‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 7 sur 256 · TOM. Y · texte numérisé non relu

TOM. Y

qu elle ne soit amère , chagrine el orgueilleuse , comme celle des satiriques de profession. JMais la critique qui est un examen et non pas une satire, qui a de la liberté mais sans fiel et sans aigreur , et surtout que Ton accompagne d'une reconnaissance sincère de son peu de capacité, laisse la liberté de faire encore pis, si l'on veut, que tout ce qu'on s'est mêlé de reprendre. C'est cette dernière espèce de critique que j'ai choisie; et je l'ai prise avec ses privilèges, que je me flatte qui ne me seront pas contestés.

La poésie pastorale est apparemment la plus ancienne de toutes les poésies , parce que la condition de berger est la plus ancienne de toutes les conditions. Il est assez vraisemblable que ces premiers pasteurs s'avisèrent , dans la tranquillité et l'oisiveté dont ils jouissaient , de chanter leurs plaisirs et leurs amours; et il était naturel qu'ils fissent souvent entrer dans leurs chansons leurs troupeaux , les bois , les fontaines et tous les objets qui leur étaient les plus familiers. Ils vivaient à leur manière dans une grande opulence, ils n'avaient personne au-dessus de leur tête , ils étaient pour ainsi dire les rois de leurs troupeaux -, et je ne doute pas qu'une certaine joie qui suit l'abondance et la liberté, ne les portât encore au chant et à la poésie.

La société se perfectionna, ou peut-être se corrompit: mais enfin les hommes passèrent à des occupations qui leur parurent plus importantes ; de plus grands intérêts les agitèrent , on bâtit des villes de tous côtés , et avec le temps il se forma de grands états. Alors les habitans de la campagne furent les esclaves de ceux des villes ; et la vie pastorale étant devenue le partage des plus malheureux d'entre les hommes , n'inspira plus rien d'agréable.

Les agrémens demandent des esprits qui soient en état

de s'élever au-dessus des besoins pressans de la vie, et qui se soient polis par un long usage de la société ; il a toujours manqué aux bergers l'une ou l'autre de ces deux conditions. Les premiers pasteurs dont nous avons parlé , étaient dans une assez grande abondance ; mais de leur temps le monde n'avait pas encore eu le loisir de se polir. Il eût pu y avoir quelque politesse dans les siècles suivans; mais les pasteurs de ces siècles là étaient trop misérables. Ainsi , et la vie de la campagne et la poésie des pasteurs, ont toujours dû être fort grossières.

Aussi est-il bien sûr que de vrais bergers ne sont point entièrement faits comme ceux de Théocrite. Croit-on qu'il y en ait quelqu'un qui puisse dire : aussitôt qu'elle le vit, aussitôt elle perdit toute sa raison, aussitôt elle se précipita dans les abîmes de V amour F

Qu'on examine encore les traits qui suivent:

« Plût au ciel, Amarillis, que je fusse une petite abeille , pour entrer dans la grotte où tu te retires , en passant au travers des lierres qui t'environnent? Je sais maintenant ce que c'est que l'amour : c'est un dieu bien cruel ; il faut qu'il ait sucé le lait d'une lionne , et que sa mère l'ait nourri dans les forêts.

Cléariste me jette des pommes lorsque mon troupeau passe auprès d'elle, elle murmure en même temps quelque chose de très doux.

Partout on voit le printemps, partout les pâturages sont plus fertiles, partout les troupeaux sont en meilleur état, aussitôt que ma bergère paraît ; mais , du moment qu'elle se relire , les herbes sèchent et les bergers aussi.

Je ne souhaite point de posséder les richesses de Pélops, ni de courir plus vite que les vents, mais je chanterai sous cette roche , te tenant entre mes bras , et regardant en même temps la mer de Sicile. » Je crois que l'on trouvera

4o DISCOURS

dans tout cela, et plus de beaulé et plus de délicatesse

d'imagination , que n'en ont de vrais bergers.

IMais je ne sais pourquoi ïhéocrile , ayant quelquefois élevé ses bergers d'une manière si agréable au-dessus de leur génie naturel, les y a laissé retomber très souvent. Je ne sais comment il n'a pas senti qu'il fallait leur ôter une certaine grossièreté qui sied tcujoms mal. Lorsque Dapbnis , dans la première idylle , est prêt à expirer d'amour , et qu'il est environné d'un grand nombre de dieux qui sont venus le visiter , on lui reproche , au milieu de cette belle compagnie, qu'il est comme les chevriers qui envient les amours de leurs boucs et en sèchent de jalousie ; et -l'on peut assurer que les termes dont Théocrite s'est servi , répondent fort bien à lidée.

Dans une autre idylle , Lacon et Comatas se prennent de paroles sm- des vols qu'ils se sont faits l'un à l'autre. Comatas a dérobé la flûte de Lacon ; Lacon a dérobé à Comatas la peau qui lui servait d'habit, et l'a laissé nu. Ensuite ils se disent de certaines injures qui conviennent à des Grecs, mais qui ne sont assurément pas trop honnêtes : et enfin, après que l'un a fait encore à l'autre un petit reproche de sentir mauvais, ils commencent un combat de chant, qui aurait dû plus naturellement être un combat à coups de poing, vu ce qui avait précédé; et, ce qui est assez plaisant, c'est qu'après avoir débuté par de très vilaines injures, lorsqu'ils en sont à chanter l'un contre l'autre , ils font les délicats sur le choix du lieu où ils chanteront ; chacun en propose un dont il fait une description fleurie. J'aurais peine à croire que tout cela fût bien assorti. Il se trouve encore la même bigarrure dans leur combat, où, entre des choses qui regardent leurs amours et qui sont jolies, Comatas fait souvenir Lacon qu'il Je battit bien un certain jour; et Lacon répond qu'il

SURLÉGLOGUE. <r

ne s'en souvient pas; mais qu'il se souvient d'un jour qu'Eumaras , maître de Comatas , lui donna bien les étrivières. Quand on dit que Vénus, et les giâces, et les amours, ont composé les idylles de Théocrite , je ne crois pas qu'on prétende qu'ils aient mis la main à ces endroits là.

Il y a encore dans Théocrite des choses qui n'ont pas tant de bassesse, mais qui n'ont guère d'agrément, parce qu'elles ne sont simplement que rustiques. La quatrième de ses idylles est toute de ce caractère. Il ne s'agit que d'un Egon, qui, étant allé aux jeux Olympiques, a laissé son troupeau entre les mains de Coridon. Battus reproche à Coridon que le troupeau est bien maigri depuis le départ d'Egon. Coridon répond qu'il y fait de son mieux, et qu'il le mène dans les meilleurs pâturages qu'il connaisse. Battus dit que la flûte d'Egon se gâtera pendant son absence. Coridon répond que non, qu'elle lui a été laissée, et qu'il saura bien en faire usage. Ensuite Battus se fait tirer une épine du pied par Coridon, qui lui conseille de n'aller point à la montagne qu'il ne soit chaussé Ensuite Coridon apprend à Battus qu'il a surpris dans une étable un vieillard avec sa maîtresse aux sourcils noirs ; et , ce que ne croiraient peut-être pas ceux qui n'ont point d'habitude avec les anciens, voilà toute l'idylle.

Lorsque , dans un combat de bergers , l'un dit : « Hay , » mes chèvres , allez sur la pente de cette colline ; » et l'autre répond : « Mes brebis , allez paître du côté du Le- » vant. «

Ou , « Je hais les renards qui mangent les figues ; » et « l'autre , je hais les escargots qui mangent les raisins, »

Ou, « Je me suis fait un lit de peaux de vaches auprès » d'un ruisseau bien frais , et là je ne me soucie non plus » de l'été, que les enfans des remontrances de leur père

4a DISCOURS

« et de leur mère ; » et l'autre , « J'habite un antre a^éa- » ble , j'y fais bon feu , et ne me soucie non plus de l'hiver, » qu'un homme qui n'a point de dents se soucie de noix » quand il voit de la bouillie. »

Ces discours ne sentent-ils point trop la campa^e, et ne conviennent-ils point à de vrais paysans , plutôt qu'à des bergers d'églogues ?

Virgile , qui , ayant eu devant les yeux l'exemple de Théocrite, s'est trouvé en état d'enchérir sur lui, a fait ses bergers plus polis et plus agréables. Si Ton veut comparer sa troisième églogue avec celle de Lacon et de Comatas, on verra comment il a trouvé le secret de rectifier et de surpasser ce qu'il imitait. Ce n'est pas qu'il ne ressemble encore un peu trop à Théocrite, lorsqu'il perd cpielques vers à faire dire à ses bergers :

« IVles brebis , n'avancez pas tant sur le bord de la ri- » vière ; le bélier qui y est tombé n'est pas encore bien » séché. »

Et , « Tityre , empêche les chèvres d'approcher de la » rivière ; je les laverai dans la fontaine quand il en sera » temps. >'

Et, « Petits bergers , faites rentrer les brebis dans le » bercail ; si la chaleur desséchait leur lait, comme il arriva » l'autre jour , nous n'en tirerions rien. »

Tout cela est d'autant moins agréable , qu'il vient à la suite de quelques traits d'amour fort jolis et fort galans , qui ont fait perdre au lecteur le goût des clioscs purement rustiques.

Calpurnius , auteur d'églogues , qui a vécu près de trois cents ans après Virgile , et dont les ouvrages ne laissent pas d'avoir quelque beauté , paraît avoir eu regret que Virgile n'ait exprimé que par les mots, novimus et qui te, les injures que Lacon et Comatas se disent dans Théo-

crite ; encore ce trait aurait-il clé meilleur à supprimer tout-à-fait. Calpurnius a trouvé cela digne d'une plus grande étendue, et a fait une églo^e qui n'aboutit qu'à ces injures que se disent avec beaucoup de cbaleur deux bergers prêts à chanter l'un contre l'autre ; de quoi celui qui les devait juger est si effrayé, qu'il les laisse là et s'enfuit. Belle conclusion !

Il n'y a point d'auteur qui ait fait des bergers si rustiques qiie Baptiste Mantouan, poète latin du siècle passé, que l'on a comparé à Virgile , quoique assurément il n'ait rien de commun avec lui que d'être de Mantoue. Le berger Faustus , en faisant le portrait de sa maîtresse , dit qu'elle avait un gros visage boursoufflé et rouge ; et que , quoiqu'elle fût à peu près borgne, il la trouvait plus belle que Diane. On ne s'imaginerait jamais quelle précaution prend un autre berger avant que de s'embarquer dans un assez long discours; et qui sait si le Mantouan ne s'applaudissait pas eu ces endroits d'avoir copié la nature bien fidèlement!

Je conçois donc que la poésie pastorale n'a pas de grands charmes , si elle est aussi grossière que le naturel, ou si elle ne roule précisément que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et de chèvres , des soins qu'il faut prendre de ces animaux , cela n'a rien par soimême qui puisse plaire : ce qui plaît, c'est l'idée de tranquillité attachée à la vie de ceux qui prennent soin des brebis et des chèvres. Qu'un berger dise : " Mes moulons . » se portent bien , je les mène dans les meilleurs pâtu- » rages, ils ne mangent que de bonne herbe , » et qu'il le dise dans les plus beaux vers du monde, je suis sûr que votre imagination n'en sera pas beaucoup flattée. INIais qu'il dise : «' Que ma vie est exempte d'inquiétude ! Dans quel » repos je passe mes jours ! Tous mes désirs se bornent à

» voir mon troupeau se porter bien ; que les pâturages » soient bons, il n'y a point de bonheur dont je puisse » être jaloux, etc. » Vous voyez que cela commence à devenir plus agréable ; c'est que l'idée ne tombe plus précisément sur le ménage de la campagne , mais sur le peu de soins dont on y est chargé , sur l'oisiveté dont on y jouit ; et , ce qui est le principal , sur le peu qu'il en coûte pour y être heureux.

Car les hommes veulent être heureux, et ils voudraient l'être à peu de frais. Le plaisir , et le plaisir tranquille , est l'objet commun de toutes leurs passions , et ils sont tous dominés par une certaine paresse. Ceux qui sont les plus remuans, ne le sont pas précisément par l'amour qu'ils ont pour l'action , mais par la difficulté qu'ils ont à se contenter.

L'ambition, parce qu'elle est trop contraire à cette paresse naturelle , n'est ni une passion générale , ni une passion fort délicieuse. Assez de gens ne sont point ambitieux : il y en a beaucoup qui n'ont commencé à l'être que par dès engagemens qui ont précédé leurs réflexions, et qui les ont mis hors d'état de revenir jamais à des inclinations plus tranquilles; et ceux enfin qui ont le plus d'ambition, se plaignent assez souvent de ce qu'elle leur coûte. Cela vient de ce que la paresse n'a pas été étouffée ; pour lui avoir été sacrifiée , elle s'est trouvée plus faible , et n'a pas emporté la balance ; mais elle ne laisse pas de subsister encore, et de s'opposer toujours aux mouvemens de l'ambition. Or, on n'est point heureux tant que Ton est partagé entre deux inclinations qui se combattent.

Ce n'est pas que les hommes pussent s'accommoder d'une paresse et d'une oisiveté entière ; il leur faut quelque mouvement, quelque agitation, mais un mouvement et une agitation qui s'ajustent, s'il se peut, avec la sorte de

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paresse qui les possède; et c'est ce qui se trouve le plus heureusement du monde dans Famour , pourvu qu'il soit pris d'une certaine façon. Il ne doit pas être ombrageux , jaloux, furieux, désespéré; mais tendre, simple, délicat, fidèle , et , pour se conserver dans cet état , accompagné d'espérance. Alors on a le cœur rempli , et non pas troublé ; on a des soins , et non pas des inquiétudes ; on est remué , mais non pas déchiré ; et ce mouvement doux est précisément tel que l'amour du repos , et que la paresse naturelle le peut souffrir.

Il n'est que trop certain , d'ailleurs , que l'amour est de toutes les passions, la plus générale et la plus agréable. Ainsi , dans l'état que nous venons de décrire , il se fait un accord des deux plus fortes passions de l'homme , de la paresse et de l'amour. Elles sont toutes deux satisfaites en même temps ; et , pour être heureux , autant qu'on le peut être par les passions , il faut que toutes celles que l'on a s'accommodent les unes avec les autres.

Voilà proprement ce que l'on imagine dans la vie pastorale. Elle n'admet point l'ambition, ni tout ce qui agite le cœur trop violemment ; la paresse a donc lieu d'être contente. Mais cette sorte de vie là, par son oisiveté et par sa tranquillité, fait naître l'amour plus facilement qu'aucune autre , ou du moins le favorise davantage; et quel amour? Un amour plus simple, parce qu'on n'a pas l'esprit si dangereusement raffiné; plus a|)pliqué, parce qu'on n'est occupé d'aucune autre passion; plus discret, parce qu'on ne connaît presque pas la vanité; plus fidèle, parce qu'avec une vivacité d'imagination moins exercée , on a aussi moins d'inquiétudes, moins de dégoûts, moins de caprices ; c'est-à-dire , en un mot , Tamour purgé de tout ce que les excès de fantaisies humaines y ont mêlé d'étranger et de mauvais.

Il n'est pas surprenant après cela que les peintures de la vie pastorale aient toujours je ne sais quoi de si riant, et qu'elles nous flattent plus que de pompeuses descriptions d'une cour superbe, et de toute la magnificence qui peut y éclater. Une cour ne nous donne l'idée que de plaisirs pénibles et contraints; car, encore une fois , c'est cette idée qui fait tout. Si l'on pouvait placer ailleurs qu'à la campagne la scène d'une vie tranquille et occupée seulement par l'amour, de sorte qu'il n'y entrât ni chèvres, ni brebis, je ne crois pas que cela en fût plus mal; les chèvres et les brebis ne servent de rien : mais comme il faut choisir entre la campagne et les villes , il est plus vraisemblable que cette scène soit à la campagne.

Parce que la vie pastorale est la plus paresseuse de toutes, elle est aussi la plus propre à servir de fondement à ces représentations agréables dont nous parlons ici. Il s'en faut bien que des laboureurs , des moissonneurs , des vignerons , des chasseurs , soient des personnages aussi convenables à des cglogues , que des bergers : nouvelle preuve que l'agrément de l'églogue n'est pas attaché aux choses rustiques , mais à ce qu'il y a de tranquille dans la vie de la campagne.

Il y a pourtant dans Théocritc une idylle de deux moissonneurs qui a de la beauté. Un moissonneur demande à un autie d'où vient qu'il travaille si mal, qu'il ne fait point les sillons droits, que les autres le devancent toujours. Il répond qu'il est amoureux , et puis chante quelque chose d'assez joli pour la personne qu'il aime. Mais le premier moissonneur se moque de lui , et lui dit qu'il est fou de s'amuser à être amoureux; que ce n'est point là le métier d'un homme de journée ; qu'il faut que , pour se divertir et s'exciter au travail , il chante de certaines chansons qu'il lui marque , qui ne regardent que la mois-

son. J'avoue que je ne ne suis pas si content de cette fin là; je ne goûte point trop que d'une idée galante on me rappelle à une autre qui est basse et sans agrément.

Sannazar n'a introduit que des pêcheurs dans ses églogues, et j'y sens toujours que l'idée de leur travail dur me blesse. Je ne sais quelle finesse il a entendu à mettre des pêcheurs au lieu des bergers qui étaient en possession de l'églogue : mais si les pêcheurs eussent été en la même possession, il eût fallu mettre les bergers en leur place. Le chant ne convient qu'à eux , et surtout l'oisiveté. Et puis il est plus agréable d'envoyer à sa maîtresse des fleurs ou des fruits , que des huîtres à l'écaillé, comme fait le Lycon de Sannazar à la sienne.

Il est vrai que Théocrite a fait une idylle de deux pêcheurs , mais elle ne me paraît pas d'une beauté qui ait dû tenter personne d'en faire de cette espèce. Deux pêcheurs qui ont mal soupe sont couchés ensemble dans une méchante petite chaumière qui est au bord de la mer ; l'un réveille l'autre pour lui dire qu'il vient de rêver qu'il prenait un poisson d'or , et son compagnon lui répond qu'il ne laisserait pas de mourir de faim avec une si belle pêche. Etait-ce la peine de faire une idylle.

Cependant, quoique l'on ne mette que des bergers dans l'églogue , il est impossible que la vie des bergers , qui est encore très grossière , ne leur abaisse l'esprit et ne les empêche d'être aussi spirituels , aussi délicats et aussi galans qu'on nous les représente ordinairement. L'Astréc de d'Urfé ne paraît pas un roman si fabuleux qu'Amadis ; je crois pourtant qu'il ne l'est pas moins dans le fond par la politesse et les agrémens de ses bergers , qu'Amadis !e peut être par tous ses enchanteurs, par toutes ses fées et par l'extravagance de toutes ses aventures. D'où vient donc que les bergeries plaisent malgré la fausseté des caractères

qui doit toujours blesser ? Aimerions-nous que l'on nous représentât les gens de cour avec une grossièreté qui ressemblât autant à celle des vrais bergers , que la délicatesse et la galanterie que l'on donne aux bergers ressemblent à celle des gens de cour ?

Non, sans doute ; mais aussi le caractère des bergers n'est pas faux , à le prendre par un certain endroit. On ne regarde pas à la bassesse des soins qui les occupent réellement, mais au peu d'embarras que ces soins causent. Cette bassesse exclurait tout-à-fait les agrémens et la galanterie ; mais au contraire la tranquillité y sert , et ce n'est que sur elle que l'on fonde tout ce qu'il y a d'agréable dans la vie pastorale.

Il faut du vrai pour plaire à l'imagination ; mais elle n'est pas difficile à contenter; il ne lui faut souvent qu'un demi-vrai. Ne lui montrez que la moitié d'une chose , mais montrez-la lui vivement , elle ne s'avisera pas que vous lui en cachiez l'autre , et vous la mènerez aussi loin que vous voudrez sur le pied que cette seule moitié qu'elle voit est la chose tout entière. L'illusion et en même temps l'agrément des bergeries consiste donc à n'offrir aux yeux que la tranquillité de la vie pastorale, dont on dissimule la bassesse : on en laisse voir la simplicité, mais on en cache la misère -, et je ne comprends pas pourquoi Théocrite s'est plu à nous en montrer si souvent et la misère et la bassesse.

Si les partisans outrés de l'antiquité disent que Théocrite a voulu peindre la nature telle qu'elle est, j'espère que sur ce principe on nous donnera des idylles de porteurs d'eau, qui parleront entre eux de ce qui leur est particulier ; elles vaudront tout autant que des idylles de bergers qui ne parleraient uniquement que de leurs chèvres ou de leurs vaches.

Il ne s'agit pas simplement de peindre , il faut peindre des objets qui fassent plaisir à voir. Quand on me représente le repos qui règne à la campagne , la simplicité et la tendresse avec laquelle l'amour s'y traite , mon imagination touchée et émue me transporte dans la condition de berger , je suis berger : mais que l'on me représente , quoiqu'avec toute l'exactitude et toute la justesse possible , les viles occupations des bergers, elles ne me font point d'envie , et mon imagination demeure fort froide. Le principal avantage de la poésie consiste à nous dépeindre vivement les choses qui nous intéressent , et à saisir avec force ce cœur qui prend plaisir à être remué.

En voilà assez, et trop peut-être, contre ces bergers de Théocrite et leurs pareils qui sont quelquefois trop bergers. Ce qui nous reste de INIoschus et de Bion dans le genre pastoral , me fait extrêmement regretter ce que nous en avons perdu. Ils n'ont nulle rusticité ; au contraire, beaucoup de galanterie et d'agrément, des idées neuves et toutà-fait riantes. On les accuse d'avoir un style un peu trop fleuri , et j'en conviendrais bien à l'égard d'un petit nombre d'endroits : mais je ne sais pourquoi les critiques ont plus de penchant à excuser la grossièreté de Théocrite , que la délicatesse de Moschus et de Bion ; il me semble que ce devrait cire le contraire. N'est-ce point parce que Virgile a prévenu tous les esprits à l'avantage de Théocrite , en ne faisant qu'à lui seul l'honneur de l'imiter et de le copier ? N'est-ce point que les savans ont un goût accoutumé à dédaigner des choses délicates et galantes ? Quoi (lu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poètes bucoliques.

Les auteurs modernes ne sont pas ordinairement tombés dans le défaut de faire leurs bergers trop grossiers.

5o DISCOURS

D'Urfé ne s'en est que trop cloi^é dans son roman , qui d'ailleurs est plein de choses admirables. II y en a qui sont de la dernière perfection dans le genre pastoral ; mais il y en a aussi, si je ne me trompe , qui demanderaient à être dans Cyrus ou dans Cléopâtre. Souvent les bergers de l'Astrée me paraissent des gens de cour déguisés en bergers, et qui n'en savent pas bien imiter les manières : quelquefois ils me paraissent des sophistes très pointilleux ; car quoique Silvandre fût le seul qui eût étudié à l'école des Massiliens, il y en a d'autres à qui il arrive d'être aussi subtils que lui , et je ne sais seulement comment ils pouvaient l'entendre , eux qui n'avaient pas fait leurs cours chez les Massiliens.

Il n'appartient point aux bergers de parler de toutes sortes de matières , et quand on veut s'élever , il est permis de prendre d'autres personnages. Si Virgile voulait faire une description pompeuse de ce renouvellement imaginaire que l'on allait voir dans l'univers à la naissance du fils de Pollion , il ne fallait point qu'il priât les muses pastorales de le prendre sur un ton plus haut qu'à leur ordinaire ; leur voix ne va point jusqu'à ce ton là : ce qu'il y avait à faire , était de les abandonner , et de s'adresser à d'autres qu'à elles. Je ne sais cependant s'il ne devait pas s'en tenir aux muses pastorales ; il eût fait une peinture agréable des biens que le retour de la paix allait produire à la campagne, et cela, ce me semble, eût bien valu toutes ses merveilles incompréhensibles qu'il emprunte de la sybille de Cumes , cette nouvelle race d'hommes qui descendra du ciel, ces raisins qui viendront à des ronces, et ces agneaux qui naîtront de couleur de feu ou d'écariate, pour épargner aux hommes la peine de teindre leur laine. On aurait mieux flatté Pollion par des choses qui eussent un peu plus de vraisemblance : peut-être cependant

SUR L'ÉGLOGUE. 5i

celle-là n'en manquait-elle pas trop ; il est bien difficile que les louanges en manquent pour ceux à qui elles s'adressent.

Oserais-je avouer qu'il me paraît que Calpurnius, auteur qui n'est pas du mérite de Virgile , a pourtant mieux traité un sujet tout semblable ? Je ne parle que du dessein et npn pas du style. Il introduit deux bergeis , qui , pour se garantir de l'ardeur du soleil , se retirent dans un antre, où ils trouvent des vers écrits de la main du dieu Faunus, qui sont une prédiction du bonheur dont l'empereur Carus va combler tous ses sujets. Il s'arrête assez , selon le devoir d'un poète pastoral , au bonheur qui regarde la campagne; ensuite il s'élève plus haut, parce qu'il en a droit en faisant parler un Dieu : mais il n'y mêle rien de semblable aux prophéties de la sybille. C'est dommage que Virgile n'ait fait les vers de celte pièce ; encore ne serait-il pas nécessaire qu'il les eût fait tous.

Virgile se fait dire par Phébus au commencement de la sixième églogue , que ce n'est point à vm berger à chanter des rois et des guerres : mais qu'il doit s'en tenir à ses troupeaux, et à des sujets qui ne demandent qu'un style simple. Assurément le conseil de Phébus est fort bon : mais je ne comprends pas comment Virgile s'en souvient si peu, qu'il se met aussitôt après à entonner l'origine du monde , et la formation de l'univers selon le système d'Épicure , ce qui était bien pis que de chanter des guerres et des rois. En vérité, je ne sais du tout ce que c'est que cette pièce là; je ne conçois point quel en est le dessein , ni quelle liaison les parties ont entre elles. Après ces idées de philosophie , viennent les fables d'Hiias et Pasiphaé , et des sœurs de Phaëton, qui n'y ont aucun rapport ; et au milieu de ces fables, qui sont prises dans des temps forî reculés , se trouve placé Cornélius Gallus , contemporain

et aussi zélé que le serait celui d'un ancien ) , tire de là celte belle réfiexicn, que Famour fait qu'on doute des choses de la foi. II est certain que ces erreurs là , qui doivent être détestées de tous ceux qui les connaissent , doivent être ignorées des bergers.

En récompense le Montouan fait quelquefois ses bergers fort dévots. Vous voyez dans une églogue un dénombrement de toutes les fêtes de la \ ierge ; dans une autre une apparition de la Vierge, qui promet à un berger que quand il aura passé sa vie sur le Carmel, elle l'en'evera dans des lieux plus agréables, et lui fera à jamais habiter les cieux , avez les dryades et les hamadryades : nouvelles saintes que nous ne connaissions pas encore dans le paradis.

Ces ridicules sensibles, pour ainsi dire palpables, sont bien aisés à éviter dans le caractère des bergers ; mais ily en a d'autres un peu plus fins , où l'on tombe plus aisément. Il ne faut point que des bergers disent des choses brillantes. Il en échappe quelquefois à ceux de Racan, quoiqu'ils aient coutume d'être assez retenus sur cet article. Pour les auteurs italiens, ils sont toujours si remplis de pointes et de fausses pensées , qu'il semble qu'on doive leur passer ce style comme leur langue naturelle. Ils ne se contraignent nullement, quoiqu'ils fassent parler des bergers , et ils n'en emploient pas des figures moins hardies ni moins outrées.

L'auteur de la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, condamne la Sylvie du Tasse, qui, en se mirant dans une fontaine, et en se mettant des fleurs, leur dit qu'elle ne les porte pas pour se parer, mais pour leur faire honte. Il trouve la pensée trop recherchée et trop peu naturelle pour une bergère : on ne peut se dispenser de souscrire à ce jugement. Mais après cela on doit s'é-

pargner la peine de lire des poésies pastorales du Guarini , du Bonarelli et du cavalier INIarin , pour y trouver rien de pastoral ; car la pensée de Sylvie est la chose du monde la plus ^simple , en comparaison de celles dont ces auteurs sont pleins.

L'Aminte du Tasse est en effet ce que l'Italie a de meil- . leur dans le genre pastoral. Cet ouvrage a certainement de grandes beautés ; cet endroit même de Sylvie , hormis ce qu'on y vient de remarquer, est une des plus agréables choses et des mieux peintes que j'aie jamais vues; et l'on doit être bien obligé à un auteur italien de ne s'ctie pas davantage abandonné aux pointes. Mais je ne crois pas que tous les poètes de l'Italie ensemble en puissent fournir de plus ridicules que celles de cette églogue de INIarot , où le berger Colin dit sur la mort de Louise de Savoie, mère de François I" :

Rien n'est ça-bas qui cette mort ignore ; Goignac s'en coigne en sa poitrine bluine ; Romorantin la perte remémore, Anjou fait joug, Angoulème est de même, Amboise en boit une amertume extrême , Le Maine en meine un lamentable bruit, etc.

De Segrais , dont les poésies pastorales sont fort estimées, avoue qu'il n'a pas toujours exactement gardé le style qui y est propre. 11 dit qu'il a été quelquefois obligé de s'accommoder au goût de son siècle , qui demandait des choses figurées et brillantes ; mais il ne l'a fait qu'après avoir bien prouvé qu'il savait parfaitement attraper, quand il voulait, les vraies beautés de l'églogue. On ne sait quel est le goût de ce temps-ci; il n'est déterminé ni en i)ioa ni en mal, et il paraît qu'il va flottant, tantôt d'un côté, tan-

et aussi zélé que le serait celui d'un ancien), tire de là celte belle réflexion, que l'amour fait qu'on doute des choses de la foi. Il est certain que ces erreurs là , qui doivent être détestées de tous ceux qui les connaissent , doivent être ignorées des bergers.

En récompense le Montouan fait quelquefois ses bergers fort dévots. Vous voyez dans une églogue un dénombrement de toutes les fêtes de la \ ierge ; dans une autre une apparition de la \ ierge, qui promet à un berger que quand il aura passé sa vie sur le Carmel , elle l'en'evera dans des lieux plus agréables, et lui fera à jamais habiter les cieux , avez les dryades et les hamadryades : nouvelles saintes que nous ne connaissions pas encore dans le paradis.

Ces ridicules sensibles, pour ainsi dire palpables, sont bien aisés à éviter dans le caractère des bergers ; mais il y en a d'autres un peu plus fins , où l'on tombe plus aisément. Il ne faut point que des bergers disent des choses brillantes. Il en échappe quelquefois à ceux de Racan, quoiqu'ils aient coutume d'être assez retenus sur cet article. Pour les auteurs italiens, ils sont toujours si remplis de pointes et de fausses pensées , qu'il semble qu'on doive leur passer ce style comme leur langue naturelle. Ils ne se contraignent nullement , quoiqu'ils fassent parler des bergers , et ils n'en emploient pas des figures moins hardies ni moins outrées.

L'auteur de la manière de bien penser dans les ou\>rages d'esprit, condamne la Sylvie du Tasse, qui, en se mirant dans une fontaine, et en se mettant des fleurs, leur dit qu'elle ne les porte pas pour se parer, mais pour leur faire honte. Il trouve la pensée trop recherchée et trop peu naturelle pour une bergère : on ne peut se dispenser de souscrire à ce jugement. Mais après cela on doit se-

pargner la peine de lire des poésies pastorales du Guarini , du Bonarelli et du cavalier Marin , pour y trouver rien de pastoral ; car la pensée de Sylvie est la chose du monde la plus .simple , en comparaison de celles dont ces auteurs sont pleins.

L'Aminte du Tasse est en effet ce que l'Italie a de meil- . leur dans le genre pastoral. Cet ouvrage a certainement de grandes beautés ; cet endroit même de Sylvie , hormis ce qu'on y vient de remarquer , est une des plus agréables choses et des mieux peintes que j'aie jamais vues; et l'on doit être bien obligé à un auteur italien de ne s'être pas davantage abandonné aux pointes. Mais je ne crois pas que tous les poètes de l'Italie ensemble en puissent fournir de plus ridicules que celles de cette églogue de Marot , où le berger Colin dit sur la mort de Louise de Savoie , mère de François I" :

Rien n'est ça-bas qui cette mort ignore; Goignac s'en coigne en sa poitrine blùme ; Romorantin la perte reme'inore, Anjou fait jong, Angoulôine est de même, Amboise en boit une amertume extrême , Le Maine en meine un lamentable bruit, etc.

De Segrais, dont les poésies pastorales sont fort estimées, avoue qu'il n'a pas toujours exactement gardé le style qui y est propre. Il dit qu'il a été quelquefois obligé de s'accommoder au goût de son siècle , qui demandait des choses figurées et brillantes ; mais il ne l'a fait qu'après avoir bien prouvé qu'il savait parfaitement attraper, quand il voulait, les vraies beautés de l'églogue. On ne sait quel est le goût de ce temps-ci; il n'est déterminé ni en bien ni en mal, et il paraît qu'il va flottant , tantôt d'un coté, tan-

tôt de Tautre. Ainsi je crois que puisqu'on hasarde toujours également de ne pas réussir, û vaut mieux suivre les règles et les véritables idées des choses.

Entre la grossièreté ordinaire des bergers de Théocrite , et le trop d'esprit de la plupart de nos bergers modernes, il y a un milieu à tenir ; mais loin qu'il soit aisé à prendre dans l'exécution , il n'est seulement pas aisé à marquer dans la théorie. Il faut que les bergers aient de l'esprit, et de l'esprit fin et galant; ils ne plairaient pas sans cela. Il faut qu'ils n'en aient que jusqu'à un certain point , autrement ce ne seraient plus des bergers. Je vais tâcher de déterminer quel est ce point, et hasarder l'idée que j'ai làdessus.

Les hommes qui ont le plus d'esprit, et ceux qui n'en ont que médiocrement , ne diffèrent pas tant par les choses qu'ils sentent, que par la manière dont ils les expriment. Les passions portent avec tout leur trouble une espèce de lumière, qu'elles communiquent presque également à tous ceux qu'elles possèdent. Il y a une certaine pénétration, de certaines vues attachées , indépendamment de la différence des esprits , à tout ce qui nous intéresse et nous pique. Mais ces passions qui éclairent à peu près tous les hommes de la même sorte , ne les font pas tous parler les uns comme les autres. Ceux qui ont l'esprit plus fin, plus étendu, plus cultivé, en exprimant ce qu'ils sentent, y ajoutent je ne sais quoi qui a l'air de réflexion , et que la passion seule n'inspire point ; au lieu que les autres expriment leurs sentimens plus simplement, et n'y mêlent pour ainsi dire rien d'étranger. Un homme du commun dira bien : « J'ai si fort souhaité que ma maîtresse fût fidèle , que j'ai cru qu'elle l'était, » mais il n'appartient qu'à la Kochefoucault de dire : « L'esprit a été en moi la dupe du cœur. » Le sentiment est égal , la pénétration égale ; mais

l'expression est si différente , que Ton croirait volontiers que ce n'est plus la même chose.

On ne prend pas moins de plaisir à voir un sentiment exprimé d'une manière simple que d'une manière plus pensée , pourvu qu'il soit toujours également fin : au contraire , la manière simple de l'exprimer doit plaire davantage, parce qu'elle cause une espèce de surprise douce et une petite admiration. On est étonné de voir quelque chose de fin et de délicat sous des termes communs et qui n'ont point été affectés ; et sur ce pied là , plus la chose est fine sans cesser d'être naturelle , et les termes communs sans être bas , plus on doit être touché.

L'admiration et la surprise ont tant d'effet , qu'elles peuvent même faire valoir les choses au-delà de ce qu'elles valent. Tout Paris a retenti des dits notables des ambassadeurs Siamois, tout Paris y a applaudi. Que des ambassadeurs d'Espace ou d'Angleterre en eussent dit autant , on n'y eût pas songé. Mais nous supposions que des gens venus du bout du monde, de couleur olivâtre, habillés autrement que nous , que les Européens avaient toujours traités de barbares , ne devaient pas avoir le sens commun : nous avons été bien étonnés de leur en trouver , et les moindres choses de leur part nous ont jetés dans l'admiration, admiration dans le fond assez injurieuse pour eux. Il en va de même de nos bergers ; on est plus touché de les voir penser finement dans leur style simple , parce qu'on s'y attend moins.

Encore une chose qui convient au style des bergers ; c'est de ne parler que par faits, et presque point par réflexions. Les gens qui ont médiocrement d'esprit, ou l'esprit médiocrement cultivé , ont un langage qui ne roule que sur les choses particulières qu'ils ont senties ; et les autres s'élevant plus haut, réduisent tout en idées génc-

raies. Leur esprit a travaillé sur leurs senfimens et sur leurs expériences ; ce qu'ils ont vu les a conduits à ce qu'ils n'ont point vu : au lieu que ceux qui sont d'un ordre inférieur ne poussent point leur vue au-delà de ce qu'ils sentent ; ce qui y ressemble le plus , pourra leur être encore nouveau. De là vient dans le peuple une curiosité insatiable des mêmes objets, une admiration presque toujours égale pour les mêmes choses.

Une suite de cette sorte d'esprit est de mêler aux faits que l'on rapporte beaucoup de circonstances utiles ou inutiles. C'est que l'on a été extrêmement frappé du fait particulier, et de tout ce qui l'accompagnait. Les grands génies, au contraire , méprisant tout ce petit détail , vont saisir dans les choses je ne sais quoi d'essentiel , et qui est ordinairement indépendant des circonstances.

Croirait -on bien que dans les choses de passion , il vaut mieux imiter le langage des personnes d'un esprit médiocre que celui des autres ? A la vérité on ne rapporte guère que des faits , et on ne s'élève pas jusqu'aux réflexions ; mais rien n'est plus agréable que des faits exposés de manière qu'ils portent leur réflexion avec eux. Tel est ce trait admirable de Virgile : « Galatée me jette une pomme , et » s'enfuit derrière des saules , et veut être aperçue aupara- » vant. » Le berger ne vous dit point quel est le dessein de Galatée , quoiqu'il le sente parfaitement bien ; mais il a été frappé de l'action, et selon qu'il vous la représente, il est impossible que vous n'en deviniez le dessein. Or l'esprit aime les idées sensibles , parce qu'il les saisit facilement : et il aime à pénétrer, pourvu que ce soit sans effort, soit parce qu'il se plaît à agir jusqu'à un certain point , soit parce qu'un peu de pénétration flatte sa vanité. Il a le double plaisir et d'embrasser une idée facile , et de pénétrer lorsqu'on lui présente des faits pareils a celui de

Galatëe. L'action et, pour ainsi dire , l'âme de l'action , s'offrent tout ensemble à ses yeux ; il ne peut avoir rien de plus , ni plus prompteraent , et il ne lui en peut coûter moins.

Lorsque Coridon , dans la seconde épilogue de Virgile , dit, pour vanter sa flûte, que Dametas la lui donna en mourant , et lui dit , Tu es le second mdilre quelle a eu^ et qu'Aniintas fut jaloux de ce qu'on ne lui avait pas fait ce présent, toutes ces circonstances sont parfaitement du génie pastoral. Il pourrait même y avoir de la grâce à faire qu'un berger s'embarrassât dans celles qu'il rapporterait , et eût quelque peine à s'en démêler ; mais cela voudrait être ménagé avec art.

Il n'y a point de personnages à qui il sied mieux de cbarger im peu leurs discours de circonstances , qu'aux amans. Elles ne doivent pas être adsolument inutiles ou prises trop loin , car cela serait ennuyeux , quoique peutêtre naturel : mais celles qui n'ont qu'un demi rapport au fait dont il s'agit, et qui marquent plus de passion qu'elles ne sont importantes , ne peuvent manquer de faire un effet agréable. Ainsi , lorsque dans une églogue de Segrais une bergère dit :

Ménalque et Licidas ont su faire des vers , Dignes d'être chantés par cent peuples divers; Mais mon jaloux l)ergcr, sous ce vieux sicomore. En fit un jour pour moi , que j'aime mieux encore :

La circonstance du sicomore est jolie, en ce qu'elle serait inutile pour tout autre que pour une amante.

Selon ridée que nous nous formons ici des bergers , les récits et les narrations leur conviennent fortbien ; mais de leur faire faire des harangues pareilles à celles de l' Astrée , pleines de réflexions générales et de raisonnemens liés les

Go DISCOURS

uns aux autres, en vérité je ne crois pas que leur caractère

le permette.

Il n'est pas mal qu'ils fassent des descriptions, pourvu qu'elles ne soient pas fort longues. Celle de la coupe que le chevrier promet à Tircis dans la première idylle de Théocrite passe un peu les bornes; et, sur cet exemple , Ronsard et Rémi Belleau, son contemporain, en ont fait qui l'emportent en longueur. Quand leurs bergers ont à décrire un panier, un bouc, un merle, qu'ils mettent pour prix d'un combat, ils ne finissent point. Ce n'est pas que ces descriptions n'aient quelquefois bien de la beauté , et un art merveilleux ; au contraire , elles en ont trop pour des bergers.

Vida , fameux poète latin du seizième siècle , dans l'églogue de Nice , qui est , à ce que je crois , Victoire Colonne , veuve de Davalos , marquis de Pesquaire , fait décrire au berger Damon un panier de jonc qu'il fera pour elle. Il dit qu'il y représentera Davalos mourant, et regrettant de ne pas mourir dans un combat -, des rois , des capitaines et des nymphes en pleurs autour de lui ; Nice priant en vain les dieux ; Nice évanouie à la nouvelle de la mort de Davalos , revenant à peine par l'eau que ses femmes lui jettent sur le visage ; et il ajoute qu'il aurait exprimé bien des plaintes et des gémissemens , s'ils se pouvaient exprimer sur le jonc. Voilà bien des choses pour un panier , et même je ne rapporte pas tout ; mais je ne sais comment tout cela se peut représenter sur du jonc , ni comment Damon, qui n'y saurait exprimer les plaintes de Nice, n'est point embarrassé à y exprimer le regret qu'a le marquis de Pesquaire de mourir dans son lit. Je soupçonne que le bouclier d'Achille pourrait bien nous avoir produit le panier de Damon.

Je vois que Virgile a fait entrer beaucoup de compa-

SUR L'ÉGLOGUE. 6t

raisons dans les discours de ses bergers. Elles sont assez bien imaginées pour tenir la place de ces comparaisons triviales, etprincipalement des proverbes grossiers dont les vrais bergers se servent presque toujours. Mais comme ces traits là sont fort aisés à attraper, c'est ce qui a été le plus imité de Virgile. On ne voit autre chose dans tous les auteurs d'églogues, que des bergères qui surpassent toutes les autres autant que le pin surpasse le houx, et que le chêne est audessus de la fougère ; on ne parle que des rigueurs d'une ingrate qui sont à un berger ce qu'est la bise aux fleurs , la grêle aux moissons , etc. A l'heure qu'il est , je crois tout cela usé ; et , à dire vrai , ce n'est pas un grand malheur. Naturellement les comparaisons ne sont pas trop du génie de la passion , et les bergers ne s'en devraient servir que par la difficulté de s'exprimer autrement. Alors elles auraient beaucoup de grâce; mais je n'en connais guère de cette espèce.

Ainsi , nous avons trouvé à peu près la mesure d'esprit que peuvent avoir des bergers, et la langue qu'ils peuvent parler. Il en va, ce me semble, des églogues comme des habits que l'on prend dans des ballets pour représenter des paysans. Ils sont d'étoffes beaucoup plus belles que ceux des paysans véritables ; ils sont même ornés de rubans et de points , et on les taille seulement en habits de paysans. Il faut aussi que les sentimens , dont on fait la matière des églogues soient plus fins et plus délicats que ceux des vrais bergers ; mais il faut leur donner la forme la plus simple et la plus champêtre qu'il soit possible.

Ce n'est pas qu'on ne doive mettre de la simplicité et de la naïveté jusques dans les sentimens, mais on doit prendre garde aussi que cette naïveté et cette simplicité n'excluent que les raffinemens excessifs , tels que sont ceux des gens

6a DISCOURS

du grand monde , et non pas des lumières que la nature et les passions fournissent d'elles-mêmes ; autrement Ton tomberait dans des puérilités qui feraient rire. C'en est une une excellente dans son genre , que celle de ce jeune berger , qui , dans une églogue de Rémi Belleau , dit sur un baiser qu'il avait pris à une jolie bergère :

J'ai baisé des chevreaux qui ne faisaient que naître. Le petit veau de lait dont Colin me fit maître. L'autre jour dans ces près; mais ce baiser vraiment Surpasse la douceur de tous ensemblement.

Une puérilité serait encore plus pardonnable à ce jeune berger qu'au cyclope Polyphcme. Dans l'idylle de Théocrite, qui porte son nom, et qui est belle , il songe à se venger de ce que sa mère, nymphe marine, n'a jamais pris soin de le mettre dans les bonnes grâces de Galatée , autre nym phe de la mer ; il la menace de dire , pour la faire enrager , qu'il a mal à la tête et aux deux pieds. On ne peut guère croire que, fait comme il était, sa mère fût assez folle de lui pour être bien lâchée de lui voir de petits maux, ni qu'il imaginât une vengeance si mignonne. Son caractère est mieux gardé , lorsqu'il promet à Galatée, comme un présent fort agréable , quatre petits ours qu'il nourrît exprès pour elle. A propos d'ours, je voudrais bien savoir pourquoi Daphnis , en mourant , dit adieu aux ours et aux loups cerviers, aussi tendrement qu'à la belle fontaine d'Aréthuse et aux fleuves de Sicile. Il me semble qu'on n'a guère coutume de regretter une pareille compagnie.

Il ne me reste plus à faire qu'une remarque qui n'a point de liaison avec les précédentes ; c'est sur les églogoes qui ont un refrain à peu près comme des ballades , ou un vers qui se répète plusieurs fois. Il n'est pas besoin de dire qu'il faut ménager à ces refrains des chutes heureuses , ou tout

au moins justes : mais on ne sera peut-être pas fâché de savoir que tout l'art dont Théocrite s'est servi dans une idylle de cette espèce , a été de prendre son refrain , et de le jeter dans son idylle à tort et à travers, sans aucun égard pour le sens des endroits oii il le mettait, sans égard même pour les phrases qu'il ne faisait pas difficulté de couper par le milieu. Un moderne ne serait pas admiré , s'il en faisait autant.

Voilà bien du mal que j'ai dit de Théocrite et de Virgile, tout anciens qu'ils sont; et je ne donte pas que je ne paraisse bien impie à ceux qui professent cette espèce de religion que l'on s'est faite d'adorer l'antiquité. Il est vrai que je n'ai pas laissé de louer assez souvent Virgile et Théocrite : mais enfin je ne les ai pas toujours loués, et je n'ai pas dit que leurs défauts mêmes, s'ils en avaient, étaient de beaux défauts ; je n'ai pas forcé toutes les lumières naturelles de la raison pour les justifier; je les ai en partie approuvés , et condamnés en partie comme des auteurs de ce siècle , que je verrais tous les jours en personne ; et c'est dans toutes ces choses là que consiste le sacrilège.

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