‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 58 sur 256 · PORTRAIT DE CLARICE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE CLARICE

J'espère que Vénus ne s'en fâchera pas , Assez peu de beautés m'ont paru redoutables ;

Je ne suis pas des plus aimables ,

Mais je suis des plus délicats.

J'étais dans l'â^e où règne la tendresse ,

Et mon cœur n'était point touché.

Quelle honte ! il fallait justifier sans cesse

Ce cœur oisif qui m'était reproché.

Je disais quelquefois : Qu'on me trouve un visage , Par la simple nature uniquement paré , Dont la douceur soit vive , et dont l'air vif soit sage , Qui ne promette rien , et qui pourtant engage ; Qu'on me le trouve , et j'aimerai.

Ce qui serait encor bien nécessaire , Ce serait un esprit qui pensât finement.

Et qui crût être un esprit ordinaire , Timide sans sujet, et par là plus charmant; Qui ne put se montrer ni se cacher sans plaire ;

Qu'on me le trouve , et je deviens amant.

On n'est pas obligé de garder de mesure

Dans les souhaits qu'on peut former :

Comme en aimant je prétends estimer,

Je voudrais bien encore un cœur plein de droiture i Vertueux sans rien réprimer ; Qui n'eût pas besoin de s'armer

D'une sagesse austère et dure , Et qui de Tardeur la plus pure Se pût une fois enflammer ; Qu'on me le trouve, et je promets d'aimer.

Par ces conditions j'eiEfrayais tout le monde-.

Chacun me promettait une paix si profonde ,

Que j'en serais moi-même embarrassé.

Je ne voyais point de bergère ,

Qui d'un air un peu courroucé

Ne m'envoyât à ma chimère.

Je ne sais cependant comment l'amour a fait , Il faut qu'il ait long-temps médité son projet ; Mais enfin il est sûr qu'il m'a trouvé Clarice, Semblable à mon idée , ayant les mêmes traits: Je crois , pour moi , qu'il me l'a faite exprès.

Oh ! que l'amour a de malice !

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