à se renfermer absolument chez lui , où il s'était tant renfermé volontairement. Tous ceux de l'académie qui pouvaient se plaindre de quelques unes de ces sincérités dont nous avons parlé , allèrent le voir pour le rassurer sur l'inquiétude où il eût pu être à leur égard , et renouveler une amitié qui, à proprement parler, n'avait pas été interrompue. Il fut sensiblement touché , et de ces avances qu'il n'attendait peut-être pas, et de ces senlimens qu'il méritait plus qu'il ne se les était attirés; et il ne pouvait se lasser d'en marquer sa joie à Yarignon , son fidèle ami , et de tous les temps. ^

Il s'affaiblissait toujours , quoiqu'en conservant un esprit sain ; et enfin il mourut le 3 novembre 1722 , âgé de soixante-dix-sept ans. Il a laissé six enfans de Catherine-Geneviève Carrere , fille de Carrere , qui avait été premier chirurgien de feue Madame.

Il a eu toute sa vie beaucoup de religion , et des mœurs telles que la religion les demande ; ses dernières années ont été uniquement occupées d'exercices de piété. Nous avons dit de feu Cassini , que les cieux

lui racontaient sans cesse la gloire de leur créateur; les animaux la racontaient aussi à Mery. L'astronomie, l'anatomie sont en effet les deux sciences où sont le plus sensiblement marqués les caractères du souverain être : l'une annonce son immensité par celle des espaces célestes, l'autre son intelligence infinie par la mécanique des animaux. On peut même croire que l'anatomie a quelque avantage.; l'intelligence prouve encore plus que l'immensité.

DE VARTGNON.

Pierre Vakignon naquit ù Caen en i66/x> d'un arcliilec te entrepreneur , dont la fortune était fort médiocre. 11 avait deux frères , qui suivirent la profession du père , et il étudia pour être ecclésiastique.

Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes gens dans les collèges , tout ce qui peut les occuper un jour plus particulièrement vient par différens hasards se présenter à leurs yeux , et s'ils ont quelque inclination naturelle bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet dès qu'elle le rencontre. Comme les architectes , et quelquefois les simples maçons savent faire des cadrans, Varignon en vit tracer de bonne heure , et ne le vit pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grossière, qui était tout ce qu'il pouvait apprendre de ses maîtres ; mais il soupçonnait que tout cela dépendait de quelque (héorie gé-

go ELOGE

nérale, soupçon qui ne servait qu'à l'inquiéter et à le tourmenter sans fruit. Un jour , pendant qu'il était en philosophie aux Jésuites de Caen, feuilletant par amusement différens livres dans la boutique d'un libraire , il tomba sur un Euclide , et en lut les premières pages , qui le charmèrent non-seulement par l'ordre et l'enchaînement des idées , mais encore par la facilité qu'il se sentit II y entrer. Comment l'esprit humain n'aimerait-il pas ce qui lui rend témoignage de ses talens ? Il emporta l'Euclide chez lui, et en fut toujours plus charmé par les mêmes raisons. L'incertitude éternelle , l'embarrassophistique, l'obscurité inutile et quelquefois affectée de la philosophie des écoles , aidèrent encore à lui faire goûter la clarté, la liaison, la sûreté des vérités géométriques. La géométrie Ife conduisit aux ouvrages de Descartes ; et il fut frappé de celte nouvelle* lumière , qui de là s'est répandue dans tout le monde pensant. Il prenait sur les nécessités absolues de la vie de quoi acheter des livres de cette espèce , ou plutôt il les mettait au nombre des nécessités absolues : il fallait même , et cela pouvait encore irriter la passion , qu'il ne les étudiât qu'en secret; car ses parens , qui s'apercevaient bien que ce n'était pas là les livres ordinaires dont les autres faisaient usage, désapprouvaient beaucoup , et traversaient de tout leur pouvoir l'application qu'il V donnait. Il passa en théologie; et quoique l'importance des matières , et la nécessité dont elles sont pour un ecclésiastique, le fixassent davantage, sa passion dominante ne Jcur fut pas entièrement sacrifiée.

Il allait souvent disputer à des thèses dans les classes de philosophie , et il brillait fort par sa qualité de bon

argumentateur , à laquelle concouraient et Iccaraelère de son esprit, et sa constitution corporelle; beaucoup de force et de netteté de raisonnement d'un coté, et de l'autre une excellente poitrine et une voix éclatante.

Ce fut alors que l'abbé de Saint-Pierre, qui étudiait en philosophie dans le même collège , le connut. Un goûi commun pour les choses de raisonnement, soit physiques, soit métaphysiques, et des disputes continuelles , furent le lien de leur amitié. Ils avaient besoin l'un de l'autre pour approfondir , et pour s'assurer que tout était vu dans un sujet. Leurs caractères difterens faisaient un assortiment complet et heureux : l'un pai une certaine vigueur d'idée, par une vivacité féconde, et par une foule de raisons; l'autre par une analyse subtile, par une précision scrupuleuse, par une sage et ingénieuse lenteur à discuter tout.

L'abbé de Saint-Pierre, pour jouir plus h sou aise de Varignon , se logea avec lui ; et enfin , toujours plus touché de son mérite, il résolut de lui faire une fortune qui le mît en état de suivre pleinement ses talens et son génie. Cependant cet abbé , cadet de Normandie , n'avait que 1800 livres de rente; il en défacha 3oo, qu'il donna par contrat à Varignon. Ce peu , qui était beaucoup par rapport aux biens du donateur, était beaucoup aussi par rapport aux besoins et aux désirs du donataire. L'un se trouva riche, et l'autre encore plus d'avoir enrichi son ami.

L'abbé , persuadé qu'il n'y avait point de meilleur séjour que Paris pour des philosophes raisonnables, vint en 1686 s'y établir avec Varignon dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Là , ils pensaient chacun de son coté ; car ils n'étaient plus tant eu com-

munauté de pensées. L'abbé, revenu des subtilités inutiles et fatigantes , s'était tourné principalement du côté des réflexions sur l'homme , sur les mœurs et sur les principes du gouvernement. Varignon s'était totalement enfoncé dans les mathématiques. J'étais leur compatriote, et allais les voir assez souvent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux : il y avait encore de la place pour un survenant , et même pour un second , sorti de la même province , aujourd'hui l'un des principaux membres de l'académie des belleslettres , et fameux par les histoires qui ont paru de lui. Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir , jeunes , pleins de la première ardeur de savoir , fort unis, et ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un assez grand bien , peu connus. Nous parlions à nous quatre une bonne partie des difi'érentes langues de l'empire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les académies. Varignon, dont la constitution était robuste, au moins dans sa jeunesse , passait les journées entières au travail; nul divertissement, nulle récréation, tout au plus quelque promenade à laquelle sa raison le forçait dans les beaux jours. Je lui ai ouï dire que , travaillant après souper, selon sa coutume, il était souvent surpris par des cloches qui lui annonçaient deux heures après minuit, et qu'il était ravi de se pouvoir dire à lui-même, que ce n'était pas la peine de se coucher pour se relever à quatre heures. Il ne sortait de là ni avec la tristesse que les matières pouvaient naturellement inspirer , ni même avec la lassitude que devait causer la longueur seule de l'application : il en sortait gai et vif, encore plein des plaisirs qu'il avait pris , im-

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patient de recommencer. Il riait volontiers en parlant de géoméU'ie , et à le voir on eût cru qu'il la fallait étudier pour se bien divertir. Nulle condition n'était tant à envier que la sienne ; sa vie était une possession perpétuelle , et parfaitement paisible , de ce qu'il aimait uniquement. Cependant si on eut eu à chercher un homme heureux , onl'eùt^été chercher bien loin de lui , et bien plus haut ; mais on ne l'y eût pas trouvé.

Dans sa solitude du faubourg Sainl-Jacques , il ne laissait pas de lier commerce avec plusieurs savans , et des plus illustres , tels que du Hamel , du Yerney , de la Hiçe.

Du Verney lui demandait assez souvent ses lumières sur ce qu'il y a en anatomie , qui appartient à la science des mécaniques : ils examinaient ensemble des positions de muscles , leurs points d'appui , leurs directions; et du Verney apprenait beaucoup d'anatomie à Varignon, qui l'en payait par des rai^onnemens mathématiques , appliqués à l'anatomie.

Enfin , en 1687 , il se fit connaître du public par son Projet d'une nciivelle mécanique , dédié à Tacadémie des sciences. Elle était nouvelle en effet. Découvrir des vérités , et en découvrir les sources , ce sont deux choses qui peuvent d'abord paraître inséparables, et qui cependant sont souvent séparées , tant la nature a été avare de connaissances à notre égard. En mécanique dont il s'agit ici, on démontrait bien la nécessité de l'équilibre dans les cas où il arrive ; mais on ne savait pas précisément ce qui le causait. C'est ce que Varignon aperçut par la théorie des mouvemens composés, et ce qui fait tout le sujet de son livre. Les principes essentiels une fois trouvés, les vérités coulent avec une

facilité délicieuse pour l'esprit ; leur enchainement est plus simple, et en même temps plus étroit; le spectacle de leur génération , qui n'a plus rien de forcé , en est plus agréable , et cette même génération, plus légitime en quelque sorte , est aussi plus féconde.

La nouvelle mécanique fut reçue de tous les géomètres avec applaudissement, et elle valut à son auteur deux places considérables : l'une de géomètre dans cette académie en 1688, l'autre de professeur en mathématiques au collège Mazarin. On voulait donner du relief à cette chaire, qui n'avait point encore été remplie , et il fut choisi.

Il mit au jour en 1690 ses Nouvelles conjectures sur la pesanteur. Il conçoit une pierre posée dans l'air, et il demande pourquoi elle tombe vers le centre de la terre. L'air est un liquide dont par conséquent les différentes parties se meuvent en tous les sens imaginables; et une direction quelconque étant déterminée, il n'est pas possible qu'il n'y en ait un grand nombre qui s'accordent à la suivre. On peut imaginer toutes celles qui s'accordent dans une même direction , comme ne faisant qu'une même colonne. La pierre est donc frappée par des colonnes qui la poussent d'orient en occident , d'occidenten orient , de bas en haut, de haut en bas. Les colonnes qui la poussent latéralement d'orient en occident , ou au contraire , sont égales en longueur, et par conséquent en force , et il n'en résulte à la pierre aucune impression. Mais celles qui la poussent de haut en bas sont beaucoup plus longues que celles qui la poussent de bas en haut, et cela , à quelque distance de la terre où la pierre ait jamais ])u être portée. Klle sera donc poussée avec plus de force de haut en bas

DE VARIGINON. gS

que de bas en haut , et elle tombera vers le centre de la terre , ou , ce qui est le même ^ perpendiculairement à sa surface , parce que les colonnes latérales égales en force l'empêchent de s'écarter ni à droite , ni à gauche. Si la pierre était à une égale distance et de la terre , et de la dernière surface de l'air, elle demeurerait en repos ; plus loin elle monterait. Ce qu'on a dit de l'air, on le dira de même de la matière subtile, et de tout autre liquide où des corps seront posés. Telle est en général l'idée de Varignon sur la cause de la pesanteur. Plusieurs grands hommes ont prouvé par l'inutilité de leurs efforts l'extrême difficulté de cette matière, et j'avoue, qu'il pourrait bien aussi l'avoir prouA ée. Du moins ce système a-t-ii peu de sectateurs ; et quoique simple, bien lié , bien suivi , il est vrai qu'un physicien , même avant la discussion, ne se sent point porté à le croire. L'auteur l'aurait plus aisément défendu que persuadé. Aussi ne l'a-t-il point donné avec cette confiance et cet air triomphant, qui ont accompagné tant d'autres systèmes. Le titre modeste de conjectures répondait sincèrement à sa pensée : il ne croyait point qu'en matière de physique , et principalement sur les premiers principes de la physique, on put passer la conjecture; et il semblait être ravi que sa chère géométrie eût seule la certitude en partage.

Dans ces recherches mathématiques , son génie le portait toujours à les rendre les plus générales qu'il fût possible. Un paysage dont on aura vu toutes les parties l'une après l'autre , n'a pourtant point été vu ; il faut qu'il le soit d'un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d'œil. Il en va de même des vérités géométriques : on

en peut voir un grand nombre dispersées çà et là , sans ordre entre elles , sans liaison ; mais pour les voir toutes ensemble etd'uncoup-d'œil , on est obligé de remonter bien haut, et cela demande de l'effort et de l'adresse. Les formules générales algébriques sont les lieux élevés où l'on se place pour découvrir tout à la fois un grand pays. Il n'y a peut-être pas eu de géomètre , ni qui ait mieux connu , ni qui ait mieux fait sentir le prix de ses formules , que Varignon.

Il ne pouvait donc manquer de saisir avidement la géométrie des infiniment petits dès qu'elle parut ; elle s'élève sans cesse au plus haut point de vue, à l'infini, et de là elle embrasse une étendue infinie. Avec quel transport vit-il naître une nouvelle géométrie et de nouveaux plaisirs ! Quand cette belle et sublime méthode fut attaquée dans l'académie même * , car il fallait qu'elle subit le sort de toutes les nouveautés , il en fut un des plus ardens défenseurs ; et il força en sa faveur son caractère naturel , ennemi de toute contestation. Il se plaignit quelquefois à moi que cette dispute l'avait interrompu dans des recherches sur le calcul intégral, dont il aurait de la peine à reprendre le fil. Il sacrifia les infiniment petits à eux-mêmes ; le plaisir et la gloire d'y faire des progrès , au devoir plus pressant de les défendre.

Tous les volumes que l'académie a imprimés rendent compte de ses travaux. Ce ne sont presque jamais des morceaux détachés les uns des autres , mais de grandes théories complètes sur les lois du mouvement, sur les forces centrales, sur la résistance des milieux au mou-

' f^oycz rHisloirc Je 1701 , pag. 8901 suiv., seconde édilimi

vement. Là , par le moyen tle ses formules générales , rien ne lui échappe de ce qui est dans l'enceinte de la matière qu'il traite. Outre les vérités nouvelles, on en voit d'autres déjà connues d'ailleurs, mais détachées, qui viennent de toutes parts se rendre dans sa théorie. Toutes ensemble font corps , et les vides qu'elles laissaient auparavant entre elles se trouvent remplis.

La certitude de la géométrie n'est nullement incompatible avec l'obscurité et la confusion , et elles sont quelquefois telles qu'il est étonnant qu'un géomètre ait pu se conduire sûrement dans le labyrinthe ténébreux où il marchait. Les ouvrages de Varignon ne causent jamais cette désagréable surprise : il s'étudie à mettre tout dans le plus grand jour ; il ne s'épargne point, comme font quelquefois de grands hommes, le travail de l'arrangement, beaucoup moins flatteur , et souvent plus pénible que celui de la production même; il ne recherche point , par des sous-entendus hardis , la gloire de paraître profond.

Il possédait fort l'histoire de la géométrie. Il l'avait apprise , non pas tant précisément pour l'apprendre , que parce qu'il avait voulu rassembler des lumières de tous côtés. Cette connaissance historique est sans doute un ornement pour un géomètre ; mais , de plus , ce n'est pas un ornement inutile. En général, plus l'esprit a été tourné et retourné en différens sens sur une matière , plus il en devient fécond.

Quoique la santé de Varignon parût devoir être à toute épreuve, l'assiduité et la contention du travail lui causèrent, en 1706, une grande maladie. On n'est guère si habile impunément. Il fut six mois en danger, et trois ans dans une langueur qui était un épuisement

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J'esprit visible. Il m'a conté que quelquefois , dans des accès de fièvre , il se croyait au milieu d'une forêt où il vovait toutes les feuilles des arbres couvertes de calculs algébriques. Condamné par ses médecins , par ses amis et par lui-même , à se priver de tout travail , il ne laissait pas , dès qu'il était seul dans sa chambre , de prendre un livre de mathématiques , qu'il cachait bien vite , s'il entendait venir quelqu'un. Il reprenait la contenance d'un malade , et n'avait pas besoin de le jouer beaitcoup.

• Il est à remarquer, par rapport à son ca'ractère , que ce fut en ce temps-la qu'il parut de lui un écrit, où il reprenait Wallis sur de certains espaces plus qu'infinis, que ce grand géomètre attribuait aux hyperboles. Il soutenait au contraire qu'ils n'étaient que finis'. La critique avait tous- les assaisonnemens possibles d'honnêteté; mais enfin c'était une critique, et il ne l'avait faite que pour lui seul. Il la confia à Carré, étant dans un état qui le rendait plus indifférent pour ces sortes de choses ; et celui-ci , touché du seul intérêt des sciences, la fit imprimer dans nos mémoires à l'insu de l'auteur , qui se trouva agresseur contre son inclination.

Il revint de sa maladie et de sa langueur, et ne profita nullement du passé. L'édition de son Projet de nouvelle mécanique ayant été entièrement débitée , il song^ea à en faire une seconde , ou plutôt un ouvrage tout nouveau , quoique sur le même plan , mais beaucoup plus ample, et auquel le titre Ac prcjct ne convenait plus. On v devait bien sentir la grande acquisition de

' J^oyez rHisli)iie (3c 1 70G , page !\~.

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richesses qu'il avait faite dans l'intervalle : mais il se plaifi^nait souvent que le temps lui manquait , quoiqu'il iùt bien éloigné d'en perdre volontairement. Une infinité de visites', soit de Français, soit d'étrangers, dont les uns voulaient le voir pour l'avoir vu , et les autres pour le consulter et pour s'instruire ; des ouvrages de mathématiques que l'autorité ou l'amitié de quelques personnes l'engageaient à examiner, et dont il se croyait obligé de rendre le compte le plus exact ; un grand commerce de lettres avec les principaux géomètres de l'Europe, et des lettres savantes et travaillées, car il ne fallait pas plus se négliger avec ces amis-là qu'avec le public même : tout cela nuisait beaucoup au livre qu'il avait entrepris. C'est ainsi qu'on devient célèbre , parce qu'on a été maître de disposer d'un grand loisir; et qu'on perd ceJoisir si précieux , parce qu'on est devenu célèbre. De plus , ses meilleurs écoliers, soit du collège Mazarin , soit du collège royal , car il y occupait aussi une chaire de mathématiques , étaient en possession <le lui demander des leçons particulières. La joie de voir qu'ils en demandassent , son zèle pour les mathématiques , sa bonté naturelle , son inclination à étendre un devoir plutôt qu'à le resserrer, leur avaient donné ce droit, et ôté la crainte d'en user trop librement. Il soupirait après deux ou trois mois de vacances qu'il avait pendant l'année ; il s'enfuyait à quelque campagne , où les journées entières étaient à lui , et s'écoulaient bien vite.

Malgré son extrême amour pour la paix , il a fini sa vie par être embarqué dans une contestation. Un religieux italien , habile en mathématiques, l'attaqua sur la tangente et l'angle d'attouchement des courbes, tels

On.

qu'on les conçoit dans la géométrie des infiniment petits. Il se crut obligé de répondre; et, à dire le vrai , les indifférens ne l'eussent pas trop cru. Je ne crois pas sortir du personnage de simple historien , en assurant que sa gloire ne courait aucun péril : mais il était sensible de ce côté-là , ou plutôt toute sa sensibilité y était rassemblée. Il répondit, par le dernier mémoire qu'il ait donné a l'académie , et qui a été le seul où il fût question d'un différend. Son inclination pacifique y dominait pourtant encore : il n'y nommait point son adversaire, qui l'avait nommé a tout moment, que tout le monde connaissait, qui ne se cachait point; quoiqu'on lui représentât la parfaite inutilité , et même la superstition de cette réticence , il s'obstina toujours à ne le nommer que \ agresseur. Il est vrai qu'il n'en usait pas si honnêtement à l'égard des paralogismes, et qu'il leur donnait leur véritable nom.

Dans les deux dernières années de sa vie , il fut fort incommodé d'un rhumatisme placé dans les muscles de la poitrine; il ne pouvait marcher quelque temps sans être obligé de se reposer pour reprendre haleine. Cette incommodité augmenta toujours , et tous les remèdes y furent inutiles , ce qui ne le surprenait pas beaucoup. Il n'en relâcha rien de ses occupations ordinaires; et enfin, après avoir fait sa classe au collège Mazarin, le 22 décembre 1722, sans être plus mal que de coutume, il mourut subitement la nuit suivante.

Son caractère était aussi simple que sa supériorité d'esprit pouvait le demander. J'ai déjà donné celte même louange à tant de personnes de cette académie , qu'on peut croire que le mérite en appartient plutôt à nos sciences qu'à nos savans. Il ne connaissait point

DE VARIGNON. loi

la jalousie. Il est vrai qu'il était à la tète des géomètres de France , et qu'on ne pouvait compter les grands géomètres d'Europe sans le mettre du nombre. Mais combien d'hommes en tout genre, élevés à ce même rang, ont fait l'honneur à leurs inférieurs d'en être jaloux, et de les décrier? la passion de conserver une première place fait prendre des précautions qui dégradent. Il faut convenir cependant que, quand on lui présentait quelque idée qui lui était nouvelle, il courait quelquefois un peu trop vite à l'objection et à la difficulté; le feu de son esprit, des vues dont il éta-it plein sur chaque matière, venaient traverser trop impétueusement celles qu'on lui offrait : mais on parvenait assez facilement à obtenir de lui une attention plus tranquille et plus favorable. 11 mettait dans la dispute une chaleur que l'on n'eût jamais cru qu'il eût dû terminer par rire. Ses manières d'agir nettes, franches, loyales en toute occasion, exemptes de tout soupçon d'intérêt indirect et caché , auraient seules suffi pour justifier la province dont il était, des reproches qu'elle a d'ordinaire à essuyer; il n'en conservait qu'une extrême crainte de se soumettre , qu'une grande circonspection à traiter avec les hommes , dont effectivement le commerce est toujours redoutable. Je n'ai jamais vu personne qui eût plus de conscience , je veux dire , qui fût plus appliqué à satisfaire exactement au sentiment intérieur de ses devoirs, et qui se contentât moins d'avoir satisfait aux apparences. Il possédait la vertu de reconnaissance au plus haut degré ; il faisait le récit d'un bienfait reçu avec plus de plaisir que le bienfaiteur le plus vain n'en eût eu à le faire , et il ne se croyait jamais acquitté par toutes ces compensations, dont on s'établit

soi-même pour juge. Il était prêtre , et n'avait pas besoin de beaucoup d'efforts pour vivre conformément à cet état. Aussi sa mort subite n'a-t-elle point alarmé ses amis.

Il m'a fait Tlionneur de me léguer tous ses papiers par son testament. J'en rendrai au public le meilleur compte qu'il me sera possible. La nouvelle mécanique est en assez bon état , et va paraître au jour ; j'espère que les lettres la suivront. Du reste, je promets de ne rien détourner a mon usage particulier des trésors que j'ai entre les mains, et je compte que j'en serai cru: il faudrait un plus habile homme pour faire sur ce sujet quelque mauvaise action avec quelque espérance de succès.

DU GZAR PIERRE F^

Comme il est sans exemple que l'académie ait fait l'éloge d'un souverain , en faisant, si on ose le dire, celui d'un de ses membres, nous sommes obligés d'avertir que nous ne regarderons le feu Czar qu'en qualité d'académicien , mais d'académicien roi et empereur , qui a établi les sciences et les arts dans les vastes états de sa domination ; et quand nous le regarderons comme guerrier et comme conquérant, ce ne sera que parce que l'art de la guerre est un de ceux dont il a donné l'intelligence à ses sujets.

La Moscovie ou Russie était encore dans une ignorance et dans une grossièreté presque pareilles à celles

DU CZAR PIERRE I". io3

qui accompagnent toujours les premiers âges des nations. Ce n'est pas que l'on ne découvrît dans les Moscovites de la vivacité , de la pénétration , du génie et de l'adresse à imiter ce qu'ils auraient vu : mais toute industrie était étouffée. Les paysans, nés esclaves, et opprimés par des seigneurs impitoyables , se contentaient qu'une agriculture grossière leur apportât précisément de quoi vivre ; ils ne pouvaient ni n'osaient s'enrichir. Les seigneurs eux-mêmes n'osaient paraître riches ; et les arts sont enfans des richesses et de la douceur du gouvernement. L'art militaire, malheureusement aussi indispensable que l'agriculture, n'était guère moins négligé : aussi les Moscovites n'avaient-ils étendu leur domination que du côté du nord et de l'orient, où ils avaient trouvé des peuples plus barbares; et non du côté de l'occident et du midi , où sont les Suédois, les Polonais et les Turcs. La politique des Czars avait éloigné de la guerre les seigneurs et les gentilshommes, qui en étaient venus à regarder comme une exemption honorable cette indigne oisiveté, et, si quelques uns servaient, leur naissance les avait faits commandans , et leur tenait lieu d'expérience. On avait mis dans les troupes plusieurs officiers allemands, mais qui , la plupart, simples soldats dans leur pays , et officiers seulement parce qu'ils étaient en Moscovie, n'en savaient pas mieux leur nouveau métier. Les armées russiennes, levées par force, composées d une vile populace, mal disciplinées , mal commandées, ne tenaient guère tête à un ennemi aguerri; et il fallait que des circonstances heureuses et singulières leur missent entre les mains une victoire qui leur était assez, indifférente. La principale force de l'empire consistait

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dans les Sirélitz , Diiliceàpeu près semblable aux Janissaires turcs , et redoutable, comme eux , à ses maîtres, dans le même temps qu'elle les faisait redouter des peuples. Un commerce faible et languissant était tout entier entre les mains des marchands étrangers , que l'ignorance et la paresse des gens du pays n'invitaient que trop à les tromper. La mer n'avait jamais vu de vaisseaux moscovites, soit vaisseaux de guerre, soit marchands , et tout l'usage du port d'Arkangel était pour les nations étrangères.

Le christianisme même, qui impose quelque nécessité de savoir, du moins au clergé, laissait le clergé dans des ténèbres aussi épaisses que le peuple ; tous savaient seulement qu'ils étaient de la religion grecque, et qu'il fallait haïr les Latins. Nul ecclésiastique n'était assez habile pour prêcher devant des auditeurs si peu redoutables ; il n'y avait presque pas de livres dans les plus anciens et les plus riches monastères , même à condition de n'y être pas lus. Il régnait partout une extrême dépravation de mœurs et de sentimens, qui n'était pas seulement , comme ailleurs , cachée sous des dehors légers de bienséance , ou revêtue de quelque apparence d'esprit, et de quelques agrémens superficiels. Cependant ce même peuple était souverainement fier , plein de mépris pour tout ce qu'il ne connaissait point , et c'est le comble de l'ignorance que d'être orgueilleuse. Les Czars y avaient contribué, en ne permettant point que leurs sujets voyageassent : peut-être craignait-on qu'ils ne vinssent à ouvrir les yeux sur leur malhevireux état. La nation moscovite, peu connue que de ses plus proches voisins, faisait presque une nation à part , qui n'entrait point dans le

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système de l'Europe, qui n'avait que peu de liaison avec les autres puissances et peu de considération chez elles, et dont à peine était-on curieux d'apprendre de temps en temps quelques révolutions importantes.

Tel était l'état delà Moscovie, lorsque le prince Pierre naquit le ii juin 1672 , du Czar Alexis Micliaëlowils et deNatalie Kirilouna Nariskin sa seconde femme. Le Czar étant mort en 1676 , Fedor ou Théodore, son fils aîné, lui succéda, et mourut en 1682, après six ans de règne. Le prince Pierre , âgé seulement de dix ans , fut proclamé Czar en saplace, au préjudice de Jean, quoique aîné , dont la santé était fort faible , et l'esprit imbécille. Les Strélitzs , excités par la princesse Sophie , qui espérait plus d'autorité sur Jean , son frère de père et de mère , et incapable de tout , se révoltèrent en faveur do Jean ; et pour éteindre la guerre civile, il fut réglé que les deux frères régneraient ensemble.

Pierre déjà Czar , dans un âge si tendre , était très mal élevé, non-seulement par le vice général de l'éducation moscovite, par celui de l'éducation ordinaire des princes, que la flatterie se hâte de corrompre dans le temps même destiné aux préceptes et à la vérité , mais encore plus par les soins de l'ambitieuse Sophie , qui déjà le connaissait assez pour craindre qu'il ne fût un jour trop grand prince , et trop difficile à gouverner. Elle l'environna de tout ce qui était capable d'étouffer ses lumières naturelles, de lui gâter le cœur, de l'avilir par les plaisirs. Mais ni la bonne éducation ne fait les grands caractères , ni la mauvaise ne les détruit. Les héros en tous genres sortent tout formés des mains de la nature , et avec des qualités insurmontables. L'inclination du (>zar Pierre pour les exercices militaires

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se déclaxa dès sa première jeunesse : il se plaisait à Lattre le tambour ; et , ce qui marque bien qu'il ne voulait pas s'amuser comme un enfant, par un vain bruit, mais apprendre une fonction de soldat, c'est qu'il cherchait à s'y rendre habile; et il le devint effectivement au point d'en donner quelquefois des leçons à des soldats qui n'y réussissaient pas si bien que lui.

Le Czar Fedor avait aimé la magnificence en habits et en équipages de chevaux. Pour lui , quoique blessé dès lors de ce faste, qu'il jugeait inutile et onéreux , il vit cependant avec plaisir que les sujets, qui n'avaient été jusques-la que trop éloignés de toute sorte de magnificence, en prenaient peu à peu le goût.

Il conçut qu'il pouvait employer à de plus nobles usages la force de son exemple. Il forma une compagnie de cinquante hommes , commandée par des officiers étrangers , et qui étaient habillés et faisaient leurs exercices à l'Allemande. Il prit dans cette troupe le moindre de tous les grades , celui de tambour. Ce n'était pas une représentation frivole qui ne fit que fournir à lui et à sa cour une matière de divertissement et de plaisanterie. Il avait bien défendu à son capitaine de se souvenir qu'il était Czar : il servait avec toute l'exactitude et toute la soumission que demandait son emploi ; il ne vivait que de sa paye , et ne couchait que dans une tente de tambour à la suite de sa compagnie. Il devint sergent , après l'avoir mérité au jugement des officiers, qu'il aurait punis d'un jugement trop favorable; et il ne fut jamais avancé que comme un soldat de fortune , dont ses camarades mêmes auraient approuvé l'élévation. Par là , il voulait apprendre aux nobles, que la naissance seule n'était point un titre

suffisant pour obtenir les dignités militaires; et h tous sujets, que le mérite seul en était un. Les bas emplois par où il passait, la vie dure qu'il y essuyait , lui donnaient un droit d'en exiger autant , plus fort que celui même qu'il tenait de son autorité despotique.

A cette première compagnie de cinquante hommes , il en joignit de nouvelles , toujours commandées par des étrangers, toujours disciplinées à la manière d'Allemagne , et il forma enfin un corps considérable. Comme il avait alors la paix , il faisait combattre une troupe contre une autre, ou représentait des sièges de places ; il donnait à ses soldats une expérience qui ne coûtait point encore de sang; il essayait leur valeur et préludait à des victoires.

Les Strélitz regardaient tout cela comme un amusement d'un jeune prince, et se divertissaient eux-mêmes des nouveaux spectacles qu'on leur donnait. Ce jeu cependant les intéressait plus qu'ils ne pensaient. Le Czar, qui les voyait trop puissans , et d'ailleurs uniquement attachés à la princesse Sophie , cachait dans le fond de son cœur un dessein formé de les abattre; et il voulait s'assurer de troupes , et mieux instruites , et plus fidèles.

En même temps il suivait une autre vue aussi grande et encore plus difficile. Une chaloupe hollandaise, qu'il avait trouvée sur un lac d'une de ses maisons "de plaisance, où elle demeurait abandonnée et inutile, l'avait frappé ; et ses pensées s'étaient élevées jusqu'à un projet de marine ; quelque hardi qu'il dût paraître, et qu'il lui parût peut-être à lui-même.

li fit d'abord construire à Moscou de petits bàtimens par des Hollandais , ensuite quatre frégates de quatre

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pièces de canon sur le lac de Pereslave. Déjà il leur avait appris à se batti^e les unes contre les autres. Deux campagnes de suite il partit d'Arkangel sur des vaisseaux hollandais ou anglais , pour s'instruire par luimême de toutes les opérations de mer.

Au commencement de 169G, le Gzar Jean mourut, et Pierre , seul maître de l'empire , se vit en état d'exécuter ce qu'il n'eut pu avec une autorité partagée. L'ouverture de son nouveau règne fut le siège d'Azof sur les Turcs. Il ne le prit qu'en 1697 , après avoir fait venir des Vénitiens pour construire sur le Don des galères , qui en fermassent l'embouchure , et empêchassent les Turcs de secourir la place.

Il connut par Ta mieux que jamais l'importance d'une marine ; mais il sentit aussi l'extrême incommodité de n'avoir des vaisseaux que des étrangers , ou de n'en construire que par leurs mains. 11 voulut s'en délivrer ; et comme ce qu'il méditait était trop nouveau pour être seulement mis en délibération , et que l'exécution de ses vues , confiée a tout autre que lui , était plus qu'incertaine , ou du moins très lente, il prit entièrement sur lui une démarche hardie, bizarre en apparence, et qui, si elle manquait de succès , ne pouvait être justifiée qu'auprès du petit nombre de ceux qui reconnaissent le grand partout où il se trouve. En 1698 , n'ayant encore régné seul que près de deux ans , il envoya en Hollande une ambassade , dont les chefs étaient le Fort, genevois, qu'il honorait d'une grande faveur, et le comte Golowin , grand chancelier; et il se mit dans leur suite incepiito , pour aller apprendre la construction des vaisseaux.

Il entra à Amsterdam dans la maison de l'amirauté

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(les Indes, et se fit inscrire dans le rôle des charpentiers sous le nom de Pierre jMichaëlof , et non de Pierre Michaëlowits , qu'il eût du prendre par rapport k son grand-père; car dans la langue russienne cette différence de terminaison marque un homme du peuple ou un homme de condition, et il ne voulait pas qu'il restât aucune trace de sa suprême dignité. Il l'avait entièrement oubliée, ou plutôt il ne s'en était jamais si bien souvenu, si elle consiste plus dans des fonctions utiles aux peuples, que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. Il travaillait dans le chantier avec plus d'assiduité et plus d'ardeur que ses compagnons , qui n'avaient pas des motifs comparables aux siens. Tout le monde connaissait le Czar , et on se le montrait les uns aux autres 'avec un respect que s'attirait moins ce qu'il était , que ce qu'il était venu faire. Guillaume III j roi d'Angleterre, qui se trouvait alors en Hollande, et qui se connaissait en mérite personnel, eut pour lui toute la considération réelle qui lui était due; Xincceniio ne retrancha que la fausse et l'apparente.

Avant que de partir de- ses états , il avait envoyé les principaux seigneurs moscovites voyager en différens endroits de l'Europe, leur marcjuant à chacun, selon les dispositions qu'il leur connaissait, ce qu'ils devaient particulièrement étudier ; il avait songé aussi à prévenir par la dispersion des grands les périls de son absence. Quelques uns obéirent de mauvaise grâce, et il y en eut un qui. demeura quatre ans enfermé chez lui à Venise , pour en sortir avec la satisfaction de n'avoir rien vu ni rien appris. Mais en général l'expédient du Czar réussi ; les seigneurs s'instruisirent dans les.

pays étrangers , et l'Europe fut pour eux un spectacle

tout nouveau , dont ils profitèrent.

Le Czar voyant en Hollande que la construction des vaisseaux ne se faisait que par pratique et par une tradition d'ouvriers , et ayant appris qu'elle se faisait en Angleterre sur des plans où toutes les proportions étaient exactement marquées , jugea cette manière préférable, et passa en Angleterre. Le roi Guillaume l'y reçut encore; et pour lui faire un présent selon son goût, et qui fût un modèle de l'art qu'il venait étudier, il lui donna un yacht magnifique.

D'Angleterre , le Czar repassa en Hollande , pour retourner dans ses états par l'Allemagne , remportant avec lui la science de la construction des vaisseaux , acquise en moins de deux ans , parce qu'il l'avait acquise par lui-même, et achetée courageusement par une espèce d'abdication de la dignité royale, prix qui aurait paru exorbitant à tout autre souverain.

Il fut rappelé brusquement de Vienne par la nouvelle de la révolte de quarante mille Strélitz. Arrivé à Moscou à la fin de l'an 169g , il les cassa tous sans hésiter, plus sûr du respect qu'ils auraient pour sa hardiesse , que de celui qu'ils devaient à ses ordres.

Dès l'année 1700 , il eut remis sur pied trente mille hommes d'infanterie réglée , dont faisaient partie les troupes qu'il avait eu déjà la prévoyance de former et de s'attacher particulièrement.

Alors se déclara dans toute son étendue le vaste projet qu'il avait conçu. Tout était à faire en Moscovie, et rien à perfectionner. Il s'agissait de créer une nation nouvelle ; et , ce qui tient encore de la création , il fallait agir seul , sans secours, sans instrument. L'avcuglo

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politique de ses prédécesseurs avait presque entièrement détaché la Moscovie du reste du monde : le commerce y était ou ignoré , ou négligé au dernier point; et cependant toutes les richesses, et même celles de l'esprit, dépendent du commerce. Le Czar ouvrit ses grands états jusques-là fermés. Après avoir envoyé ses principaux sujets chercher des connaissances et des lumières chez les étrangers, il attira chez lui tout ce qu'il put d'étrangers , capables d'en apporter à ses sujets , officiers de terre et de mer, matelots, ingénieurs, mathématiciens , architectes , gens habiles dans la découverte des mines et dans le travail des métaux , médecins , chirurgiens , artisans de toutes les espèces.

Toutes ces nouveautés cependant, aisées à décrier par le seul nom de nouveautés , faisaient beaucoup de mécontens ; et l'autorité despotique , alors si légitimement employée, n'était qu'à peine assez puissante. Le Czar avait affaire à un peuple dur, indocile, devenu paresseux par le peu de fruit de ses travaux, accoutumé à des châtimens cruels et souvent injustes , détaché de l'amour de la vie par une affreuse misère , persuadé par une longue expérience qu'on ne pouvait travailler à son bonheur, insensible à ce bonheur inconnu. Les changemens les plus indiflérens et les plus légers, tels que celui des anciens habits, ou le retranchement des longues barbes , trouvaient une opposition opiniâtre , et suffisaient quelquefois pour causer des séditions. Aussi, pour lier la nation à des nouveautés utiles , fallait-il porter la vigueur au-delà de celle qui eut suffi avec un peuple plus doux et plus trailable; et le Czar y était d'autant plus obligé, que les Moscovites ne connaissaient la grandeur et la supériorité que

par le pouToir de faire du mal, et qu'un maître indulgent et facile ne leur eût pas paru un grand prince , et à peine un maitre.

En 1700 , le Czar , soutenu de l'alliance d'Auguste, roi de Pologne, entra en guerre avec Charles XII, roi de Suède, le plus redoutable rival de gloire qu'il put jamais avoir. Charles était un jeune prince , non pas seulement ennemi de toute molesse, mais amoureux des plus violentes fatigues et de la vie la plus dure , recherchant les périls par goût et par volupté , invinciblement opiniâtre dans les extrémités où son courage le portait; enfin, c'était Alexandre, s'il eût eu des vices et plus de fortune. On prétend que le Czar et lui étaient encore fortifiés par l'erreur spéculative d'une prédestination absolue.

Il s'en fallait beaucoup que l'égalité qui pouvait être entre les deux souverains ennemis , ne se trouvât entre les deux nations. Des Moscovites qui n'avaient encore qu'une légère teinture de discipline, nulle ancienne habitude de valeur, nulle réputation qu'ils craignissent de perdre, et qui leur enflât le courage, allaient trouver des Suédois exactement disciplinés depuis long-temps, accoutumés à combattre sous une longue suite de rois guerriers, leurs généraux animés par le seul souvenir de leur histoire. Aussi le Czar disait-il , en commençant cette guerre : Je sais bien que mes troupes seront long-temps battues ; mais cela même leur apprendra enfiyi à vaincre. Il s'armait d'une patience plus héroïque que la valeur même , et sacrifiait l'intérêt de sa gloire à celui qu'avaient ses peuples de s'aguerrir.

Cependant, après que les mauvais succès des premiers commencemens eurent été essuyés, il remporta

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quelques avantages assez considérables , et la fortune varia; ce qui honorait déjà assez ses armes. On put espérer de se mesurer bientôt avec les Suédois sans inégalité , tant les Moscovites se formaient rapidement. Au bout de quatre ans le Czar avait déjà fait d'assez grands progrès dans la Livonie et dans l'Ingrie , provinces dépendantes de la Suède, pour être en état de songer à bâtir une place dont le port, situé sur la mer Baltique , pût contenir une flotte ; et il commença en effet le fameux Pétersbourg en 1704. Jamais tous les efforts des Suédois n'ont pu l'en chasser, et il a rendu Pétersbourg une des meilleures forteresses de l'Eui-ope. Selon la loi qu'il s'était prescrite à lui-même, de n'avancer dans les dignités de la guerre qu'autant qu'il le méritait, il devait être avancé. A Grodno , en Lithuanie, où se trouvaient le roi de Pologne et les principaux seigneurs de ce royaume , il pria ce prince de prendre le commandement de son armée. Quelques jours après il lui fit proposer en public , par le général moscovite Ogilvi, de remplir deux places de colonel vacantes. Le roi Auguste répondit qu'il ne connaissait pas encore assez les officiers moscovites, et lui dit de lui en nommer quelques uns des plus dignes de ces emplois. Ogilvi lui nomma le prince Alexandre Menzicou. et le lieutenant-colonel Pierre Alexiowits, c'està-dire le Czar. Le roi dit qu'il connaissait le mérite de Menzicou, et qu'il lui ferait incessamment expédier le brevet ; mais que pour l'autre il n'était pas assez informé de ses services. On sollicita pendant cinq ou six jours pour Pierre Alexiowits , et enfin le roi le fit colonel. Si c'était là une espèce decomédie, du moinselle était instructive , et méritait d'être jouée devant tous les rois.

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Après de grands désavantages qu'il eut contre les Suédois depuis 1704, enfin il remporta sur eux, eu 1709, devant Pultava , une victoire complète; il s'y montra aussi grand capitaine que brave soldat , et il fit sentir à ses ennemis combien ses troupes s'étaient instruites avec eux. Une grande partie de l'armée suédoise fut prisonnière de guerre ; et on vit un héros, tel que le roi de Suède , fugitif sur les terres de Turquie, et ensuite presque captif a Bender.Le Czar secrut digne alors de monter au grade de lieutenant-général.

Il faisait manger à sa table les généraux suédois prisonniers; et un jour qu'il but à la santé de ses maîtres dans lart de la guerre, le compte de Rhinschild, l'un des plus illustres d'entre ces prisonniers , lui demanda qui étaient ceux à qui il donnait un si beau titre : Fous , dit-il. Messieurs les généraux. Vctre Majesté est dcTic lien ingrate , répliqua le comte , (Tavcir si maltraité ses maîtres. Le Czar , pour réparer en quelque façon cette glorieuse ingratitude, fit rendre aussitôt une épée à chacun d'eux. Il les traita toujours comme aurait fait leur roi , qu'ils auraient rendu victorieux.

Une pouvait manquer de profiter du malheur et de l'éloignement du roi de Suède. Il acheva de conquérir la Livonie et l'Ingrie, et y joignit la Finlande , et une partie de la Poméranie suédoise. Il fut plus en état que jamais de donner ses soins à son Pétersbourg naissant. Il ordonna aux seigneurs d'y venir bâtir , et le peupla , tant des anciens artisans de Moscovie , que de ceux qu'il rassemblait de toutes parts.

Il fit construire des galères inconnues jusques-là dans ces mers, pour aller sur les cotes de Suède et de Finlande, pleines de rochers, et inaccessibles aux bâti-

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mens de haut bord. Il acheta des vaisseaux d'Angleterre , et fit travailler sans relâche à en bâtir encore. Il parvint enfin à en bâtir un de quatre-vingt-dix pièces de canon , où il eut le sensible plaisir de n'avoir travaillé qu'avec des ouvriers moscovites. Ce grand navire fut lancé à la mer en 1718 , au milieu des acclamations de tout un peuple , et avec une pompe digue du principal charpentier.

La défaite des Suédois à Puitava lui produisit, par rapport à l'établissement des arts, un avantage que certainement il n'attendait pas lui-même. Près de trois mille officiers suédois furent dispersés dans tous ses états, et principalement en Sibérie, vaste pays qui s'étend jusqu'aux confins de la Chine, et destiné à la punition des Moscovites exilés. Ces prisonniers , qui manquaient de subsistance, et voyaient leur retour éloigné et incertain , se mirent presque tous à exercer les différens métiers dont ils pouvaient avoir quelque connaissance, et la nécessité les y rendit promptement assez habiles. Il y eut parmi eux , jusqu'à des maîtres de langues et de mathématiques. Ils devinrent une espèce de colonie qui civilisa les anciens habitans ; et tel art qui, quoiqu'établi à Moscou ou à Pétersbourg, eût pu être long-temps à pénétrer en Sibérie , s'y trouva porté tout d'un coup.

L'histoire doit avouer les fautes des grands hommes ; ils en ont eux-mêmes donné l'exemple. Les Turcs ayant rompu la trêve qu'ils avaient avec le Czar , il se laissa enfermer en 1712 par leur armée sur les bords de la rivière de Pruth , dans un poste où il était perdu sans ressource. Au milieu de la consternation générale de son armée, la Czarine Catherine, qui avait voulu le

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suivre , osa seule imaginer un expédient ; elle envoya îaégocier avec le grand visir , en lui laissant entrevoir une grosse somme d'argent. Il se laissa tenter, et la prudence du Czar acheva le reste. En mémoire de cet événement , il voulut que la Czarine instituât l'ordre de Sainte-Catherine , dont elle serait chef, et où il n'entrerait que des femmes. Il éprouva toute la douceur que l'on goûte, non-seulement à devoir beaucoup à ce qu'on aime, mais encore à en faire un aveu éclatant, et qui lui soit glorieux.

Le roi de Suède étant sorti enfin des états du Turc en 1713 , après les actions qu'il fit à Bender, et qu'un Romain n'aurait osé feindre, le Czar se trouva ce formidable ennemi en tête ; mais il était fortifié de l'alliance du roi de Danemarck. Il porta la guerre dans le duché de Holstein , allié de la Suède ; et en même temps il V porta ses observations continuelles et ses études politiques. Il faisait prendre par des ingénieurs le plan de chaque ville , et les dessins des différens moulins et des machines qu'il n'avait pas encore ; il s'informait de toutes les particularités du labourage et des métiers, et partout il engageait d'habiles artisans qu'il envoyait chez lui. A Gottorp , dont le roi de Danemarck était alors maître , il vit un grand globe céleste en dedans et terrestre en dehors, fait sur un dessin deTvcho-Brahé. Douze personnes peuvent s'asseoir dedans autour d'une table, et y faire des observations célestes, en faisant tourner cet énorme globe. La curiosité du Czar en fut frappée ; il le demanda au roi de Danemarck , et fit venir exprès de Pétei'sbourg une frégate qui l'y porta. Des astronomes le placèrent dans une grande maison bâtie pour cet usage.

La Moscovie vit en 17 14 un spectacle tout nouveau , et que le Czar était peut-être surpris de lui donner sitôt, un triomphe pour une victoire navale remportée sur les Suédois à Gango vers les côtes de Finlande. La flotte moscovite entra dans le port de Pélersbourg, avec les vaisseaux ennemis qu'elle amenait, et le contre-amiral suédois Ockrenskield , prisonnier , chargé de sept blessures. Les troupes débarquées passèrent avec pompe sous un arc de triomphe qu'on avait élevé; et le Czar , qui avait combattu en personne , et qui était le vrai triomphateur , moins par sa qualité de souverain , que par celle de premier instituteur de la marine, ne parut dans cette marche qu'à son rang de contreamiral , dont il avait alors le titre. Il alla à la citadelle , où le vice-czar Romanodofski , assis sur un trône au milieu d'un grand nombre de sénateurs , le fit appeler, reçu de sa main une relation du combat; et après l'avoir assez long-temps interrogé , l'éleva par l'avis du conseil à la dignité de vice-amiral. Ce prince n'avait pas besoin de l'esclave des triomphateurs romains; il savait assez lui seul prescrire de la modestie à son triomphe.

Il y joignit encore beaucoup de douceur et de générosité, en traitant le contre-amiral suédois Ockrenskield comme il avait fait auparavant le général Rhinschild. Il n'y a que la vraie valeur qui aime à se retrouver dans un ennemi , et qui s'y respecte.

Nous supprimerons désormais presque tout ce qui appartient à la guerre. Tous les obstacles sont surmontés, et d'assez beaux commencemens établis.

Le Czaf , en 1716, alla avec la Czarine voir le roi de Danemarck à Copenhague , et y passa trois mois. Là, il visita tous les collèges , toutes les académies, elvit tous

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les savans. Il lui était indifférent de les faire venir chez lui, ou d'aller chez eux. Tous les jours il allait dans une chaloupe avec deux ingénieurs côtoyer les deux royaumes de Danemarck et de Suède, pour mesurer toutes les sinuosités , sonder tous les fonds, et porter ensuite le tout sur des cartes si exactes, que le moindre banc de sable ne leva* a pas échappé. 11 fallait qu'il fût bien respecté de ses alliés, pour n'être pas traversé par eux-mêmes dans ce grand soin de s'instruire si particulièrement.

Ils lui donnèrent encore une marque de considéralion plus éclatante. L'Angleterre était son alliée aussi bien que le Danemarck ; et ces deux puissances ayant joint leurs flottes à la sienne, lui déférèrent le commandement en chef. Les nations les plus expérimentées sur la mer voulaient bien déjà obéir au premier de tous les Russes qui eût connu la mer.

De Danemarck il alla à Hambourg, de Hambourg à Hanovre et à Volfenbutel , toujours observant , et de là en Hollande , où il laissa la Czarine , et vint en France en 1717. Il n'avait plus rien d'essentiel à apprendre ni à transporter chez lui : mais il lui restait à voir la France , un pâvs où les connaissances ont été portées aussi loin , et les agrémens de la société plus loin que partout ailleurs ; seulement esl-il à craindre que l'on n'y prenne à la fin un bizarre mépris du bon devenu trop familier.

Le Czar fut fort louché de la personne du roi encore enfant. On lu vit qui traversait avec lui les appartemens du Louvre , le conduisant par la main , et le prenant presque entre ses bras pour le garantir dé la foule, aussi occupé de ce soin et il'une jnanièie aussi tendre que son propre gouverneur.

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Le 19 juin 1717 , il fit Ihonneur à l'académie des sciences d'y venir. Elle se para de ce qu'elle avait de plus nouveau et de plus curieux en fait d'expériences ou de machines. Dès qu'il fut retourné dans ses états, il fit écrire à M. Tabbé Bignon par Areskins, écossais, son premier médecin , qu'il voulait bien être membre de cette compagnie; et quand elle lui en eut rendu grâce avec tout le respect et toute la reconnaissance qu'elle devait , il lui en écrivit lui-même une lettre, qu'on n'ose appeler une lettre de remerciment, quoiqu'elle vînt d'un souverain qui s'était accoutumé depuis long-temps à être homme. Tout cela est imprimé dans l'histoire de 1720; et tout glorieux qu'il est à l'académie, nous ne le répéterons pas. On était ici fort régulier à lui envoyer chaque année le volume qui lui était dû en qualité d'académicien, et il le recevait avec plaisir de la part de ses confrères. Les sciences eu faveur desquelles il s'abaissait au rang de simple particulier , doivent l'élever en récompense au rang des Auguste et des Charlemagne , qui leur ont aussi accordé leur familiarité.

Pour porter la puissance d'un état aussi haut qu'elle puisse aller, il faudrait que le maître étudiât son pavs presque en géographe et en physicien, qu'il en connût parfaitement tous les avantages naturels; et qu'il eût l'art de les faire valoir. Le Czar travailla sans relâche à acquérir cette connaissance et à pratiquer cet art. 11 ne s'en fiait point à des ministres peu accoutumés à rechercher si soigneusement le bien public : il n'en croyait que ses veux ; et dés voyages de trois ou quatre cents lieues ne lui coûtaient rien, pour s'instruire par lui-même. Il les faisait, accompagné seulement de trois

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OU quatre personnes , et avec cette intrépidité qui suffit seule pour éloigner les périls. Aussi le Czar possédait-il si exactement la carte de son vaste empire, qu'il conçut , sans crainte de se tromper, les ^ands projets qu'il pouvait fonder, tant sur la situation en général , que sur les détails particuliers des pays.

Comme tous les méridiens se rassemblent sous le pôle en un seul point , les Français et les Chinois , par exemple, se trouveraient voisins du côté du septentrion, si leur royaume s'étendait beaucoup davantage de ce côté là. Ainsi la situation fort septentrionale de l'empire moscovite , jointe à sa grande étendue , fait que par ses parties méridionales il touche aux parties septentrionales de grands états fort éloignés les uns des autres vers le midi. Il est le voisin d'une grande partie de l'Europe et de toute l'Asie : il a d'ailleurs de grandes rivières qui tombent en différentes mers ; la Duvine dans la mer Blanche, partie de l'Océan; le Don dans la mer Noire , partie de la Méditerranée ; le Volga dans la mer Caspienne. Le Czar comprit que ces rivières , jusques-l'a presque inutiles, réuniraient chez lui tout ce qu'il v a de plus séparé, s'il les faisait communiquer entre elles , soit par de moindres rivières qui s'v jettent, soit par des canaux qu'il tirerait. Il entreprit ces grands travaux , fit faire tous les nivellemens nécessaires , choisit lui-même les lieux où les canaux devaient être creusés, et régla le nombre des écluses.

La jonction de la rivière de Yolkoua, qui passe à Pétersbourg, avec le Volga , est présentement finie; et l'on fait par eau à travers toute la Russie un chemin de plus de huit cents lieues, depuis Pétersbourg, jusqu'à la mer Caspienne, ou en Perse. Le Czar envoya à

l'académie le plan de cette grande communication , où il avait tant de part comme ingénieur ; il semble qu'il voulût faire ses preuves d'académicien.

Il Y a encore un autre canal fini qui joint le Don avec le Volga. Mais les Turcs ayant repris la ville d'Azof, située à l'embouchure du Don, la grande utilité de-ce~canal attend une nouvelle conquête.

Vers l'orient la domination du Czar s'étend dans un espace de plus de quinze cents lieues jusqu'aux frontières de la Chine et au voisinage des mers du Japon. Les caravanes moscovites qui allaient trafiquer à la Chine , mettaient une année entière à leur voyage. C'était là une ample matière à exercer un génie tel que le sien; car ce long chemin pouvait èlre et abrégé et facilité, soit par des communications de rivières, soit par d'autres travaux , soit par des traités avec des princes tartares qui auraient donné passages dans leurs pays. Le voyage pouvait n'être que de quatre mois. Selon son dessein , tout devait aboutir à Pétersbourg, qui par sa situation serait un entrepôt du monde. Cette ville . à qui il avait donné la naissance et son nom , était pour lui ce qu'était Alexandrie pour Alexandre son fondateur : et comme Alexandrie se trouva si heureusement située , qu'elle changea la face du commerce d'alors , et en devint la capitale à la place de Tyr ; de même Pétersbourg changerait les routes d'aujourd'hui, et deviendrait le centre d'un des plus grands commerces de l'univers.

Le Czar porta encore ses vues plus loin. 11 voulut savoir quelle était sa situation à l'égard de l'Amérique; si elle tient à la Tartarie , ou si la mer du septentrion donnait un passage dans ce grand continent , ce qui

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lui aurait encore ouvert le nouveau monde. De deux vaisseaux qui partirent d'Arkangel pour cette découverte jusqu'à présent impossible, l'un fut arrêté par lesglaces ; on n'a pas eu de nouvelles de l'autre, qui apparemment a péri. Au commencement de cette année, il a encore donné ordre à un habile capitaine de marine d'en construire deux autres pour le même dessein. Il fallait que dans de pareilles entreprises l'opiniâtreté de son vovage se communiquât à ceux qu'il employait,

La révolution arrivée en Perse par la révolte de Mahmoud , attira de ce coté-là les armes du Czar et du grand-seigneur. Le Czar s'empara de la ville de Derbent sur la C(ke occidentale de la mer Caspienne, et de tout ce qui lui convenait par rapport au projet d'étendre le commerce de Moscovie : il fit lever le plan de cette mer; et grâce à ce conquérant académicien, on en connut enfin la véritable figure, fort difterente de celle qu'on lui donnait communément. L'académie reçut aussi du Czar une carte de sa nouvelle mer Caspienne.

La Moscovie avait l>eaucoup démines, mais ou inconues, ou négligées par l'ancienne paresse et le découragement général de la nation. Il n'était pas possible^ju'elles échappassent à la vive attention que le souverain portait sur tout. Il fit venir d'AUemogne des gens habiles dans la science des métaux, et mit en valeur tous ces trésors enfouis ; il lui vint de la poudre d'or des bords de la mer Caspienne et du fond de la Sibérie. On dit qu'une livre de celte dernière poudre rendait quatorze onces d'or pur. Du moins le fer, beaucoup plus nécessaire que for, devint commun en Moscovie , et avec lui tous les arts qui le préparent ou qui l'emploient.

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On ne peut que parcourir les différens élablissemens que lui doit la Moscovie , et seulement les principaux.

Une infanterie de cent mille hommes , aussi belle et aussi aguerrie qu'il y en ait en Europe , dont une assez grande partie des officiers sont déjà Moscovites. On convient que la cavalerie n'est pas si bonne, faute de bons chevaux ;

Une marine de quarante vaisseaux de ligne et de deux cents galères ;

Des fortifications, selon lesdernicres règles, à toutes les places qui en méritent;

Une excellente police dans les grandes villes , qui auparavant étaient aussi dangereuses pendant la nuit, que les bois les plus écartés;

Une académie de marine et de navigation , où toutes les familles nobles sont obligées d'envoyer quelques uns de leurs enfans ;

Des collèges à Moscou , à Pétersbourg et à Riof , pour les langues, les belles-lettres et les mathématiques ; de petites écoles dans les villages , où les enfans des paysans apprennent à lire et à écrire;

Un collège de médecine et une belle apothicairerie publique a Moscou , qui fournit de remèdes les grandes villes et les armées. Jusques-là il n'y avait eu dans tout l'empire aucun médecin que pour le Czar, nul apothicaire ;

Des leçons publiques d'analomie, dont le nom n'était seulement pas connu ; et ce qu'on peut compter pour une excellente leçon toujours subsistante , le cabinet du fameux Ruisch , acheté par le Czar, où sont rassemblées tant de dissections si fines, si instructives et si rares ;

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Un observatoire , où des astronomes ne s'occupent pas seulement à étudier le ciel, mais où l'on renferme toutes les curiosités d'histoire naturelle , qui apparemment donneront naissance à un long et ingénieux travail de recherches physiques ;

Un jardin des plantes , où des botanistes qu'il a appelés rassembleront avec notre Europe connue tout le nord inconnu de l'Europe , celui de l'Asie , la Perse et la Chine;

Des imprimeries , dont il a changé les anciens caractères trop barbares et presque indéchiffrables , k cause des fréquentes abréviations. D'ailleurs, des livres si difficiles à lire étaient plus rares qu'aucune marchandise étrangère ;

Des interprètes pour toutes les langues des états de l'Europe , et de plus pour la latine , pour la grecque , pour la turque , pour la calmouque , pour la mongule et pour la chinoise; marque de la grande étendue de cet empire, et peut-être présage d'une plus grande ;

Une bibliothèque royale, formée de trois grandes bibliothèques qu'il avait achetées en Angleterre , en Holstein et en Allemagne.

Après avoir donné à son ouvrage des fondemens solides et nécessaires , il y ajouta ce qui n'est que de parure et d'ornement. Il changea l'ancienne architecture grossière et difforme au dernier point, ou plutôt il fit naître chez lui l'architecture. On vit s'élever un grand nombre de maisons régulières et commodes, quelques palais , des bâtiraens publics , et surtout une amirauté , qu'il n'a faite aussi superbe et aussi magnifique , que parce que ce n'est pas un édifice destiné h une simj)le ostentation de magnificence, lia fait venir d'Italie et de

DU CZAR PIERRE I^r. ,25

France beaucoup de tableaux , qui apprennent ce que c'est que la peinture à des gens qui ne la connaissaient que par de très mauvaises représentations deleurs saints. Il envoyait à Gênes et à Livourne des vaisseaux chargés de marchandises , qui lui rapportaient du marbre et des statues. Le pape Clément XI, touché de son goût, lui donna une antique qu'il fit venir par terre à Pétersbourg, de peur de la risquer sur mer. Il a même fait un cabinet de médailles , curiosité qui n'est pas ancienne dans ce pays-ci. Il aura eu l'avantage de prendre tout dans l'état où l'ont mis jusqu'à présent les nations les plus savantes et les plus polies, et elles lui auront épargné cette suite si lente de progrès qu'elles ont eue à essuyer ; bientôt elles verront la nation russienne arriver à leur niveau , et y arriver d'autant plus glorieusement , qu'elle sera partie de plus loin.

Les vues du Czar embrassaient si généralement tout , qu'il lui passa par fesprit de faire voyager dans quelques villes principales d'Allemagne les jeunes demoiselles moscovites , afin qu'elles prissent une politesse et des manières dont la privation les défigurait entièrement. Il avait vu ailleurs combien l'art des agrémens aide la nature à faire des personnes aimables , et combien même il en fait sans elle. Mais les inconvéniens de ces voyages se présentèrent bien vite ; il fallut y renoncer , et attendre que les hommes devenus polis fussent en état de polir les femmes : elles surpasseront bientôt leurs maîtres.

Le changement général comprit aussi la religion, qui à peine méritait le nom de religion chrétienne. Les Moscovites observaient plusieurs carêmes, comme tous les. Grecs; et ces jeûnes , pourvu qu'ils fussent très ri-

goureusement gardés , leur tenaient lieu de tout. Le culte des saints avait dégénéré en une superstition honteuse; chacun avait le sien dans sa maison pour en avoir la protection particulière, et on prêtait à son ami le saint domestique dont on s'était bien trouvé : les miracles ne dépendaient que de la volonté et de l'avarice des prêtres. Les pasteurs qui lie savaient rien, n'enseignaient rien a leurs peuples; et la corruption des mœurs, qui peut se maintenir jusqu'à un certain point malgré l'instruction, était infiniment favorisée et accrue par l'ignorance Le Czar osa entreprendre la réforme de tant d'abus, sa politique même y était intéressée. Les jeunes, par exemple, si fréquens et si rigoureux, incommodaient trop les troupes, et les rendaient souvent incapables d'agir. Ses prédécesseurs s'étaient soustraits à l'obéissance du patriarche de Constantinople , et s'en étaient fait un particulier. Il abolit cette dignité, quoiqu'assez dépendante de lui; et par là se trouva plus maître de son église. 11 fit divers règlemens ecclésiastiques sages et utiles, et, ce qui n'arrive pas toujours, tint la main a l'exécution. On prêche aujourd'hui en moscovite dans Pétersbourg: ce nouveau prodige supléera ici pour les autres. Le Czar osa encore plus ; il retrancha aux églises ou aux monastères trop riches l'excès de leurs biens , et l'appliqua à son domaine. On n'en saurait louer que sa politique, et non pas son zèle de religion , quoique la religion bien épurée pût se consoler de ce retranchement. 11 a aussi établi une pleine liberté de conscience dans ses états , article dont le pour et le contre peut être soutenu en général, et par la politique, et par la i-eligion.

Il n'avail que cinquante-deux ans lorsqu'il mourbt,

le 28 janvier 1720 , d'une rétention d'urine , causée par un abcès dans le col de la vessie. Il souffrit d'extrêmes douleurs pendant douze jours , et ne se mit au lit que dans les trois derniers. 11 quitta la vie avec tout le courage d'un héros et toute la piété d'un chrétien. Comme il avait déclaré par édit, trois ans auparavant, qu'il était maître de disposer de sa succession , il la laissa à la Czarine , sa veuve , qui fut reconnue par tous les ordres de l'état, souveraine impératrice de Russie. 11 avait toujours eu pour elle une vive passion , qu'elle avait justifiée par un mérite rare, par une intelligence capable d'entrer dans toutes ses vues , et de les seconder , par une intrépidité presque égale à la sienne, par une inclination bienfaisante , qui ne demandait qu'à connaître des malheureux pour les soulager.

La domination de l'impératrice Catherine est encore affermie par la profonde vénération que tous les sujets du Czar avaient conçue pour lui. Ils ont honoré sa mort de larmes sincères; toute sa gloire leur avait été utile. Si Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de la laisser de marbre , on voit assez combien , à cet égard , l'empereur romain est inférieur à celui de la Russie. On vient de lui frapper des médailles où il est appelé Pierre-le-Grand ; et sans doute le nom de giand lui sera confirmé par le consen lemen t des étrangers, nécessaire pour ratifier ces titres d'honneur donnés par des sujets à leur maître.

Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. 11 jugeait indigue de lui toute la pompe et tout le faste qui n'eût fait qu'environner sa personne, et il laissait au prince Menzicou représenter

par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il Tavait chargé des dehors brillans , pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. Il les poussait à tel point, qu'il allait lui-même aux incendies qui sont en Moscovie très communs , e,t font beaucoup de ravage , parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours ; il avait pris une de ces charges; et pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu , quel que fut le péril; et ce que nous admirerions ici dans un officier subalterne , était pratiqué par l'empereur. Aussi les incendies sont-ils aujourd'hui beaucoup plus promptement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règles de nos jugemens des mœurs aussi délicates , pour ainsi dire , et aussi adoucies que les nôtres; elles condamneraient trop vite des mœurs plus fortes et plus vigoureuses. 11 n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à toute sa nation , et à laquelle l'autorité absolue ne remédiait pas. Il s'était corrigé des excès du vin, très ordinaires en Moscovie, et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Czarine savait l'adoucir , s'opposer à propos aux emportemens de sa colère, ou fléchir sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui , ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes , n'était employé qu'à le rendre plus grand. Il a publié avec toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son fils; et la confiance avec laquelle il a fait l'univez's juge de sa conduite, prouve assez qu'il ne se reprochait rien Les traits éclatans de clémence à l'égard de peisonnes moins chères et moins importantes,

DU CZAR PIERRE I-^r. ,29

font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire. Il savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était l'unique moyen d'en faire naître dans ses états, et de l'y multiplier. Il ne se contentait pas d'accorder des bienfaits, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés ; il marquait par d'autres voies une considération plus flatteuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait même encore après la mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins , son premier médecin , et y assista portant une torche allumée à la main. Il a fait le même honneur à deux Anglais , l'un contre-amiral de sa flotte, l'autre interprète des langues. ,

Nous avons dit en 171G [pacre 124), qu'ayant consulté sur ses grands desseins l'illustre Leibnitz , il lui avait donné un titre d'honneur et une pension considérable qui allaient chercher dans son cabinet un savant étranger, a qui l'honneur d'avoir été consulté eût suffi. Le Czar a composé lui-même des traités de marine, et l'on augmentera de son nom la liste peu nombreuse des souverains qui ont écrit. Il se divertissait à travailler au tour ; il a envoyé de ses ouvrages à l'empereur de la Chine , et il a eu la bonté d'en donner un àd'Onsembray , dont il jugea le cabinet digne d'un si grand ornement. Dans les divertissemens qu'il prenait avec sa cour, tels que quelques relations nous les ont exposés , on peut trouver des restes de l'ancienne Moscovie; mais il lui suffisait de se relâcher l'esprit, et il n'avait pas le temps de mettre beaucoup de soins à rafiner sur les plaisirs. Cet art vient assez tôt de lui-même après les autres.

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Sa vie ayant été assez courte, ses projets, qui avaient besoin d'une longue suite d'exécution ferme et soutenue , auraient péri presque en naissant; et tout serait retombé par son propre poids dans l'ancien chaos, si l'impératrice Catherine n'avait succédé à la couronne. Pleinement instruite de toutes les vues de Pierre-le- Grand, elle en a pris le fd , et le suit; c'est toujours lui qui agit par elle. Il lui avait particulièrement recommandé, en mourant, de protéger les étrangers , et de les attirer. Delisle, astronome de cette académie , vient de partir pour Pétersbourg , engagé par les grâces de l'impératrice. Nicolas et Daniel Bernoulli , fils de Jean , dont le nom sera immortel dans les mathématiques , l'ont devancé de quelques mois ; et ils ont été devancés aussi par le célèbre Herman, dont nous avons de si beaux ouvrages. Quelle colonie pour Pétersbourg ! La sublime géométrie des infiniment petits va pénétrer avec ces grands géomètres dans un pays où les élémens d'Euclide étaient absolument inconnus il y a vingt-cinq ans. Nous ne parlerons point des autres sujets de l'académie de Pétersbourg; ils se feront assez connaître, excités et favorisés comme ils le seront par l'autorité souveraine. Le Danemarck a eu une reine qu'on a nommée la Sémiramis du nord; il faudra que la Moscovie trouve quelque nom aussi glorieux pour son impératrice.

DE LIÏTRE. i3i

Alexis Littre naquit le 21 juillet i658 à Cordes en Albigeois. Son père, marchand de cette petite ville, eut douze enfans, qui vécurent tous ; et il ne fut soulagé d'aucun d'eux par l'église.

Rien ne donne une meilleure éducation qu'une petite fortune, pourvu qu'elle soit aidée de quelque talent. La force de l'inclination , le besoin de parvenir, le peu de secours même, aiguisent le désir et l'industrie, et mettent en œuvre tout ce qui est en nous. Littre joignit à ces avantages un caractère très sérieux , très appliqué, et qui n'avait rien de jeune que le pouvoir de soutenir beaucoup de travail. Sans tout cela , il n'eût pas subsisté dans ses études, qu'il fit à Villefranche en Rouergue, chez les pères de la doctrine. Une grande économie n'eût pas suffi ; il fallut qu'il répétât à d'autres écoliers plus riches et plus paresseux , ce qu'on venait presque dans l'instant de leur enseigner à tous , et il en tirait la double utilité de vivre plus commodément, et de savoir mieux. La promenade eût été une débauche pour lui. Dans les temps où il était libre, il suivait un médecin chez ses malades, et au retour il s'enfermait pour écrire les raisonnemens qu'il avait entendus.

Ses études de Villefranche finies , il se trouva un petit fonds pour aller à Montpellier, où l'attirait la

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grande réputation des écoles de médecines; et il fit si bien, qu'il fut encore en état de venir de là à Paris, il y a plus de quarante-deux ans.

Sa plus forte inclination était pour l'anatomie : mais de toutes les inclinations qui ont une science pour objet, c'est la plus difficile à satisfaire. Les sortes de livres qui seuls enseignent sûrement l'anatomie , ceux qu'il faut le plus étudier , sont rares , et on ne les a pas sous sa main en un si grand nombre , ni dans les temps qu'on voudrait. Un certain sentiment , confus à la vérité , mais très fort, et si général qu'il peut passer pour naturel, fait respecter les cadavres humains j et la France n'est pas à et égard autant au-dessus de la superstition chinoise que les anatomistes le désireraient. Chaque famille veut que son mort n'ait plus qu'à jouir de ses obsèques , et ne souffre point qu'il soit sacrifié à l'instruction publique ; seulement permettra-t-elle en quelques occasions qu'il le soit à son intérêt particulier. La police restreint extrêmement la permission de disséquer des morts; et ceux à qui elle l'accorde pour l'utilité commune , en sont beaucoup plus jaloux que cette utilité ne demanderait. Quand on n'est pas de leur nombre , on ne fait guère de grands progrès en anatomie qui ne soient en quelque sorte illégitimes : on est réduit à frauder les lois , et à ne s'instruire que par artifice , par surprise , à force de larcins toujours un peu dangereux , et qui ne sont jamais assez fréquens. Littre étant à Paris éprouva les inconvéniens de son amour pour l'anatomie. 11 est vrai qu'il eut un temps assez tranquille , grâce à la liaison qu'il fit avec un chirurgien de la salpêtrière , qui avait tous les cadavres de l'hôpital à sa disposition. Il s'enferma avec

DE L ITT RE. i33

lui pendant l'hiver de i684 , qui heureusement fut fort long et fort froid , et ils disséquèrent ensemble plus de deux cents cadavres. Mais le savoir qu'il acquit par là, le grand nombre d'éludiansqui coururent à lui, excitèrent des envieux qui le traversèrent. 11 se réfugia dans le temple , où de plus grands criminels se mettent quelquefois à l'abri des privilèges du lieu. Il crut y pouvoir travailler en sûreté avec la permission du grand-prieur de Vendôme : mais un officier subalterne , avec qui il n'avait pas songé à prendre les mesures nécessaires , permit qu'on lui enlevât le trésor qu'il tenait caché dans cet asile , un cadavre qui l'occupait alors. Cet enlèvement se fit avec une pompe insultante : on triomphait d'avoir arrêté les progrès d'un jeune homme qui n'avait pas droit de devenir si habile. Il essuya encore, en vertu d'une sentence de la Reynie , lieutenant de police , obtenue par les chirurgiens , un second affront, si c'en était un , du moins une seconde perle aussi douloureuse. Il fut souvent réduit à se rabattre sur les animaux , et principalement sur les chiens , qui sont les plus exposés au scalpel , lorsqu'il n'a rien de mieux à faire.

Malgré ses malheurs, et peut-être par ses malheurs mêmes, sa réputation croissait, et les écoliers se multipliaient. Ils n'attendaient point de lui les grâces du discours, ni une agréable facilité de débi ter son savoir; mais une exactitude scrupuleuse à démontrer , une extrême timidité à conjecturer, de simples faits bien vus. De plus ils s'attachaient à lui par la part qu'il leur donnait a la gloire de ses découvertes, dès qu'ils le méritaient, ou pour avoir heureusement aperçu quelque chose de nouveau, ou pour avoir eu quelque idée singulière et juste. ro>i. ir. 9

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Ce n'était point qu'il affectât de mettre leur vanité dans ses intérêts : il n'était pas si fin , ni si adroit ; il ne songeait qu'à leur rendre loyalement ce qui leur était dû.

Content de Paris et de sa fortune, il y avait plus de quinze ans qu'il n'avait donné de ses nouvelles à sa famille. Ceux qui l'ont connu croiront aisément que les affections communes , le sang , le nom n'avaient pas beaucoup de pouvoir sur lui , et qu'il se tenait isolé de tout sans se faire violence. Ses parens le pressèrent fort de retourner s'établir à Cordes : mais quelle proposition pour quelqu'un qui pouvait demeurer à Paris , et qui surtout avait aussi peu de besoin de parenté I 11 continua donc ici sa forme de vie ordinaire. Pour s'instruire toujours de plus en plus , il assistait à toutes les conférences qu'on tenait sur les matières qui l'intéressaient, il se trouvait aux pansemens des hôpitaux , il suivait les médecins dans leurs visites ; enfin il fut reçu docteur régent de la faculté de Paris.

L'éloquence lui manquait absolument; un simple anatomiste peut s'en passer , mais un médecin ne le peut guère. L'un n'a que des faits à découvrir et à exposer aux yeux : mais l'autre, éternellement obligé de conjecturer sur des matières très douteuses, l'est aussi d'appuyer ses conjectures par des raisonnemens assez solides , ou qui du moins rassurent et flattent l'imagination effrayée; il doit quelquefois parler presque sans autre but que de parler, car il a le malheur de ne traiter avec les hommes que dans le temps précisément où ils sont plus faibles et plus enfans que jamais. Cette puérilité de la maladie règne principalement dans le grand monde , et surtout dans une moitié de ce grand monde qui occupe plus les médecins, qui sait mieux les mettre

à la mode , et qui a souvent plus besoin d'être amusée que guérie. Un médecin peut agir plus raisonnablement avec le peuple : mais en général, s'il n'a pas le don de la parole , il faut presque qu'il ait en récompense celui des miracles.

Aussi ne fut-ce qu'à force d'habileté que Littre réussit dans cette profession ; encore ne réussit-il que parmi ceux qui se contentaient de l'art de la médecine dénué de celui du médecin. Sa vogue ne s'étendit point jusqu'à la cour , ni jusqu'aux femmes du monde. Son laconisme peu consolant n'était d'ailleurs réparé ni par sa figure , ni par ses manières.

Feu du Hamel , qui ne jugeait pas les hommes par la superficie , ayant passé dans la classe des anatomistes au renouvellement de 1699, nomma Littre, docteur en médecine, pour son élève, titre qui se donnait alors , et qu'on a eu la délicatesse d'abolir , quoique personne ne le dédaignât. On connut bientôt Littre dans la compagnie , non par son empressement à se faire connaître , à dire son sentiment , à combattre celui des autres, à étaler un savoir imposant, quoiqu'inutile; mais par sa circonspection à proposer ses pensées, par son respect pour celles d'autrui, par la justesse et la px'écision des ouvrages qu'il donnait , par son silence même.

En 1702, n'étant encore monté qu'au grade d'associé , il lui passa par les mains une maladie où l'on peut dire , sans sortir de la plus exacte simplicité historique , qu'il fit un chef-d'œuvre de chirurgie et de médecine ' . Nous n'en pouvons donner ici qu'une idée

• Voyez les Mémoires <]e lyou , pag. •i'\\ et sniv.

très légère el très éloignée de ce que demanderait la justice due à Littre. La merveille grossirait infiniment par les détails que nous supprimerons.

Une femme qui n'avait nuls signes de grossesse , accablée d'ailleurs d'un grand nombre de différentes incommodités très cruelles , réduite à un état déplorable, et presque entièrement désespérée , jetait par les selles du pus , du sang , des chairs pourries , des cheveux , et enfin il vint un os que l'on reconnut sûrement pour être le bras d'un fœtus d'environ six mois. Ce fut alors que Littre la vit , appelé par la curiosité. Il trouva, en introduisant son doigt index dans l'anus , qu'à la plus grande distance où ce doigt pût aller, l'intestin rectum était percé d'un trou par où sortaient les matières extraordinaires ; que ce trou était large d'environ un pouce et demi , et que l'ouverture en était alors exactement bouchée en dehors par la tête du fœtus qui y appliquait sa face : aussi ne sortait-il plus rien que de naturel. Il conçut qu'un fœtus s'était formé dans la trompe ou dans l'ovaire de ce côté-là ; qu'il avait rompu la poche qui le renfermait ; qu'il était tombe dans la cavité du ventre, v était mort, s'y était pourri; qu'un de ses bras dépouillé de chair, et détaché du reste du squelette par la corruption, avait percé l'intestin, et était sorti par la plaie. Quelques autres os eussent pu sortir de même, supposé que la mère eût pu vivre , et attendre pendant tout le temps nécessaire; mais les quatre grands os du crâne ne pouvaient jamais sortir par une ouverture de beaucoup trop petite. Tout condamnait donc la mère à la mort ; elle ne pouvait nullement soutenir une incision au ventre, presque sûrement mortelle pour la personne la plus saine.

Litlre osa imaginer comme possible de faire passer les quatre os du crâne par la petite plaie de l'iniestin. Il inventa des ciseaux d'une construction nouvelle, car aucun instrument connu de chirurgie n'était convenable. Avec ces ciseaux introduits par le fondement jusqu'à la plaie de l'intestin , il allait couper le crâne en parties assez petites pour passer par l'ouverture, et il les tirait avec d'autres ciseaux qui ne coupaient point, inventés aussi par lui. On juge bien que cette opération se devait répéter bien des fois, et dans certains intervalles , pour ménager les forces presque éteintes de kl malade; que de plus il fallait s'y conduire avec une extrême dextérité . pour n'adresser qu'au fœtus des instrumens tranchans et très fins qui eussent pu la blesser mortellement. Littre disposait sur une table les morceaux du crâne déjà tirés, afin de voir ce qui lui manquait encore , et ce qui lui restait à faire. Enfin , il eut la joie de voir tout heureusement tiré, sans que sa main se fût jamais égarée , ni eût porté le moindre coup aux parties de la mère. Cependant il s'en fallait beaucoup que tout ne fut fait; l'intestin était percé d'une plaie très considérable; le long séjour d'un fœtus pourri dans la cavité du ventre, ce qui y restait encore de ses chairs fondues , y avait produit une corruption capable elle seule de causer la mort. Il vint à bout de la corruption par des injections qu'il fit encore d'une manière particulière; il lava , il nettova, ou plutôt il ranima tout; il referma même la plaie ; et la malade , qui , après avoir été naturellement fort grasse , n'avait plus que des os absolument décharnés, reprit jusqu'à son premier embonpoint. On a dit même qu'elle était redevenue grosse.

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Cette cure coûta à Littre quatre mois de soins les plus assidus et les plus latigans, d'une attention la plus pénible, et d'une patience la plus opiniâtre. Il n'était pourtant pas animé par l'espoir de la récompense : tout le bien de la malade , tout le bien de son mari , qui n'était qu'un simple ouvrier en instrumens de mathématiques, n'y auraient pas suffi. L'extrême singularité du cas avait piqué sa curiosité; de plus, la confiance que sa malade avait prise en lui l'attachait à elle: il croyait avoir contracté avec elle un engagement indispensable de la secourir, parce qu'elle n'espérait qu'en son secours. Lorsqu'il a raconté toute cette histoire en 1702, il ne s'y est donné simplement que la gloire d'avoir marché sans guide, et usé de beaucoup de précautions et de ménagemens. Du reste, loin de vouloir s'emparer de toute notre admiration, il la tourna lui-même sur les ressources imprévues de la nature. Un autre aurait bien pu éloigner celte idée, même sans penser trop à l'éloigner.

Il fut choisi pour être médecin du Chàtelet. Le grand agrément de cette place pour lui était de lui fournir des accidens rares, et plus d'occasions de disséquer.

Il a toujours été d'une assiduité exemplaire à l'académie , fort exact à s'acquitter des travaux qu'il lui devait, si ce n'est qu'il s'en aflVanchit les trois ou quatre dernières années de sa vie, parce qu'il perdait la vue de jour en jour ; mais il ne se relâcha point sur l'assiduité. Alors il se mit à garder dans les assemblées un silence dont il n'est jamais sorti : il paraissait un disciple de Pythagore , quoiqu'il pût toujours parler en maître sur les matières qui l'avaient occupé. On le voyait plongé dans une mélancolie profonde , qu'il eût

DE LITTRE. iSg

été inutile de combattre, et dont on ne pouvait que le plaindre.

Le premier février 1725 , il fut frappé d'apoplexie, et mourut le 3 , sans avoir eu aucune connaissance dans tout cet espace de temps. Cependant cette mort subite ne l'avait pas surpris ; quinze jours auparavant, il avait fait de son propre mouvement ses dévotions à sa paroisse.

Ceux d'entre les gens de bien qui condamnent tant les spectacles , l'auraient trouvé bien net sur cet article : jamais il n'en avait vu aucun. Il n'y a pas de mémoire qu'il se soit diverti. Il n'avait de sa vie songé au mariage ; et ceux qui l'ont vu de plus près prétendent que les raisons de conscience n'avaient jamais dû être assez pressantes pour l'y porter. Presque tous les hommes ne songent qu'à étendre leur sphère , et à y faire entrer tout ce qu'ils peuvent d'étranger : pour lui, il avait réduit la sienne à n'être guère que lui seul. Il avait fait, de sa main, plusieurs préparations anatomiques que des médecins ou chirurgiens anglais et hollandais vinrent acheter de lui quelque temps avant sa mort, lorsqu'il n'en pouvait plus faire usage. Les étrangers le connaissaient mieux que ne faisait une partie d'entre nous; il arrive quelquefois qu'ils nous apprennent le mérite de nos propres concitoyens, que nous négligions, peut-être parce que leur modestie leur nuisait de près.

Il a laissé son légataire universel M. Littre, son neveu , lieutenant-général de Cordes.

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DE HARTSOEKER.

Nicolas Hartsoeker naquit à Goude en Hollande , le 26 mars 1606, de Christian Hartsoeker, ministre remontrant, et d'Anne Vander-My. Cette famille était ancienne dans le pays de Drente , qui est des Provinces- Unies.

Son père eut sur lui les vues communes des pères; il le fit étudier pour le mettre dans sa profession , ou dans quelque autre également utile; mais il ne s'attendait pas que ses projets dussent être traversés par où ils le furent , par le ciel et par les étoiles, que le jeune homme considérait avec beaucoup de plaisir et de curiosité. H allait chercher dans les almanaclis tout ce qu'ils rapportaient sur ce sujet; et ayant entendu dire à l'âge de douze ou treize ans que tout cela s'apprenait dans les mathématiques, il voulut donc étudier les mathématiques ; mais son père s'y opposait absolument. Ces sciences ont eu jusqu'à présent si peu de réputation d'utilité, que la plupart de ceux qui s'y sont appliqués ont été des rebelles à l'autorité de leurs parens. Nos éloges en ont fourni plusieurs exemples.

Le jeune Hartsoeker amassa en secret le plus d'argent qu'il put; il le dérobait aux. divertissemens qu'il eût pris avec ses camarades : enfin , il se mit en état daller trouver un maître de mathématiques, qui lui promit de le mener vite , et lui tint parole. Il fallut cependant

DE HARTSOERER. i4i

commencer par les premières règles d'arithmétique ; il n'avait de l'argent que pour sept mois , et il étudiait avec toute l'ardeur que demandait un fonds si court. De peur que son père ne découvrît par la lumière qui était dans sa chambre toutes les nuits, qu'il les passait à travailler, il étendait devant sa fenêtre les couvertures de son lit, qui ne lui servaient plus qu'à cacher qu'il ne dormait pas.

Son maître avait des bassins de fer, dans lesquels il polissait assez bien des verres de six pieds de foyer, et le disciple en apprit la pratique. Un jour qu'en badinant et sans dessein il présentait un fil de verre à la flamme d'une chandelle, il vit que le bout de ce fil s'arrondissait ; et comme il savait déjà qu'une boule de verre grossissait les objets placés à son foyer , et qu'il avait vu chez Leuvenhoeck des microscopes dont il avait remarqué la construction , il prit la petite boule qui s'était formée et détachée du reste du fil, et il en fit un microscope, qu'il essaya d'abord sur un cheveu. Il fut ravi de le trouver bon , et d'avoir l'art d'en faire à si peu de frais.

Cette invention devoir contre le jour de petits objets transparens par le moven de petites boules de verre , est due à Leuvenhoech; etHudde, bourgmestre d'Amsterdam , grand mathématicien , a ditàHartsoëker qu'il était étonnant que cette découverte eût échappé à tous tant qu'ils étaient de géomètres et de philosophes , et eut été réservée à un homme sans lettres, tel que Leuvenhoech. Apparemment il voulait relever le génie de l'ignorant, ou réprimer l'orgueil des savans sur les découvertes fortuites.

Hartsoëker,âgé alors de dix-huit ans, s'occupa beau-

i42 ELOGE

coup de ses microscopes. Tout ce qui pouvait y être observé, l'était. Il fut le premier à qui se dévoila le spectacle du monde le plus imprévu pour les physiciens, même les plus hardis en conjectures; ces petits animaux jusques-là invisibles , qui doivent se transformer en hommes, qui nagent en une quantité prodigieuse dans la liqueur destinée à les porter, qui ne sont que dans celle des mâles , qui ont la figure de grenouilles naissantes , de grosses têtes et de longues queues , et des mouvemens très vifs. Cette étrange nouveauté étonna 1 observateur, il n'en osa rien dire. 11 crut même que ce qu'il voyait pouvait être Tefiet de quelque maladie, et il ne suivit point l'observation.

Vers la fin de 16-4 , en 16-5 et 1676 , son père l'envoya étudier en littérature, en grec, en philosophie, en anatomie , sous les plus habiles professeurs de Leyde et d'Amsterdam. Ses maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scolastiques précédens l'avaient été d'Aristote. On n'avait fait dans ces écoles que changer d'esclavage. Hartsoëker devint cartésien à outrance , mais il s'en corrigea dans la suite. Il faut admirer toujours Descartes, et le suivre quelquefois.

Hartsoëker alla en 1677 de Leyde à Amsterdam, ayant dessein de passer en France pour y achever ses études. Il reprit les observations du microscope, interrompues depuis deux ans, et revit ces animaux qui lui avaient été suspects. Alors il eut la hardiesse de communiquer son observation à son maître de mathématiques, et à un autre ami. Ils s'en assurèrent tous trois ensemble. Ils virent de plus ces mêmes animaux sortis d'un chien , et de la même figure à peu près que les

DE HARTSOEKER. , \:]

animaux humains. Ils virent ceux du coq et du pigeon , mais comme des vers ou des anguilles. L'observation s'affermissait et s'étendait, et les trois confidons de ce secret de la nature ne doutaient presque plus que tous les animaux ne naquissent par des métamorphoses invisibles et cachées, comme toutes les espèces de mouches et de papillons viennent de métamorphoses sensibles et connues.

Ces trois hommes seuls savaient quelle liqueur renfermait les animaux; et quand on les faisait voir à d'autres, on leur disait que c'était de la salive, quoique certainement elle n'en contienne point. Comme Leuvenhoech a écrit dans quelques unes de ses lettres qu'il avait vu dans de la salive une infinité de petits animaux, on pourrait le soupçonner d'avoir été trompé par le bruit qui s'en était répandu. 11 ji'aura peut-être pas voulu ne point voir ce que d'autres voyaient, lui qui était en possession des observations microscopiques les plus fines , et a qui tous les objets invisibles appartenaient.

L'illustre Huyghens étant venu à la Haye pour rétablir sa santé , entendit parler des animaux de la salive «pi'un jeune homme faisait voir à Rotterdam , et il marqua beaucoup d'envie d'en être convaincu par ses propres yeux. Aussitôt Hartsoëker , ravi d'entrer en liaison avec ce grand homme, alla à la Haye. Il lui confia et à quelques autres personnes ce que c'était que la liqueur où nageaient les animaux : car à mesure que l'observation s'établissait, la timidité et les scrupules diminuaient naturellement : de plus , la beauté de la découverte serait demeurée trop imparfaite, et les conséquences philosophiques qui en pouvaient naître de-

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mandaient que le mystère cessât, Huyghens, qui avait promis très obligeamment à Hartsoëker des lettres de recommandation pour son voyage de Paris , fit encore mieux, et l'amena avec lui à Paris, où il revint en 1678. Le nouveau venu alla voir d'abord l'observatoire, les hôpitaux , les savans : il ne lui était pas inutile de pouvoir citer le nom de Huyghens. Celui-ci fit mettre alors dans le Journal des Savans , qu'il avait fait avec un microscope de nouvelle invention des observations très curieuses, et principalement celle de petits animaux; et cela sans parler de Hartsoëker. Le bruit en fut fort grand parmi ceux qui s'intéressent à ces sortes de nouvelles ; et Hartsoëker ne résista point à la tentation de dire que le nouveau microscope venait de lui, et qu'il était le premier auteur des observations. Le silence en cette occasion était au-dessus de l'humanité. Huvghens était vivant, d'un rare mérite, et par conséquent il avait des ennemis. On anima Hartsoëker à revendiquer son bien , par un mémoire qui paraîtrait dans le Journal. Il ne savait pas encore assez de français pour le composer ; dilîérentes plumes le servirent , et chacune lança son trait contre Huyghens.

L'auteur du journal fut trop sage pour publier ce^ pièce, et il la renvoya à Huyghens. Celui-ci fit à HaRsoëker une réprimande assez bien méritée , selon Hartsoëker lui-même, qui l'a écrite. Il lui dit qu'il ne se prenait pas à lui d'une pièce qu'il voyait bien qui partait de ses ennemis , et qu'il s'offrait à dresser lui-même pour le journal un mémoire où il lui rendrait toute la justice qu'il désirerait. Hartsoëker y consentit, honteux du procédé de Huyghens, et heureux d'en être quitte à si bon marché. L'importance dont il lui était

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de se taire connaître, l'amonr de ce qu'on a trouvé, sa jeunesse , de mauvais conseils donnés avec chaleur, surtout l'aveu ingénu de sa faute dont nous ne tenons Thistoire que de lui , peuvent lui servir d'excuses assez légitimes.

Il se confirmait de plus en plus dans la découverte des petits animaux primitifs , qu'il trouva toujours dans toutes les es'pèces sur lesquelles il put étendre ses expériences. Il imagina qu'ils devaient être répandus dans l'air où ils voltigeaient; que tous les animaux visibles les prenaient tous confusément , ou par la respiration , ou avec les alimens ; que de là ceux qui convenaient à chaque espèce allaient se rendre dans les parties des mâles propres à les renfermer ou à les nourrir, et qu'ils passaient ensuite dans les femelles, où ils trouvaient des œufs, dont ils se saisissaient pour s'y développer. Selon cette idée , quel nombre prodigieux d'animaux primitifs de toutes les espèces ! Tout ce qui respire, tout ce qui se nourrit, ne respire qu'eux, ne se nourrit que d'eux. Il semble cependant qu'à la fin leur nombre viendrait nécessairement à diminuer, et que les espèces ne seraient pas toujours également fécondes. Peut-être cette difficulté aura-t-elle contribué à faire croire à Leibnitz que les animaux primitifs ne périss^cnt point, et qu'après s'être dépouillés de l'enveloppe grossière , de cette espèce de masque qui en faisait, par exemple, des hommes, ils subsistaient vivans dans leur première forme, et se remettaient à voltiger dans l'air jusqu'à ce que des accidens favorables les fissent de nouveau redevenir hommes.

Hartsoëker demeura à Paris jusqu'à la fin de 1679. Il retourna en Hollande , où il se maria. Il revint à Paris,

seulement pour le faire voir pendant quelques semaines à sa femme, qui goûta tant ce séjour, qu'ils v revinrent en 1684 , et y furent quatorze années de suite , les plus agréables , au rapport de Hartsoëker , qu'il ait passées en toute sa vie.

Les verres de télescopes , qui avaient été sa première occupation , lui donnèrent beaucoup d'accès à l'observatoire , où il n'y en avait que de Caînpani, excellens h la vérité , mais pas assez grands. Hartsoëker en lit un qu'il porta k feu Cassini, et il se trouva très mauvais. Un second ne valut pas mieux ; enfin un troisième fut passable. Cette persévérance, qui partait du fonds de connaissances qu'il se sentait, fit prédire à Cassini que ce jeune homme, s'il continuait, réussirait infailliblement. La prédiction fut peut-être elle-même la cause de son accomplissement; le jeune homme encouragé fit de bons verres de toutes sortes de grandeurs, et enfin un de 600 pieds de foyer , dont il n'a jamais voulu se défaire à cause de sa rareté. 11 eut l'avantage de gagner l'amitié de Cassini , qui sertie eût été une preuve de mérite.

Sur ces verres d'un si long foyer, il dit un jour à feu Varignon et h l'abbé de Saint-Pierre, qui l'allèrent voir, qu'il ne croyait pas possible de les travailler dans des bassins ; mais qu'en faisant des essais sur d^ morceaux de diverses glaces faites pour être plates , on en trouvait qui avaient une très petite courbure sphérique , et par conséquent un long foyer ; qu'il avait même trouvé un foyer de 1200 pieds; que cela dépendait en partie d'un peu de courbure insensible dans les tables de fer poli , sur lesquelles on étend le verre fondu , ou de la manière dont on chargeait les glaces pour les po-

DE HARTSOEKER. ji..

lir les unes contre les aiUres ; que ces essais étaient plus longs que difficiles : mais il ne voulut point s'expliquer plus à fond.

En 1694, il fit imprimer à Paris, où il était, son premier ouvrage , ï Essai de dicptriqnc. Il y donne cette science démontrée géométriquement et avec clarté: tout ce qui appartient aux foyers des verres sphériques, car il rejette les autres figures comme inutiles; tout ce qui regarde l'augmentation des objets, le rapport des objectifs et des oculaires, les ouvertures qu'il faut laisser aux lunettes , le champ qu'on peut leur donner, le différent nombre de verres qu'on peut y mettre. 11 y joint pour l'art de tailler les verres, et sur les conditions que leur matière doit avoir , une pratique qui lui appartenait en partie , et dont cependant il ne dissimule rien. Le litre de son livre eût été rempli, quand il n'eût donné rien de plus ; mais il va beaucoup plus loin. Ln système général de la réfraction et ses expériences le conduisent à la différente réfrangibilité des rayons, propriété que Newton avait trouvée plusieurs années auparavant, et sur laquelle il avait fondé son ingénieuse théorie des couleurs, l'une des plus belles découvertes de la physique moderne. Hartsoëker prétend du moins avoir avancé le premier , qiie la différente réfrangibilité venait de la différente vitesse, qui effectivement en parait être la véritable cause; et parce qu'elle était inconnue , il a donné comme un paradoxe inoui en dioptrique, que l'angle de la réfraction ne dépende pas de la seule inégalité de résistance des deux milieux. Plus le ravon a de vitesse, moins il se rompt.

L'essai de dioptrique est même un essai de physique

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générale. Il y pose les premiers principes tels qu'il les conçoit, deux uniques élémens. L'un est une substance parfaitement fluide , infinie , toujours en mouvement , dont aucune partie n'est jamais entièrement détachée de son tout ; l'autre , ce sont de petits corps différens en grandeur et en figure , parfaitement durs et inaltérables, qui nagent confusément dans ce grand ^uide, s'y rencontrent, s'y assemblent, et deviennent les différens corps sensibles. Avec ces deux élémens il forme tout, et tire de cette hypothèse jusqu'à la pesanteur et à la dureté des corps composés. Ailleurs il en a tiré aussi le ressort.

Un assez grand nombre de phénomènes de physique générale qu'il explique , l'amènent à la formation du soleil, des planètes, et même des comètes. Il conçoit que les comètes sont des taches du soleil, assez massives pour avoir été chassées impétueusement hors de ce grand globe de feu : elles s'élèvent jusqu'à une certaine distance, et retombent ensuite dans le soleil, qui les absorbe de nouveau et les dissout , ou les repousse encore hors de lui , s'il ne les dissout pas. On tâche présentement à aller plus loin sur la théorie des comètes, et ce ne sont plus des générations fortuites.

L'histoire des découvertes faites dans le ciel par les télescopes, appartenait assez naturellement à la dioptrique. Hartsoëker la donne accompagnée de ses réflexions sur tant de singularités nouvelles et imprévues. Il finit par les observations du microscope, et l'on peut juger que les petits animaux qui se transforment en tous les autres, n'y sont pas oubliés.

Cet ouvrage lui attira l'estime des savans, et l'amitié de quelques uns , comme l'abbé Gallois , qui conserva

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toujours pour lui les mêmes sentimens. Le P. Malcbraiiche el le marquis de THôpital, qui reconnurent qu'il était bon géomètre, voulurent le gagner a la nouvelle géométrie des infiniment petits dont ils étaient pleins; mais il la jugeait peu utile pour la physique à laquelle il s'était dévoué. Il dédaignait assez par la même raison les profondeurs de l'algèbre, qui, selon lui, ne servaient à quelques savans qu'à leur procurer la gloire d'être inintelligibles pour la plupart du monde. Il est vrai qu'en ne regardant la géométrie que comme instrument de la physique, il pouvait souvent n'avoir pas besoin quel'instrumentfùtsi fin: mais la géométrie n'est pas un pur instrument; elle a par elle-même une beauté sublime, indépendante de tout usage. S'il ne voulait pas, comme il l'a dit aussi, se laisser détourner de la physique , il avait raison de craindre les eharraes de la géométrie nouvelle.

Animé par le succès de sa dioptrique, il publia, deux, ans après, ses Principes de physique à Paris. Là, il expose avec plus d'étendue le système qu'il avait déjà donné en raccourci ; et y joignant sur les différens sujets auxquels son litre l'engage, un grand nombre, soit de ses pensées particulières, soit de celles qu'il adopte, il forme un corps de physique assez complet , parce qu'il y traite presque de tout, et assez clair parce qu'il évite les grands détails, qui, en approfondissant les matières, les obscurcissent pour une grande partie des lecteurs.

Au renouvellement de l'académie en 1699, temps où il était retourné en Hollande avec sa famille, il fut nommé associé étranger : c'était le fruit de la réputation qu'il laissait à Paris. Quelques temps après, il lui

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aussi agrégé à la société royale de Berlin ; et l'on peut remarquer que dans tous les ouvrages qu'il a imprimés depuis, il ne s'est paré ni de ces titres dlionneur, ni d'aucun autre. 11 a toujours mis simplement et à l'antique par Nicolas Hartsoëker ; bien différent de ceux qui rassemblent le plus de titres qu'ils peuvent, et qui croient augmenter leur mérite à force d'enfler leur nom.

Le feu Czar étant allé à Amsterdam pour ses grands desseins, dont nous admirons aujourd'hui les suites, demanda aux magistrats de cette ville quelqu'un qui put l'instruire , et lui ouvrir le chemin des connaissances qu'il cherchait. Ils firent venir de Rotterdam Hartsoëker , qui n'épargna rien pour se montrer digne de ce choix , et de l'honneur d'avoir un tel disciple. Le Czar, qui prit beaucoup d'affection pour lui, voulut l'emmener en Moscovie : mais ce pays était trop éloigné, et de mœurs trop différentes; l'incertitude des événemens encore trop grande , une famille trop difficile à transporter. Messieurs d'Amsterdam, pour le dédommager en quelque sorte des dépenses qu'il avait été obligé de faire pendant sa demeure auprès du Czar, lui firent dresser une petite espèce d'observatoire sur un des bastions de leur ville. Ils savaient bien que c'était là le récompenser magnifiquement, quoiqu'àpeu de frais.

Il entreprit dans cet observatoire un grand miroir ardent composé de pièces rapportées , pareil à celui dont quelques uns prétendent qu'Archimède se servit. Le Landgrave de Hesse-Cassel alla le voir travailler ; et pour lui faire un honneur encore plus marqué, il alla chez lui. Comme les savans sont ordinairement trop

DE HARTSOEKER. i5i

heureux que les princes daignent les admettre à leur faire la cour , les histoires n'oublient pas les visites rendues aux savans par les princes ; elles honorent les uns et les autres , et peut-être également.

Dans le même temps, le feu électeur Palatin, Jean- Guillaume, avait jeté les yeux sur Hartsoëker,* pour se l'attacher : mais , ce qui est rare , le philosophe résistait aux sollicitations de l'électeur; et, ce qui est plus rare encore , l'électeur persévéra pendant trois ans; et enfin, en 1704, le philosophe se résolut à s'engager dans une cour. Il fut le premier mathématicien de S. A. E. , et en même temps professeur honoraire en philosophie dans l'université d'Heidelberg.

Ce n'est pas assez pour un savant attaché à un ptince , d'en recevoir régulièrement , et magnifiquement même , si l'on veut , ces récompenses indispensables que reçoivent sans distinction tous ses autres officiers : il lui en faut de plus délicates ; il faut que le prince ait du goût pour les talens et pour les connaissances du savant, il faut qu'il en fasse usage ; et plus cet usage est fréquent et éclairé en même temps, plus le savant est bien payé. Harlsoëker eut ce bonheur avec son maître , qui avait beaucoup d'inclination pour la physique, et s'y appliquait plus sérieusement qu'en prince.

Le physicien prétendait même être obligé au prince d'une observation singulière, qui le fit changer de sentiment sur une matière importante. L'électeur lui apprit la reproduction merveilleuse des jambes d'écrevisse ' . Sur cela , Hartsoëker , qui ne put concevoir que

' Ployez l'Histoire de 1 7 1 2 , pag. 35 et suiv.

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celle reproduction de parties perdues ou relrancliées, qui est sans exemple dans tous les animaux connus , s'exécutât par le seul mécanisme, imagina qu'il y avait dans les écrevisses une à.rae plastique ow formatrice , qui savait leur refaire de nouvelles jambes ; qu'il devait y en avoir une pareille dans les autres animaux , et dans l'homme même ; et parce que la fonction de ces âmes plastiques n'est pas de reproduire des membres perdus, il leur donna celle de former les petits animaux qui perpétuent les espèces. Ce seraient la les natures plastiques de M. Cudwortli , qui ont eu de célèbres partisans, si ce n'était que celles-ci agissent sans connaissance, et que celles de M. Hartsoëker sont intelligentes. Ce nouveau système lui plut tant qu'il se rétracta hautement de la première pensée qu'il avait eue sur les petits animaux , et la traita lui-même de bizarre et cValsurde, termes que la plus grande sincérité d'un auteur n'emploie guère. Quant aux terribles objections qui se présentent bien vite contre les âmes plastiques, il ne se les dissimule pas ; et poussé par lui-même aux dernières extrémités , il avoue de bonne foi qu'il ne sait pas de réponse. Il semble quai vaudrait autant n'avoir point fait de système, que d'être si promptement réduit à en venir là. Il ne s'agit que d'avouer son ignorance un peu plus tôt.

Il rassembla les discours préparés qu'il avait tenus à l'électeur , et en forma deux volumes , qui parurent en 1707 et 1708 sous le titre de Ccnjecturcs physiques , dédiés au prince pour qui ils avaient été faits. Cet ouvrage est dans le même goût que les Essais de physique , dont il ne se cache pas de répéter quelquefois des morceaux en propres termes, aussi bien que de Y Essai de

DE HARTSOEKER. ,5:^

dioptrique ; car à quoi bon cette délicatesse de changer de tours et d'expressions , quand on ne change pas de pensées ?

Du Palatinat, il fit des voyages dans quelques autres pays de l'Allemagne , ou pour voir les savans , ou pour étudier l'histoire naturelle, surtout les mines. A Cassel, il trouva un verre ardent du Landgrave, fait par Tschirnhaus, de la même grandeur que celui qu'avaii feu le duc d'Orléans , et tout pareil. Il répéta les expériences de Homberg, et n'eut pas le même succès h l'égard de la vitrification de l'or , dont nous avons parlé en 1 702 ( pag- 84 ) et en 1 7 1 7 ( pas'- 3o ). Il est le philosophe hollandais aux objections duquel Homberg répondait en 1707. Il ne s'en est point désisté, et a toujours soutenu que ce qui se vitrifiait n'était point l'or , mais une matière sortie du charbon qui soutenait l'or dans le foyer, et mêlée peut-être avec quelques parties hétérogènes de l'or. Il niait même la vitrification d'aucun métal au verre ardent ; jamais il n'avait seulement pu parvenir à celle du plomb, quelque temps qu'il y eût employé. Il est triste qu'un grand nombre d'expériences délicates soient encore incertaines. Serait-ce donc trop prétendre, que de vouloir du moins avoir des faits bien constans ?

Le Landgrave de Hesse-Cassel dit un jour à Hartsoëker , qu'il aurait bien souhaité le trouver peu content de la cour Palatine. Il répéta deux fois ce discours que Hartsoëker ne voulait pas entendre ; et enfin , le prenant par la rnain , il lui ô\.\. '. Je ne sais si vcus me comprenez. Hartsoëker, obligé de répondre, l'assura de son respect, de sa reconnaissance , et en même temps «l'une fidélité inviolable pour l'électeur. Un refus si

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noble à des avances si flatteuses dut le faire regretter

davantage par le Landgrave.

Il alla à la cour d'Hanovre, où Leibnitz , ami né de tous les savans, le présenta à l'électeur, aujourd'hui roi d'Angleterre, et à la princesse électorale , si célèbre par son goût et par ses lumières. Il reçut un accueil très favorable; la renommée de Leibnitz rendait témoignage à son mérite.

L'électeur Palatin ayant entendu parler avec admiration du miroir ardent de Tschirnhaus , demanda à Hartsoëker s'il en pourrait faire un pareil. Celui-ci aussitôt en fit jeter trois dans la verrerie de Neubourg , de la plus belle matière qu'il fut possible. Il les eut bientôt mis dans leur perfection, et l'électeur lui en donna le plus grand, qui a trois pieds cinq pouces rhinlandiques de diamètre, et que deux hommes ont de la peine à transporter. Il est de neuf pieds de foyer, et ce foyer est parfaitement rond , et de la grandeur d'un louis d'or. Le miroir du Palais-Royal n'est pas si grand.

En 1710, il publia un volume intitulé : EclaircissC' mens sur les conjectures physiques. Ce sont des réponses à des objections , dont il a dit depuis que la plupart étaient de Leibnitz. Dans cet ouvrage, il devient un homme presque entièrement différent de ce qu'il avait été jusqu'alors. Il n'avait jamais attaqué personne ; ici il est un censeur très sévère; et c'est principalement sur les volumes donnés tous les ans par l'académie , que tombe sa censure. Il est vrai qu'il a souvent déclaré qu'il ne critiquait que ce qu'il estimait , et qu'il «e tiendrait honoré de la même marque d'estime. L'académie qui ne se croit nullement irrépréhensible, ne fut point oflensée : elle le traita toujours comme un de ses mem-

DE HARÏSOEKER. ,55

bres , sujet seulement à quelque mauvaise humeur ; et les particuliers attaqués ne voulurent point interrompre le cours de leurs occupations , pour travailler à des réponses qui le plus souvent sont négligées du public, et tout au plus soulagent un peu la vanité des auteurs.

Les Eclaircissemens sur les ccnjectiircs physiques eurent une suite assez ample, qui parut en 17 12. L'auteur y étend beaucoup plus loin qu'il n'avait encore fait, le système des âmes plastiques. Dans Thomme, l'âme raisonnable donne les ordres ; et une âme vcfétative , qui est la plastique, intelligente et plus intelligente que la raisonnable même, exécute dans l'instant; et non-seulemenLexécute les mouvemens volontaires, mais prend soin de toute l'économie animale, de la circulation des liqueurs, de la nutrition, de Taccrétion , etc. : opérations trop difficiles pour n'être l'effet que du seul mécanisme. Mais, dit-on aussitôt , cette âme raisonnable , cette âme végétative , c'est nous-mêmes ; et comment faisons-nous tout cela sans en savoir rien? Hartsoëker répond par une comparaison qui du moins est assez ingénieuse : un sourd est seul dans une chambre , et il y a dans des chambres voisines des gens destinés à le servir. On lui a fait comprendre que quand il voudrait manger , il n'avait qu'à frapper avec un bâton ; il frappe , et aussitôt de$ gens viennent qui apportent des plats. Comment peut-il concevoir que ce bruit qu'il n'a pas entendu, et dont il n'a pas l'idée, les a fait venir ?

Après cela on s'attend assez a une âme végétative intelligente dans les bêtes , qui eu paraissent effectivement assez dignes. On ne sera pas même trop surpris qu'il y en ait une dans les plantes, où elle réparera ,

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comme dans les écrevisses, les parties perdues; aura attention à ne les laisser sortir de terre que par la tige ; tiendra celte tige toujours verticale; fera enfin tout ce que le mécanisme n'explique pas commodément. Mais Hartsoëker ne s'en tient pas là. A ce nombre prodigieux d'intelligences répandues partout, il en ajoute qui président aux mouvemens célestes, et qu'on croyait abolies pour jamais. Ce n'est pas là le seul exemple qui fasse voir qu'aucune idée de la philosophie ancienne n'a été assez proscrite pour devoir désespérer de revenir dans la moderne.

Cette suite des éclaircissemens contient, outre plusieurs morceaux de physique destinés à l'usage de l'électeur, différens morceaux particuliers, qui sont presque tous des critiques qu'il fait de plusieurs auteurs célèbres , ou des réponses à des critiques qu'on lui avait faites. Surtout il répond à desjournalistes dont il n'était pas content : ce sont des espèces de juges fort sujets à être pris à partie.

L'électeur Palatin mourut en 1716. Hartsoëker ne quitta point la cour Palatine, tant que l'électrice veuve, princesse de la maison de Médicis, née avec le goût héréditaire de protéger les sciences, et à laquelle il était fort attaché, demeura en Allemagne. Mais elle se retira en Italie au bout d'un an, après avoir fait ses adieux en princesse, avec des libéralités qu'elle répandit sur ses anciens courtisans. Hartsoëker n'y fut pas oublié. Dès que le Landgrave de Hesse le vit libre, il recommença à lui faire l'honneur de le solliciter : mais il se crut déjà trop avancé en âge pour prendre de nouveaux engagcmens; il avait assez vécu dans une cour, et quelques agrémens qu'un philosophe y puisse avoir,

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il ne peut s'ejiipêcher de sentir qu'il est dans un climat étranger. Il se transporta avec toute sa famille à Utrecht.

Ce fut là qu'il fit imprimer en 1722 un Recueil de pièces de physique, toutes détachées les unes des autres. Le titre annonce ensuite que le principal dessein est de faire voir l'invalidité du système de Newton, de ce système fondé sur la plus sublime géométrie; ou étroitement incorporé avec elle , adopté par tous les philosophes de toute une nation aussi éclairée que l'Anglaise, admiré même , et du moins respecté par ceux qui ne l'adoptent pas. Hartsoëker, sans user de petits ménagemens peu philosophiques, entre en lice avec courage , et se déclare nettement contre ces grands espaces vides où se meuvent les planètes, obligées à décrire des courbes par des gravitations ou attractions mutuelles. Il y trouve des inconvéniens qu'il ne peut digérer; et quoiqu'il ne soit rien moins que cartésien, il aime mieux ramener les tourbillons de Descartes. L'idée en est effectivement très naturelle; et de plus les mouvemens de toutes les planètes , tant principales que subalternes , dirigés en même sens , mais principalement le rapport invariable de toutes les distances à toutes les révolutions, indiquent assez fortement que tous les corps célestes qui composent le système solaire, sont assujétis à suivre le cours d'un même fluide. Il faut convenir néanmoins que les comètes qui se meuventen tous sens , devraient trouver dans ce grand fluide une résistance qui diminuerait beaucoup leur mouvement propre , et pourrait même ne leur laisser à la fin que le mouvement général du tourbillon. Hartsoëker tâche à se tirer de cette grande difficulté par son système parti-

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culier des comètes , qui n'est pas lui-même sans difficulté.

Dans ce même recueil, il attaque trois dissertations , sur lesquelles de Mairan étant encore en province, et avant que d'être de l'académie des sciences, avait, en trois années consécutives , remporté le prix à l'académie de Bordeaux , De Mairan répondit dans le Journal des Savans en 1722. Il y convient en véritable savant de quelques fautes réelles , et par là il acquiert le droit d'être cru sur sa parole à l'égard de celles dont il ne convient pas. Hartsoëker dit dans sa préface que s'il eût eu les autres pièces , qui dans les années suivantes avaient remporté le prix de Bordeaux, il y aurait fait aussi ses remarques ; il prétendait apparemment faire entendre par là qu'il n'en voulait point personnellement à de Mairan , ni à aucun auteur particulier plus qu'à tout autre : mais il peut paraître que ce discours marque quelque inclination à reprendre , et même un peu de dessein formé. Il proteste souvent, et avec un grand air de sincérité, qu'il ne prétend donner que de simples conjectures : il serait donc assez raisonnable de laisser celles des autres en paix; elles ont toutes un droit égal de se produire au jour, et souvent n'en ont guère de se combattre.

Nous passerons sous silence le reste de ce recueil : deux dissertations envoyées à l'académie pour le prix qu'elle propose tous les ans , l'une sur le principe, l'autre sur les lois du mouvement; un discours sur la peste, où il prend après le P. Kirclier l'hypothèse des insectes; un traité des passions, etc. Mais nous en exceptons une pièce, à cause du grand et fameux adversjiire qu'elle a pour objet, Bernoulli , dont Hartsoëker

DE HARTSOEKER. iSg

avait attaqué le sentiment sur la lumière du baromètre, exposé dans l'histoire de 1701 '.

BernouUi fit soutenir à Bàle sur ce sujet une thèse , où l'on ne ménageait pas Hartsoëker, qui s'en ressentit vivement. Il ramasse de tous côtés les armes qui pouvaient servir sa colère; et comme il était accusé d'en vouloir toujours aux plus grands hommes , tels que Huyghens, Leibnitz, Newton, il se justifie par en parler plus librement que jamais, peut-être pour faire valoir sa modération passée. Surtout Leibnitz , qui n'entre dans la querelle qu'à cette occasion et très incidemment , n'en est pas traité avec plus d'égard ; et son har- 7ncnie préétablie , ses mcnades , et quelques autres pensées particulières, sont rudement qualifiées. On croirait que les philosophes devraient être plus modérés dans leurs querelles que les poètes, les théologiens plus que les philosophes; cependant tout est assez égal.

Après que Hartsoëker se fut établi à Utrecht, il entreprit un cours de phvsique auquel il a beaucoup travaillé. Il y a fait de plus un extrait entier des lettres de Leuvenhoeck, parce qu'il trouvait que dans ce livre beaucoup d'observations rares et curieuses se perdaient dans un tas de choses inutiles, qui empêcheraient peut-être qu'on ne se donnât la peine de les y aller déterrer. On doit être bien obligé à ceux qui sont capables de produire , quand ils veulent bien donner leur temps à rendre les productions d'autrui plus utiles au public.

Son application continuelle au travail altéra enfin sa santé, qui jusque-là s'était bien soutenue. Peu de temps

' Png. I et suiv.

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avant sa mort, sur quelques reproches qui lui étaient revenus de la manière dont il en avait usé à l'égard de l'académie, il voulut se justifier par une espèce d'apologie qu'il n'a pu achever entièrement. On s'imagine bien sur quoi elle roule : tout ce qu'il y dit est vrai, et il ne reste rien à lui reprocher ; qu'une chose dont on ne peut le convaincre ; c'est que l'on sent dans ses critiques plus de plaisir que de besoin de critiquer : mais ce serait pousser la délicatesse trop loin , que de donner du poids à un sentiment qui peut être incertain et trompeur.

Il mourut le lo décembre 1720. Il était vif, enjoué, officieux , d'une bonté et d'une facilité dont def faux amis ont abusé assez souvent. Ces qualités, qui s'accordent si peu avec un fonds critique , naturellement chagrin et malfaisant , sont peut-être sa meilleure apologie.

Guillaume Delisle naquit à Paris, le dernier février 16-5, de Claude Delisle, homme très célèbre par sa grande connaissance de l'histoire et de la géographie, et qui les enseignait dans Paris avec beaucoup de succès à tous ceux qui , faute de loisir , ou pour s'épargner de la peine, ou pour aller plus vite, avaient besoin d'un maître. Tous les jeunes seigneurs de son temps, et heureusement son temps a été très long, ont appris

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de lui. Feu le duc d'Orléans fut son disciple; et comme il se connaissait des lors en hommes , il conserva toujours pour lui une bienveillance particulière. Delisle n'était pas de ces maîtres ordinaires, qui n'en savent qu'autant qu'il faut pour débiter à un écolier ce qu'il ne savait pas; il possédait à fond les sciences dont il faisait profession , et je l'ai assez connu pour assurer quo la candeur de son caractère était telle, qu'il n'eût osé enseigner ce qu'il n'eut su que superficiellement.

Le père reconnut bientôt dans son fils toutes les dispositions qu'il pouvait souhaiter , et il était impossible que l'éducation manquât à la nature. Delisle presque enfant, à l'âge de huit ou neuf ans, avait déjà dressé et dessiné lui-même sur l'histoire ancienne des cartes que Fréret a vues , car il est bon d'avoir pour cette espèce de prodige un témoin illustre par une grande éru- «lition. Ce fut vers la géographie que Delisle tourna toutes ses études , déterminé de ce côté-là par son inclination, aidé de toutes les connaissances, et conduit avec toute l'affection d'un père.

Communément on n'a guère d'idée de ce que c'est qu'une carte géographique, et de la manière dont elle se fait. Pour peu qu'on lise , on voit assez la différence d'une histoire à une autre du même sujet, et on juge les historiens : mais on ne regarde pas de si près à des cartes de géographie , on ne les compare point , on croit assez qu'elles sont toutes à peu près la même chose , que les modernes ne sont qu'une répétition des anciennes; et si dans l'usage on en préfère quelques unes, c'est sur la foi d'une réputation dont on n"a pas examiné les fondemens. Les besoins ordinaires ne demandent pas dans les cartes une grande exactitude. Il

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est vrai que pour celles qui appartiennent à la navigation , il en faut une qui ne peut être trop parfaite : mais il n'y a que les navigateurs qui sentent cette nécessité, il y Va de leur vie.

Si lorsqu'un géographe entreprend de faire une carte de l'Europe , par exemple , il avait devant lui un gros recueil d'observations astronomiques bien exactes de la longitude et de W latitude de chaque lieu, la carte serait bientôt faite ; tout viendrait s'y placer de soi-même à l'intersection d'un méridien et d'un parallèle connus. Jamais cette carte n'aurait besoin de correction , à moins qu'il n'arrivât des changemens physiques, qu'elle ne garantissait pas. Mais on a jusqu'ici très peu d'observations des longitudes des lieux. On ne peut guère en avoir que depuis que feu Cassini a calculé les mouvemens des satellites de Jupiter, et que l'on observe à l'académie des éclipses fixes par les planètes ; car avant cela on n'avait pour les longitudes que des éclipses de lune , qui sont rares, qui jusqu'à l'invention des lunettes n'étaient pas assez bien observées, et qui même encore aujourd'hui ne donnent pas aisément des déterminations assez précises. On a toujours pu observer les latitudes , et les observations pourraient être en grande quantité ; mais il faut des observateurs, et il n'y en a que depuis environ deux cents ans, et en très petit nombre, semés dans quelques villes principales de l'Europe. On n'a donc pour la carte qu'on en ferait que quelques points déterminés sûrement par observation astronomique ; et où prendre tous les autres en nombre infini? On ne peut avoir recours qu'aux mesures itinéraires , aux distances des lieux , répandues en une infinité d'histoires, de voyages, de relations,

d'écrits de toutes espèces, mais peu exactement; et, ce qui est encore pis, différemment presque dans tous. Il faut peser l'autorité de cette multitude de différens titres , et on ne le peut qu'avec le secours de beaucoup d'autres connaissances subsidiaires ; il faut accorder les contradictions qui ne sont qu'apparentes; il faut faire un choix bien raisonné, quand elles sont réelles. Enfin les mesures comme les lieues, qui varient tant, nonseulement d'un état à un autre, mais d'un petit pays du même état à un autre voisin , doivent être si bien connues du géographe , qu'il les puisse comparer toutes entre elles, et les rapporter à une mesure commune, telle que la lieue commune de France. Tout cela est d'un détail immense , et capable de lasser la patience la plus opiniâtre. On ne plaindrait pas ceux qui emploieraient autant de temps et de travail à quelque théorie brillante , et peut-être inutile ; ils seraient récompensés et par le plaisir de la production , et par un certain éclat qui frapperait le public.

Les parties des cartes qui représentent les mers, ou seulement les cotes , ont encore leurs difficultés particulières. On ne peut trop ramasser , trop comparer de journaux de pilotes et de routiers; les distances y sont marquées selon les rumbs de vents , auxquels on ne peut se fier s'ils ont été pris sans la boussole , et qu'il faut corriger si la variation de l'aiguille n'a pas été alors connue , ou ne l'a pas été exactement. Quelle ennuyeuse et fatigante discussion ! Il faut être bien né géographe pour s'y engager.

Aussi n'avait-on pas pris jusqu'à présent toutes les peines nécessaires, et peut-être ne savait-on pas même assez bien toutes celles qu'il y avait à prendre. Nicolas

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Sanson a été dans le siècle passé le plus fameux de nos géographes ; cette science lui doit beaucoup : cependant ses cartes étaient fort imparfaites , soit par la faute de son siècle, soit par la sienne. Il n'avait pas encore assez d'observations , et il n'avait pas assez approfondi ni assez recherché. Lorsque le temps amena de nouvelles connaissances , il aima mieux les négliger que de corriger ses premiers ouvrages par les derniers , et de mettre entre eux une discordance qui le blessait. La source de son Nil fut toujours sous le tropique du Capricorne , à 35 degrés de distance de sa véritable position, paixe qu'il en avait cru Ptolomée qui en avait jugé ainsi. Sa Chine, sa Tartarie, sa terre d'Yeço s'obstinaient à demeurer mal placées et mal disposées contre le témoignage de relations indubitables.

Delisle vint dans le temps où tout semblait annoncer que la géographie allait changer de face. Le zèle de la religion et l'amour des richesses , principes bien opposés, s'accordaient à augmenter tous les jours le nombre des découvertes dans les climats lointains ; et l'astronomie, beaucoup plus parfaite que jamais, fournissait de nouveau les longitudes par les satellites de Jupiter, d'autant plus sûrement que les lieux étaient plus éloignés. Plusieurs points de la terre prenaient enfin des places qu'ils ne pouvaient plus perdre, et auxquelles les autres devaient s'assujétir.

A la fin de 1699, Delisle, âgé de vingt-cinq ans, donna ses premiers ouvrages ; une mappemonde , quatre cartes des quatre parties de la terre, et deux globes, l'un céleste, l'autre terrestre, dédiés à S. A.R. feu le duc d'Orléans ; le tout , et principalement les globes, avaient été faits sous les yeux et sous la direction de

DE DELISLE. i65

feu Cassini , ce qui seul aurait répondu de la bonté et de l'exactitude du travail.

L'ouverture du siècle présent se fit donc a l'égard de la géographie par une terre presque nouvelle que Delisle présenta. La Méditerranée, cette mer si connue de tout temps par les nations les plus savantes, toujours couverte de leurs vaisseaux, traversée de tous les sens possibles par une infinité de navigateurs, n'avait que huit cent soixante lieues d'occident en orient, au lieu de onze cent soixante qu'on lui donnait; erreur presque incroyable. L'Asie était pareillement raccourcie de cinq cents lieues; le position de la terre d'Yeço changée de dix-sept cents. Lne infinité d'autres corrections moins frappantes et moins sensibles ne surprenaient que les yeux savans ; encore Delisle avait-il jugé à propos de respecter jusqu'à un certain point les préjugés établis, et de n'user pas à toute rigueur du droit que lui donnaient ses découvertes : tant le faux s'attire d'égards par cette ancienne possession où il se trouve toujours.

Le globes et les caftes eurent une approbation générale , et un homme qui avait le titre de géographe du roi, voulut en partager le fruit par une mappemonde en quatre feuilles qu'il publia aussitôt après , fort semblable à ce qui venait de paraître. Delisle , muni d'un privilège, se plaignit en justice d'avoir été entièrement copié , à l'exception des fautes qu'on avait mises dans la nouvelle mappemonde , ou par ignorance , ou pour déguiser le larcin. Le conseil d'état privé du roi nomma deux experts en cette matière , où il y en a peu, feu Sauveur, et Chevalier, tous deux de cette académie. Le détail de l'exactitude scrupuleuse qu'ils

apportèrent à cette affaire est imprimé ; ils se convainquirent parfaitement que l'adversaire de Delisle était un plagiaire. L'arrêt du conseil fut conforme à leur avis, mais le procès dura six ans. Delisle perdit à s'assurer ce qui lui était dû , une grande partie de ces six années , qu'il eût employées entières à s'enrichir utilement pour le public. Il usa généreusement de sa victoire ; il avait droit par l'arrêt de faire casser les planches du géographe condamné : il lui en laissa tout ce qui n'appartenait pas précisément à la géographie , des ornemens assez agréables , des cartouches recherchés , qui pouvaient faire ailleurs l'effet de prévenir et d'amuser les yeux de la plupart du monde.

La Méditerranée, plus courte de plus d'un quart qu'on ne l'avait cru jusques-là, avait fort étonné, et quelques uns ne se rendaient pas encore aux observations astronomiques. Delisle , pour ne laisser auêun doute , entreprit de mesurer toute cette mer, en détail et par parties , sans employer ces observations , mais seulement les portulans et les journaux de pilotes, tant de routes faites.de cap en cap en suivant les terres, que de celles qui traversaient d'un bout à l'autre; et tout cela évalué avec toutes les précautions nécessaires réduit et mis ensemble, s'accordait à donner à la Méditerranée la même étendue que les observations astronomiques dont on voulait se défier.

11 devait publier une Intrcchicticn à la féoeraphie , dans laquelle il eût rendu compte de tous les changemens dont il était auteur. 11 ne l'a point publiée , occupé par d'autres travaux, et cependant on s'était accoutumé peu à peu à prendre en lui une confiance qui eût pu le dispenser de ce grand appareil de preuves. Il

DE DELISLE. iG;

est vrai qu'en plusieurs occasions j3Qrticulières il en avait donné qui marquaient tant de capacité et d'exactitude, tout ce qui sortait de ses mains était si bien d'accord avec ce qui en était déjà sorti , quexîette confiance du public ne pouvait passer pour une grâce.

Peut-être penserait-on que l'extrême difficulté des discussions géographiques , et le peu d'apparence que des critiques s'y embarquent, donnent à un géographe une liberté assez ample de régler bien des choses à son gré. Mais sur les matières les moins maniées par le gros des savans, il y a toujours, du moins si on prend toute l'Europe, un petit nombre de gens à craindre, et qui n'attendent qu'un sujet de censure, même léger. D'ailleurs un véritable savant prend un amour pour l'objet perpétuel de ses recherches , et se lait à cet égard une conscience qui ne lui permet pas d'imposer. On pouvait compter que Delisle était singulièrement dans cette disposition , il avait la candeur de son père.

Des mappemondes, des cartes générales de l'Europe, de l'Asie , de l'Afrique, de l'Amérique, ne sont que des ébauches de la représentation de la terre. Les cartes particulières demandent une nouvelle étude, et une étude d'autant plus pénible qu'elles sont plus particulières. L'objet croit toujouis à mesure qu'il est regardé de plus près, et il y faut voir ce qu'on n'y considérait pas auparavant. Le nombre des matériaux nécessaires devient toujours plus accablant pour le géographe ; et s'il se pique de précision, tous ceux qu'il peut recouvrer lui sont nécessaires.

Encore une difficulté qui n'appartient guère qu'à la géographie, c'est d'être fort changeante. Je ne parle pas des chan^cmens physiques, ils sont peu considé-

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râbles. Que les mers s'éloignent de leurs rivages, ou gagnent sur les terres , que de grandes rivières se fassent d'autres embouchures, qu'il naisse de nouvelles îles, un médiocre savoir embrasse sans peine ce petit nombre d'événemens rares ; mais les limites civiles des royaumes , des provinces, des gouvernemens , des diocèses , sont sujettes à de grandes variations dans certains intervalles de temps , et de plus la langue de la géogi'aphie change presque absolument ; tout prend de nouveaux noms, et c'est malheureusement dans les siècles les plus ténébreux, les plus dépourvus de bons auteurs. Il n'y a personne qui n'en sache un petit nombre d'exemples : mais qu'est-ce que ce petit nombre, en comparaison de ce qu'un géographe en doit savoir? Les conquêtes des Barbares du nord dans l'Europe, celles des Arabes et des Tartares dans l'Asie, défigurèrent les anciens noms, ou les effacèrent, et leur en substituèrent d'autres; et Ptolomée ne reconnaîtrait qu'à peine aujourd'hui sur nos cartes l'empire Romain.

Delisle a embrassé la géographie dans toute son étendue ; il l'a suivie dans toutes ses branches, et l'a prouvé au public par des cartes de toutes les espèces , qui sont au nombre de quatre-vingt-dix. Nous en indiquerons seulement quelques unes de chaque sorte , qui serviront d'exemples.

Une carte intitulée : Le mcruic connu aux anciens , et celle de l'Italie et de la Grèce , etc. Nous avons rapporté en 1714 ' qu'il avait fait voir combien les mesures itinéraires des Romains étaient justes et conformes aux observations astronomiques qu'on a eues depuis , et

' Pag. 80 l't suiv.

combien l'Italie et la Grèce étaient différentes c!e ce qu'elles paraissaient sur toutes les autres cartes. Par là se justifiaient certaines choses que les anciens avaient avancées, et que les modernes rendaient par leur faute trop absurdes et trop incroyables.

Une carte des évèchés d'x\frique , qui a paru au devant d'une nouvelle édition d'Optat de Milève. Elle avait toutes les difficultés de la géographie ancienne et de la géographie la plus particulière : car il y avait eu Afrique plus de six cents évéchés, dont une partie n'était que de gros bourgs , et même des châteaux ; et il n'y a pas jusqu'à leurs noms qu'il ne soit souvent très mal aisé de déterminer sûrement.

Une carte de l'empire Grec du moyen âge , tirée de la description qu'en fit l'empereur Constantin Porphyrogenète dans le dixième siècle. C'est là plus que partout ailleurs qu'on trouve une langue toute nouvelle. L'empire est divisé en thèmes , expression inouie jusques-là; et tout est une espèce d'énigme qui semble faite pour le supplice des géographes. Après cela il ne faut presque pas compter d'autres cartes du moyen âge, comme celle du diocèse de Toul, nommé alors Civitas Leuccriim.

Une carte de la Perse absolument nouvelle et très détaillée. On y retrouvait enfin ce grand pays, qui jusques-là n'avait ressemblé ni aux histoires des anciens , ni aux relations des modernes. On n'avait point encore la véritable étendue ou figure de la mer Caspienne, que l'on doit aux conquêtes et aux découvertes du feu Czar': mais Delisle en avait approché, autant qu'il

' /''ojj^e; l'Hisloke de 1 725 , pag. i2ieLsuiv.

était possible , par ses seules conjectures , et par son art singulier de mettre en œuvre et de combiner tous ses diîTérens matériaux.

Une carte d'Artois pour mettre au devant des Commentaires de Maillart sur la coutume de cette province. Qui croirait que dans les cartes d'un petit pays si proche de nous et si connu , il y avait des rivières omises , et en récompense d'autres supposées; quarante villages créés , ou du moins transportés de si loiij , et avec des noms tellement défigurés, qu'ils ne pouvaient être reconnus par ceux qui demeuraient sur les lieux?

Delisle entra dans l'académie, en 1702, élève en astronomie du grand Cassini , quoiqu'il ne fût ni ne voulût être observateur : mais on compta que l'usage qu'il savait faire des observations lui devait tenir lieu de celles qu'il ne faisait pas; et quoique dans le plan de l'académie il n'y eût point de place de géographe, on lui en laissa occuper une, qui, selon les apparences, devait redevenir après lui place d'astronome, faute d'un géographe tel que lui. 11 passa ensuite au grade d'associé : mais le plus glorieux événement de sa vie a été d'être appelé pour montrer la géographie au roi. Alors il commença à faire des caries uniquement par rapport à l'étude que ce jeune prince ferait de l'histoire. Il en dressa une générale du monde en 1720, où les cartes générales par où il avait débuté en 1700 étaient déjà rectifiées , tant parce qu'il avait acquis de nouvelles lumières , que parce qu'il avait acquis aussi plus de hardiesse à ne point ménager les préjugés ordinaires, et en même temps plus d'autorité. Les auteurs, ainsi que ceux qui gouvernent , doivent un peu se régler sur l'opinion qu'ils senlcnl que l'on a d'eux.

La carte de la fameuse retraite des dix mille , nécessaire pour entendre l'histoire que Xénophon en a écrite , parut en 172 1. Elle lui produisait une difficulté très considérable, qu'il ne pouvait lever que par une supposition hardie, que nous avons déjà exposée au public'. Quelquefois les savans ne sont pas fâchés de se trouver dans ces sortes de détroits, d'où ils ne peuvent sortir qu'à force de savoir.

Dès Tan 1718 , il fut honoré par brevet du titre de premier géographe du roi , que personne n'avait encore porté , ni ne porte encore après lui. Sa Majesté y joignit une pension.

Il avait entrepris plusieurs ouvrages pour le roi , une carte de l'empire d'Alexandre , dont il rendait l'étendue beaucoup moindre , et par conséquent plus vraisemblable par ce même principe paradoxe, dont il se servait pour la retraite des dix mille ; l'empire des Perses sous Darius; l'empire Romain dans sa plus grande étendue; la France selon toutes ses différentes divisions, tant sous les Romains que sous les trois races de ses rois. Toutes ces cartes, particulièrement destinées à l'histoire, et aux histoires les plus intéressantes, étaient des secours et des avantages qui de l'éducation du roi devaient passer à celle des particuliers : mais ces travaux, quoiqu'apparemment fort avancés , ne sont pas. finis.

On croit aussi qu'il a fort avancé une carte de la Terre-Sainte , théâtre des plus grands événemens qui aient jamais été, et qui puissent jamais être. Il y travaillait depuis long-temps avec un soin si scrupuleux

' t'Oyez l'Histoire de 1721, pag. 78 et suiy.

et si difficile à contenter , qu'il semble que la religion y eût part. Il joignit à la Terre-Sainte l'Egypte , pays très fameux et très peu connu.

Il ne paraissait presque plus d'histoire ou de voyage, que l'on ne voulût orner d'une carte de Delisle. Ces sortes de modes prouvent du moins les grandes réputations. Il avait promis une carte à l'abbé de Vertot pour son histoire de Malte qui allait paraître : il la finit le 25 janvier 1726 au matin; et étant sorti l'après-dînée , il fut frappé dans la rue d'une apoplexie , dont il mourut le même jour sans avoir repris connaissance.

Quoique le nom d'un savant ait bien du chemin à faire pour aller jusqu'aux oreilles des têtes couronnées, et même seulement jusqu'à celle de son maître , le nom de Delisle avait frappé les puissances étrangères. Le roi de Sardaigne, alors roi de Sicile, fit examiner par d'habiles gens la carte de la Sicile publiée par cet auteur, et elle fut trouvée si exacte et si correcte , que Sa Majesté l'honora d'une lettre accompagnée d'un présent que la lettre rendait presque inutile. L'ambassadeur qui lui remit l'un et l'autre , avait ordre en même temps de faire tous ses efforts pour l'engager à passer dans les états de ce prince, où il aurait tous les avantages et tous les agrémens qu'il demanderait : mais l'amour de la patrie le retint, et peut-être aussi l'espérance qu'elle n'aurait pas l'ingratitude assez ordinaire à toute patrie. D'autres puissances lui ont fait les mêmes sollicitations. Le Czar allait le voir familièrement pour lui donner quelques remarques sur la Moscovie , et plus encore pour connaître chez lui, mieux que partout ailleurs , son propre empire.

Deux de ses frères, tous deux dr cette académie, et

astronomes, ont été appelés à Pétersbourg. Un autre avait pris l'histoire pour son partage. Il est rare qu'un père savant ait quatre fils qui le soient aussi, et avec succès. Cette inclination n'a pas coutume de se communiquer tant , et encore moins le génie.

Nicolas DE Malezieu naquit à Paris en i65o, de Nicolas de Malezieu, écuyer, seigneur de Bray , et de Marie des Forges , originaire de Champagne. Il était encore au berceau lorsqu'il perdit son père , et il demeura entre les mains d'une mère qui avait beaucoup d'esprit ; elle ne fut pas long-temps à s'apercevoir que cet enfant méritait une bonne éducation. Il la prévenait même , et dès l'âge de quatre ans , il avait appris à lire et à écrire presque sans avoir eu besoin de maître. Il n'avait que douze ans quand il finit sa philosophie au collège des jésuites à Paris. De là il voulut aller plus loin, parce qu'il entendait parler d'une philosophie nouvelle qui faisait beaucoup de bruit. Il s'y appliqua sous Rohaut, et en même temps aux mathématiques dont elle emprunte perpétuellement le secours , qu'elle se glorifie d'emprunter.

Ces mathématiques, qui souffrent si peu qu'on se partage entre elles et d'autres sciences , lui permettaient cependant les belles-lettres, l'histoire, le grec,

l'hébreu , et même la poésie , plus incompatible encore avec elles que tout le reste. Toutes les sortes de sciences se présentent à un jeune homme né avec de l'esprit; mille hasards les font passer en revue sous ses yeux, et c'est quelque inclination particulière, ou plutôt quelque talent naturel , source de l'inclination , qui le détermine à un choix : on préfère ce que l'on sent qui promet plus de succès. De IMalezieu ne fit point de choix, et il embrassa tout; tout l'attirait également, tout lui promettait un succès égal.

Feu l'évêque de Meaux le connut à peine âgé de vingt ans, et il n'eut pas besoin de sa pénétration pour sentir le mérite du jeune homme. Ce n'était point un mérite enveloppé qui perçât difficilement au travers d'un extérieur triste et sombre; sa facilité à entendre et à retenir lui avait épargné ces efforts et cette pénible contention, dont l'habitude produit la mélancolie ; les sciences étaient entrées dans son esprit comme dans leur séjour naturel, et n'y avaient rien gâté; au contraire, elles s'étaient parées elles-mêmes de la vivacité qu'elles y avaient trouvée. M. de Meaux prit dès lors du goût pour sa conversation et pour son caractère.

Des affaires domestiques Tapp'elèrent en Champagne. Comme il était destiné à plaire aux gens de mérite , il entra dans une liaison étroite avec M. de \'ialart, évêque de Chàlons, aussi connu par la beauté de son esprit que par la pureté de ses mœurs ; et il se fortifia par ce commerce dans des sentimens de religion et de piété qu'il a conservés toute sa vie. Il se maria à vingt-trois ans avec demoiselle Françoise Faudelle de Faveresse ; et quoiqu"'amoureux, il fit un bon mariage. Il passa dix

DE MALEZIEU. ,y5

ans en Champagne dans une douce solitude , uniquement occupé de deux passions heureuses ; car on juge bien que les livres en était une. C'est un bonheur pour les savans que leur réputation doit amener à Paris , d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province : le tumulte de Paris ne permet pas assez qu'on fasse de nouvelles acquisitions , si ce n'est celle de la manière de savoir.

Le feu roi ayant chargé le duc de Montauzier et l'évêque de Meaux de lui chercher des gens de lettres propres à être mis auprès du duc du Maine, qui avait déjà le savant Chevreau pour précepteur, ils jetèrent les yeux sur deMalezieu et de Court. Tous deux furent nommés par le roi , et une seconde fois en quelque sorte par le public , lorsqu'il les connut assez. Il se trouvait entre leurs caractères toute la ressemblance , et de plus toute la différence qui peuvent servir à former une grande liaison ; car on se convient aussi par ne se pas ressembler. L'un vif et ardent, l'autre plus tranquille et toujours égal, il se réunissaient dans le même goût pour les sciences, et dans les mêmes principes d'honneur, et leur amitié n'en faisait qu'un seul homme en qui tout se trouvaitdans un juste degi'é. Ils rencontrèrent dans le jeune prince des dispositions d'esprit et de cœur, si heureuses et si singulières, qu'on ne peut assurer qu'ils lui aient été fort utiles, principalement à l'égard des qualités de Tàme , qu'ils n'eurent guère que l'avantage de voir de plus près et avec plus d'admiration. Le roi les admettait souvent dans son particulier à la suite du duc du Maine, lorsqu'il n'était question que d'amusement ; et ces occasions si flatteuses étaient extrêmement favorables pour

faire briller la vivacité , le génie et les ressources de

génie de Malezieu.

La cour rassemblait alors un assez grand nombre de gens illustres par l'esprit ; Racine , Despréaux , la Bruyère, Malezieu , de Court : M. de IMeaux était à la tète. Ils formaient une espèce de société particulière , d'autant plus unie qu'elle était plus séparée de celle des illustres de Paris , qui ne prétendaient pas devoir reconnaître un tribunal supérieur , ni se soumettre aveuglément à des jugemens, quoique revêtus de ce nom si imposant de jugemens de la cour. Du moins avaient- ils une autorité souveraine à Versailles , et Paris même ne se croyait pas toujours assez fort pour en appeler.

M. le Prince, M. le duc, le prince de Conti , qui brillaient beaucoup aussi par l'esprit , mais qui ne doivent être comptés qu'à part, honoraient Malezieu de leur estime et de leur affection. Il devenait l'ami de quiconque arrivait a la cour avec un mérite éclatant. 11 le fut, et très particulièrement de l'abbé de Fénélon, depuis archevêque de Cambray , et il n'en conserva pas moins l'amitié de M. de Meaux, lorsque ces deux grand prélats furent brouillés par une question subtile et délicate, qui ne pouvait guère être une question que pour d'habiles théologiens. On dit même que ces deux respectables adversaires le prirent souvent pour arbitre de plusieurs articles de leurs difierends. Soit qu'il s'agît des procédés ou du fond , quelle idée n'avaient-ils pas ou de ses lumières , ou de sa droiture?

Quand le duc du Maine se maria , Malezieu entra dans une nouvelle carrière. Une jeune princesse , avide de savoir, et propre à savoir tout, trouva d'abord

clans sa maison celui qu'il lui fallait pour apprendre tout, et elle ne manqua pas de se Tattacher particulièrement, par ce moyen infaillible que les princes ont toujours en leur disposition , par l'estime qu'elle lui fit sentir. Souvent , pour lui faire connaître les bons auteurs de l'antiquité, que tant de gens aiment mieux admirer que lire, il lui a traduit sur-le-champ, en présence de toute sa cour, Virgile, Térence, Sophocle , Euripide ; et depuis ce temps là les traductions n'ont plus été nécessaires que pour une partie de ces auteurs. Il serait fort du goût de cette académie , que nous parlassions aussi des sciences plus élevées où elle voulut être conduite par le même guide; mais nous craindrions de révéler les secrets d'une si grande princesse. Il est vrai qu'on devinera bien les noms de ces sciences, mais on ne devinera pas jusqu'où elle y a pénétré.

Malezieu eut encore auprès d'elle une fonction très différente , et qui ne lui réussissait pas moins. La princesse aimait à donner chez elle des fêtes , des divertissemens , des spectacles ; mais elle voulait qu'il y entrât de l'idée , de l'invention , et que la joie eut de l'esprit. Malezieu occupait ses talens moins sérieux à imaginer ou à ordonner une fête , et lui-même y était souvent acteur. Les vers sont nécessaires dans les plaisirs ingénieux ; il en fournissait qui avaient toujours du feu, du bon goût , et même de la justesse, quoiqu'il n'y donnât que fort peu de temps , et ne les traitât, s'il le faut dire , que selon leur mérite. Les impromptus lui étaient assez familiers, et il a beaucoup contribué à établir cette langue à Sceaux , où le génie et la gaielé produisent assez souvent ces petits enthousiasmes sou-

dains. En même temps il était chef des conseils du duc du Maine, à la place de d'Aguesseau et de Fieubet, conseillers d'état , qfii étaient morts ; il était chancelier de Bombes , premier magistrat de cette souveraineté. L'esprit même d'affaires ne s'était pas refusé à lui.

En 1696 feu le duc de Bourgogne étant venu en âge d'apprendre les mathématiques , madame de Plaintenon porta le roi à confier cette partie de son éducation à Malezieu , tandis qu'il donnerait a Sauveur les deux autres enfans de France. Malezieu, assez délicat pour craindre qu'un si grand honneur ne s'accordât pas parfaitement avec l'attachement inviolable qu'il devait à M. et à madame du Maine, et rassuré par eux-mêmes sur ce scrupule , demanda du moins en grâce , que pour mieux marquer qu'il ne sortait point de son ancien engagement, il lui fut permis de ne point recevoir d'appointemens du roi.

Pai'mi tous les élémens de géométrie qui avaient paru jusques-là, il choisit ceux de M. Arnaud , comme les plus clairs et les mieux digérés, pour en faire le fond des leçons qu'il donnerait au duc de Bourgogne. Seulement il fit à cet ouvrage quelques additions et quelques retranchemens. Il remarqua bientôt que le jeune prince , qui surmontait avec une extrême vivacité les difficultés d'une étude si épineuse, Lcmlail aussi quelquefois dans l' iticcnvénient de vculcir passer à coté , quand il ne les cmpcrlait pas dahcrd. Pour le fixer davantage , il lui proposa àl écrire de sa main au ccmmenccmciit d'une leçon ce qui lui avait été enseiené la veille. Toutes ces leçons, écrites par le prince pendant le cours de quatre ans, et précieusement rassemblées , ont fait un corps que Boissière , bibliothécaire du duc du Maine,

fit imprimer, en i-iS , S0113 le titre (ÏElémens de crécmétrk de McnseieneuT le duc de Bcuroccne. L'éditeur les dédie au prince même qui en est l'auteur, et n'oublie pas tout ce qui est dii au savant maître de géométrie. Il V a à la fin du livre quelques problèmes qui n'appartiennent pointàdes élémens résolus par la méthode analytique, et qui , selon toutes les apparences, sont de IMalezieu. Il est dit sur ce sujet, qu'Archimède et les gi'ands géomètres anciens cnl dii avcir nclre analyse ca quelque méthode équivalente , parce cjuilest mcralement impcssihle qu'ils eussent suivi, sans s'écrarer , des routes aussi composées que celles qu ils proposent. Mais par là ou leur ôte la force merveilleuse qui a été nécessaire pour suivre sans s'égarer, des routes si tortueuses, si longues et si embarrassées ; et cette force compense le mérite moderne d'avoir découvert des chemins sans comparaison plus courts et plus faciles. On veut que , pour causer plus d'admiration, ils aient caché leur secret, quoiqu'en le révélant ils eussent causé une admiration du moins égale, et qu'ils eussent en même temps infiniment avancé les sciences utiles. Ou veut qu'ils aient été tous également fidèles à garder ce secret, également jaloux d'une gloire qu'ils pouvaient changer contre une autre, également indifférens pour le bien public.

Au renouvellement de l'académie en 1699, IMalezieu fut un des honoraires , et en 170 1 il entra à l'académie française. On ne sera pas étonné qu'il fût citoyen de deux états si diflérens.

Il faisait, dans sa maison de Chatcnay, près de Sceaux, des observations astronomiques selon la même méthode qu'elles se font à l'observatoire, où il les avait apprises de Cassini et de Mararldi, ses amis particuliers,

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et il les communiquait à l'académie. Une personne du plus haut rang avait part à ses observations, aussi bien qu'à celles qu'il faisait avec le microscope , dont nous avons rapporté la plus singulière en 17 18 '.S'il n'eût pas été assez savant , il eût été obligé de le devenir toujours de plus en plus pour faire sa cour , et pour suivre les progrès de qui prenait ses instructions.

Son tempérament robuste et de feu , joint à une vie réglée, lui a valu une longue santé, qui ne s'est démentie que vers les soixante - seize ans; encore n'a-ce été que par un dépérissement lent, et presque sans douleur. Il mourut d'apoplexie le 4 mars 1727, dans la soixante-dix-septième année de son âge , et la cinquante-quatrième d'un mariage toujours heureux , où l'estime et la tendresse mutuelles n'avaient point été altérées. La double louange qui en résulte sera toujours très- rare, même dans d'autres siècles que celui-ci.

Il a laissé cinq enfans vivans, trois garçons, dont l'aîné est évêque de Lavaur , le second brigadier des armées du roi, et lieutenant-général d'artillerie, et le troisième capitaine de carabiniers ; et deux fdles , dont l'une est mariée à M. de Messimy, premier président du parlement de Bombes , et l'autre au comte de Guiry , lieutenant-général du pays d'Aunis , et mestre de camp de cavalerie.

' Pag. 9.

IsAAC Newton naquit le jour de Noël V. S. de l'an 1642 , à Volstrope, dans la province de Lincoln. 11 sortait de la branche aînée de Jean Newton, chevalier baronnet, seigneur de Volstrope. Celte seigneurie était dans la famille depuis près de deux cents ans. Messieurs Newton s'y étaient tranportés de Westbv dans la même province de Lincoln; mais ils étaient originaires de Newton dans celle de Lancastre. La mère de Newton , nommée Anne Ascough , était aussi d'une ancienne famille. Elle se remaria après la mort de son premier mari , père de Newton.

Elle mit son fds,àgéde douze ans, à la grande école de Grantham, et l'en retira au bout de quelques années , afin qu'il s'accoutumât de bonne heure à prendre connaissance de ses affaires , et à les gouverner lui-même. Mais elle le trouva si peu occupé de ce soin , si distrait par les livres, qu'elle le renvoya à Grantham pour v suivre son goût en liberté. Il le satisfit encore mieux en passant de la au collège de la Trinité dans l'université de Cambridge, où il fut reçu en 1660, à l'âge de dix-huit ans.

Pour apprendre les mathématiques , il n'étudia point Euclide, qui lui parut trop clair, trop simple, indigne de lui prendre du temps; il le savait presque avant que TOM. II. 12

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de l'avoir lu , et un coup-d'œil sur renoncé des théorèmes les lui démontrait. Il sauta tout d'un coup k des livres tels que la géométrie de Descaries et les optiques de Kepler. On lui pourrait appliquer ce que Lucain a dit du Nil , dont les anciens ne connaissaient point la source , qu'il n'a pas été permis aux hommes de voir le Nil faille et naissant. Il y a des preuves que Newton avait fait à vingt-quatre ans ses grandes découvertes en géométrie, et posé les fondemens de ses deux célèbres ouvrages, les principes et Vcptique. Si des intelligences supérieures à l'homme ont aussi un progrès de connaissances, elles volent tandis que nous rampons; elles suppriment des milieux que nous ne parcourons qu'en nous traînant, lentement et avec effort , d'une vérité à une autre qui y touche.

Nicolas Mercator, né dans le Holstein , mais quia passé sa vie en Angleterre, publia en 1668 sa Icgarithmctechnie , où il donnait par une suite ou série infinie la quadrature de l'hyperbole. Alors il parut pour la première fois dans le monde savant une suite de cette espèce , tirée de la nature particulière d'une courbe , avec un art toutnouveau et très délié. L'illustre Barrow, qui était a Cambridge , où était Newton, âgé de vingtsix ans , se souvint aussitôt d'avoir vu la même théorie dans les écrits du jeune homme , non pas bornée à l'hyperbole, mais étendue par des formules générales à toutes sortes de courbes , même mécaniques , à leurs quadratures, à leurs rectifications, à leurs centres de gravité , aux solides formés par leurs révolutions, aux surfaces de ces solides : de sorte que quand les déterminations étaient possibles, les suites s'arrt'taient à un certain point, ou si elles ne s'arrêtaient pas,

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on en avait les sommes par règles; que si les déterminations précises étaient impossibles, on en pouvait toujours approcher à l'infini, supplément le plus heureux et le plus subtil que l'esprit humain pût trouver à l'imperfection de ses connaissances. C'était une grande richesse pour un géomètre de posséder une théorie si féconde et si générale ; c'était une gloire encore plus grande d'avoir inventé une théorie si surprenante et si ingénieuse : et Newton , averti par le livre de Mercator que cet habile homme était sur la voie , et que d'autres s'y pourraient mettre en le suivant, devait naturellement se presser d'étaler ses trésors pour s'en assurer la véritable propriété qui consiste dans la découverte. Mais il se contenta de la richesse, et ne se piqua point de la gloire. Il dit lui-même dans une lettre du Commeicium épislclicum , qu'il avait cru que son secret était entièrement trouvé par Mercatcr , ou le serait par d'autres, avant qu'il fût iVun âee assez mûr pour composer . Il se laissait enlever sans regret ce qui avait dû lui promettre beaucoup de gloire, et le flatter des plus douces espérances de cette espèce; et il attendait l'âge convenable pour composer ou pour se donner au public , n'ayant pas attendu celui de faire les plus grandes choses. Son manuscrit sur les sujtes infinies fut simplement communiqué àCoUins et à mylord Brounker , habiles en ces matières , et encore ne le fut-il que par Barrow , qui ne lui permettait pas d'être tout-à-fait aussi modeste qu'il l'eût -voulu.

Ce manuscrit, tiré en 1669 du cabinet de l'auteur, porte pour titre: Méthode que j' avais trouvée autrefois ^ etc. Et quand cet autrefois ne serait que trois ans , il aurait donc trouvé àvingt-quatre ans toute la belle théorie des

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suites. Mais il y a plus : ce même manuscrit contient et l'invention elle calcul àes Jluxicns ou infiniment petits, qui ont causé une si grande contestation entre Leibnitz et lui, ou plutôt entre l'Allemagne et l'Angleterre. Nous en avons fait l'histoire en 1716 ' clans l'éloge de Leibnitz ; et quoique ce fût l'éloge de Leibnitz, nous y avons si exactement gardé la neutralité d'historien, que nous n'avons présentement rien de nouveau à dire pour NeAvton. Nous avons marqué expressément que NewLon était certainement inventeur , que sa çlcire était en sûreté , et qvUil n'était question que de faire savoir si Leibnitz avait pris (le lui celle idée. Toute l'Angleterre en est convaincue, quoique la société royale ne l'aitpas prononcé dans son jugement, et l'ait tout au plus insinué. Newton est constamment le premier inventeur, et de plusieurs années le premier. Leibnitz, de son côté , est le premier qui ait publié ce calcul ; et s'il l'avait pris de Newton, il ressemblait du moins au Prométhée de la fable , qui déroba le feu auxdieuxpour en faire part aux hommes. En 1687 , Newton se résolut enfin à se dévoiler et à révéler ce qu'il était : les Principes mathématiques de la philcscphie naturelle parurent. Ce livre, où la plus profonde géométrie sert de base à une physique toute nouvelle, n'eut pas d'abord tout l'éclat qu'il méritait, et qu'il devait avoir un jour. Comme il est écrit très savamment, que les paroles y sont fort épargnées, qu'assez souvent les connaissances y naissent rapidement des principes , et qu'on est obligé à suppléer de soimême tout l'entre-deux , il fallait que le public eût le loisir de l'entendre. Les grands géomètres n'y parvin-

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rent qu'en l'étudiant avec soin; les médiocres ne s'y embarquèrent qu'excités parle témoignage des grands : mais eu fin , quand le livre fut suffisamment connu, tous ces suffrages qu'il avait gagnés si lentement éclatèrent de toutes parts , et ne formèrent qu'un cri d'admiration. Tout le monde fut frappé de l'esprit original qui brille dans l'ouvrage; de cet esprit créateur, qui dans toute l'étendue du siècle le plus beureux , ne tombe guère en partage qu'à trois ou quatre hommes pris dans toute l'étendue des pays savans.

Deux théories principales dominent dans les principes mathématiques , celle des forces centrales , et celle de la résistance des milieux au mouvement, toutes deux presque entièrement neuves, et traitées selon la sublime géométrie de l'auteur. On ne peut plus toucher ni à l'une ni à l'autre de ces matières, sans avoir Newton devant les yeux , sans le répéter ou sans le suivre ; et si on veut le déguiser , quelle adresse pourra empêcher qu'il ne soit reconnu ?

Le rapport trouvé par Kepler entre les révolutions des corps célestes et leurs distances à un centre commun de ces révolutions , règne constamment dans tout le ciel. Si l'on imagine, ainsi qu'il est nécessaire, qu'une certaine force empêche ces grands corps de suivre pendant plus d'un instant leur mouvement naturel en ligne droite d'occident en orient , et les retire continuellement vers un centre , il suit de la règle de Kepler, que cette force qui sera centrale, ou plus particulièrement centripète , aura sur un même corps une action variable selon les différentes distances à ce centre , et cela dans la raison renversée des carrés de ces distances; c'est-à-dire , par exemple, que si ce corps

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était deux fois plus éloigné du centre de sa révolution, l'action delà force centrale sur lui en serait quatre fois plus faible. Il paraît que Newton est parti de là pour toute sa physique du monde pris en grand. Nous pouvons supposer aussi ou feindre qu'il a d'abord considéré la lune , parce quelle a la terre pour centre de son mouvement.

Si la lune perdait toute l'impulsion , toute la tendance qu'elle a pour aller d'occident en orient en ligne droite; et qu'il ne lui restât que la force centrale qui la porte vers le centre de la terre, elle obéirait donc uniquement à cette force , en suivrait uniquement la direction , et viendrait en ligne droite vers le centre de la terre. Sonmouvement de révolution étant connu, Newton démontre par ce mouvement, que dans la première minute de sa descente elle décrirait lo pieds de Paris. Sa distance de la terre est de 60 demi-diamètres de la terre : donc si la lune était à la surface de la terre, sa force serait augmentée selon le carré de 60 , c'est-àdire qu'elle serait 36oo fois plus puissante , et que la lune dans une minute décrirait 36oo fois i5 pieds.

Maintenant , si l'on suppose que la force qui agissait sur la lune soit la même que celle que nous appelons pesanteur dans les corps terrestres , il s'ensuivra du système de Galilée , que la lune , qui à la surface de la terre parcourait 36oo fois quinze pieds en une minute, devrait parcourir aussi quinze pieds dans la première soixantième partie , ou dans la première seconde de cette minute. Or, on sait par toutes les expériences, et on n'a pu les faire qu'à très petites distances de la surface de la terre , que les corps pesans tombent de quinze pieds dans la première seconde de leur chute.

Ils soiu donc, quand nous éprouvoitsla durée de leurs chutes, dans le même cas précisément que si ayant l'ait autour de la terre, avec la même force centrale que la lune , la même révolution , et à la même distance , ils se trouvaient ensuite tout près de la surface de la terre; et s'ils sont dans le cas où serait la lune, la lune est dans le même cas où ils sont, et nest retirée à chaque instant vers la terre que par la même pesanteur. Une conformité si exacte d'effets , ou plutôt cette parfaite identité , ne peut venir que de celle des causes.

Il est vrai que dans le système de Galilée, qu'on a suivi ici, la pesanteur est constante, et que la force centrale de la lune ne l'est pas dans la démonstration même qu'on vient de donner. Mais la pesanteur peut hien ne paraître constante , ou , pour mieux dire , elle ne le paraît dans toutes nos expériences, qu'à cause que la plus grande hauteur d'où nous puissions voir tomber des corps, n'est rien par rapport à la distance de 1000 lieues où ils sont tous du centre de la terre. -11 est démontré qu'un boulet de canon tiré horizonlakment, décrit dans l'hypothèse de la pesanteur constante une parabole terminée à un certain point par la rencontre de la terre ; mais que s'il était tiré d'une hauteur qui put rendre sensible l'inégalité d action de la pesanteur, il décrirait au lieu de la parabole une ellipse, dont le centre de la terre serait un des foyers , c'est-àdire qu'il ferait exactement ce que fait la lune.

Si la lune est pesante à la manière des corps terrestres , si elle est portée vers la terre par la même force qui les y porte , si , selon l'expression de Newton , elle pèse sur la terre, la même cause agit dans tout ce merveilleux assemblage de corps célestes : car toute la na-

ture est une; c'est partout la même disposition, partout des ellipses décrites par des corps dont le mouvement se rapporte à un corps placé dans des foyers. Les satellites de Jupiter pèsent sur Jupiter comme la lune sur la terre, les satellites de Saturne sur Saturne, toutes les planètes ensemble sur le soleil.

On ne sait point en quoi consiste la pesanteur , et Newton lui-même l'a ignoré. Si la pesanteur agit par impulsion, on conçoit qu'un bloc de marbre qui tombe , peut être poussé vers la terre sans que la terre soit aucunement poussée vers lui ; et en un mot tous les centres auxquels se rapportent les mouvemens causés par la pesanteur , pourront être immobiles. Mais si elle agit par attraction , la terre ne peut attirer le bloc de marbre, sans que ce bloc n'attire aussi la terre. Pourquoi cette vertu attractive serait-elle plutôt dans certains corps que dans d'autres ? rsewton pose toujours Faction de la pesanteur réciproque dans tous les corps, et proportionnelle seulement à leurs masses; parla il semble déterminer la pesanteur à être réellement une attraction. Il n'emploie à chaque moment que ce mot pour exprimer la force active des corps ; force , à la vérité, inconnue, et qu'il ne prétend pas définir; mais si elle pouvait agir aussi par impulsion, pourquoi ce terme plus clair n'aurait-il pas été préféré? Car on conviendra qu'il n'était guère possible de les emplover tous deux indifféremment; ils sont trop opposés. L'usage perpétuel du mot d'attraction, soutenu d'une grande autorité , et peut-être aussi de l'inclination qu'on croit sentir à Newton pour la chose même , familiarise du moins les lecteurs avec une idée prosrrilc par les cartésiens, et dont tous les autres philo-

sophes avaient ratifié la condamnation; il faut être présentement sur ses gardes pour ne lui pas imaginer quelque réalité : on est exposé au péril de croire qu'on l'entend.

Quoi qu'il en soit, tous les corps, selon Newton , pèsent les uns sur les autres , ou s'attirent en raison de leurs masses ; et quand ils tournent autour d'un centre commun, dont par conséquent ils sont attirés, et qu'ils attirent, leurs forces attractives varient dans la raison renversée des carrés de leurs distances à ce centre ; et si tous ensemble avec leur centre commun tournent autour d'un autre centre commun à eux et à d'autres, ce sont encore de nouveaux rapports qui font une étrange complication. Ainsi chacun ds cinq satellites de Saturne pèse sur les quatre autres, et les quatre autres sur lui; tous les cinq pèsent sur Saturne, et Saturne sur eux : le tout ensemble pèse sur le soleil, et le soleil sur ce tout. Quelle géométrie a été nécessaire pour débrouiller ce chaos de rapports ! Il parait téméraire de l'avoir entrepris ; ^t on ne peut voir sans étonnement que d'une théorie si abstraite, formée de plusieurs théories particulières , toutes très difficiles a manier , il naisse nécessairement des conclusions toujours conformes aux faits établis par l'astronomie.

Quelquefois même ces conclusions semblent deviner des faits auxquels les astronomes ne se seraient pas attendus. On prétend depuis un temps, et surtout en Angleterre, que quand Jupiter et Saturne sont entre eux dans leur plus grande proximité, qui est de i65 millions de lieues , leurs mouvemens ne sont plus de la même régularité que dans le reste de leurs cours ; et le système de Newton en donne tout d'un coup la cause

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qu'aucun autre système ne donnerait. Jupiter et Saturne s'attirent plus fortement l'un l'autre, parce qu'ils sont plus proches; et par là, la régularité du reste de leur cours est sensiblement troublée. On peut aller jusqu'à déterminer la quantité et les bornes de ce dérèglement.

La lune est la moins régulière des planètes; elle échappe assez souvent aux tables les plus exactes, et fait des écarts dont on ne connaît point les principes. Halley, que son profond savoir en mathématiques n'empêche pas d'être bon poète , dit dans des Asers latins, .qu'il a mis au devant des principes de Newton , que la lune jusques-là ne s'était peint laissée assujétir au frein des calculs, et n'avait été dcmptée par aucun astronome ; mais qu'elle l'est enfin dans le nouveau système. Toutes les bizarreries de son cours y deviennent d'une nécessité qui les fait prédire ; et il est difficile qu'un système où elles prennent cette forme , ne soit qu'un système heureux, surtout si on ne les regarde que comme une petitepartied'un tout, qui embrasse avec le même succès une infinité d'autres explications. Celle du flux et du reflux s'ofiVe si naturellement par l'action de la lune sur les mers , combinée avec celle du soleil , que ce merveilleux phénomène semble en être dégradé.

La seconde des deux grandes théories sur lesquelles roule le livre àn^ principes, est celle de la résistance des milieux au mouvement, qui doit entrer dans les principaux phénomènes de la nature , tels que les mouvemens des corps célestes, la lumière , le son. Newton éla-blità son ordinaire sur une très profonde géométrie ce ([iii doit résulter de celle résistance , selon toutes les

causes qu'elle peut avoir, la densité du milieu , la vitesse du corps mu , la grandeur de sa surface ; et il arrive enfin à des conclusions qui détruisent les tourbillons de Descartes, et renversent ce grand édilice céleste qu'on aurait cru inébranlable. Si les planètes se meuvent autour du soleil dans un milieu quel qu'il soit, dans une matière éthérée qui remplit tout , et qui , quelque subtile quelle soit, n'en résistera pas moins , ainsi qu'il est démontré, comment les mouvemens des planètes n'en sont-ils pas perpétuellement et même pTomptement affaiblis? Surtout comment les comètes traversent-elles les tourbillons librement en tous sens , quelquefois avec des directions de mouvemens contraires aux leurs , sans en recevoir nulle altération sensible dans leurs mouvemens , de quelque longue durée qu'ils puissent être? Comment ces torrens immenses et d'une rapidité presque incroyable n'absorbenl-ils pas en peu d'instans tout le mouvement particulier d'un corps qui n'est qu'un atome par rapport à eux, et ne le forcent-ils pas à suivre leur cours?

Les corps célestes se meuvent donc dans un grand vide, si ce n'est que leurs exhalaisons et les rayons de lumière, qui forment ensemble mille entrelacemens différens , mêlent un peu de matière à des espaces immatériels presque infinis. L'attraction et le vide, bannis de la physique de Descartes, et bannis pour jamais selon les apparences, y reviennent ramenés par ?se\vton , armés d'une force toute nouvelle dont on ne les croyait pas capables, et seulement peut être un peu déguisés.

Les deux grands hommes qui se trouvent dans une si grande opposition, ont eu de grands rapports. Tous

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deux ont été des génies du premier ordre , nés pour dominer sur les autres esprits , et pour fonder des empires. Tous deux géomètres excellens , ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu'ils ne tenaient presque que de leurs propres lumières. Mais l'un , prenant un vol hardi , a voulu se placer à la source de tout , se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales , pour n'avoir plus qu'à descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L'autre, plus timide ou plus modeste , a commencé sa marche par s'appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre, quels que les put donner l'enchaînement des conséquences. L'un part de ce qu'il entend nettement pour trouver la cause de ce qu'il voit; l'autre part de ce qu'il voit pour en trouver la cause, soit claire , soit obscure. Les principes évidens de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu'ils sont , les phénomènes ne conduisent pas toujours l'autre à des principes assez évidens. Les bornes qui dans ces deux roules contraires ont pu arrêter deux hommes de cette espèce, ce ne sont pas les bornes de leur esprit , mais celles de l'esprit humain.

En même temps que Newton travaillait à son grand ouvrage àe,'^ principes , il en avait un autre entre les mains, aussi original, aussi neuf , moins général par son titre, mais aussi étendu par la manière dont il devrait traiter un sujet particulier. C'est VOptique ou Traité de la lumière et des cculcurs , qui parut pour la première fois en 1704. Il avait fait pendant le cours

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de trente années les expériences qui lui étaient nécessaires.

L'art de faire des expériences porté à un certain degré , n'est nullement commun. Le moindre fait qui s'offre à nos yeux , est compliqué de tant d'autres faits qui le composent ou le modifient , qu'on ne peut sans une extrême adresse démêler tout ce qui y entre, ni même sans une sagacité extrême soupçonner tout ce qui peut y entrer. Il faut décomposer le fait dont il s'agit , en d'autres qui ont eux-mêmes leur composition ; et quelquefois , si l'on n'avait bien choisi sa route, on s'engagerait dans des labyrinthes d'où Ton ne sortirait pas. Les faits primitifs et élémentaires semblent nous avoir été cachés par la nature avec autant de soin que les causes ; et quand on parvient à les voir, c'est un spectacle tout nouveau et entièrement im prévu.

L'objet perpétuel de l'optique de Newton est l'anatomie de la lumière. L'expression n'est point trop hardie, ce n'est que la chose même. Un très petit rayon de lumière qu'on laisse entrer dans une chambre parfaitement obscure, mais qui ne peut être si petit qu'il ne soit encore un faisceau d'une infinité de rayons , est divisé , disséqué , de façon que Ton a les rayons élémentaires qui le composaient séparés les uns des autres, et teints chacun d'une couleur particulière , qui, après cette séparation , ne peut plus être altérée. Le blanc dont était le rayon total avant la dissection , résultait du mélange de toute les couleurs particulières des rayons primitifs. La séparation de ces rayons était si difficile , que quand Mariette l'entreprit sur les premiers bruits des expériences de Newton , il la manqua,

Kii qui avait tant de génie pour les expériences , et qui

a si bien réussi sur tant d'autres sujets.

On ne séparerait jamais les rayons primitifs et colorés, s'ils n'étaient de leur nature tels qu'en passant par le même lieu , par le même prisme de verre , ils se rompent sous différens angles , et par là se démêlent quand ils sont reçus à des distances convenables. Cette différente réfrangibilité des rayons rouges, jaunes, verts, bleus , violets, et de toutes les couleurs intermédiaires en nombre infini, propriété qu'on n'avait jamais ooupconnée , et à laquelle on ne pouvait guère être conduit par aucune conjecture , est la découverte fondamentale du traité de Newton. La différente réfrangibilité amène la différente réflexibilité. Il y a plus : les ravons qui tombent sous le même angle sur une surface, s'y rompent et réfléchissent alternativement; espèce de jeu qui n'a pu être aperçu qu'avec des yeux extrêmement fins et bien aidés par l'esprit. Enfin , et sur ce point seul , la première idée n'appartient pas à Newton; les rayons qui passent près des extrémités d'un corps sans le toucher, ne laisse pas de s'y détourner de la ligne droite , ce qu'on appelle inflexion. Tout cela ensemble forme un corps aseptique si neuf, qu'on pourra désormais regarder cette science comme presque entièrement due à l'auteur.

Pour ne pas se borner à des spéculations qu'on traite quelquefois injustement d'oisives , il a donné dans cet ouvrage l'invention et le dessin d'un télescope par réflexion , qui n'a été bien exécuté que long-temps après. On a vu ici que ce télescope n'ayant que deux pieds et demi de longueur, faisait autant d'effet qu'un bon télescope ordinaire de huit ou neuf pieds; avantage très-

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considérable, et dont apparemment on conTiaî Ira mieux encore à l'avenir toute l'ëlendue.

Une utilité de ce livre , aussi grande peut-être que celle qu'on tire du grand nombre de connaissances nouvelles dont il est plein, est qu'il fournit un excellent modèle de l'art de se conduire dans la philosophie expérimentale. Quand on voudra interroger la nature par les expériences et les observations , il la faudra interroger, comme Newton, d'une manière aussi adroite et aussi pressante. Des choses qui se dérobent presque à la recherche pour être trop déliées , il les sait réduire à souffrir le calcul , et un calcul qui ne demande pas seulement le savoir des bons géomètres , mais encore plus une dextérité particulière. L'application qu'il fait de sa géométrie a autant de finesse que sa géométrie a de sublimité.

Il n'a pas achevé son cpliqiie , parce que des expériences dont il avait encore besoin furent interrompues, et qu'il n'a pu les reprendre. Les pierres d'attente qu'il a laissées à cet édifice imparfait, ne pourront guère être employées que par des mains aussi habiles que celles du premier architecte. Il a du moins mis sur la voie , autant qu'il a pu , ceux qui voudront continuer son ouvrage , et même il leur trace un chemin pour passer de l'optique à une physique entière. Sous la forme de dciUes ou de queslicns à éclaircir, il propose un grand nombre de vues qui aideront les philosophes h venir , ou du moins feront Ihistoire toujours curieuse des pensées d'un grand philosophe.

L'attraction domine dans ce plan abrégé de physique. La force , qu'on appelle dureté des corps , est l'attraction mutuelle do leurs parties, qui les serre les unes

contre les autres ; et si elles sont de figure à se pouvoir toucher par toutes leurs faces sans laisser d'inlerslices , les corps sont parfaitement durs. Il n'y a de cette espèce que de petits corps primordiaux et inaltérables, élémens de tous les autres. Les fermentations ou effervescences chimiques , dont le mouvement est si violent , qu'on les pourrait quelquefois comparer à des tempêtes , sont des effets de cette puissante attraction , qui n'agit entre les petits corps qu'à de petites distances.

En général , il conçoit que l'attraction est le principe agissant de toute la nature, et la cause de tous les mouvemens. Car si une certaine quantité de mouvemens une fois imprimés par les mains de Dieu ne faisait ensuite que se distribuer différemment selon les lois du choc , il paraît qu'il périrait toujours du mouvement par les chocs contraires sans qu'il en pût renaître, et que l'univers tomberait assez promptement dans un repos qui serait la mort générale de tout. La vertu de l'attraction toujours subsistante , et qui ne s'affaiblit point en s'exerçant, est une ressource perpétuelle, d'action et de vie. Encore peut-il arriver que les effets de cette vertu viennent enfin à se combiner de façon que le système de l'univers se déréglerait,^^ qu'il demanderait, selon Newton , une main qui y retouchât.

11 déclare bien nettement qu'il ne donne cette attraction que pour une cause qu'il ne connaît point , et dont seulement il considère, compare et calcule les effets ; et pour se sauver du reproche de rappeler les qualités occultes des scolas tiques , il dit qu'il n'établit que des qualités manifestes et très sensibles par les phénomènes : mais qu'à la vérité les causes de ces qualités sont occultes, et qu'il en laisse la recherche à d'autres philoso-

phes. Mais ce que les scolastiques appelaient qualités occultes n'étaient-ce pas des causes? Ils voyaient bien aussi les effets. D'ailleurs ces causes occultes que Newton n'a pas trouvées , croyait-il que d'autres les trouvassent? S'engagera-t-on avec beaucoup d'espérance à les chercher ?

Il mit à la fin de l'optique deux traités de pure géométrie , l'un de la quadrature des courbes , l'autre un dénombrement des lignes qu'il appelle du troisième ordre. Il les en a retranchés depuis, parce que le sujet en était trop différent de celui de l'optique ; et on les a imprimés à part en 171 1 avec une analyse par les équations infinies, et la méthode différentielle . Ce ne serait plus rien dire que d'ajouter ici qu'il brille dans tous ses ouvrages une haute et fine géométrie qui lui appartient entièrement.

Absorbé dans ces spéculations, il devait naturellement être indifférent pour les affaires, et incapable de les traiter. Cependant lorsqu'en 1687 , année de la publication de ses priticipes , les privilèges de l'université de Cambridge, où il était professeur en mathématiques dès l'an 1669 , par la démission deBarrow en sa faveur, furent attaqués par le roi Jacques II , il fut un des plus zélés aies soutenir, et son université le nomma pour être un de ses délégués pardevant la cour de haute-commission. Il en fut aussi le membre représentant dans le parlement de convention en 1688 , et il y tint séance jusqu'à ce qu'il fût dissous.

En 1696 , le comte de Halifax , chancelier de l'Échiquier, et grand protecteur dessavans, car les seigneurs anglais ne se piquent pas de l'honneur d'en faire peu de cas, et souvent le sont eux-mêmes, obtint du roi TOM. n. i3

Guillaume de créer Newton ^arde des monnaies ; et dans cette charge il rendit des «ervices importans à l'occasion de la grande refonte qui se fit en ce temps là. Trois ans après il fut maître de la monnaie , emploi d'un revenu très considérable, et qu'il a possédé jusqu'à sa mort.

On pourrait croire que sa charge de la Monnaie ne lui convenait que parce qu'il était excellent géomètre et physicien : et en effet cette matière demande souvent des calculs difficiles, et quantité d'expériences chimiques ; et il a donné des preuves de ce qu'il pouvait en ce genre , par sa talle des essais des mcnnaies étrangères , imprimée à la fin du livre du docteur Arbuthnott. Mais il fallait que son génie s'étendit jusqu'aux affaires purement politiques , et où il n'entrait nul mélange des sciences spéculatives. A la convocation du parlement de 1701 , il fut choisi de nouveau membre de cette assemblée pour l'université de Cambridge. Après tout , c'est peut-être une errevir de regarderies sciences et les affaires comme si incompatibles, principalement pour les hommes d'une certaine trempe. Les affaires politiques bien entendues se réduisent elles-mêmes à des calculs très fins , et à des combinaisons délicates , que les esprits accoutumés aux hautes spéculations saisissent plus facilement et plus sûrement, dès qu'ils sont instruits des faits , et fournis des matériaux nécessaires.

Newton a eu le bonheur singulier de jouir pendant sa vie de tout ce qu'il méritait, bien différent de Descartes qui n'a reçu que des honneurs posthumes. Les Anglais n'en honorent pas moins les grands talens , pour être nés chez eux. Loin de chercher à les rabaisser par des critiques injurieuses , loin d'applaudir à

l'envie qui les attaque, ils sont tous de concert à les élever; et cette grande liberté, qui les divise sur les points les plus importans, ne les empêche point de se réunir sur celui là. Ils sentent tous combien la'gloire de l'esprit doit être précieuse à un état ; et qui peut la procurer à leur patrie , leur devient infiniment cher.

Tout les savans d'un pays qui en produit tant , mirent Newton à leur tête par une espèce d'acclamation unanime : ils le reconnurent pour chef et pour maître; un rebelle n'eut osé s'élever , on n'eût pas souffert même un médiocre admirateur. Sa philosophie a été adoptée par toute l'Angleterre ; elle domine dans la société royale, et dans tous les excellens ouvrages qui en sont sortis, comme si elle était déjà consacrée par le respect d'une longue suite de siècles. Enfin , il a été révéré au point que la mort ne pouvait plus lui produire de nouveaux honneurs : il a vu son apothéose. Tacite qui a reproché aux Romains leur extrême indifférence pour les grands hommes de leur nation, eût donné aux Anglais la louange tout opposée. En vain les Romains se seraient-ils excusés sur ce que le grand mérite leur était devenu familier ; Tacite leur eut répondu que le grand mérite n'était jamais commun , ou que même il faudrait , s'il était possible , le rendre commun par la gloire qui y serait attachée.

En 1703, Newton fut élu président de la société royale, et l'a été sans interruption jusqu'à sa mort pendant vingt-trois ans; exemple unique, et dont on n'a pas cru devoir craindre les conséquences.

La reine Anne le fit chevalier en 1706 ; titre d'honneur qui marque du moins que son nom était allé jus-

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qu'au trône , où les noms les plus illustres en ce genre

lie parviennent pas toujours.

Il fut plus connu que jamais à la cour sous le roi George. La princesse de Galles , aujourd'hui reine d'Angleterre , avait assez de lumières et de connaissances pour interroger un homme tel que lui , et pour ne pouvoir être satisfaite que par lui. Elle a souvent dit publiquement qu'elle se tenait heureuse de vivre de son temps , et de le connaître. Dans combien d'autres siècles et dans combien d'autres nations auTait-il pu être placé sans y retrouver une princesse de Galles?

Il avait composé un ouvrage de chronologie ancienne , qu'il ne songeait point à publier : mais celte princesse , à qui il en confia les vues principales , les trouva si neuves et si ingénieuses , qu'elle voulut avoir un précis de tout l'ouvrage, qui ne sortirait jamais de ses mains, et qu'elle posséderait seule. Elle le garde encore aujourd'hui avec tout ce qu'elle a de plus précieux. Il s'en échappa cependant une copie : il était difficile que la curiosité, excitée par un morceau singulier de Newton , n'usât de toute son adresse pour pénétrer jusqu'à ce trésor; et il est vrai qu'il faudrait être bien sévère pour la condamner. Cette copie fut apportée en France par celui qui était assez heureux pour l'avoir , et l'estime qu'il en faisait l'empêcha de la garder avec le dernier soin. Elle fut vue , traduite , et enfin imprimée.

Le point principal du système chronologique de Newton , tel qu'il paraît dans cet extrait qu'on a de lui, est de rechercher , en suivant avec beaucoup de subtilité quelques traces assez faibles de la plus ancienne astronomie grecque, quelle était au temps do

DE NEWTON. aoi

Chirou le centaure la position du colure des équinoxes par rapport aux. étoiles fixes. Comme on sait aujourd'hui que ces étoiles ont un mouvement en longitude d'un degré en soixante-douze ans, si on sait une fois qu'au temps de Chiron le colure passait par certaines fixes , on saura , en prenant leur distance a celles par où il passe aujourd'hui, combien de temps s'est écoulé depuis Chiron jusqu'à nous. Chirou était du fameux voyage des Argonautes, ce qui en fixera l'époque, et nécessairement ensuite celle de la guerre de Troie , deux grands événemens d'où dépend toute l'ancienne chronologie. Newton les met de cinq cents ans plus proches de l'ère chrétienne , que ne font ordinairement les autres chronologistes. Le système a été attaqué par deux savans Fi'tinçais. On leur reproche en Angleterre de n'avoir pas attendu l'ouvrage entier, et de s'être pressés de critiquer. Mais cet empressement même ne faitil pas honneur à Newton? Ils se sont saisis le plus promptement qu'ils ont pu de la gloire d'avoir un pareil adversaire. Ils en vont trouver d'autres en sa place. Le célèbre Halley, premier astronome du roi de la Grande-Bretagne , a déjà écrit pour soutenir toute Fastronomique du système : son amitié pour l'illustre mort, et ses grandes connaissances dans la matière , doivent le rendre redoutable. Mais enfin , la contestation n'est pas terminée : le public, peu nombreux, qui est en état déjuger , ne l'a pas encore fait; et quand il arriverait que les plus fortes raisons fussent d'un côté , et de l'autre le nom de Newton , peut-être ce public seraitil quelque temps en suspens, et peut-être serait-il excusable.

I>çs que l'académie des sciences, par le règlemcnl de-

1699, put choisir des associés étrangers, elle ne manqua pas de se donner Newton. Il entretint toujours commerce avec elle , en lui envoyant tout ce qui paraissait de lui. C'étaient ses anciens travaux, ou qu'il faisait réimprimer, ou qu'il donnait pour la première fois. Depuis qu'il fut employé à la Monnaie , ce qui était arrivé déjà quelque temps auparavant, il ne s'engagea plus dans aucune entreprise considérable de mathématiques ni de philosophie. Car, quoique l'on pût comptei' pour une entreprise considérable la solution du fameux problème des trajectoires , proposé aux Anglais comme un défi par Leibnitz pendant sa contestation avec eux, et recherché bien soigneusement pour l'embarras et la difficulté , ce ne fut presque qu'un jeu pour Newton. On assure qu'il reçut ce problème à quatre heures du soir , revenant de la Monnaie fort fatigué , et ne se coucha point qu'il n'en fut venu à bout. Après avoir servi si utilement dans les connaissances spéculatives toute l'Europe savante, il servit uniquement sa patrie dans des affaires dont l'utilité était plus sensible et plus directe , plaisir touchant pour tout bon citoyen : mais tout le temps qu'il avait libre ; il le donnait k la curiosité de son esprit, qui ne se faisait point une gloire de dédaigner aucune sorte de connaissance, et savait se nourrir de tout. On a trouvé de lui, après sa mort, quantité d'écrits sur l'antiquité , sur l'histoire , sur la théologie même si éloignée des sciences par où il est connu. Il ne se permettait, ni de passer des momens oisifs sans s'occuper, ni de s'occuper légèrement et avec une faible attention. Sa santé fut toujours ferme et égale jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, circonstance très essentielle du rare

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bonheur dont il a joui. Alors il commença à être incommodé d'une incoiilinence d'urine ; encore dans les cinq années suivantes qui précédèrent sa mort, eùt-il de grands intervalles de santé , ou d'un état fort tolérable, qu'il se procurait par le régime et par des attentions dont il n'avait pas eu besoin jusques-là. Il fut obligé de se reposer de ses fonctions à la Monnaie sur M. Conduitt , qui avait épousé une de ses nièces ; il ne s'y résolut que parce qu'il était bien sur de remettre en bonnes mains un dépôt si important et si délicat. Sou jugement a été confirmé depuis sa mort par le choix du roi, qui a donné cette place a Conduitt. Newton ne souffrit beaucoup que dans les derniers vingt jours de sa vie. On jugea sûrement qu'il avait la pierre et qu'il , n'en pouvait revenir. Dans des accès de douleur si violens que les gouttes de sueur kii en coulaient sur le visage, il ne poussa jamais un cri , ni ne donna aucun signe d'impatience ; et dès qu'il avait quelques momens de relâche, il souriait et parlait avec sa gaieté ordinaire. Jusques-là il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. Il lut les gazettes le samedi i8 mars V. S. au matin, et parla long-temps avec le docteur Méad , médecin célèbre. Il possédait parfaitement tous ses sens et tout son esprit; mais le soir il perdit absolument la connaissance , et ne la reprit plus; comme si les facultés de son âme n'avaient été sujettes qu'à s'éteindre totalement, et non pas à s'alïaiblir. Il mourut le lundi suivant 20 mars, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Son corps fut exposé sur un lit de parade dans la chambre de Jérusalem, endroit d'où l'on porte au lieu de leur sépulture les personnes du plus haut rang, et quelquefois les têtes couronnées. On le porta dans l'ab-

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baye de Westminster, le poêle étant soutenu par milord grand -chancelier, par les ducs de Montrose et Roxburgh , et par les comtes de Pembrocke , de Sussex et de Maclesfield. Ces six pairs d'Angleterre qui firent cette fonction solennelle, font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'év-éque de Rochester fit le service , accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterré près de l'entrée du chœur. Il faudrait presque remonter chez les anciens Grecs , si l'on voulait trouver des exemples d'aune aussi grande vénération pour le savoir. La famille de Newton imite encore la Grèce de plus près par un monument qu'elle lui a fait élever, et auquel elle a employé une somme considérable.

Le doyen et le chapitre de Westminster ont permis qu'on le construisit dans un endroit de l'abbaye qui a souvent été refusé à la plus haute noblesse. La patrie et la famille ont fait éclater pour lui la même reconnaissance , que s'il les avait choisies.

Il avait la taille médiocre , avec un peu d'embonpoint dans ses dernières années, l'œil fort vif et fort perçant; la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtait sa perruque , et laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. Il ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.

Il était né fort doux, et avec un grand amour pour la tranquillité. Il aurait mieux aimé être inconnu , que de voir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Ccmmei-

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cittm epislolicum , que son traité d'optique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s'élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. Je me reprocherais , dit-il , mcn imprudence de perdre une chose aussi réelle que le repos , pour courir après une ombre. Mais cette ombre ne lui a pas échappé dans la suite ; il ne lui en a pas coûté son repos qu'il estimait tant , et elle a eu pour lui autant de réalité que ce repos même.

Un caractère doux promet naturellement de la modestie , et on atteste que la sienne s'est toujours conservée sans altération, quoique tout le monde fût conjuré contre elle. Il ne parlait jamais ou de lui ou des autres; il n'agissait jamais d'une manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu'on lui épargnait assez le soin de se faire valoir ; mais combien d'autres n'auraient pas laissé de prendre encore un soin dont on se charge si volontiers , et dont il est si difficile de se reposer sur personne ! Combien de grands hommes généralement applaudis ont gâté le concert de leurs louanges en y mêlant leurs voix.

Il était simple , affable , toujours de niveau avec tout le monde. Les génies du premier ordre ne méprisent point ce qui est au-dessous d'eux, tandis que les autres méprisent même ce qui est au-dessus. Il ne se croyait dispensé, ni par son mérite, ni par sa réputation , d'aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie: nulle singularité, ni naturelle, ni affectée : il savait n'être, dès qu'il le fallait, qu'un homme du commun.

Quoiqu'il fût attaché à l'église anglicane , il n'eût pas persécuté les non-conformistes pour les y ramener. Il

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jugeait les hommes par les mœurs, et les vrais nonconformistes étaient pour lui les vicieux et les méchans. Ce n'est pas cependant qu'il s'en tînt à la religion naturelle : il était persuadé de la révélation ; et parmi les livres de toute espèce qu'il avait sans cesse entre les mains , celui qu'il lisait le plus assidûment était la bible.

L'abondance où il se trouvait, et par un grand patrimoine et par son emploi, augmentée encore par la sage simplicité de sa vie , ne lui offrait pas inutilement les movens de faire du bien. Il ne croyait pas que donner par son testament , ce fut donner : aussi n'a-t-il point laissé de testament, et il s'est dépouillé toutes les fois qu'il a fait des libéralités ou à ses parens , ou à ceux qu'il savait dans quelque besoin. Les bonnes actions qu'il a faites dans l'une et l'autre espèce, n'ont été ni rares , ni peu considérables. Quand la bienséance exigeait de lui en certaines occasions de la dépense et de l'appareil, il était magnifique sans aucun regret et de très bonne grâce. Hors de là , tout ce faste qui ne paraît quelque chose de grand qu'aux petits caractères , était sévèrement retranché, et les fonds réservés àdes usages plus solides. Ce serait effectivement un prodige qu'un esprit accoutumé aux réflexions , nourri de raisonnemens , et en même temps amoureux de cette vaine magnificence.

Il ne s'est point marié , et peut-être n'a-t-il pas eu le loisir d'y penser jamais; abîmé d'abord dans des études profondes et continuelles pendant la force de l'âge , occupé ensuite d'une charge importante , et même de sa grande considération , qui ne lui laissait sentir ni vide dans sa vie , ni besoin d'une société domestique.

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11 a laissé en biens meubles environ 82,000 livres sterlings , c'est-à-dire , sept cent mille livres de notre monnaie. Leibnitz son concurrent mourut riche aussi, quoique beaucoup moins , et avec une somme de réserve assez considérable ' . Ces exemples rares , et tous deux étrangers , semblent mériter qu'on ne les oublie pas.

DU P. REYNEAU.

Charles Reyneau naquit à Brissac, diocèse d'Angers , en i656, de Charles Reyneau , maître chirurgien, et de Jeanne Chauveau. Il entra dans TOratoire à Paris, âgé de vingt ans , car nous ne savons rien de tout le temps qui a précédé; mais il est presque absolument impossible de se tromper en jugeant de ce premier temps inconnu par tout le reste de sa vie. Des inclinations d'une certaine force , toutes parfaitement d'accord entre elles, vivement marquées dans toutes les actions d'un grand nombre d'années , exemptes de tout mélange qui les altérât, ont du être non-seulement toujours dominantes , mais toujours les seules ; et ces inclinations étaient en lui l'amour de l'étude et une extrême piété.

Ses supérieurs l'envoyèrent professer la philosophie à Toulon , ensuite à Pezen^s. C'était entièrement la philosophie nouvelle. Ce que les plus attachés à l'an-

• ^o^ez l'Histoire de 1716, page 128.

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cienne scolastique tâchent encore d'en conserver, tient

de jour en jour moins de place chez eux-mêmes.

Le P. Reyneau ne pouvait être cartésien , ou , si l'on veut , philosophe moderne , sans être un peu géomètre ; mais on le détermina encore plus puissamment de de ce côté-là , en lui donnant les mathématiques à professer à Angers en 1 683.

Tous les motifs imaginables se réunissaient à l'animer dans cette fonction; son goût pour ces sciences, le plaisir naturel à tout homme de répandre et de communiquer son goût, le désir d'être utile aux autres, si puissant sur un cœur bien fait, celui de bien remplir un devoir que lui avait imposé la religion par la bouche de ses supérieurs , peut-être même l'amour delà gloire, pourvu qu'il ne s'en aperçût pas. II se rendit familier tout ce que la géométrie moderne , si féconde et déjà si immense, a produit de découvertes ingénieuses et de hautes spéculations. Il fit plus; il entreprit pour l'usage de ses disciples de mettre en un même corps les principales théories répandues dans Descartes, dans Leibnitz, dans Newton, dans les Bernoulli, dans les actes de Leipsick , dans les mémoires de l'académie , en un grand nombre de lieux peut-être moins connus; trésors trop dispersés, et qui par là sont moins utiles. De là est né le livre de X Analyse démontrée , qu'il publia en 1708 , après avoir professé vingt-deux ans à Angers. On ne pourrait pas fondre ensemble tous les historiens, ou tous les chronologistes, ou même tous les physiciens; ils sont trop contraires, trop hétérogènes les uns aux autres; ce sont des métaux qui ne s'allient point : mais tous les géomètres sont homogènes , et leurs idées ne peuvent refuser de s'unir. Cependant on ne doit pas

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penser que l'union en soit aisée. Les géomètres inventeurs ne sont arrivés de toutes parts qu'à des vérités; mais à une infinité de vérités différentes, parties de différentes sources , qui ont tenu des cours différens : et il s'agit de les rassembler, en leur donnant à toutes des sources communes , et, pour ainsi dire, un même lit, où elles puissent toutes également couler. Quand elles sont amenées à ce nouvel état, le public destiné à en profiter , en profite davantage ; et s'il doit plus d'admiration au premier travail, à celui des inventeurs, il doit plus de reconnaissance au second. Il a été plus particulièrement l'objet de l'un que de l'autre.

L'analyse du P. Reyneau porte le litre de Démcnlrée , parce qu'il y démontre plusieurs méthodes qui ne l'avaient pas été par leurs auteurs , ou du moins pas assez clairement ou assez exactement ; car il arrive quelquefois en ces matières qu'on est bien sûr de ce qu'on ne pourrait pourtant pas démontrer à la rigueur, et plus souvent qu'on se réserve des secrets , et qu'on se fait une gloire d'embarrasser ceux qu'il ne faudrait qu'instruire.

Quoique le succès des meilleurs livres de mathématiques soit fort tardif , par le petit nombre de lecteurs, et par la lenteur extrême dont les' suffrages viennent les uns après les autres , on a rendu une assez prompte justice a \ Anahjse cUmcnlréQ , parce que tous ceux qui l'ont prise pour guide dans la géométrie moderne, ont senti qu'ils étaient bien conduits : aussi est-il établi présentement , du moins en France , qu'il faut commencer par là , et marcher par ces routes , quand on veut aller loin ; et le P. Reyneau est devenu le premier maître, l'Euclide de la haute géométrie.

Après avoir donné des leçons à ceux qui étaient déjà géomètres jusqu'à un certain point, il voulut en donner aussi à ceux qui ne l'étaient encore aucunement. Il s'abaissait en quelque sorte; mais ce qui le dédommageait bien , il se rendait plus généralement utile. Il fit paraître en 17 14 sa Science du, calcul. Le censeur royal, juge excellent et reconnu pour très incorruptible, dit dans l'approbation de cet ouvrage, que, quoiqu'il y en ait déjà plusieurs sur ces matières , en avait lescin de celui-là cil te ut est traité avec toute r étendue nécessaire , et avec toute l'exactitude et toute la clarté possible. En effet , dans toutes les parties de mathématiques il y a beaucoup de bons livres qui en traitent a fond, et on se plaint que l'on n'a pas de bons élémens , même pour la simple géométrie. Cela ne viendrait-il point de ce que , pour faire de bons élémens , il faudrait savoir beaucoup plus que le livre ne contiendra? Ceux qui ne savent guère que ce qu'il doit contenir , se pressent de faire des élémens ; mais ils ne savent pas assez. Ceux qui savent assez dédaignent de faire des élémens; ils brilleront davantage dans d'autres entreprises. Le savoir et la modestie du P. Reyneau s'accordaient pour le rendre propre à ce travail. Il n'a paru encore que le premier volume in-4'» de cette Science du calcul. On a trouvé dans ses papiers une grande partie de ce qui doit composer le second : mais cela demande encore les soins d'un ami intelligent et zélé ; et oet ami sera le P. de Mazière, son confrère, déjà connu par un prix qu'il a remporté dans cette académie.

Lorsque par le règlement de 17 16 cette compagnie eut de nouveaux membres sous le titre d'associés libres, le père Reyneau fut aussitôt de ce nombre. Nous pou-

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vons nous faire honneur de son assiduité à nos assemblées : il aimait la retraite, et par goût, et par principe de piété ; il lui était d'ailleurs survenu une assez grande difficulté d'entendre ; cependant il ne manquait guère de venir ici, et il fallait qu'il comptât bien d'en remporter toujours quelque chose qui le payât. On a pu remarquer qu'il était également curieux de toutes les différentes matières qui se traitent dans l'académie, et qu'il leur donnait également une attention qui lui coûtait.

Il fut obligé dans ses dernières années de se ménager sur le travail; et enfin , après s'être toujours affaibli pendant quelque temps, il mourut le 24 février

Sa vie a été la plus simple et la plus uniforme qu'il soit possible : l'étude, la prière, deux ouvrages de mathématiques en sont tous les événemens. Il fallait qu'il fût beaucoup plus que modeste , pour dire , comme il a fait quelquefois , qu'on avait bien de la patience de le souffrir dans l'Oratoire ; et qu'apparemment c'était en considération d'un frère qu'il a dans la même congrégation , et qui s'est acquitté avec succès de differens emplois : discours qui ne pouvait être que sincère dans la bouche d'un homme trop éclairé pour croire que l'humilité chrétienne consistât en des paroles. Jamais personne n'a plus craint que lui d'incommoder les autres ; et , près de mourir , il refusait les soins d'un petit domestique , qu'il aurait peut-être gêné. Il se tenait fort à l'écart de toute affaire , encore plus de toute intrigue; et il comptait pour beaucoup cet avantage si peu recherché, de n'être de rien. Seulement il se mêlait d'encourager au travail , et de conduire , quand il

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le fallait, de jeunes gens à qui il trouvait du talent pour les mathématiques ; et il ne recevait guère de visites que de ceux avec qui il ne perdait pas son temps , parce qu'ils avaient besoin de lui. Aussi avait-il peu de liaisons , peu de commerce. Ses principaux amis ont été le P. Malebranche , dont il adoptait tous les principes, et M. le chancelier. Nous ne craignons point de mettre ces deux noms au même rang : la première dignité du royaume est si peu nécessaire au chancelier pour l'illustrer , qu'on peut ne le traiter que de grand homme.

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