DU MARECHAL DE VAUBAN
Vauban pour être un de ses honoraires ; et si la bienséance nous permet de dire qu'une place dans cette compagnie soit la récompense du mérite , après toutes celles qu'il avait reçues du roi en qualité d'homme de guerre, il fallait qu'il en reçiit une d'une société de gens de lettres en qualité de mathématicien. Personne n'avait mieux que lui rappelé du ciel les mathématiques, pour les occuper aux besoins des hommes , et elles avaient pris entre ses mains une utilité aussi glorieuse peut-être que leur plus grande sublimité. De plus , l'académie lui devait une reconnaissance particulière de l'estime qu'il avait toujours eue pour elle; les avantages solides que le public peut tirer de cet établissement, avaient touché l'endroit le plus sensible de son àme.
Comme après la paix de Riswick il ne fut plus employé qu'à visiter les frontières, à faire le tour du royaume, et à former de nouveaux projets, il eut besoin d'avoir encore quelque autre occupation, et il se la donna selon son cœur. Il commença à mettre par écrit un prodigieux nombre d'idées qu'il avait sur différens sujets qui regardaient le bien de l'état, nonseulement sur ceux qui lui étaient les plus familiers tels que les fortifications , le détail des places , la discipline militaire, les campemens , mais encore sur une infinité d'autres matières qu'on aurait cru plus éloignées de son visage ; sur la marine , sur la course par mer en temps de guerre , sur les finances mêmes , sur la culture des forets , sur le commerce et sur les colonies françaises en Amérique. Une grande passion songe à tout- De toutes ces différentes vues , il a composé douze gros volumes manuscrits, qu'il a intitulé ses Oisivilés. S'il érait possible que les idées qu'il y propose s'exécu-
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tassent , ses oisivités seraient plus utiles que tous ses
travaux.
La succession d'Espagne ayant fait renaître la guerre , il était à Namurau commencement de l'année 1708 , et il y donnait ordre à des réparations nécessaires, lorsqu'il apprit que le roi l'avait honoré du bâton de maréchal de France. Il s'était opposé lui-même, quelque temps auparavant, à cette suprême élévation que le roi lui avait annoncée ; il avait représenté qu'elle empêcherait qu'on ne l'employât avec des généraux du même rang , et ferait naître des embarras contraires au bien du service. Il aimait mieux être plus utile , et moins récompensé ; et pour suivre son goût , il n'aurait fallu payer ses premiers travaux que par d'autres encore plus nécessaires.
Vers la fin de la même année, il servit sous monseigneur le duc de Bourgogne au siège du Vieux-Brisac, place très considérable, qui fut réduite à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et qui ne coûta pas trois cents hommes.
C'est par ce siège qu'il a fini, et il fit voir tout ce que pouvait son art, comme s'il eût voulu le résigner alors tout entier entre les mains du prince qu'il avait pour spectateur et pour chef.
Le titre de maréchal de France produisit les inconvéniens qu'il avait prévus; il demeura deux ans inutile. Je l'ai entendu souvent s'en plaindre; il protestait que pour l'intérêt du roi et de l'état, il aurait foulé aux pieds la dignité avec joie. 11 l'aurait fait, et jamais il ne l'eût si bien méritée , jamais même il n'en eût si bien soutenu le véritable éclat.
Il se consolait avec ses savantes oisivetés. Il n'épar-
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gnait aucune dépense pour amasser la quantité infinie d'instructions et de mémoires dont il avait besoin, et il occupait sans cesse un grand nombre de secrétaires , de dessinateurs , de calculateurs et de copistes. Il donna au roi , en 1704, un gros manuscrit , qui contenait tout ce qu'il v a de plus fin et de plus secret dans la conduite de Tattaaue des places ; présent le plus noble qu'un sujet puisse jamais faire à son maître , et que le maître ne pouvait recevOT que de ce seul sujet.
En 1706, après la bataille de Ramilly , le maréchal de Vauban lut envoyé pour commander à Dunkerque et sur la côte de Flandres. Il rassura par sa présence les esprits étonnés; il empêcha la perte d'un pays qu'on voulait nover pour prévenir le siège de Dunkerque. et le prévint d'ailleurs par un camp retranché qu'il fit entre cette ville et Bergues , de sorte que les ennemis eussent été obligés de faire en même temps l'investiture de Dunkerque, de Bergues et de ce camp, ce qui était absolument impraticable.
Dans cette même campagne, plusieurs de nos places ne s'étantpas défendues comme il l'aurait souhaité, il vpulut défendre par ses conseils toutes celles qui seraient attaquées à l'avenir , et commença sur cette matière un ouvrage qu'il destinait au roi, et qu'il n'a pu finir entièrement. Il mourut le 3o mars 1707, d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une grosse fièvre qui l'emporta en huit jours, quoiqu'il fût d'un tempérament très robuste , et qui semblait lui promettre encore plusieurs années de vie. Il avait soixante-quatorze ans moins un mois.
Il avait épousé Jeanne d'Aunov, de la famille des barons d'Espiry en Nivernois , morte avant lui. Il en a
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laisse deux (illcs, madame la comtesse de Villehertiii,
et madame la marquise d'Ussé.
Si l'on veut voir toule sa vie militaire en abrégé, il a fait travailler à trois cents places anciennes , et en a fait trente-trois neuves; il a conduit cinquante-trois sièges , dont trente ont été faits sous les ordres du roi en personne, ou de Monseigneur, ou de Monseigneur le duc de Bourgogne , et les vingt-trois autres sous differens généraux ; il s'est trouvé à cent quarante actions de vigueur.
Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui , ni plus exempts de tout mélange étranger. Ln sens droit et étendu, qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie , et sentait le faux sans le discuter,* lui épargnait les longs circuits par oii les autres marchent; et d'ailleurs sa vertu était en quelque sorte un instinct heureux, si prompt qu'il prévenait sa raison. Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toule dans son cœur. 11 seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors, qui à la vérité lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Yauban a secouru de sommes assez considérables des officiei's qui n'étaient |jas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre, llétait passionnément attaché au roi, sujet plein
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d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan; il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui , ni avec tant de courage, l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignité les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'était un romain qu'il semblait que noire siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république.