SONGE
Iris , je rêvais l'autre jour Que deux petits Amours , envoyés pas leur maître , Nous enlevaient tous deux , pour nous mener paraître
Au tribunal du grand Amour.
Moi qui sentais ma conscience nette , J'allais gaîment d'un pas délibéré ; Pour vous , vous n'aviez pas le visage assuré ,
Et je vous trouvais inquiète.
Sans cesse vous disiez : Amour , je suis Iris , Dont le cœur n'a jamais connu votre puissance;
Il faut que l'on se soit mépris :
Mais on n'écoutait point vos cris.
De l'Amour en cela la méthode est fort bonne; Contre sa violence on a beau protester , Il vous laisse tout dire , et loin qu'il s'en étonne ^
Va son chemin sans s'arrêter.
A son grand tribunal enfin on nous présente : Il n'avait plus ni l'air soumis et doux ,
Ni la figure suppliante Qu'il avait toujours fait paraître devant vous ; Mais fièrement assis comme un juge sévère , Il ne ressemblait point au plus galant des dieux. Un grand registre ouvert qu'il parcourait des yeux,
Semblait exciter sa colère.
C'est là qu'il voit en un moment
Les affaires de son empire.
Chaque petit Amour vient chaque mois écrire Ce qui se passe à son gouvernement;
Un gouvernement, c'est-à-dire ,
2Go POÉSIES
Une belle avec son amant.
Par exemple , un Amour sujet à rendre compte De tout ce qui dépend de son petit emplci , Vient écrire ; Aujourd'hui Ciimène, sous sa loi,
A su ranger , si vous voulez , Oronte ; Et puis un mois après : Ciimène s'attendrit, Reçoit les vœux d'Oronte , et n'en reçoit plus d'autres.
Le mois suivant il est écrit :
La Ciimène est àes nôtres.
C'est ainsi qu'on trouve à la fois L'état de tous les cœurs dans ce vaste mémoire.
Heureux les amans dont Thistoire
Change beaucoup de mois en mois.
Pour le petit Amour que son devoir engage A veiller sur nos cœurs tombés dans son partage. Depuis plus de deux ans que j'avance fort peu , Il avait chaque mois le même compte à rendre;
Lis promet un aveu tendre ,
Lis promet un tendre aveu :
Du courroux de l'Amour c'était ici la cause. Qu'est ceci, disait-il , et chagrin et surpris? Déjà depuis deux ans sur l'article d'Iris ,
Je vois toujours la même chose , Toujours l'aveu promis , et rien après cela. Celles qui dès ce temps faisaient même promesse , Ont mille et mille fois avoué leur tendresse ;
Vraiînent elles n'en sont plus là.
Ce registre, quoiqu'assez ample ,
Ne me fournit aucun exemple D'une affaire qui fasse aussi peu de progrès. Alors de mon côté, commençant à me plaindre, Je crus qu'avec l'Amour j'allais être d'accord; Car que votre parti fût extrêmement fort ,
DIVERSES. ,6i
C'est ce que je pensais n'avoir pas lieu de craindre. Taisez-vous, me dit-il; vous lui persuadez
Que votre amour n'en serait pas moins tendre. Quand elle ne devrait jamais vous faire entendre
Cet aveu que vous demandez ;
C'est bien là comme il s'y faut prendre.
Aimez d'un amour si constant
Qu'il vous plaira, j'en suis content, Mais faites quelquefois entrevoir à la belle Qu'en se défendant trop , elle courrait hasard De ne pas inspirer une flamme éternelle.
Suffit-il que l'on soit fidèle ?
Il faut l'être avec un peu d'art.
Je n'entends pourtant pas qu'Iris tire avantage
Du peu d'adresse de l'amant.
Ça donc , Iris , qu'on change de langage ; Qu'on dise , j'aime, en ce même moment.
Mais, Amour, est-il nécessaire?
Lui disiez-vous d 'un air assez soumis , Ce tendre aveu dès long-temps est promis ;
Promettre un aveu, c'est le faire.
Non, en termes exprès, il faut vous déclarer; Pour la première fois, que ce mot coûte à dire ! Vous avez eu deux ans à vous y préparer ,
Cela ne doit-il pas suffire ?
Vous tombiez , belle Iris, dans un doux embaiTas ; Mais l'Amour demandait la chose un peu plus claire. Quoi ! vous vous obstinez , reprit-il , à vous taire? Hé bien, vous allez voir que pour d'autres appas , Tircis négligera tous les soins de vous plaire. La menace en nous deux fit un effet contraire. Vous criâtes: Amour, ah! ne le faites i)as. Je répondis : Amour, vous ne le sauriez faire.
Toai. V. 17
Enfin l'Amour, Iris, snt si bien vous presser.
Avec cette colère ou véritable ou feinte ,
Que vous dîtes : Hé bien, puisque j'y suis contrainte ;
Puisqu'on ne peut s'en dispenser , Il est vrai. . . Votre bouche allait prononcer , J'aime. Votre air, votre langueur , votre silence même , Par avance déjà semblaient le prononcer , Votre teint se couvrait d'une rougeur nouvelle ; Vos timides regards se détournaient de moi ;
Pourquoi dans cet instant , pourquoi Une funeste joie , hélas ! m'éveilla-t-elle ? Tel est mon sort ; ce mot si cher à mes souhaits , Et que j'ai mérité par un amour si tendre, Je me verrai toujours sur le point de Tentendre ,
Et je ne l'entendrai jamais.