A MADEMOISELLE DE
Il y a long-temps que je m'ennuie de vous appeler mademoiselle, et d'être traité par vous de monsieur. Je suis ravi que vous vous soyez aussi ennuyée de ces noms , et vous avez été heureusement inspirée de m'en chercher un moins sérieux. A dire vrai, ce terme de monsieur tient un peu trop du respect , et vous pouvez le perdre hardiment pour moi, pourvu que vous consentiez à le remplacer par quelque sentiment plus agréable. Votre emhaiTas sur ce changement de nom , venait de la difficulté de m'en choisir un qui fût joli , et point trop tendre. C'était assurément une affaire.
Mais enfin tout est terminé; Je m'en vais vous causer une surprise extrême.
Ce nom que vous clit-rcijiez , l'Ainour me l'a donne. Quoi ! J'Aniyiii ? Oui, l'Amour lui-même. Qui se lo fùl imaginé!
Sans doute on ne s'attendait guère Que dans votre conseil vous dussiez l'appeler. Mais ce fripon fait bien plus d'une affaire, Dont il n'est pas prié de se mêler.
Je gage que vous vous préparez déjà à le désavouer de ce qu'il a fait : mais je vous assure qu'il en a fort bien usé; et vous savez aussi bien que moi , qu'il a plus d'égard pour vous , que pour aucime personne du monde. Voici comme cette négociation a été traitée.
Quand il sut que vous vouliez bien recevoir un nom, et m'en donner un , il assembla tous ses petits frères les Amours , pour délibérer là-dessus. 11 leur proposa d'abord qu'il était temps que nous quittassions les noms de monsieur et de mademoiselle. On apporta les registres de ses conquêtes , et on se mit à les feuilleter. Les registres des conquêtes de T Amour , vous vous imaginez bien que ce doivent être force billets galans de toutes les manières. On trouva dans les plus anciens les noms de mon soleil et chère âme. Les Amours éclatèrent de rire.
Cependant, ne vous en déplaise, Ces noms furent trouvés fort tendres et fort doux
Par quelques Amours portant fiaise.
Dont nos aïeux sentaient jadis les coups. Ils regrettèrent fort l'aulique prud'homie.
Qui ne paraît plus dans nos ans, El les mots emmielles de m'amour, de m'amie,
Duut on se servait au vieux temps.
On trouva ensuite dans des registres plus modernes , mon cher et ma chère ; et là-dessus un gros Amour au teint fleuri ,
Qui ne connaissait point de beauté rigoureuse, Qui de solides mets s'était toujours nourri, Et qui savait duper le plus jaloux mari,
Et la mère la plus fâcheuse, Cria tout haut : Mon cher et ma chère sont bons. Ils expriment fort bien, ils sont du bel usage;
Pourquoi feuilleter davantage?
Ordonnez qu'on prendra ces noms.
Tout beau, lui répondit certain Amour sévère ; Nos amans n'en sont pas encore où vous pensez. Quoi! viendront-ils sitôt a mon cher et ma chère? S'ils y viennent un jour, ce sera bien assez.
Vraiment , si j'en étais le maître, Répliqua le premier, ils doubleraient le pas : Vous diriez qu'ils ne font que de s'entre-connaîtrc,
Ces amans là n'avancent pas.
Malgré l'avis de cet Amour , on continua à feuilleter ; on lut les noms de mon berger et ma bergère. C'est dommage , dit-on , qu'ils soient trop communs ; car ils sont fort jolis. En même temps on entendit la voix d'un petit Amour, qui dit presque tout bas : Il y a remède à cela. On se tourna vers lui , et on le vit qui tâchait à se perdre dans la foule des Amours, où il s'était toujours tenu caché. Mais on l'en tira , pour lui demander qui il était. Il n'était connu de personne.
Sa physionomie était spirituelle, Le teint fort beau, l'œil languissant et doux, La taille petite, mais belle.
Eu un mot tout fait comme vous ; Fort timide, car de sa vie Le pauvre enfant n'avait paru publiquement. Il rougit, en voyant si belle compagnie. Et sa rougeur avait de l'agrément.
Il dit que vous étiez sa mère : mais que comme cela
était secret, il priait ses frères les Amours de n'en rien dire; et que si on lui laissait le temps de reprendre un peu ses esprits, il nous donnerait, à vous et à moi s'entend , un nom dont nous aurions sujet d'ecre satisfaits. Sitôt qu'il se fut remis , li ajouta qu'il fallait que vous m'appelassiez mon berger. A la vérité , poursuivit-il , le nom est commun , comme vous l'avez déjà remarqué ; mais voici le moyen d'empêcher qu'il ne le soit. Il ne l'appellera pas sa bergère , mais sa musette , et alors mon berger et ma musette seront des noms nouveaux. Ma musette ! s'écrièrent les Amours. Oui , ma musette , reprit-il d'un air un peu plus assuré ; ma mère est une vraie musette.
Elle est toute prête a charmer.
Et d'elle-même elle a tout ce qu'il faut pour plairez- Mais un bei'ger est nécessaire ,
Quand il s'agit de l'animer.
Simon avis. Amours , était suivi du vôtre.
Je crois qu'il faudrait obliger
Et la musette et le berger,
A certains devoirs l'un vers l'autre.
Le berger ne dira rien d'amoureux, de doux.
Si ce n'est avec sa musette :
Elle distinguera le berger entre tous, Et pour tout autre elle sera muette.
De plus, quelque tendre chanson Que le berger a sa musette inspire.
Elle ne pourra se dispenser de la dire,
]Ni delà prendre sur son ton.
On fut assez satisfait de la harangue du petit Amour ; et tous les Amours se séparèrent, après avoir résolu qu'on vous proposerait le nom de musette , et à moi le nom de berger.
Si vous acceptez le vôtre , son^i^ez , je vous prie , que
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le bcrg^er voudrait bien que sa musette ne se fît point employer à (les chansons tristes ni plaintives, mais seulement à celles où l'on marque sa reconnaissance à l'Amour.