ÉLOGE DE MARQUES
PETIT CHIEN ARAGONOIS.
Savez-vous avec qui, Philis, ce petit chien Peut avoir de la ressemblance?
Çà devinez , songez-y bien ; La chose est assez d'importance.
Pour percer le mystère et vous y faire jour , Examinez Marques , son humeur, sa figure; Mais enfin cette énigme , est-elle trop obscure ? Vous rendez-vous ? il ressemble à l'Amour.
A l'Amour? direz-vous ! la comparaison cloche , Si jamais on a vu comparaison clocher.
Est-ce que de l'Amour un chien peut approcher? Oui-dà , Philis , il en approche.
Mais en approcher ce n'est rien ; Je dirai davantage , et j'augmenterai bien
La surprise que je vous cau«e.
\otre chien et l'Amour, l'Amour et votre chien.
C'est jus vert , vert jus , môme chose.
Marques sur vos genoux a mille privautés,
Entre vos bras il se loge à toute heure ; Et c'est là que l'Amour établit sa demeure, Lorsqu'il est bien reçu de vous autres beautés.
On voit Marques se mettre aisément en colère ,
Et s'apaiser fort aisément.
Connaissez-vous l'Amour.' Voiîà son caractère, Il se fâche et s'apaise en un lu^aïc moment.
i44 POÉSIES
Afin que voire chien ail la taille mieux faile ,
Vous le traitez assez frugalement; Et le pauvre Marques, qui fait toujours diète, Subsiste je ne sais comment.
L'Amour ne peut trouver chez vous de subsistance , Vous ne lui servez pas un seul mets nourrissant ;
Et s'il ne vivait d'espérance ,
Je crois qu'il mourrait en naissant.
Avec ce petit chien vous folâtrez sans cesse ;
En folâtrant ce petit chien vous mord : On joue avec l'Amour; il badine d'abord , Mais en badinant il vous blesse.
Loin de punir ce petit animal ; Ne rit-on pas de ses morsures ?
Encor que de l'Amour on sente les blessures , A l'Amour qui les fait, on ne veut point de mal.
On veut qu'un chien soit tel que quand il vient de naître ; Et de peur qu'il ne croisse , on y prend mille soins.
Il ne faut pas en prendre moins ,
Pour empêcher l'Amour de croître.
Vous caressez Marques, parce qu'i! est petit; S'il devenait trop grand , il n'aurait rien d'aimable.
Un petit Amour divertit;
S'il devient trop grand , il accable.
Mais j'entends que Marques se plaint du mauvais tour
Que lui fais ma muse indiscrète.
Ah ! vous me ruinez , vous gâtez tout, Poète , Dit-il, en me faisant ressembler à l'Amour.
L'Amour n'est pas trop bien auprès de ma maîtresse ; Si vous ne le savez, elle l'a toujours fui;
Et c'est assez pour perdre sa tendresse , Que d'avoir par malheur du rapport avec lui. En mon état de chien, j'ai l'âme assez contente,
Je suis heureux par cent bonnes raisons. J'ai bien affaire , moi , que vos comparaisons Viennent troubler ma fortune présente.
Et si , pour ressembler aux dieux, Ma maîtresse me disgracie , A votre avis , m'en trouverai-je mieux ! Non, non , c'est trop d'honneur, je vous en remercie. Ah! mon pauvre Marques, ce serait ^rand'pitié, Qu'après avoir quitté pour elle père et mère, La patrie aux grands cœurs toujours aimable et chère , Tu te visses disgracié Pour une cause si légère.
Non , cela ne se peut. Fais valoir tes appas : Cher Marques , ta maîtresse aime que tu la flattes , Caresse-la , tiens-toi sans cesse entre ses bras , En aboyant, en lui donnant les pattes, Explique-loi le mieux que tu pourras.
Et loin qu'elle le soil cruelle, Parce qu'avec l'Amour on te voit du rapport, Fais que l'Amour trouve grâce auprès d'elle, Puisqu'il te ressemble si forL
LINDIFFÉRENCE A IRIS.
Satss doute , belle Iris , je vous ai bien servie , Vous avez jusqu'ici vécu tranquillement; Mais depuis peu , dans votre train de vie , J'aperçois quelque changement. ' TOM. V. 16
a46 POÉSIES
Cet heureux temps n'est plus , ce temps si favorable
Pour un règne comme le mien , Où vous ne saviez pas que vous fussiez aimable, Où l'on ne vous en disait rien.
Vous souffrez maintenant des gens qui vous le disent ; Sur ce que vous valez ils vous ouvrent les yeux;
Et depi is qu'ils vous en instruisent ,
Vous en valez même encor mieux.
Vous voyez chaque jour votre mérite croître ; Pourquoi faut-il qu'on vous l'ait découvert ?
Vous voudrez éprouver peut-être
A quoi tant de mérite sert.
Vous voudrez voir si la tendresse Ne le saurait pas mieux mettre en œuvre que moi ; Car il est , entre nous , d'une certaine espèce
Assez propre à ce doux emploi.
Cultiver les talens d'une jeune personne , Animer sa beauté, façonner son esprit.
Ce n'est pas un métier à quoi je sois trop bonne ; L'Amour , dit-on , y réussit.
Dirai-je tout ce que je pense?
Vous avez un Tircis , Iris , qui me déplaît ,
Qui , toujours en votre présence, Quoique vous dussiez bien prendre mon intérêt ,
Dit du mal de l'Indifférence.
Il dit que je ne suis propre qu'à vous gâter, Qu'il est mille plaisirs que vous pourriez goûter,
Que je vous fais perdre votre bel âge : Je suis lasse de tout cela; Et si vous le voulez écouter davantage ,
De bonne foi , je vous quitterai là.
Aussi bien , si son amour dure , (Et franchement j'en ai graid'peur ) La victoire pour moi n'est pas choj;e trop sûre; Tant de soins, de respects, sont de mauvais augure. Et m'annoncent toujours qu'il faut sortir d'un cœur.
Encor si j'avais espérance Que de votre froideur on dût se rebuter. Je ne voudrais pas vous quitter. El du moins j'aurais patience.
Mais Tircis n'est pas siiôt las :
Il a de votre cœur entrepris la conquête. Puisqu'il s'est mis ce dessein dans la tête ; Je le connais , il n'en démordra pas.
Jusqu'à ce qu'à son point il vous ait amenée , Vous obséder sera son seul emploi ; C'est une humeur tellement obstinée , Qu'il faut qu'on l'aime , ou qu'on dise pourquoi;
Ainsi donc , j 'aime mieux céder de bonne grâce ,
Que de me voir obligée à céder ; Votre cœur est de plus une espèce de place , Que, sans beaucoup de peine, on ne saurait garder.
Je prévois qu'il faudrail le défendre sans cesse,
Tout le monde l'attaquera.
Il est plus à propos qu'enfin je vous le laisse , Vous en ferez tout ce qu'il vous plaira.
Quand je m'en serai retirée , J'en veux chercher quelqu'autre où je demeure en paix. Il en est, et plusieurs, où je suis assurée
Qu'on ne m'attaquera jamais.
RÉPONSE DIRIS A L'IINDIFFÉRENCE.
Quoi ! vous m'abandonnez , hélas ? ma chère hôtesse , Vous me dites adieu dans mon plus grand besoin : A quoi bon de mon cœur avoir pris tant de soin , Pour fuir quand on en veut surprendre la tendresse ?
Mais quel sujet encor vous force à me quitter? Tircis médit de vous ; voyez la belle affaire !
Quoi ! pour des mots faut-il se rebuter? Vraiment vous ne résistez guère ;
Il ne faut rien pour vous épouvanter.
Montrez-lui ce que c'est que cette Indifférence Qui régna si long-temps dans mon cœur endurci ; Vous voyez qu'il se fie en sa persévérance ; Hé bien, persévérez aussi.
Plus l'ennemi vous paraît redoutable.
Et plus vous trouverez de gloire à mériter :
C'est justement parce qu'il est aimable , Qu'à de plus grands efforts il faut vous exciter.
De plus, quand vous ns'aurez laissée, Si Tircis me laissait, à parler franchement, Je serais bien embarrassée , De n'avoir plus ni vous ni mon amant.
Donnez-moi donc le temps d'éprouver sa constance , Avant qu'à vous quitter je puisse consentir; Api'ès cela, si vous voulez partir.
Il faudra prendre patience.
Souvent les amans sont trompeurs, , Et malgié tous leurs soins et toutes leurs douceurs ,
Il est bon que l'on se défende :
Car dès qu'ils sont les maîtres de nos cœurs, On remarque combien la différence est grande , De ces amans soumis à des amans vainqueurs. Mais enfin , si de moi vous vous trouvez trop lasse, Quand Tircis m'aïua fait croire ce qu'il me dit ,
Alors moi-même je vous chasse; Ce Tircis dans mon cœur remplira votre place , Je l'aimerai pour vous faire dépit.