‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 3 sur 256 · DE L'EMPIRE DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

DE L'EMPIRE DE LA POÉSIE

n'y saurait tenir pied. L'élégie en est la principale ville : on n'y entend que des gens plaintifs ; mais on dirait qu'ils se jouent en se plaignant. La ville est toute environnée de bois et de rochers , où les habitans vont se promener seuls ; ils les prennent pour confidens de tous leurs secrets; et ils ont tant de peur d'être trahis, qu'ils leur recommandent souvent le silence.

Deux rivières arrosent le pays de la poésie. L'une est la rivière de la rime , qui prend sa source au pied des montagnes de la rêverie. Ces montagnes ont quelques pointes si élevées , qu'elles donnent presque dans les nues. On les appelle les pointes des pensées sublimes. Plusieurs y arrivent à force d'efforts surnaturels : mais on en voit tomber une infinité, qui sont long-temps à se relever, et dont la chute attire la raillerie de ceux qui les ont d'abord admirés sans les connaître. Il y a de grandes esplanades qu'on trouve presque au pied de ces montagnes, et qui sont nommés les terrasses des pensées basses. On y voit toujours un fort grand nombre de gens qui se promènent. Au bout de ces terrasses , sont les cavernes des rêveries creuses. Ceux qui y descendent le font insensiblement, et s'ensevelissent si fort dans leurs rêveries, qu'ils se trouvent dans ces cavernes sans y penser. Elles sont pleines de détours qui les embarrassent , et on ne saurait croire la peine qu'ils se donnent pour en sortir. Sur ces mêmes terrasses sont certaines gens qui , ne se promenant que dans des chemins faciles, qu'on appelle chemins des pensées naturelles , se moquent également, et de ceux qui veulent monter aux pointes des pensées sublimes, et de ceux qui s'arrêtent sur l'esplanade des pensées basses. Ils auraient raison , s'ils pouvaient ne point s'écarter : mais ils succombent presque aussitôt à la tentation d'entrer dans un palais fort brillant , qui n'est pas bien éloigné .- c'est celui

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