‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 4 sur 256 · DESCRIPTION · texte numérisé non relu

DESCRIPTION

de la badinerie. A peine y est-on entré , qu'au Heu de pensées naturelles qu'on avait d'abord , on n'en a plus que de rampantes. Ainsi , ceux qui n'abandonnent point les chemins faciles , sont les plus raisonnables de tous. Ils ne s'élèvent qu'autant qu'il faut , et le bon sens se trouve toujours dans leurs pensées.

Outre la rivière de la rime, qui naît au pied des montagnes dont je viens de faire la description , il y en a une autre nommée la rmère de la raison. Ces deux rivières sont assez éloignées l'une de l'autre ; et comme elles ont un cours très difféï-ent , on ne les saurait communiquer que par des canaux qui demandent un fort grand travail ; encore ne peut-on pas tirer ces canaux de communication en tout lieu, parce qu'il n'y a qu'un bout de la rivière de la rime qui réponde à celle de la raison ; et de là vient que plusieurs villes situées sur la rime , comme le virelai, la ballade et le chant royal , ne peuvent avoir aucun commerce avec la raison, quelque peine qu'on y puisse prendre. De plus , il faut que ces canaux passent par les déserts du bon sens , conmie vous le voyez par la carte , et c'est un pays presque inconnu. La rime est une grande rivière dont le cours est fort tortueux et inégal , et elle fait des sauts très dangereux pour ceux qui se hasardent à y naviguer. Au contraire , le cours de la rivière de la raison est fort égal et fort droit ; mais c'est une rivière qui ne porte )as toutes sortes de vaisseaux.

Il y a dans le pays de la poésie une forêt 1res obscure , et où les rayons du soleil n'entrent jamais. C'est la foret du galimatias. Les arbres en sont épais, touffus, et tous entrelacés les uns dans les autres. La forêt est si ancienne , qu'on s'est fait une espèce de religion de ne point toucher à ses arbres ; et il n'y a pas d'apparence qu'on ose jamais la défricher. On s'y égare aussitôt qu'on y a fait quelques pas,

DE L'EMPIRE DE LA POÉSIE. g

et on ne saurait croire qu'on se soit égaré. Elle est pleine d'une infinité de labyrinthes imperceptibles, dont il n'y a personne qui puisse sortir. C'est dans cette foret que se perd la rivière de la raison.

La grande province de rimiialion est fort stérile , et ne produit rien. Les habitans y sont très pauvres , et vont glaner dans les campagnes de leurs voisins. Il y en a quelques uns qui s'enrichissent à ce métier là.

La poésie est très froide du côte du septentrion , et par conséquent ce sont les pays les plus peuplés. Là, sont les villes de l'acrostiche , de l'anagiamme et des bouts-rimes.

Enfin dans cette mer , qui borne d'un côté les états de la poésie , est l'île de la satire , toute environnée de flots amers. On y trouve bien des salines , et principalement du sel noir. La plupart des ruisseaux de cette île ressemblent au Nil. La source en est inconnue : mais ce qu'on y remarque de particulier, c'est qu'il n'y en a pas un d'eau douce.

Une partie de la même mer s'appelle V Archipel des Bagatelles. Ce sont quantité de petites îles semées de côté et d'autre, où il semble que la nature se joue comme elle fait dans la mer Egée. Les principales sont les îles des madrigaux, des chansons, des impromptus. On peut dire qu'il n'y a rien de plus léger, puisqu'elles flottent toutes sur les eaux '.

' Dans le Mercure Galant cet article est accompagné tl'une carie géographique.

AVERTISSEMENT

En lisant ce petit traité , on trouvera peut-être mauvais que j'aille jusqu'à de certaines ide'esplus métaphysiques, plus abstraites qu'on ne l'eût cru nécessaire. Cela pourrait bien être , absolument parlant : mais j'ai eu en vue de repondre à de certains reproches faits à de la Motte, d'être plus philosophe que poète , d'avoir plus de pensées que d'images, etc. J'espère que l'on approuvera du moins mon zèle pour un homme en qui j'ai vu un génie propre à tout, et les mœurs les plus estimables et les plus aimables, assemblage rare et précieux.

louTE poésie ajoute aux règles générales de la langue d'un peuple de certaines règles particulières qui la rendent plus difficile à parler. Cela suppose déjà qu'une langue soit assez formée par elle-même, qu'elle ait des règles , et assez de règles assez établies chez tout un peuple pour porter cette nouvelle addition.

Mais pourquoi l'addition ? pourquoi s'imposer des contraintes inutiles ? Car les hommes s'entendaient très bien ; et il est certain qu'ils ne s'entendront pas mieux.

On a inventé la poésie pour le plaisir, direz-vous; elle en fait un bien avéré et bien incontestable. Je conviens qu'il l'est; mais on ne le connaît pas avant qu'elle soit inventée , et on ne recherche pas un plaisir absolument inconnu. Toute invention humaine a sa première origine, ou dans un besoin actuellement senti , ou dans quelque hasard heureux qui a découvert une utilité imprévue.

Je n'imagine guère pour origine de la poésie, que les lois ou le chant, deux choses cependant d'une nature extrêmement différente. On ne savait point encore écrire, et on voulut que certaines lois en petit nombre , et fort essentielles à la société , fussent gravées dans la mémoire des hommes , et d'une manière uniforme et invariable : pour cela, on s'avisa de ne les exprimer que par des mots assujétis à de certains retours réglés, à de certains nombres de syllabes, etc.; ce qui effectivement donnait plus de prise à la mémoire , et empêchait en même temps que

i4 SUR LA POÉSIE

différentes personnes ne rendissent le même texte différemment. J'ai vu dans des cathéchismes d'enfans le décalogue mis en vers, qui commence par

Un seul Dieu tu adoreras Et aimeras parfaitement,

et tout le reste allant de suite sur ces deux mêmes rimes. L'intention de l'auteur de ces deux vers là est bien évidente, et peut être ne lui manque-t-il , pour ressembler parfaitement aux premiers inventeurs de la poésie , qu'une poésie encore plus grossière.

Une réflexion peut encore confirmer ce petit système. La prose est constamment le langage naturel , et la poésie n'en est qu'un artificiel. Quand on a eu découvert l'art d'écrire, on devait donc écrire plutôt en prose qu'en vers; c'est précisément le contraire, du moins chez les Grecs, ce qui sulfil ici. Ils ont écrit en vers long-temps avant que d'écrire en prose; et il semblerait que la prose n'eût été qu'un raffinement imaginé après les vers , et dont ils eussent été le fondement. D'oii a pu venir ce renversement d'ordre si surprenant et si bizarre ? C'est qu'avant Tart de l'écriture, on avait mis les lois en vers pour les faire mieux retenir ; que quand on a su écrire , on n'écrivit encore que ce qui devait être retenu, quelques préceptes, quelques proverbes ; et enfin, quand on en vint à des ouvrages , ou trop étendus , ou moins nécessaires , dont on ne pouvait pas espérer que la mémoire des hommes se chargeât , et qui auraient même coûté trop de travail aux auteurs , il fallut se résoudie à la simple prose.

D'un autre côté, il n'est pas moins vraisemblable que le chant ait donné naissance à la poésie. On aura chanté à l'imitation des oiseaux, de ceux surtout qui nous plaisent tant par des espèces de chansons qui ont un peu de durée, et

EN GÉNÉRAL. i5

une légère apparence de suite. On se sera aperçu , en les contrefaisant , que les différens tons que l'on prenait pouvaient avoir plus de suite entre eux que les oiseaux ne leur en donnaient , que mcme ils en avaient quelqu'une , etc. ; car, après cela, je laisse le reste à imaginer : il ne s'agit ici que de saisir de premiers commcncemcns si minces et si déliés , qu'ils ne donnent presque pas do prise. Dès que le chant a été tant soit peu réglé , il a été très naturel d'y mettre des paroles , qui, par conséquent, ont dû s'y assujétir et en être les esclaves ; et voilà les vers.

Avec le temps on vint à reconnaître que les vers , quoique dépouillés du chant, plaisaient plus, du moins aux oreilles fines , que les simples discours communs ; et en effet , ils devaient conserver toujours , de leur première formation , quelque égalité de mesures , quelques cadences, je ne sais quoi, qui, par sa seule singularité, aurait été un agrément. On suivit cette faible ouverture , et l'on s'avisa d'imposer à des discours qui ne seraient pas faits sur un chant, autant et même plus de contrainte que le chant n'en avait exigé ; enfin , une contrainte qui leur lut particulière. Le succès en fut heureux; il n'empêcha pas que des vers faits indépendamment du chant, ne pussent être revêtus d'un chant : au contraire, et peut-être par respect pour leur première origine , ils étaient tous destinés à recevoir un chant, quel qu'il fût : mais il se fit une espèce de révolution : le chant dont ils avaient d'abord été les esclaves , devint à son tour le leur dans la plupart des occasions.

Les deux origines que nous donnons ici à la poésie, ne s'excluent nullement l'une l'autre ; elles ont fort bien pu se trouver ensemble. Seulement il païaît que celle qui n'est mise ici que la seconde , a dû précéder la première ; quelques particuliers ont pu chanter avant que l'on son-

geât en corps à s'imposer des lois, et même le chant a pu servir à rétablissement des lois. Amphion et Orphée sont peut-être devenues législateurs, parce qu'ils étaient chantres. Les deux origines de la poésie supposent des langues suffisamment formées , et par conséquent des peuples sortis de la première barbarie , et parvenus à un certain degré d'esprit.

Les deux origines n'ont point un effet nécessaire ; il est fort possible qu'il y ait des lois et du chant sans poésie ; ce serait une peine inutile que de s'étendre sur tous ces points là.

Nous ne connaissons point de poètes chez les anciens Egyptiens ni Chaldéens : qu'il y en ait eu chez les Hébreux, c'est une question. Tenons-nous-en aux Grecs, chez qui Homère a été, non pas le premier poêle, mais fort ancien ; et en effet, si cela était en question, ses beautés et ses défauts prouveraient suffisamment l'un et l'autre. Quand la poésie fut née , la nouveauté de ce langage , jointe au petit nombre de ceux qui surent le parler, causa une grande admiration au reste des hommes ; admiration bien supérieure à celle que nous avons aujourd'hui pour les plus excellens dans le même art.

Ces premiers poètes n'eurent qu'à se porter pour inspirés par les dieux, pour envoyés des dieux, pour enfans des dieux; on les en crut, si ce n'est peut-être que quelques esprits nés philosophes, quoique dans un siècle barbare , se contentèrent de se taire par respect.

La gêne , qui fait l'essence et le mérite brillant de la poésie , ne fut pas grande dans les premiers temps. On aihmgeait les mots, on les accourcissait, on les coupait par la moitié , on choisissait entre les différens dialectes d'une même langue ceux qu'on voulait, tantôt les uns, tantôt les autres, tout cela selon le besoin du vers. Les

poètes s'aperçurent peut-être que l'excessive indulgence qu'on avait pour eux nuirait à leur gloire , et qu'ils en seraient moins les enfans des dieux , tout au moins que leur art serait trop facile ; et ils se portèrent d'euxmêmes à se renfermer, par degrés , dans des prisons toujours plus étroites. Il est vrai aussi que la simple raison était trop choquée des licences effrénées d'Homère , et qu'il n'était guère possible qu'on ne vînt avec le temps à s'en dégoûter.

La nécessité indispensable du discours ordinaire aurait souvent produit des métaphores. Mais la nécessité volontaire de la poésie en produisit encore davantage , et de plus hardies, de plus vives, et peut-être servit -elle quelquefois de prétexte à en hasarder de téméraires qui réussirent : on en peut dire autant de toutes les grandes figures du discours. D'ailleurs, cette bizarre multitude de dieux enfantés par les imaginations grossières de peuples très ignorans , fut bien vite adoptée par les imaginations des poètes qui en tiraient de giands avantages. Leur langage , déjà merveilleux par sa singularité , le devenait encore beaucoup plus par celle de tout ce qu'ils étaient en droit d'attribuer aux dieux. L'abus fut général , et tel que la simple nature disparut presque entière, et qu'il ne resta plus que du divin. Il faut avouer cependant que tout ce divin poétique et fabuleux est si bien proportionné aux hommes , que nous qui le connaissons parfaitement pour ce qu'il est, nous le recevons encore aujourd'hui avec plaisir, et nous lui laissons exercer sur nous presque tout son ancien empire , nous retombons aisément en enfance. Par tout ce qui a été dit, on entrevoit déjà quelles sont les causes du charme de la poésie. Indépendamment du fond des sujets qu'elle traite , elle plaît à l'oreille par son discours mesuré, et par une espèce de musique, quoique

assez imparfaite : et qui sait si ce n'est pas elle qui a averti les orateurs attentifs à la perfection de leur art , de mettre aussi une certaine harmonie dans leurs discours ? tant l'oreille, l'oreille seule, mérite qu'on ait d'égard pour elle!

Au plaisir que lui font les vers par la régularité des mouvemens dont elle est frappée , il se joint un autre plaisir causé par le premier, et qui par conséquent n'a pas si immédiatement sa source dans un organe corporel : l'esprit est agréablement surpris que le poète , gêné comme il l'était dans la manière de s'exprimer, ait pu s'expiimer bien. II est visible que cette surprise est d'autant plus agréable que la gêne de l'expression a été plus grande , et l'expression plus parfaite : ce n'est pas que l'esprit fasse à chaque instant cette réflexion en forme ; c'est une réflexion secrète en quelque sorte , parce qu'elle se répand également et uniformément sur l'impression totale que produit un omTage de poésie, et par là se fait moins sentir ; seulement en quelques endroits plus marqués elle sort , et se détache du total bien développé.

Sur ce principe, la plupart de nos poètes modernes auraient grand tort de se relâcher sur la rime, comme ils font malgré l'exemple contraire de tous leurs prédécesseurs. Si la difficulté vaincue fait un mérite à la poésie, certainement la difficulté retranchée ou fort diminuée ne lui en fera pas un; et si la contrainte lui est nécessaire pour la distinguer de la prose , et lui donner droit de s'élever au-dessus d'elle, n'est-ce pas la dégrader que de la rapprocher de ce qu'elle méprisait? Mais cet article ne mérite pas d'être traité plus solidement ni plus à fond; c'est au public à voir s'il veut donner ses louanges à un prix plus bas qu'il ne faisait. Les poètes ont raison de tâcher d'obtenir de lui cette grâce; mais il aura encore plus de raison de la refuser.

Le plaisir que la difficulté vaincue fait à l'esprit , n'est pas comparable à celui qu'il reçoit des grandes images qui lui soni présentées par la poésie. jNous avons déjà parlé de tout ce merveilleux , de tout ce divin , dont elle a fait son partage , son domaine particulier : notre éducation nous a tellement familiarisés avec les dieux d'Homère , de Virgile , d'Ovide, qu'à cet égard nous sommes presque nés païens. Il y a plusieurs exemples de poètes fameux qui, au milieu du christianisme et dans des sujets chrétiens, ont employé sérieusement les dieux du paganisme, soit qu'ils ne se soient pas aperçus de la fougue trop violente de leur imagination, soit qu'ils aient cru pouvoir racheter l'absurdité par l'agrément. Quand un sujet a pa, par ses circonstances particulières, permettre le mélange du paganisme et du christianisme , on s'est trouvé fort heureux. Aux images fabuleuses sont opposées les images purement réelles d'une tempête, d'une bataille, etc., sans l'intervention d'aucune divinité. Il s'agit maintenant de savoir lesquelles conviennent le mieux à la poésie , ou si elles lui conviennent également les unes et les autres. J'entends tous les poètes, et même je crois tous les gens de lettres , s'écrier d'une commune voix , qu'il n'y a pas là de question. Les images fabuleuses remportent infiniment sur vos réelles. J'avoue cependant que j'en doute. Examinons , supposé néanmoins qu'il nous soit permis d'examiner.

Je lis une tempête décrite en très beaux vers ; il n'y manque rien de tout ce qu'ont pu voir, de tout ce qu'ont pu ressentir ceux qui l'ont essuyée; mais il y manque Neptune en courroux avec son trident. En bonne foi, m'aviserai-je de le regretter, ou aurais-je tort de ne pas m'en aviser? Qu'enl-il fait là de plus que ce que j'ai vu? Je le défie de lever les eaux plus haut qu'elles ne l'ont

été , (le répandre plus d'horreur dans ce malheureux

vaisseau, et ainsi de tout le reste ; la réalité seule a tout

épuisé.

Qu'on se souvienne de la magnifique description des horreurs du triumvirat dans Cinna , et surtout de ces deux vers :

Le fils tout dégoûtant du meurtre de son père, 'Et sa tc'te à la main demandant son salaire-

Voilà une image toute réelle. Y désireriez-vous une Erynnis , une Tisiphone , qui menât ce dctestahle fils aux triumvirs ? Non , sans doute. L'image est même d'autant plus forte , qu'on voit ce fils possédé de la seule avidité du salaire ; une furie, personnage étranger et puissant, le justifierait en quelque sorte.

Horace , dans son art poétique , défend qu'on représente sur le théâtre les métamorphoses de Prognée en oiseau, et de Cadmus en serpent; et cela, dit-il, parce qu'il hait ces choses là, qu'il ne croit point : Incredulus odi. Il parle au nom du peuple , du commun des hommes , puisqu'il s'agit de spectacles. Si le peuple de son temps, sans comparaison plus nourri que nous de fahles poétiques , plus intimement abreuvé de mythologie , résistait pourtant à la représentation des métamorphoses , à cause de son incrédulité , notre siècle en a-t-il moins aujourd'hui pour la mythologie entière ?

Un grand défaut des images fabuleuses , qui viendra , si l'on veut, de leur excellence, c'est d'être extrêmement usées. Le fond, si l'on y prend garde, en est assez borné; et il est difficile que les plus grands poètes en fassent un autre usage plus ingénieux que les médiocres : aussi je crois remarquer que ce sont ceux-ci qui en ornent le plus leurs ouvrages; ils croient quasi que c'est leur imagina-

EN GÉNÉRAL. ai

tîon échauffée d'un feu divin qui enfante Jupiter lançant la foudre , et Neptune Jjouleversant les élémens.

Quoi qu'il en soit, la mythologie est un trésor si commun , que les richesses que nous y prendrons désonnais ne pourrons pas nous faire beaucoup d'honneur. A ce sujet , je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion très légère , et qui n'en vaut peut-être pas la peine. Dans des ouvrages qui se prétendent dictés par l'enthousiasme, il est très ordinaire d'y trouver: Que vois-je? où suis-je? quentends-je? qui annoncent toujours de grandes choses. Non-seulement cela est trop usé et déchu de sa noblesse par le fréquent usage; mais il me paraît singulier que l'enthousiasme se fasse une espèce de formulaire réglé comme un acte judiciaire.

Quand on saura employer, d'une manière nouvelle, les images fabuleuses, il est sûr qu'elles feront un grand effet. Par exemple , le P. le Moine , dans son poème de Saint- Louis, aujourd'hui très peu connu, dit, en parlant des vêpres Siciliennes ;

Quand du Gibel ardent les noires Euménides iSonucront de leur cor ces vêpres homicides. .

Voilà un tableau poétique aussi neuf, et produit par un enthousiasme aussi vif qu'il soit possible. Je sais bien que les Euménides et les vêpres ne sont pas du même siècle : mais supposez que dans la Sicile ancienne on célébrait des jeux publics annoncés par des trompettes , où l'on fit un carnage affreux de tous les spectateurs , et lisez ainsi ces deux vers :

Quand du Gibel ardent les noires Euménides Annonçaient de leur cor ces fijles homicides.

L'image sera, ce me semble, de la plus grande beauté.

I! était bien aisé , même à de grands poètes, de ne la pas

trouver.

Tout ce qui vient d'ctre dit ne va qu à porter quelque atteinte aux images fabuleuses , quand elles sont ou inutiles ou trop triviales : hors de là, il est indubitable qu'elles doivent très bien réussir. JMais si on a la curiosité, peutêtre mi peu superflue , de les comparer aux images réelles, lesquelles sont à préférer par elles-mêmes , on dit à l'avantage des fabuleuses , qu'elles animent tout , qu'elles mettent de la vie dans tout cet univers : j'en conviens ; mais les grandes figures d'un discours noble et élevé n'y en mettent- elles pas aussi , sans avoir besoin de ces divinités qui tombent de vieillesse ? Notre sublime consisterat-il toujours à rentrer dans les idées des plus anciens Grecs encore sauvages ? Il est vrai cependant que comme nous avons une facilité presque honteuse d'y rentrer , et que cette facilité même les rend agréables , les poètes ne doivent pas s'en priver ; seulement il me semble que s'ils les emploient trop fréquemment, ils ne sont guère en droit d'aspirer à la gloire d'esprits originaux. Ce qui a pu passer autrefois pour une inspiration surnaturelle , n'est plus aujourd'hui qu'une répétition dont tout le monde est capable. D'ailleurs , on ne ferait pas mal d'avoir un peu d'égard pour l'incrédulité d'Horace.

Il y a des images demi-fabuleuses , pour ainsi dire , dont celte incrédulité ne serait point blessée : telles sont la gloire, la renommée, la mort. Je me souviens d'avoir vu ces vers sur ce que le feu roi n'avait pas voulu être harangué par les compagnies de justice et par l'académie française , dans une occasion qui cependant en était bien digne :

Aux Muses , à Tlicmis la bouche fut fermée: Mais dans les vastes airs la libre Renommée

EN GÉNÉRAL. a3

S'échappa, publiant un éloge interdit.

Avide cl curieux, l'univers l'entendit; Les Bîuses et Thcmis furent en vain muettes. Elle les en vengea par toutes ses trompettes '.

Voilà du moins , à ce qu'il me semble, les images demifabuleuses et suffisamment fabuleuses, toutes fort anciennes , mises en œuvre d'une manière et assez nouvelle et assez heureuse.

Cette âme , qu'on veut que les divinités répandent partout, y sera également répandue , si l'on sait personnifier, par une figure reçue de tout le monde , les êtres inanimés, et même ceux qui n'existent que dans l'esprit , mais qui ont un fondement bien réel. Les ruines de Carthage peuvent parler à Marins exilé , et le consoler de ses malheurs. La patrie peut faire ses reproches à César , qui va la détruire. Cet art de personnifier ouvre un champ bien moins borné et plus fertile que l'ancienne mythologie.

Si je veux présenter un bouquet avec des vers , je puis dire ou que Flore s'est dépouillée de ses trésors pour une autre divinité , ou que les fleurs se sont disputé l'honneur d'être cueillies; et si j'ai à choisir entre ces deux images, je croirai volontiers que la seconde a plus d'âme , parce qu'il semble que la passion de celui qui a cueilli les fleurs ait passé jusqu'à elles.

I Ces vers sont tlre's d'un poème de mademoiselle Bernard, qui remporta le prix de l'Acade'mie française en i6g3.ÎMais comme Fontenelle aida cette demoiselle dans quelques pièces de théâtre , et même dans la plupart de ses autres ouvrages, selon Voltaire et l'abbé Trublet, ces vers pourraient bien être de T'ontcneUc lui-même. Voyez le Mercure d'avril lyS;, premier volume , pages 60 et 61.

Fontenelle ne cite pas le dernier vers comme il est dans le recueil de l'Académie. On y lit :

Seule clic les vengea , etc.

a4 SUR LA POÉSIE

Nous n'avons prétendu parler jusqu'ici que de la poésie sérieuse. Quant à la badine et à l'enjouée , il n'y a rien à lui retrancher ; elle saura faire usage de tout , et un usage neuf: la gaieté a mille droits sur quoi il ne faut pas la chicaner.

Tout ce qui a été dit des deux espèces d'images fabuleuses et réelles, n'a eu pour objet que de diminuer la supériorité excessive , selon nous, que d'habiles gens donnent aux fabuleuses , el de relever un peu le mérite des autres, que l'on sent peut-être moins. Si nous avons gagné quelque chose sur ces deux articles , il va se présenter à nous des images d'une nouvelle espèce à examiner. Les fabuleuses ne parlent qu'à l'imagination prévenue d'un faux système ; les réelles ne parlent qu'aux yeux : mais il y en a encore d'autres qui ne parlent qu'à l'esprit, et qu'on peut nomm.er par cette raison spirituelles. Un très agréable poète de nos jours ^ les nomme simplement pensées , ce qui revient au même. Si l'on veut faire une opposition plus juste entre les images réelles et spirituelles ou pensées, il vaut mieux changer désormais le nom de réelles en celui ce malérielles.

Quand de la Motte a appelé les flatteurs :

Idolâtres lyraiis des l'ois.

ou qu'il a dit :

Et le crime serait paisil)le, Sans le remords incorruptible Qui s'elcvc cncor contre lui.

Ces expressions, idolâtres tyrans^ remords incorruptible ^ Sont des jmages spirituelles, .le vois les flatteurs qui n'adorent

Labbe de Bernis , ode sur les poètes lyriques.

EN GÉNÉRAL. aS

les rois que pour s'en rendi'e maîtres ; et un homme qui , applaudi sur ses crimes par des gens corrompus , porte audedans de lui-même un sentiment qui les lui reproche , et qu'il ne peut étouffer. La première image est portée sur deux mots ; la seconde sur un seul. On pourrait rapporter du même auteur un très grand nombre d'images pareilles; c'est même sur ce grand nombre qu'on a quelquefois le front de le blâmer.

Les images matérielles n'offrent aux yeux que ce qu'ils ont vu ; et si elles le leur rendent plus agréable , ce n'est pas à eux proprement, c'est à l'esprit qui vient alors prendre part au spectacle. Les images spirituelles peuvent n'offrir à l'esprit que ce qu'il aura déjà pensé , et elles le lui rendront aussi plus agréable , ce qui leur sera commun avec les matérielles; mais elles peuvent aussi lui offrir ce qu'il n'aura pas encore pensé. Comparons-les toutes deux sur CCS différens points.

Le champ de la pensée est sans comparaison plus vaste que celui de la vue. On a tout vu depuis long- temps ; il s'en faut bien que l'on ait encore tout pensé : cela vient de ce qu'une combmaison nouvelle de pensées connues est une pensée nouvelle , et qui frappe plus comme nouvelle, que ne fera une pareille combinaison , si elle est possible, d'objets familiers aux yeux. Je dis si elle est possible; car il ne me le paraît guère de mettre dans la description d'une tempête, d'un printemps, etc., quelque objet qui ne s'y soit déjà montré bien des fois.

Les images matérielles ne nous apprennent rien d'utile à savoir; les spirituelles peuvent nous instruire utilement: tout au moins elles nous exerceront Pesprit , tandis que les autres n'auiusent guère (jue les yeux.

Il y a nioins de génies capables de réussir dans les images spirituelles que dans les matérielles. Différens

5(i SUR LA POÉSIE

ordres d'esprits qui partent des façons de penser hs plus grossières et les plus attachées au corps, vont toujours s'élevant les uns au-dessus des autres, et les plus élevés sont toujours les moins nombreux. Plus de gens diront , /a diligente abeille , que le remords incorruptible.

Tout cela paraît conclure en faveur des pensées comparées aux images , telles que nous les entendons ici ; et l'on pourrait assezlégitimement croire qu'un ouvrage de poésie, qui aurait moins d'images que de pensées , n'en serait que plus digne de louange.

Nous n'avons encore considéré les images spirituelles que comme parlant purement à l'esprit , et c'est là leur moindre avantage; mais elles peuvent parler aussi au coeur, l'émouvoir, l'intéresser; et elles sont les seules qui aient ce pouvoir , la gloire la plus précieuse où la poésie puisse aspirer. II semble que ses deux branches principales , l'épique et la dramatique , deux espèces de sœurs , aient partagé entre elles les images. L'épique , comme aînée , a pris les images matérielles , qui sont aussi les plus • anciennes : la dramatique a pris les spirituelles , qui parlent au cœur, et qui n'ont paru dans le monde qu'après les autres ; mais la cadette se trouve la mieux partagée. Lisons-nous autant Homère, Virgile, le Tasse , que Corneille et Racine ? Les lisons-nous avec le même plaisir ?

J'entends d'ici les réponses qu'on me ferait ; je sais ce que je répondrais à mon tour : mais je n'ai garde de m'engager dans ce labyrinthe; je coupe au plus court, et voici la question réduite à ses termes les plus simples y et débarrassée de toutes circonstances étrangères. Je suppose un poème épique et une tragédie d'une égale beauté, chacun dans son espèce , d'une égale étendue, écrits dans la même langue; je demande lequel de ces deux ouvrages on lira avec le plus de plaisir? Comme on pourrait dire que les

femmes , qui font une moitié du monde , seraient fort suspectes dans ce jugement , parce qu'elles seraient trop favorables à tout ce qui touche le cœur , je consens qu'on les exclue, et qu'il n'y aibque des hommes qui jugent. Je ne les crains plus , dès que j'ai supposé que les ouvrages seraient dans la même langue ; car si l'un était en grec , par exemple , et l'autre en fi-auçais , il y a quantité d'hommes , et même gens de mérite , à qui je ne me fierais pas.

Au-dessus des images , ou les plus nobles , ou les plus vives qui puissent représenter les sentimens et les passions , sont encore d'autres images plus spirituelles , placées dans une région où l'esprit humain ne s'élance qu'avec peine ; ce sont les images de l'ordre général de l'univers , de l'espace, du temps , des esprits, de la divinité : elles sont métaphysiques , et leur nom seul fait entendre le haut rang qu'elles tiennent : on pourrait les appeler intellectuelles , pour les faire mieux figurer avec celles dont nous avons parlé , et pour les distinguer de celles qui ne sont que spirituelles. Il s'agit maintenant de savoir si elles conviennent à la poésie. Il me semble que la plupart des gens entendent que la poésie se ferait tort, s'avilirait en traitant ces sortes de sujets; car tout ce qui lient à la philosophie porte avec soi je ne sais quelle idée de pédanterie et de collège, au lieu que la poésie a par elle-même un certain air de cour et du grand monde.

Les productions de cette poésie purement philosophique , seraient telles que peu d'auteurs en seraient capables, j'en conviens; peu de lecteurs capables de les goûter , j'en conviens encore ; et de ces deux défauts , l'un qui relèverait la gloire des auteurs , les animerait bien moins que l'autre ne les refroidirait; mais cela est étranger «lia poésie, qui, par elle-même, a droit de s'élever aux

a8 SUR LA POÉSIE

images intellectuelles , si elle peut. La grande difficulté est que ces images ont une langue barbare , dont la poésie ne pourrait se servir sans offenser trop l'oreille , sa maîtresse souveraine , et maîtresse très délicate : mais il peut se trouver un accommodement ; la poésie fera un effort pour ne parler des sujets les plus philosophiques qu'en sa langue ordinaire; les figures bien maniées peuvent aller loin ; les images même fabuleuses rajeuniront par l'usage nouveau qu'on en fera : un philosophe poète pourra invoquer la muse , et lui dire :

Sur les ailes de Peise'e Transporte-inoi du Ivcec Au sommet du double mont.

Sévère philosopliie , Permets que la poésie De ses fleurs orne ton front.

Il est vrai qu'après cela le mcme auteur qui ose traiter la question du vide , une des plus sèches et des plus épineuses de l'école , est forcé par sa matière à devenir plus abstrait , et que les fleurs sont clair semées sur le front de la philosophie. 11 dit très bien, mais avec peu d'ornement, et peut-être était-il impossible d'y en mettre :

La nature est mon seule guide,

Represente-moi ce vide

A l'infini répandu;

Dans ce qui s'offre à ma vue

J'imagine l'étendue.

Et ne vois que l'étendu.

Et encore

Jja substance de ce vide, Entre les corps supppsc ,

Se répand comme un fluide; Ce n'est qu'un plein déguisé.

Si le fond de l'agrément de la poésie est, comme nous l'avons dit, la difficulté vaincue , certainement traiter ces sortes de matières en vers , c'est entreprendre de vaincre les plus mandes difficultés ; rien ne devrait être plus conforme au génie audacieux de la poésie , et son triomphe ne serait jamais })lus brillant; mais elle veut être plus modeste , et s'abstenir de toucher aux épines de la philosophie ; soit : elle doit du moins être assez hardie pour ne pas s'effaroucher des grands et nobles sujets philosophiques, quoique peu familiers à la plupart des hommes.

Je serais fâché que Théophile n'eût osé dire que, si Dieu retirait sa main ,

L'impuissance de la nature Laisserait tout ésanouir.

Et de la Molle, sur la difficulté de connaître la nature de l'âme, que

Vaincue , elle ne peut se rendre, Et ne saurait, ni se comprendre, Ni se résoudre à s'ignorer.

IVlille autres exemples , et même anciens , s'il le fallait, prouveraient que la poésie s'est souvent alliée heureusement avec la plus haute philosophie. Combien de choses sublimes n'a-t-elle pas dites sur le souverain Etre , le plus inaccessible de tous aux efforts de l'esprit humain? Si l'on a tant loué Socrate d'avoir rappelé du ciel la philosophie, pour l'occuper ici-bas à régler les mœurs des hommes, ne doit-on pas savoir gré à ceux qui font monter jusqu'au ciel la poésie, uniquement occupée auparavant d'objefs terrestres ou sensibles ?

3o SlJli LA POÉSIE

On suppose assez généralement qu'un poète ne fait que se jouer ordinairement sur la superficie des choses, la décorer , rcmbcllir ; et s'il veut pénétrer plus avant dans leur naîure , si parmi des images extérieures et superficielles il en mêle de plus profondes et de plus intimes, en un mot, des réflexions d'une certaine espèce , qui n'appartiennent pourtantpas uniquement à l'école philosophique, on donne à cet auteur le nom de poète philosophe. J'aurais cru naturellement que c'eût été là une louange : mais non ; dans l'intention de la plupart des gens, c'est un blâme. Un poète doit être tout embrasé d'un feu céleste ; et autant qu'il est philosophe , c'est autant d'eau versée sur ce beau feu. Ceci mérite d'être un peu discuté.

Un général d'armée doit être plein de courage, d'ardeur, d'intrépidité; d'un autre côté , il doit être extrêmement prudent , avisé , craignant tout : voilà le chaud et le froid mêlés ensemble , tous deux à un haut degré ; sans tout cela, ce n'est plus Turenne.

^ Sans entrer dans aucun détail, il se trouvera toujours que les grands caractères et les plus estimables sont formés de qualités contraires réunies , et réunies au plus haut point où elles puissent subsister ensemble, malgré leur contrariété. Cette réunion, ainsi conditionnée, ne peut être qu'extrêmement rare; et de là vient qu'on lui doit tant d'estime.

Redescendons à nofre sujet. Ne dit- on pas comiaunéraent le sage Virgile , en prétendant le louer .f* On suppose bien d'ailleurs que c'est un très grand poète, et même le plus grand de tous. De sage à philosophe il n'y a pas loin; on pourrait même prouver que Virgile a été , dans ses ouvrages , philosophe proprement dit , autant qu'il l'a pu.

Le poète philosophe n'est donc pas à blâmer; au contraire , il est très cslimable d'avoir réuni en lui deux qua-

EN GÉINÉRAL. 3t

litos contraires et rarement jointes : il sera bien plus aise de trouver des fous de la façon du feu divin.

Mais si on est plus philosophe que poète, qu'en faudral-il penser? Premièrement, je voudrais que cette différence fut prouvée. Qu'on me dise laquelle des ^'andcs qualités opposées de Turenne dominait en lui ; car je reprends cette comparaison, bien entendu que le poète ne s'en enorgueillira pas trop. Turenne était hardi et entreprenant quand il le fallait , prudent et retenu quand il le^ fallait : s'il a été plus souvent l'un que l'autre, c'est qu'il le fallait. Pour dire que l'un dominait sur l'autre, il faudrait qu'il eût été l'un quand il fallait être l'autre, et même plusieurs fois. Tout cela s'applique de soi-même au poète philosophe.

En second lieu, si quelque chose a dominé dans Turenne, il me semble que l'on conviendrait assez, quoique sans preuves bien exactes, que c'a été la partie de la prudence et de la conduite ; et cela serait favorable au poète plus philosophe que poète.

Ne faisons aucime grâce à cet homme là, et mettons tout au pis sur son compte. Il a plu , il a diverti comme poète, car il faut nécessairement le supposer bon poète ; mais il a beaucoup plus instruit, beaucoup plus approfondi les sujets comme philosophe ; et même pour charger encore plus l'accusation , on voit évidemment qu'il a eu plus d'envie d'instruire et de raisonner que de divertir et déplaire. En vérité, aura-t-on le front de lui reprocher de semblables torts ?

Il n'est pas douteux que la philosophie n'ait acquis aujourd'hui quelques nouveaux degrés de perfection. De là se répand une lumière qui ne se renferme pas dans la région philosophique , mais qui gagne toujours comme do proche en proche, et s'étend enfui sur tout Tempire des

Zi SUR LA POÉSIE

lettres. L'oidre , la clarté , la justesse , qui n'étaient pas autrefois des qualités trop communes chez les meilleurs auteurs , le sont aujourd'hui beaucoup davantage , el même chez les médiocres. Le changement en bien , jusqu'à un certain point , est assez sensible partout. La poésie se piquera-t-elle du glorieux privilège d'en être exempte ?

Les philosophes anciens étaient plus poètes que philosophes ; ils raisonnaient peu, et enseignaient avec une entière liberté tout ce qu ils voulaient. Quand les poètes modernes seraient plus philosophes que poètes , on pourrait dire que chacun a son tour ; et à pai-ler sérieusement , si ces changemens de scène doivent arriver , ils se trouveront arrangés comme l'ordre naturel des choses le demande.

Après qu'on a accusé un poète d'être plus philosophe que poète , on peut bien l'accuser aussi d'avoir plus d'esprit que de talent ; l'un est assez une suite de l'autre ; et les idées , quand on vient à les développer , sont bien liées. On entend par le mot de talent un certain mouvement impérieux et heureux qui vous porte vers certains objets , et les fait saisir juste sans avoir aucun besoin du secours de la réflexion. Je dis aucun; car pour peu qu'on en ait besoin , c'est autant de rabattu sur l'essence et sur le mérite du talent. L'esprit par opposition au talent, la raison éclairée qui examine les objets , les compare , fait des choix à son gré, et y met autant de temps qu'elle le juge nécessaire. Le talent est comme indépendant de nous, et ses opérations semblent avoir été produites en nous par quelque être supérieur qui nous a fait l'honneur de nous choisir pour ses instrumens : d'ailleurs elles sont promptes , ce qui a encore très bonne grâce. Pour ce qu'on appelle esprit, ce n'est que nous; nous sentons trop que c'est nous qui agissons. La difficulté et la lenteur des opérations ne

nous permettent pas de l'ignorer. Yoilà la cause de celte préférence que Ton donne volontiers au talent sur l'esprit ; car la raison humaine, souvent trop orgueilleuse, peut aussi quelquefois être trop humble.

Ce qu'on appelle instinct dans les animaux , est le talent purement talent, et porté à son plus haut point. Nous admirons les loges des castors , les ruches des abeilles , et mille autres effets d'une industrie nullement ou du moins très peu éclaii'ée par une intelligence ; une infinité d'hommes n'en feraient pas autant sans y mettre toute l'intelligence qu'ils auraient en partage. Une ruche est d'une structure sans comparaison plus ingénieuse que la cabane d'un huron. Dans l'enfance du monde , les ruches ont été aussi parfaites qu'elles le sont aujourd'hui. Voilà bien des sujets d'exalter l'instinct ou le talent. Mais les endroits mêmes par où on l'exalterait, sont ceux qui découvrent son cxlrème imperfection. Il fait bien ce qu'il fait , mais il ne le fait jamais que de la même manière : il est renfermé dans de certaines bornes bien marquées, d'où absolument il ne peut sortir; il ne se perfectionne jamais. La première ruche valait mieux que la première cabane; mais elle vaut infiniment moins que les maisons qui ont succédé aux cabanes, que les palais, que les temples.

Il est impossible qu'il y ait des hommes absolument à talent, comme les abeilles ou les castors, et totalement privés de lumières. Il est très difficile qu'il y ait des gens d'un esprit très lumineux, et qui n'aient aucun talent, aucune disposition naturelle et machinale qui les déterminent à porter leurs lumières d'un côté plus que d'un autre. On ne peut que comparer ceux qui auront une forte dose de talent et une faible dose d'esprit , avec ceux dont le caractère sera formé du mélange opposé : lesquels mériteront la préférence ?

Ceux de la première espèce auront dans leurs productions une grande facilité, de la nouveauté , une singularité frappante; ils seront renfermés dans un genre où ils brilleront dès leurs premiers commencemens, et ne feront pas dans la suite de grands progrès ; ils se corrigeront peu de leurs défauts , même des plus grands , seront mauvais juges de leurs propres ouvrages , peu capables d'instruire.

Ceux de la seconde espèce seront plus lents dans leurs productions , et plus faibles dans les commencemens ; mais ils acquerront toujours, et plus de facilité, et plus de perfection; ils sauront vaincre leurs défauts, et se rendre maîtres d'eux-mêmes ; ils verront clair à ce qu'ils feront , et pourront communiquer les industries qui leur auront réussi ; ils sortiront à leur gré de leur genre principal , et feront ailleurs des courses heureuses.

On voit assez que , dans les premiers , l'esprit nuit au talent ; il les empêche d'être aussi parfaits que les castors et les abeilles , parce qu'étant aussi imparfait qu'on le suppose ici , il ne fait que traverser, par des lumières fausses, le précieux aveuglement du talent. Dans les seconds, au contraire , le talent faible est infiniment aidé par l'esprit qui l'éclairé , le guide , et en iii-e ce qu'il n'aurait pas produit abandonné à lui-même : en un mot , l'esprit peut absolument se passer du talent, et le talent ne peut pas également se passer de l'esprit. L'esprit sait quelles sont les sources où la poésie prend ses beautés ; il sait reconnaître les vTaies d'avec les fausses : il ira chercher les vraies , et les trouvera peut-être seulement avec plus de travail et plus lentement; le talent trouvera sans chercher, si l'on veut; trouvera encore, si l'on veut, les vraies, mais par hasard, et se contentera assez souvent de fausses.

Tout cela ne s'cnlend que des cas extrêmes qui n'exis-

lent peut-être jamais dans la nature, mais qui ont l'avantage d'être plus aisés à saisir , quand on veut entrer dans des discussions un peu fines. Réellement tous les génies au-dessus du commun sont un assemblage d'esprit et de talent combinés , selon une iniinilé de degrés différens. Les plus parfaits seront certainement ceux où ils se trouveraient égaux dans un baut degré ; mais s'il faut que l'un des deux domine , il me semble qu'on ne devrait pas beaucoup liésiter à se déterminer pour l'esprit. Il est vrai que ce sera lui qui jugera dans sa propre cause ; mais où trouvera-t-on un autre juge ?

Nous avons déjà jeté en avant quelques semences d'une prédiction hasardée. Peut-être viendra-t-il un temps où les poètes se piqueront d'être plus philosophes que poètes, d'avoir plus d'esprit que de talent, et en seront loués. Tout est en mouvement dans l'univers , et à tout égard ; et il paraît bien avéré que le genre humain , du moins en Europe , a fait quelques pas vers la raison : mais une si grande et si pesante jnasse he se meut qu'avec une extrême lenteur. Si ce mouvement continuait du même côté, ou supposé qu'il souffrît de grandes interruptions, ce qui n'est que trop naturel , s'il reprenait toujours de ce côté là, ce qu'on peut légitimement espérer, n'en arriverait-il pas des changemens dans les affaires de l'esprit , et ce qui n'est fondé que sur d'agréables fantômes , n'aurait-il rien à craindre?

J'avoue que la poésie , par son langage mesuré qui flatte J'oreille, et par l'idée qu'elle offre à l'esprit d'une difficulté vaincue , a des charmes réels. Hé bien, ils subsisteront : on les lui laissera , mais à condition (ju'clle donnera moins au talent qu'à l'esprit, moins aux ornemcns qu'au fond des choses.

Et (pie serait-ce si l'on venait à découvrir et à s'assurer

Page 1