QUI NE VIVAIT PLUS QUE DE LAIT
Si la frugalité qui règne en vos repas
Succède au luxe qu'elle chasse , Si de cent mets exquis le lait y tient la place,
Grand Prince , n'en rougissez pas.
Autrefois , lorsque la nature Ne faisait que sortir des mains de son auteur, Et conservait un tranquille bonheur
En se conservant toute pure , La terre vit couler mille ruisseaux de lait
Sur ses campagnes fortunées ; Dieux et héros en burent à souhait
Et vécurent longues années.
Ils avaient beau s'en régaler ,
Jamais aucune maladie :
Parmi tant de plaisirs , jamais pour les troubler
Goutte ne fut assez hardie.
Pour ce grand Jupiter qui fait craindre en tous lieux
« Ce morceau et le suivant sont la IradurlioTi de âviw pièces latines du père Commire.
DIVERSES. ai3
Sa majesté suprême et sa vaste puissance , Une chèvre eut l'honneur d'allaiter son enfance ; Il fut nourri de lait, et ce maître des dieux Le trouvant à son goût , soit par reconnaissance , Soit pour avoir toujours du lait en abondance.
Mit sa nourrice dans les cieux.
Et quel fut le sujet de la métamorphose
D'Apollon en simple berger?
A garder un troupeau s'il voulut s'engager,
Quelle en pouvait être la cause?
Si ce n'est que ce dieu se sentait dégoûté De ce fade nectar versé- par Ganimède, Et que de son dégoût c'était le vrai remède Que de boire du lait en pleine liberté.
Voyez ces astres dont à peine Il vient jusques à nous une faible lueur : C'est là ce même lait qui tomba par malheur
De la bouche du fils d'Alcmène ;
Et comme il eût été perdu , Jupiter ménagea ces précieuses gouttes,
En astres il les changea toutes ; Et du chemin de lait voilà ce qu'on a su. Le lait n'inspire pas une mollesse oisive : Un grand cœur en conçoit une flamme plus vive ,
Qui , sans souffrir aucun repos , Par les élancemens d'une vertu divine Remonte vers le ciel , d'où l'esprit d'un héros
Sont qu'il tire son origine.
C'est ainsi que vainqueur de deux serpens affreux ,
A l'univers Hercule sut apprendre Que la jeune valeur qu'il essayait sur eux.
Jusqu'au ciel même aurait droit de prétendre. »Si la gloire dès lors fut son unique objet,
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D'où lirait-il ces forces , ce courage r' Du lail qu'il avait pris; car il était d'un âge A n'avoir pris encore C[ue du lait.
Mais d'un héros imaginaire
Vous nous autorisons en vain.
Vous connaissez ce pasteur du Jourdain ,
Qui ne se fit point une affaire De déchirer les lions de sa main.
Jamais avec un coup de fronde Du bruit de sa valeur eût-il rempli le monde ,
Et jamais eût -il terrassé Ce Philistin, l'effroi de la Judée entière ,
Sans le lait cpi'il avait sucé
De quelque génisse guerrière?
Pourquoi, Prince, chercher d'autre témoin que vous: La généreuse ardeur qui vous rend invincible , Le lait peut-il l'éteindre ? et parce qu'il est doux , Votre bras dans la guerre en est-il moins terrible i* Que l'Espagne le dise , elle qui ne s'unit
A la Hollande sa rebelle ,
Que pour partager avec elle Les malheurs éclalans dont la France punit
Cette république infidèle.
Qu'ils le disent aussi , ces valeureux soldats , Qui dans de longs festins étudiaient la guerre ;
Ces Allemands , qui puisaient dans un verre L'héroïque chaleur qu'ils portaient aux combats : La Sambre se vit teinte, et ses ondes troublées
De sang et de vin confondus.
Aujourd'hui dans Senef ces grands corps étendus
Remplissent encor les vallées.
iVlais quel héros a remporté Sur des buveurs de vin cette illustre victoire?
DIVERSES. ^i5
C'est un buveur de lait. Notre postérité , En lisant ses exploits, les pourra-t-elle croire? S'en rapportera-t-elle à la fidélité,
Ou de ma muse ou de rhiston'e?
Tel qu'un jeune lion qui boit en même temps Et la fureur et le lait de sa mère , Et qui des ongles et des dents Sur les troupeaux exerce sa colère ; Tel, grâces à ce lait dont la douce liciucur Vous a fait de vos ans oublier la faiblesse , Vous avez au combat repris votre jeunesse ,
Et votre première vigueur.
Sans doute quand le Rhin vous vit de son rivage Couronner votre front de cent lauriers nouveaux , Il crut qu'il fallait être en la fleur de son âge Pour porter tout le poids de ces nobles travaux. Cependant pour le lait votre reconnaissance \ a si loin , que déjà vous ne lui devez rien. Si de votre santé c'est l'unique soutien ,
Il en reçoit la récompense ; Vous lui faites honneur quand il vous fait du bien.
Tous nos Français, glorieux de vous suivre. Des superbes festins ne feront plus d'état; Et je prévois qu'ils ue voudront plus vivre Que d'un nectar si délicat.
Bacchus même verra la vigne abandonnée ;
Il arrachera de chagrin Les pampres dont sa tête est toujours couronnée, Et maudira la fatale journée Où pour le lait vous quittâtes le vin. Les lis dont le lait seul rend la couleur si belle, En seront arrosés pour la seconde fois ; Et nous admirerons une fraîcheur nouvelle
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Sur ces illustres fleurs de l'empire François. Et toi , que le destin réservait à la glaire
De nourrir un héros si grand ,
Si d'une immortelle mémoire
Je suis un assez bon garant ,
Génisse mille fois heureuse,
Tu peux bien t'en fier à moi;
lo, cette lo si fameuse Quoiqu'en ait publié la Grèce fabuleuse ,
Ne l'emportera point sur toi.
Tl est vrai que de fille elle devint génisse , De génisse déesse , et qu'aux pieds des autels Tout un peuple attend d'elle un seul regard propice;
Et qu'il suffit qu'elle mugisse
Pour rendre un oracle aux mortels.
Mais laisse-lui ces faibles avantages ; Oui , tes destins seront encor plus beaux , Et tu tiendras ion rang dans ces grands pâturages Que remplissent au ciel cent nobles animaux. Là, par un doux hymen tu te verras unie Au céleste taureau digne de tes amours ; Et vous viendrez tous deux de compagnie
Nous amener nos plus beaux jours.
Cependant repais-toi plus qu'à ton ordinaire , Choisis la meilleure herbe et la plus salutaire ; D'un illustre héros tu réponds aujourd'hui ; Conserve-nous long-temps cette valeur suprême
Dont nous faisons notre plus ferme appui, Et sache que tu dois avoir soin de toi-même ,
Pour avoir plus de soin de lui.
Empêche que Condé n'aille de trop bonne heure Par le chemin de lait prendre sa place aux cieux;
Encor que son grand cœur vole à cette demeure , Le plus tard ce sera le mieux.