‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 14 sur 36 · DE VIVIANI · texte numérisé non relu

DE VIVIANI

plus importantes découvertes sur lesquelles soit fondée la philosophie moderne.

Viviani fut donc trois ans avec Galilée, depuis dix sept ans jusqu'à vingt. Heureusement né pour les sciences, et plein de cette vigueur d'esprit que donne la première jeunesse, il n'est pas étonnant qu'il ait extrêmement profité des leçons d'un si excellent maître; mais il l'est beaucoup plus que, malgré l'extrême disproportion d'âge, il ait pris pour Galilée une tendresse vive et une espèce de passion. Partout il se nomme le disciple, et le dernier disciple de Galilée , car il a beaucoup survécu à Toricelli son collègue : jamais il ne met son nom à un titre d'ouvrage, sans l'accompagner de cette qualité, jamais il ne manque une occasion de parler de Galilée, et quelquefois même, ce qui fait encore mieux l'éloge de son cœur, il en parle sans beaucoup de nécessité : jamais il ne nomme le nom de Galilée sans lui rendre un hommage ; et l'on sent bien que ce n'est point pour s'associer en quelque sorte au mérite de ce grand homme, et en faire rejaillir une partie sur lui ; le style de la tendresse est bien aisé à reconnaître d'avec celui de la vanité.

Après la mort de Galilée, il passa encore deux ou trois ans dans la géométrie sans aucune interruption, et ce fut en ce temps-là qu'il forma le dessein de sdi Divination sur Aristée. Pour entendre ce que c'est que cette divination , il faut un peu remonter à l'histoire des anciens géomètres.

Pappus d'Alexandrie, mathématicien du temps de Théodose, parle en quelques endroits d'un Aristée qu'il appelle Vancien, pour le distinguer d'un autre Aristée , géomètre aussi bien que le premier, mais qui

avaii vécu après lui. Aristée l'ancien avait fait cinq livres des lieux solides, c'esL-à-dire, selon l'explication de Pappus même, des trois sections coniques. Il n'a pu vivre plus lard qu'Euclidedont nous avons les élémens, et par conséquent , il a été environ trois cents ans avant Jésus-Christ. Ces cinq livres sont entièrement perdus.

Viviani , fort versé dans la géométrie des anciens , et regrettant la perte d'un grand nombre de leurs ouvrages , entreprit à l'âge de vingt-quatre ans de la réparer du moins en partie , en se remettant , autant qu'il était possible, sur leur piste , et en tâchant de deviner ce qu'ils avaient du nous dire. S'il est jamais permis aux hommes de deviner, c'est en cette matière , où , si l'on n'est pas sur de retrouver précisément ce qu'on cherche , on l'est du moins de ne rien trouver de contraire, et de trouver toujours l'équivalent.

Lorsque Viviani travaillait à tirer de son propre fonds les cinq livres d'Aristée sur les lieux solides , ou sections coniques , un grand nombre de choses différentes le traversèrent , soins et affaires domestiques , maladies, ouvrages publics, où il fut employé par les princes de Médicis , de qui son mérite était déjà connu , et même récompensé.

Il fut quinze ans entiers sans jouir de cette tranquillité si nécessaire pour de grandes études. Cependant la géométrie, qui n'a pas coutume de laisser en paix ceux dont elle a une fois pris possession, le poursuivit au milieu de tant de distractions différentes ; il lui donnait tous les momens qu'il avait pour respirer,- et il conçut alors le dessein d'un ouvrage où il s'agissait de deviner encore.

Apollonius Pergseus , ainsi nommé d'une ville de

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Pamphilie , et qui vivait quelque deux cent-cinquaute ans avant Jésus-Christ , avait ramassé sur les sections coniques tout ce qu'avaient fait avant lui Aristée, Eudoxe de Cnide , Menœchme , Euclide , Conon, Trasidée , Nicotèle. Ce fut lui qui donna le premier aux trois sections coniques les noms de Parabole , d'Hyperbole et d'Ellipse , qui non-seulement les distinguent , mais les caractérisent. Il avait fait huit livres , qui parvinrent entiers jusqu'au temps de Pappus'd' Alexandrie. Pappus composa une espèce d'introduction à cet ouvrage, et donna les lemmes nécessaires pour l'entendre. Depuis, les quatre derniers livres d'AppoUonius ont péri.

Il parait par l'épître d'AppoUonius à Eudemus, et par Eutocius Ascalonite, auteur plus jeune que Pappus, que dans le cincjuième livre des coniques d'Apollonius, il était traité des plus grandes et des plus petites lignes droites, qui se terminassent aux circonférences des sections coniques ; c'est ce qu'on appelle présentement des questions de maximis et minimis.

Viviani , laissant Aristée pour quelque temps, songea à restituer de la même manière le cinquième livre d'Apollonius , et s'v occupa dans ses quinze années de distraction.

En 1608, le fameux Jean-Alphonse Borelli , auteur de l'excellent livre de JIctu aninialium , passant par Florence, trouva dans la bibliothèque de Médicis, un manuscrit arabe , avec cette inscription latine : Apcllcnei Pergœi Ccniccrum lilricctc. Il jugea par toutes les marques extérieures qu'il put rassembler, que ce devaient être effectivement les huit livres d'Apollonius en leur entier, et le grand-duc lui permit de porter ce manus-

crità Rome, pour le faire traduire par Abraham Ecchel-

lensis Maronite , professeur aux langues orientales.

Sur cela, Viviani qui ne voulait pas perdre le fruit de tout ce qu'il avait préparé pour sa divination sur le cinquième livre d'Apollonius, prit toutes les mesures nécessaires pour bien établir qu'il nVvait fait effectivement que deviner. Il se fit donner des attestations authentiques qu'il n'entendait point l'arabe; et pour plus de sûreté qu'il n'avait jamais vu le manuscrit ; il obtint du prince Léopold , frère du grand-duc Ferdinand II , la grâce qu'il lui paraphât de sa propre main ses papiers en l'état où ils se trouvaient alors : il ne voulut point que Borelli lui mandât jamais rien de ce qu'Ecchellensis aurait pu découvrir en traduisant; et enfin il se hâta de deviner, et imprima son ouvrage en 1609 sous ce titre : de maximis et minimis eeometrica divinatic , in quintiim Ccniccrum Apcllcnii Pereœi adhiic desideratum. C'est là le premier qui ait paru de lui.

Pendant ce temps-là , Abraham Ecchellensis , qui ne savait point de géométrie , aidé par Borelli , qui ne savait point d'arabe , travaillait à traduire la traduction arabe d'Apollonius. Il se trouva qu'elle avait été faite par un auteur nommé Abalphat , qui vivait à la fin du dixième siècle. Il manquait le huitième livre d'Apollonius entier, quoi qu'en dît l'inscription latine.

En 1661, Ecchellensis dcMina sa traduction du cinquième, du sixième et du septième. On compara donc alors la divination de Viviani avec la vérité ; et l'on trouva qu'il avait plus que deviné, c'est-à-dire, qu'il avait été beaucoup plus loin qu'Apollonius sur la même matière.

Après un événement si singulier et si heureux , il fut

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engagé dans une occupation d'une espèce toute différente , et où cependant sa destinée voulut qu'il fût encore question de continuer les travaux des anciens.

Tacite rapporte dans le premier livre de ses annales , qu'après un débordement du Tibre qui avait fait du ravage dans Rome sous Tibère , le sénat chercha les moyens de s'en garantir à l'avenir. Celui qui se présentait le plus naturellement, était de détourner les rivières et les lacs qui tombent dans le Tibre. Mais entre toutes les autres rivières, la plus facile à détourner était le Clanis, appelé maintenant la Chiana ; car, entre les montagnes de la Toscane , il se forme dans une longue plaine un grand lac que la Chiana traverse , et où ses eaux sont tellement en équilibre, qu'elles n'ont pas plus de pente pour couler du côté d'orient dans le Tibre , que du côté d'occident dans l'Arno qui passe à Florence : de sorte qu'elle coule de l'un et de l'autre côté. Elle contribue beaucoup aux inondations tant du Tibre que de l'Arno. On pouvait donc, en la détournant entièrement de l'Arno , ôter au Tibre une des causes de ses débordemens ; mais on eût sauvé Rome aux dépens de Florence; et quoique cette ville ne fût alors qu'une colonie peu considérable, elle fit au sénat des remontrances qui furent écoutées. Les habitans de quelques autres villes d'Italie, menacés du même malheur, en firent aussi , et cherchèrent si soigneusement toutes les raisons qui pouvaient leur être favorables, qu'ils représentèrent et la diminution de la gloire du Tibre qui aurait moins de fleuves tributaires , et le respect dû aux limites établies par la nature , et le renversement de la religion de plusieurs peuples qui ne trouveraient plus dans leurpays des fleuves à qui ils rendraient un culte.

Les Romains se déterminèrent alors à laisser les choses comme elles étaient ; mais depuis ils bâtirent une grosse muraille , qui ferme d'une montagne à l'autre la vallée par où passe la Chiana pour se jeter dans'le Tibre , et ils laissèrent au milieu une ouverture pour régler la quantité d'eau qu'ils voulaient bien recevoir. Cette muraille se voit encore aujourd'hui.

Les contestations sur le cours de la Chiana se renouvelèrent entre Rome €t Florence , sous le pontificat d'Alexandre VIL Le pape et le grand-duc convinrent de nommer des commissaires. Le pape nomma le cardinal Carpègne , qui devait être aidé de Cassini , aujourd'hui membre de l'académie des sciences ; et le grand-duc nomma le sénateur Michellozzi et Viviani. La politique eut alors un besoin indispensable du secours de la géométrie.

Ils réglèrent en 1664 et en i665 , tant ce qu'il y avait à faire de part et d'autre , que la manière de l'exécuter. Mais , comme il arrive assez souvent dans ce qui ne regarde que le public, on n'alla pas plus loin que le projet.

Ce règlement des rivières de la Toscane n'était pas une occupation suffisante pour deux hommes tels que Cassini et Viviani. Ils firent en même temps des observations sur les insectes qui se «trouvent dans les galles et dans les nœuds des chênes , sur des coquillages de mer en partie pétrifiés et en partie dans leur état naturel, qu'ils déterrèrent dans les montagnes de ce payslà; ils poussèrent même leur curiosité jusqu'à des antiquités que- les observateurs de la nature, assez occupés d'ailleurs , dédaignenf quelquefois comme des effets trop incertains et trop casuels du caprice des hommes;

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ils tirèrent de la terre beaucoup d'urnes sépulcrales, cl des inscriptions étrusques. Mais ce qu'il y eut de plus considérable, ce fut qu'en ce même lieu, Cassini fit voir à Viviani les éclipses de soleil dans Jupiter, causées par les satellites, et qu'il en dressa des tables et des éphémérides. Le disciple de Galilée eut le plaisir d'être témoin des progrès qu'on faisait en suivant les pas de sou maître.

En ce temps-là, il arriva U Viviani ce qui doit l'avoir le plus flatté eu toute sa vie ; il reçut une pension du roi en 1664, d'un prince dont il n'était point sujet, et à qui il était inutile. Si ces circonstances relèvent le mérite de Viviani , elles relèvent encore plus la magnificence du roi, et son amour pour les lettres.

Aussitôt , Viviani résolut de dédier au roi le Traité qu'il avait autrefois médité sur les lieux solides d'Aristée, et pour lequel ce qu'il avait déjà fait sur Apollonius lui donna de grandes ouvertures. Du caractère dont il était, une prompte exécution de cet ancien dessein devenait pour lui un devoir. Cependant il fut détourné indispensablement par des ouvrages publics, et même par des négociations que son maitre lui confia. En 1666, il fut honoré par le grand-duc Ferdinand II du titre de premier mathématicien de son altesse ; titre d'autant plus glorieux, que Galilée l'avait porté. Enfin, en 16-3, il commença à imprimer son Aristée ; mais les ouvrages publics , et de plus des infirmités et des maladies le traversèrent encore , et lui firent abandonner son impression. '

L'année suivante lui fit naître une distraction nouvelli" , dont il ne lui était pas possible de se défendre. Il s'agissait de la mémoire du grand Galilée , dont on

avait trouvé quelques écrits posthumes, principalement un Traité des proportions pour éclaircir le cinquième livre d'Euclide, qui ne paraît pas s'être expliqué assez nettement sur ce sujet.Yiviani en fit imprimer un petit in-quarto sous ce titre : Quinte libra degli elementi cTEuclyde ; cvero scienza universale délie prcpcrzicni , spieçiata colla dcLlrina del Galilée. 1674. Cet ouvrage de géométrie est principalement considérable par les sentimens de son cœur qu'il y a répandus en tous lieux.

En 1676 , il parut dans le journal de France trois problèmes proposés par de Comiers, prévôt de l'église collégiale de Ternant. Ils tombèrent l'année suivante entre les mains de Yiviani. Les deux premiers avaient rapport à la trisection de l'angle , problème fameux chez les anciens , et qui les a beaucoup exercés. Viviani , qui avait des méthodes nouvelles pour cette trisection, fut tenté de les mettre au jour, en donnant la solution des problèmes de Comiers. Déplus, il lui restait encore un devoir d'amitié et de reconnaissance à remplir. Il avait de grandes obligations au célèbre Chapelain-jr;il lui avait autrefois promis de lui dédier quelque ouvrage, et quoique Chapelain fût mort depuis, Yiviani ne se croyait pas dégagé. Il dédia donc à la mémoire de son ami son Encdalic prcllematum universis eeometris prcpcsitcriim à Cl. Claudic Ccmiers. 1677. Il dit dans son épître dédicatoire, qu'il aime mieux risquer une chose nouvelle et bizarre en apparence, que de manquer à l'amitié et à sa parole; et qu'au lieu d'enfermer des dons et des offrandes dans le tombeau de Chapelain, il les répand dans l'univers , où sa gloire a tant éclaté. Il résout en différentes manières les trois prgblèmes de Comiers, les élève toujours ensuite à une grande unir

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versalité , et partout il fait paraître beaucoup de richesses et d'abondance géométrique.

Par le chagrin avec lequel il parle dans sa préface de ces problèmes ainsi proposés aux géomètres , il est aisé de conjecturer que ceux-ci l'avaient détourné de quelque occupation plus importante. Il nomme plusieurs mathématiciens illustres qui ont marqué beaucoup de dégoût pour ces énigmes. Galilée même lui avait conseillé de ne se livrer jamais à ces sortes de supplices. Il est vrai , que sans se servir de la raison de Hudde , qui disait que la géométrie, fdle ou mère de la vérité, était libre et non pas esclave , on peut dire avec moins d'esprit, et peut-être plus de solidité, que ceux qui proposent ces questions, ont du moins l'avantage d'avoir toutes leurs pensées tournées de ce côté-là, et souvent le bonheur d'en avoir trouvé le dénoùment par hasard. Mais il est vrai aussi que cette raison ne va qu'à excuser ceux qui ne voudront pas s'appliquer à ces problèmes , ou tout au plus ceux (fui ne les pourront résoudre , mais non pas à diminuer la gloire de ceux qui les résoudront.

Après les trois problèmes de Comiers , Viviani en résolut encore un qui venait alors d'être proposé par un inconnu; mais il ne le résolut que pour combler la mesure , et pour être en état de déclarer plus noblement qu'il renonce pour jamais à ce métier-là.

Cependant il paraît qu'il avait eu cette espèce d'injustice de ne renoncer qu'à se laisser tourmenter par les autres, et non pas à les tourmenter lui-même. En 1692, il proposa dans les actes de Leipsick, un problème qui consistait à trouver l'art de percer une vcûte hémisphérique de quatre fenêtres , telles que le reste de la voûte fut absolu-

ment carrahle . Le problême venait A. D. Pic Lisci pusillc gecmetra , qui était l'anagramme de pcslremo Galilai discipiilc ; et il marquait qu'on attendait cette solution de la science secrète des illustres analystes da temps. Ce qu'il entendait par cette science secrète , était sans doute la géométrie des infiniment petits , ou le calcul différentiel, qu'à peine connaissait-on de réputation en Italie.

Le problème de Viviani fut en effet bientôt expédié par cette méthode : Leibnitz le résolut le même jour qu'il le vit, et le donna dans les actes de Leipsick en une infinité de manières , aussi-bien que Bernoulli de Bàle. Le nom du marquis de l'Hôpital ne parut point alors dans les actes , parce que la guerre l'avait empêché de recevoir ce journal- Mais l'envoyé de Florence à Paris lui ayant proposé cette énigme , qui était sur une feuille volante , de l'Hôpital lui en donna aussitôt trois solutions , et lui en aurait donné une infinité d'autres , sans la trop giande facilité qu'il y trouva. Il parait que ceux qui étaient dans l'ancienne géométrie , quelque profonds qu'ils y fussent , n'étaient pas destinés à faire beaucoup de peine par leurs questions aux géomètres du calcul différentiel.

Ce problème de la voûte carrable faisait partie d'un ouvrage que Viviani donna la même année 1692 , intitulé : La struttuna, e quadratura essata dclt interc , c délie parti dun nucvc Cielo ammirahile , el une degli antichi , délie vokereeclari deali architetti. Il traite, tant en géomètre qu'en architecte , des voûtes anciennes des Romains , et d'une voûte nouvelle qu'il avait inventée, et qu'il nommait Flcrentine. Il avait souvent rappelé la géométrie à l'usage des arts, et il en préférait l'utilité à une excessive sublimité.

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Il ne regardait que comme des distractions importunes tout ce qui l'empêchait de songer à l'Aristée qu'il destinait au roi, dont il recevait toujours des bienfaits, et les bienfaits les plus glorieux qu'il reçût. En 1699 , il en reçut encore un qui mit le comble à sa reconnaissance. Sa Majesté l'agréa pour l'un des huit associés étrangers de l'académie , selon le règlement qui venait d'être donné. Il sentit bien, et par le mérite, et par le petit nombre de ses collègues, de quel prix était cette place ; et il en reprit avec plus de vivacité , comme il a déclaré lui-même, sa divination sur Aristéc. Enfin, il en publia trois livres en 1701 , et les dédia au roi par une inscription«en style lapidaire , où les Français ont le plaisir de voir un étranger parler comme eux. Cet ouvrage est plein de recherches fort profondes sur les coniques; et apparemment il serait à souhatter, pour son honneur, qu'Aristée pût ressusciter, comme fit Apollonius.

Viviani n'avait pas cru que par ce traité adressé au roi , il pût satisfaire à ce qu'il lui devait. De la pension qu'il recevait de S. Majesté, il en avait acheté à Florence une maison , qu'il avait fait rebâtir sur un dessin très agréable , et aussi magnifique qu'il pouvait convenir à un particulier. Cette maison s'appelle JEdes à deo datœ , et porte ce titre sur son frontispice ; allusion heureuse, et au premier nom qu'on a donné au roi , et à la manière dont elle a été acquise. Une reconnaissance ingénieuse et difficile à contenter , n'a pu rien imaginer de plus nouveau et de plus noble qu'un pareil monument. Viviani , si digne par son savoir et par ses talens de recevoir les bienfaits du roi , s'en rendait encore plus digne par l'usage qu'il en faisait après les avoir reçus.

Galilée n'a pas été oublié dans le plan de cette maison. Son buste est sur la porte , et son éloge, ou plutôt toute l'histoire de sa vie , dans les places ménagées exprès; et Viviani, pour répandre dans le monde un monument qui de lui-m^me n'était que durable , en a fait faire des estampes qu'il a mises à la fin de sa divination sur Aristée.

La préface de ce livre est encore pleine , ou de sa reconnaissance pour différentes personnes , ou de la justice qu'il rend à tous les grands géomètres de ce siècle, et qu'il leur rend, pour ainsi dire, du fond de son cœur. Il parle avec beaucoup d'éloges des abbés Gradi et de Angelis; de Sluse, Huyghens, Wallis, David Grégori , surtout de Leibnitz , qu'il appelle Phénix des esprits , et pour tout dire , second Galilée , dont il appj^end que les découvertes presque divines ont beaucoup servi à l'illustre marquis de l'Hôpital son ami , aux Bernoulli, et à plusieurs autres grands hommes. 11 est facile de juger qu'avec de pareils dispositions, quoiqu'il eût été nourri dans l'ancienne géométrie, et qu'il fût d'un pays si plein d'esprit, il aurait reçu sans répugnance , s'il eût vécu plus long-temps , la nouvelle géométrie du septentrion , et l'on peut regretter que ces lumières, si dignes de son génie, ne soient pas parvenues jusqu'à lui.

Sa divination sur Aristée a été son dernier ouvrage. Il mourut le 32 septembre 1 708 , âgé de plus de 81 ans, après avoir marqué tous les sentimens d'une sincère piété.

Il avait cette innocence et cette simplicité de mœurs que l'on conserve ordinairement , quand on a moins de commerce avec les hommes qu'avec les livres , et il

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n'avait point cette rudesse et une certaine fierté sauvage que donne assez souvent le commerce des livres sans celui des hommes. Il était affable , modeste, ami sûr et fidèle , et ce qui renferme beaucoup de vertus en une seule , reconnaissant au souverain degré. 11 est vrai que le caractère général de sa nation peut lui dérober une partie de cette gloire. Les Italiens conservent le souvenir des bienfaits , et , pour tout dire aussi, celui des offenses , plus profondément que d'autres peuples qui ne sont guère susceptibles que d'impressions plus légères; Mais la reconnaissance que Viviani a fait éclater en toutes occasions pour tous ses bienfaiteurs , a été regardée comme extraordinaire , et s'est attiré de l'admiration , même en Italie.

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Guillaume-François DE l'Hôpital, chevalier, marquis de Sainte-Mesme , comte d'Entremont , seigneur d'Ouques-la-Chaise , le Breau et autres lieux, naquit en 1661 d'Anne de l'Hôpital, lieutenant-général des armées du roi, premier écuyer de feu S. A. R. Monsieur Gaston , duc d'Orléans , et d'Elisabeth Gobelin , fille de Claude Gobelin , intendant des armées du roi , et conseiller d'état ordinaire.

La maison de l'Hôpital a eu deux branches ; l'aînée dont était le marquis de l'Hôpital , a joint au nom de l'Hôpital celui de Sainte-Mesme ; et la cadette , qui est pré-

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sentemenl ëieinle , a produil deux niaréchatix de France et les ducs de Vitry. Toutes deux avaient pour tiges commune Adrien de l'Hôpital, chambellan durci Charles VIII, capitaine de cent hommes d'armes, et lieutenant-général en Bretagne ) qui commanda l'avant-garde de Tannée royale à la bataille de Saint-Aubin en i488.

Le marquis de l'Hôpital , que l'académie des sciences a perdu , étant encore enfant, eut un précepteur qui voulut apprendre les mathématiques dans les heures de loisir que son emploi lui laissait. Le jeune écolier, qui avait peu de goût, et même, à ce qu'il paraissait, peu de disposition pour le latin , eut à peine aperçu dans les élémens de géométrie des cercles et des triangles, que l'inclination naturelle, qui annonce presque toujours les grands talens, se déclara; il se mit à étudier avec passion ce qui aurait épouvanté tout autre que lui , k la première vue. Il eut ensuite un autre précepteur , qui fut obligé par son exemple à se mettre dans la géométrie; mais quoiqu'il fût homme d'esprit et appliqué, son élève le laissait toujours bien loin derrière lui. Ce que l'on n'obtient que par le travail , n'égale point les faveurs gratuites de la nature.

Un jour le marquis de l'Hôpital n'ayant encore que quinze ans , se trouva chez le duc de Roannès , où d'habiles géomètres, et entre autres Arnaud, parlèrent d'un problème de Pascal sur la roulette , qui paraissait fort difficile. Le jeune mathématicien dit qu'il ne désespérait pas de le pouvoir résoudre. A peine trouva-ton que cette présomption et cette témérité pussent être pardonnées k son âge. Cependant peu de jours après, il leur envoya le problême résolu.

Il entra dans le service , mais sans renoncer k sa plus

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chère passion. Il étudiait la géométrie jusque dans sa lente. Ce n'était pas seulement pour étudier qu'il s'y retirait, c'était aussi pour cacher son application k l'étude. Car il faut avouer que la nation française , aussi polie qu'aucune nation , est encore dans cette espèce de barbarie , qu'elle doute si les sciences poussées k une certaine perfection ne dérogent point , et s'il' n'est point plus noble de ne rien savoir. Il eut si bien l'art de renfermer ses talens et d'être ignorant par bienséance, que tant qu'il fut dans le métier de la guerre, les gens les plus pénétrans sur les défauts d'autrui ne le soupçonnèrent jamais d'être un grand géomètre ; et j'ai vu moi-même quelques uns de ceux qui avaient servi en même temps, fort étonnés de ce qu'un homme qui avait vécu comme eux et avec eux, se trouvait être un des premiers mathématiciens de l'Europe.

Il fut capitaine de cavalerie dans le régiment colonel-général ; mais la faiblesse de sa vue , qui était si courte, qu'il ne voyait pas a dix pas, lui causant dans le service des inconvéniens perpétuels qu'il avait longtemps et inutilement lâché de surmonter, il fut enfin obligé de se rendre , et quitter un métier où il pouvait espérer d'égaler ses ancêtres.

Dès que la guerre ne le partagea plus, les mathématiques en profitèrent. Il jugea, par le livre de la Recherche de la Vérité , que son auteur devait être un excellent guide dans les sciences; il prit ses conseils, s'en servit utilement, et se lia avec lui d'une amitié qui a duré jusqu'à la mort. Bientôt son savoir vint au point de ne pouvoir plus être caché. Il n'avait que trentedeux ans lorsque des problêmes tirés de la plus sublime géométrie , choisis avec grand soin pour leur difficulté,

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