‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 22 sur 36 · DU MARÉCHAL DE VAUBAN · texte numérisé non relu

DU MARÉCHAL DE VAUBAN

SÉBASTIEN LE Prêtre, chevalier, seigneur de "Vauban , Bazoche, Pierre-Pertuis , Pouilly, Cervon, la Chaume, Epiry, le Creuzet , et autres lieux ; maréchal de France,

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chevalier des ordres du roi, commissaire-général des fortifications, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, et gouverneur de la citadelle de Lille, naquit le premier jour de mai i633, d'Lrbain le Prêtre, et d'Aimée de Carmagnol. Sa famille est d'une bonne noblesse du INivernois; elle possède la seigneurie de Yauban depuis plus de 200 ans.

Son père qui n'était qu'un cadet, et qui de plus s'était ruiné dans le service, ne lui laissa qu'une bonne éducation et un mousquet. A l'âge de dix-sept ans , c'està-dire en i65i, il entra dans le régiment de Condé, compapagnie d'A.rcenay. Alors feu le Prince était dans le parti des Espagnols.

Les premières places fortifiées qu'il vit le firent ingénieur, par l'envie qu'elles lui donnèrent de le devenir. Il se mit à étudier avec ardeur la géométrie, et principalement la trigonométrie et le toisé : et dès l'an 1602, il fut employé aux fortifications de Clermont en Lorraine. La même année , il servit au premier siège de Sainte-Meneliould, où il fit quelques logemens, et passa une rivière à la nage sous le feu des ennemis pendant l'assaut, action qui lui attira de ses supérieurs beaucoup de louanges et de caresses.

En i6"o3 , il fut pris par un parti français. Le cardinal Mazarin le crut digne dès-lors qu'il tâchât de l'engager au service du roi, et il n'eut pas de peine à réussir avec un homme né le plus fidèle sujet du monde. En cette même année , Yauban servit d'ingénieur en second sous le chevalier de Clerville, au second siège de Sainte- Menehould, qui fut reprise par le roi; et ensuite il fut chargé du soin de faire réparer les fortifications de la place.

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Dans les années suivantes, il fit les fonctions d'ingénieur aux sièges de Stenay, de Clermont , de Landrecy, de Condé, de Saint-Guilain, de Valenciennes. 11 fut dangereusement blessé à Stenay et aValenciennes. lln'en servit presque pas moins. Il reçut encore trois blessures au siège de Montmedy en 1607; et comme la gazette en parla, on apprit dans son pays ce qu'il était devenu : car depuis six ans qu'il en était parti , il n'y était point retourné, et n'y avait écrit à personne; et ce fut là la seule manière dont il y donna de ses nouvelles.

Le maréchal de la Ferté, sous qui il servait alors, et qui l'année précédente lui avait fait présent d'une compagnie dans son régiment, lui en donna encore une dans un autre régiment, pour lui tenir lieu de pension ; et lui prédit hautement que si la guerre pouvait l'épargner, il parviendrait aux premières dignités.

En 1608 , il conduisit en chef les attaques des sièges de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde. Le cardinal Mazarin, qui n'accordait pas les gratifications sans sujet, lui en donna une assez honnête, et l'accompagna de louanges , qui , selon le caractère de Vauban , le payèrent beaucoup mieux.

11 nous suffit d'avoir représenté avec quelque détail ces premiers commencemens, plus remarquables que le reste dans une vie illustre, quand la vertu, dénuée de tout secours étrangers , a eu besoin de se faire jour à elle-même. Désormais Vauban est connu, et son histoire devient une partie de l'histoire de France.

Après la paix des Pyrénées, il fut occupé ou à démolir des places, ou à en construire. Il avait déjà quantité d'idées nouvelles sur l'art de fortifier , peu connu jusques-là. Ceux qui l'avaient pratiqué, ou qui

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eu avaient écrit, s'étaient attachés servilement à certaines règles établies, quoique peu fondées, et à des espèces de superstitions, qui dominent toujours longtemps en chaque genre , et ne disparaissent qu'a l'arrivée de quelque génie supérieur. D'ailleurs ils n'avaient point vu de sièges , ou n'en avaient pas assez vu ; leurs méthodes de fortifier n'étaient tournées que par rapport à certains cas particuliers qu'ils connaissaient , et ne s'étendaient point à tout le reste. De \ auban avait déjK beaucoup vu , et avec de bons yeux ; il augmentait sans cesse son expérience par la lecture de tout ce qui avait été écrit sur la guerre; il sentait en lui ce qui produit les heureuses nouveautés , ou plutôt ce qui force a les produire; et enfin il osa se déclarer inventeur dans une matière si périlleuse, et le fut toujours jusqu'à la fin. Nous n'entrerons point dans le détail de ce qu'il inventa ; il serait trop long, et toutes les places fortes du royaume doivent nous l'épargner.

Quand la guerre recommença en 1667, il eut la principale conduite des sièges que le roi fit en personne. S. M. voulut bien faire voir qu'il était de sa prudence de s'en assurer ainsi le succès. 11 reçut au siège de Douay un coup de mousquet à la joue , dont il a toujours porté la marque. Après le siège de Lille, qu'il prit sous les ordres du Roi en neuf jours de tranchée ouverte , il eut une gratification considérable , beaucoup plus nécessaire pour contenter l'inclination du maître, que celle du sujet. Il en a reçu encore en différentes occasions un grand nombre et toujours plus fortes; mais pour mieux entrer dans son caractère , nous ne parlerons plus de ces sortes de récompenses , qui n'en étaient presque pas pour lui.

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11 fut occupé en 1668 à faire des projets de fortifications pour les places de la Franche-Comté , de Flandres et d'Artois. Le roi lui donna le gouvernement de la citadelle de Lille qu'il venait de construire, et ce fut le premier gouvernement de cette nature en France. Il ne Tavait point demandé ; et il importe et à la gloire du roi et à la sienne, que l'on sache que de toutes les grâces qu'il a jamais reçues, il n'en a demandé aucune, à la réserve de cell'es qui n'étaient pas pour lui. Il est vrai que le nombre en a été si grand , qu'elles épuisaient le droit qu'il avait de demander.

La paix d'Aix-la-Chapelle étant faite , il n'en fut pas moins occupé. Il fortifia des places en Flandres , en Artois, en Provence, en Roussillon , ou du moins fit des dessins qui ont été depuis exécutés. Il alla même en Piémont avec M. de Louvois , et donna au duc de Savoie des dessins pour Yérue, Verceil et Turin. A son départ, S. A. R. lui fit présent de son portrait enrichi de diamans. Il est le seul homme de guerre pour qui la paix ait toujours été aussi laborieuse que la guerre même.

Quoique son emploi ne l'engageât qu'à travailler à la sûreté des frontières, son amour pour le bien public lui faisait porter ses vues sur les moyens d'augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avait une curiosité dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. 11 s'informait avec soin de la valeur des terres , de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre , de ce qui faisait leur nourriture ordinaire , de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains; détails méprisables

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et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. Il s'occupait ensuite à imaginer ce qui aurait pu rendre le pays meilleur, des grands chemins , des ponts, des navigations nouvelles ; projets dont il n'était pas possible qu'il espérât une entière exécution; espèces de songes, si l'on veut, mais qui du moins , comme la plupart des véritables songes, marquaient l'inclination dominante. Je sais tel intendant de province qu'il ne connaissait point, et à qui il a écrit pour le remercier d'un nouvel établissement utile qu'il avait vu en voyageant dans son départçment. 11 devenait le débiteur particulier de quiconque avait obligé le public.

La guerre, qui commença en 1672, lui fournit une infinité d'occasions glorieuses, surtout dans ce grand nombre de sièges que le roi fit en personne , et queVauban conduisit tous. Ce fut à celui de Mastricht, en 1678, qu'il commença à se servir d'une méthode singulière pour l'attaque des places, qu'il avait imaginée par une longue suite de réflexions , et qu'il a depuis toujours pratiquée. Jusques-là il n'avait fait que suivre avec plus d'adresse et de conduite les règles déjà établies ; mais alors il en suivit d'inconnues , et fit changer de face à cette importante partie de la guerre. Les fameuses parallèles et les places d'armes parurent au jour : depuis ce temps il a toujours inventé sur ce sujet, tantôt les cavaliers de tranchée, tantôt un nouvel usage des sapes et des demi-sapes, tantôt les batteries en ricochet; et par-là il avait porté son art à une telle perfection , que le plus souvent ce qu'on n'aurait jamais osé espérer devant les places les mieux défendues, il ne perdait pas plus de monde que les assiégés.

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C'était là son but principal , la conservation des hommes. Non-seulement l'intérêt de la guerre, mais aussi son humanité naturelle les lui rendait chers. Il leur sacrifiait toujours l'éclat d'une conquête plus prompte, et une gloire assez capable de séduire; et ce qui est encore plus difficile, quelquefois il résistait en leur faveur à l'impatience des généraux , et s'exposait aux redoutables discours du courtisan oisif. Aussi les soldats lui obéissaient-ils avec un entier dévouement, moins animés encore par l'extrême confiance qu'ils avaient à sa capacité, que par la certitude et la reconnaissance d'être ménagés autant qu'il était possible.

Pendant toute la guerre que la paix de ÎSimègue termina, sa vie fut une action continuelle et très vive : former des dessins de sièges , conduire tous ceux qui furent faits , du moins dès qu'ils étaient de quelque importance; réparer les places qu'il avait prises, et les rendre plus fortes; visiter toutes les frontières; fortifier tout ce qui pouvait être exposé aux ennemis; se transporter dans toutes les armées, et souvent d'une extrémité du royaume à l'autre.

11 fut fait brigadier d'infanterie en i664, maréchalde-camp en 1676, et en 1778 commissaire-général des fortifications de France, charge qui vaquait par la mort du chevalier de Clerville. Il se défendit d'abord de l'accepter; il en craignait ce qui l'aurait fait désirer à tout autre , les grandes relations qu'elle lui donnait avec le ministre. Cependant le roi l'obligea d'autorité à prendre la charge ; et il faut avouer que malgré toute sa droiture, il n'eut pas lieu de s'en repentir. La vertu ne laisse pas de réussir quelquefois , mais ce n'est qu'à force de temps cl de preuves redoublées.

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La paix de ?simègue lui ôta le pénible emploi de prendre des places , mais elle lui en donna un plus grahd nombre à fortifier. Il fit le fameux port de Dunkerque, son chef-d'œuvre, et par conséquent celui de son art. Strasbourg et Casai, qui passèrent, en 1681 , sous le pouvoir du roi, furent ensuite ses travaux les plus considérables. Outre les grandes et magnifiques fortifications de Strasbourg, il y fit faire pour la navigation de la Bruche, des écluses, dontl'exécution était si difficile , qu'il n'osa la confier à personne, et la dirigea toujours par lui-même.

La guerre recommença en i683 , et lui valut l'année suivante la gloire de prendre Luxembourg, qu'on avait cru jusques-là imprenable, et de le prendre avec fort peu de perte. Mais la guerre naissante ayant été étouffée par la trêve de 1 684 , il reprit ses fonctions de paix, dont les plus brillantes furent l'aqueduc de Maintenon , de nouveaux travaux qui perfectionnent le canal de la communication des mers , Mont -Royal et Landau.

Il semble qu'il aurait dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il paru des livres dont le titre promettait la véritable manière de fortifier selon Vauban ; mais il a toujours dit, et il a fait voir par sa pratique, qu'il n'avait point de manière. Chaque place différente lui en fournissait une nouvelle , selon les différentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrain. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les objets sont changeans , qui ne permettent point aux esprits bornés l'application commode de certaines règles fixes , et qui demandent à chaque mo-

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ment les ressources naturelles et imprévues d'un génie

heureux.

En 1688, la guerre s'étant rallumée, il fit sous les ordres de Monseigneur, les sièges de Philisbourg, de Manheim et de Frankendals. Ce grand prince fut si content de ses services, qu'il lui donna quatre pièces de canon à son choix, pour mettre en son château de Bazoche : récompense vraiment militaire, privilège unique, et qui, plus que tout autre, convenait au père de tant de places fortes. La même année, il fut fait lieutenant-général.

L'année suivante, il commanda à Dunkerque,Bergues et Ypres , avec ordre de s'enfermer dans celle de ces places qui serait assiégée ; mais son nom les en préserva.

L'année 1690 fut singulière entre toutes celles de sa vie; il n'v fit presque rien, parce qu'il avait pris une grande et dangereuse maladie à faire travailler aux fortifications d'Ypres , qui étaient fort en désordre, et à être toujours présent sur les travaux. Mais cette oisiveté, qu'il se serait presque reprochée, finit en 1691 par la prise de Mous , dont le roi commanda le siège en personne. Il commanda aussi l'année d'après celui de Namur, et Vauban le conduisit de sorte qu'il prit la place en trente jours de tranchée ouverte, et n'y perdit que huit cents hommes, quoiqu'il s'y fût fait cinq actions de vigueur très considérables.

Il faut passer par-dessus un grand nombre d'autres exploits , tels que le siège de Charleroi en 98 , la défense de la basse-Bretagne contre les descentes des ennemis en 94 et 90 , le siège d'Ath en 97 , et nous hâter de venir à ce qui touche de plus près cette académie. Lorsqu'elle se renouvela en 99, elle demanda au roi M. de

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