‹ Œuvres de Fontenelle (volume 4)Chapitre 92 sur 256 · L'AMOUR NOYÉ · texte numérisé non relu

L'AMOUR NOYÉ

Philis plongeait l'Amour dans l'eau , L'Amour se sauvait à la nage ; D revenait sur le rivage , Philis le plongeait de nouveau.

Cruelle, disait -il, vous qui m'avez fait naître.

Hélas ! pourquoi me noyez-vous ?

Est-ce que vous voulez m'empêeher de paraître?

Prenez-en un moyen plus doux.

.le ne paraîtrai point, c'est une affaire faite ; Je ne vous ferais pas pourtant de déshonneur: Au lieu de me noyer, donnez-moi pour retraite Un petit coin de votre cœur.

Je vous réponds qu'il serait impossible De trouver un endroit plus propre à me^iacher : Comme on sait qu'il me fut toujours inaccessible , On ne viendra pas m'y chercher.

' On avait joué au jeu de noyer, où de deux personnes proposées» une troisième, celle-ci en noie une. L'auteur avait été noyé douze fois par une jolie personne qu'il aimait bien. Note de l'auteur.

DIVERSES. ij

Philis ne l'en voulut pas croire :

Ce n'est pas qu'après tout l'avis ne fût fort bon ; Pour réponse elle le fit boire , Mais boire plus que de raison.

Tel qu'un petit barbet qu'à Peau son maître envoie , Et qui de ce péril , dès qu'il est échappé ,

Revient à son maître avec joie,

Tout dégoûtant et tout trempé ;

Tel l'Amour s'exposant à des rigueurs nouvelles,

A peine sorti du danger, Revenait vers Philis en secouant ses ailes , Quoiqu'il sût que Philis allait le replonger.

Les forces cependant à la fin s'épuisèrent ; Il était las de faire le plongeon :

Il se rendit , et les bras lui manquèrent , Il fallut qu'il coulât à fond.

Le croira-t-on ? Philis en fut ravie ; Car elle le noyait pour la douzième fois. Elle hérita de l'arc , des traits et du carquois .,

Dont elle s'est fort bien servie.

Pour le petit Amour, je ne puis concevoir Qu'à la nage onze fois il soit sorti d'affaire : Sans beaucoup de vio;ueur, cela ne se peut faire;

Le pauvre enfant n'en devait guère avoir.

Il fut toujours mal nourri par sa mère. Quoique l'espoir ne soit qu'une viande légère , A peine fut-il né qu'on le sevra d'espoir.

Si Philis un peu moins injuste , L'eût traité comme il faut , en lui donnant le jour.

C'eût bien été l'Amour le plus robuste

Que l'on eût vu de mémoire d'Amour.

ai2 POÉSIES

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